Isidora

Chapter 7

Chapter 73,646 wordsPublic domain

Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques pas au-devant d'Isidora, d'autant plus décidée à être parfaitement calme et polie, qu'elle se sentait plus de méfiance et de trouble intérieur. Au fond de son âme, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette âme était, dans certains cas, un impénétrable abîme, et elle savait rendre sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait à quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui présenta en silence une lettre cachetée de noir, en disant: «C'est lui-même qui a mis là ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir.»

Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup si émue qu'elle ne songea plus à observer la contenance de son interlocutrice. Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était bien l'écriture, du comte Félix, quoique pénible et confuse.

«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt, peut-être, il faudra que je meure sans te revoir. Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès de moi pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux, peut-être indifférent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien, J'aurais préféré mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs.... Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tête et un reste de forces, te faire connaître mes derniers sentiments, mes derniers voeux, je dirais presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice, tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, défendras ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer. J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que je voyage avec elle, mes soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son dévouement, ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous mes préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a été admirable pour moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant, elle n'a pas eu une pensée, un mouvement qu'elle ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis faible, et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une sueur bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé cette femme devant l'Église et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle ne connaîtra qu'après ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son avenir. Généreuse jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré un désintéressement inouï. Je mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la misère, lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu savais, Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par un froid terrible m'empêche De....»

«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon esprit est encore net et ma volonté inébranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je te le demande au nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras tout, parce qu'elle m'a véritablement aimé. Adieu, Alice, je ne vois plus ce que j'écris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma soeur!...»

«Ton frère, FÉLIX, comte de S...»

Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses et resta quelque temps comme absorbée par la vue de ce papier, de cette écriture affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frère qui semblait exercer sur elle une majestueuse autorité d'affection.

Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora était impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosité que de bienveillance. Alice fut frappée de la clarté de ce regard sec et fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même qu'elle ne l'a pas pleuré du tout!

--Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez pas le contenu de cette lettre?

--Non, Madame, répondit la veuve avec assurance: lorsque mon mari me la remit, il eut peine à me faire comprendre que je devais ne la remettre qu'à vous, et ce furent ses dernières paroles.» Et Isidora ajouta en baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient une sorte de terreur: «Son agonie commença aussitôt, et quatre heures après....» Elle se tut, ne pouvant se résoudre à rappeler l'image de la mort.

--Mon frère vous avait-il quelquefois parlé de moi, madame? reprit Alice, qui l'observait toujours.

--Oui, Madame, souvent.

--Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?

--Lorsqu'il était malade d'irritation nerveuse, il avait de grands accès de scepticisme et presque de haine contre le genre humain tout entier...

--Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulièrement?

Isidora se troubla légèrement; puis elle reprit aussitôt:

--Dans ces moments-là, il exceptait une seule femme de la réprobation.

--Et c'était vous, sans doute, Madame?

--Non, Madame, répondit Isidora, d'un accent de franchise courageuse! c'était vous. Ma soeur est un ange, disait-il: ma soeur n'a jamais eu un seul instant, dans toute sa vie, la pensée du mal.

--Mais, Madame... cet éloge exagéré, sans doute, ne renfermait-il pas un reproche muet contre quelque autre femme?

--Vous voulez dire contre moi? Écoutez, Madame, reprit Isidora avec une audace presque majestueuse, je ne suis pas venue ici pour me confesser des reproches justes ou injustes que la passion d'un homme a pu m'adresser. Le récit de pareils orages épouvanterait peut-être votre âme tranquille. Je me crois assez justifiée par la preuve de haute estime que votre frère m'a donnée en m'épousant. Je ne sais pas ce que contient cette lettre; j'en ai respecté le secret et j'ai rempli ma mission. Je n'ai jamais eu l'intention de me prêter à un interrogatoire, quelque gracieux et bienveillant qu'il pût sembler....

En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait son châle sur ses épaules, et se disposait à prendre congé.«Pardon, Madame, reprit Alice, qui, choquée de sa raideur, voulait absolument tenter une dernière épreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance de cette lettre que vous m'avez remise.»

Elle présenta la lettre à Isidora, et approcha d'elle un guéridon et une bougie, voulant observer quelle impression cette lecture produirait sur son impénétrable physionomie.

Isidora parut éprouver une vive répugnance à subir l'épreuve; elle était venue armée jusqu'aux dents, elle craignait de s'attendrir en présence de témoins. Cependant, comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit, posa la lettre sur le guéridon, et, baissant la tête sous son voile, comme si elle eût été myope, elle déroba entièrement son visage aux investigations d'Alice.

L'idée de la mort était si antipathique à cette nature vivace, le spectacle de la mort lui avait été si redoutable, cette lettre lui rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle ne put y jeter les yeux sans, frissonner. Des tressaillements involontaires trahirent son angoisse; et quand elle eut fini;

«Pardon, Madame, dit-elle à Alice; je suis obligée de de recommencer, je n'ai rien compris, je suis trop troublée.»

_Troublée!_ pensait Alice; elle ne peut même pas dire _émue!_ Si son âme est aussi froide que ses paroles, quelle âme de bronze est-ce là?

Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de rendre le papier à sa belle-soeur; mais tout à coup elle chancela, retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui révélait une angoisse profonde, une mystérieuse douleur.

La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès qu'elle la vit souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut quelque peine à désunir, et, se penchant vers elle avec un reste d'effroi:

--Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez pleurer?

--Avec vous? s'écria la courtisane effarée.

Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure qui s'efforçait de lui sourire à travers ses larmes.

Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être vingt ans qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse, le regard compatissant d'une femme pure; il y avait peut-être vingt ans qu'elle raidissait son âme orgueilleuse contre tout insultant dédain, contre toute humiliante pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté de sa soeur, et peut-être même à cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour Alice, Isidora était venue la trouver, le coeur disposé à la haine. On ne sait pas ce que c'est que le mépris d'une femme pour une femme. Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans l'abîme de la corruption, Isidora recevait d'une femme honnête (comme ses pareilles disent avec fureur) une marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était cuirassée se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes de son être se réveillèrent; et, passant d'un excès de réserve à un excès d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux qui luttent depuis longtemps, elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec transport, et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de cris étouffés:

«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!»

En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont l'audacieuse limpidité l'avait consternée, Alice sentit s'envoler toutes ses répugnances. Elle releva la pécheresse et, la pressant sur son sein, elle osa baiser ses joues inondées de pleurs.

L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle était comme ivre, elle dévorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle l'appelait déjà intérieurement. «Une femme, disait-elle avec une sorte d'égarement, une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai de bonheur, mais je serai sauvée!» Son enthousiasme était si violent qu'il effraya bientôt Alice. Dans ces âmes sombres, la joie a un caractère fébrile, que les âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et cependant rien n'était plus chaste que la subite passion de cette courtisane pour l'angélique soeur qui lui rouvrait le chemin du ciel. Mais ce brusque retour à l'attendrissement et à la confiance, bouleversait son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer de l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant un accès de folie. Elle en fut tout à coup comme brisée, et se jetant sur un sopha: «J'étouffe, dit-elle, je ne suis pas habituée aux larmes, il y a si longtemps que je n'ai pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.»

En effet, elle devint d'une pâleur livide, et Alice fut effrayée de voir ses dents serrées et sa respiration suspendue. Elle craignit une attaque de nerfs, et sonna précipitamment sa femme de chambre.

La femme de chambre, au lieu de venir, courut à l'appartement du jeune Félix, où se tenait Jacques Laurent dans l'attente de son sort.

L'enfant dormait, Jacques agité s'efforçait de lire. La femme de chambre le pria de se rendre auprès de madame. Tel était l'ordre qu'elle avait reçu de sa maîtresse un quart d'heure auparavant; et, dans son émotion, Alice avait oublié que le coup de sonnette devait être le signal de cet avertissement donné à Jacques. Voilà pourquoi au bout de cinq minutes, au lieu de voir entrer sa femme de chambre, elle vit entrer Laurent.

Ou plutôt elle ne le vit pas. Il s'avançait timidement, et Alice tournait le dos à la porte par où il entra. Agenouillée près de sa belle-soeur, elle essayait de ranimer ses mains glacées. Cependant Isidora n'était point évanouie. Morne, l'oeil fixe, et le sein oppressé, il semblait qu'elle fût retombée dans le désespoir, faute de puissance pour la joie. La douce Alice semblait la supplier de faire un nouvel effort pour chasser le démon Elle semblait prier pour elle, tout en la priant elle-même de se laisser sauver.

Jacques s'attendait si peu à un tel résultat de l'entrevue de ces deux femmes, qu'il resta comme pétrifié de surprise devant l'admirable groupe qu'elles formaient devant lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pâles: l'une toute semblable à un ange de miséricorde, l'autre à l'archange rebelle qui mesure l'espace entre l'abîme et le firmament.

Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre était si forte chez cette dernière qu'elle y obéissait encore machinalement. Elle fut la première à s'apercevoir du léger bruit que fit l'entrée de Jacques, et, sortant de sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole. «Je suis insensée, dit-elle à voix basse à sa belle-soeur. L'état où je suis me rendrait importune si je restais plus longtemps. Permettez-moi de m'en aller tout de suite. Il vous arrive du monde, et je ne veux pas, qu'on, me voie chez vous. Oh! à présent que je vous connais, je vous aime, et je ne veux pas vous exposer à des chagrins pour moi; j'aimerais mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous reverrai, n'est-ce pas? Oh! permettez-moi de revenir en secret! je vous le demanderais à genoux si nous étions seules.»

--Je veux que vous reveniez, répondit Alice en l'aidant à se lever, «et bientôt j'espère que ce ne sera plus en secret. Pendant quelques jours encore permettez-moi de causer seule, librement avec vous.

--Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, soumise comme un enfant.

--Si je croyais vous trouver seule chez vous...

--Vous me trouverez toujours seule.

--A certaines heures? lesquelles?

--A toutes les heures. Avec l'espérance de vous voir un instant, je fermerai ma porte toute la journée.

--Mais quels jours?

--Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir un seul jour.

--Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez aimante!

--Oh! je l'ai été, et je le deviendrai si vous voulez m'aimer un peu. Mais ne dites rien encore; ce serait de la pitié peut-être. Tenez, vous ne pouvez pas venir chez moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous quelque blâme. Je sais qu'on a une détestable opinion de moi dans votre famille. Je croirais que je la mérite si vous la partagiez. Mais je ne veux pas que mon bon ange souffre pour le bien qu'il veut me faire. Venez chez moi par les jardins. Il y a une petite porte de communication dans votre mur; près de la porte une serre remplie de fleurs, où vous pouvez vous tenir sans que personne vous voie, et où vous me trouverez toujours occupée à vous aimer et à vous attendre.

Malgré tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, le souvenir de cette petite porte, de ce mur mitoyen et de cette serre fut un coup de poignard qui réveilla les douleurs personnelles d'Alice. Elle se rappela Jacques Laurent, tourna brusquement la tète, et le vit au fond de l'appartement où il s'était timidement réfugié, tandis qu'elle conduisait lentement Isidora vers l'issue opposée, en parlant bas avec elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir cette fois de la joie et de la reconnaissance d'Isidora. Enfin, voyant que celle-ci sortait et se soutenait à peine, tant l'émotion l'avait brisée, elle appela Jacques avec un sentiment de grandeur et de jalousie indéfinissable.

--Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras à ma belle-soeur, qui est souffrante, et conduisez-la à sa voiture.

--Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler ainsi devant un de ses amis! elle n'en rougit pas! et elle revint vers Alice pour la remercier du regard et saisir une dernière fois sa main qu'elle porta à ses lèvres. Dans son émotion délicieuse, elle vit Jacques confusément, sans le regarder, sans le reconnaître, et accepta son bras, sans pouvoir détacher ses yeux du visage d'Alice. Et comme Jacques, embarrassé de sa préoccupation, lui rappelait qu'il la conduisait à sa voiture.

--Je suis à pied, dit-elle. Quand on demeure porte à porte! Et, tenez, si la petite porte du jardin n'est pas condamnée, ce sera beaucoup plus court par là.

--Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et elle sonna en effet. Mais son âme se brisa en voyant Isidora, appuyée sur le bras de Jacques, descendre le perron du jardin, et se diriger vers le lieu de leurs anciens rendez-vous. Elle eut la pensée de les suivre. Rien n'eut été plus simple que de reconduire elle-même sa belle-soeur par ce chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, plus impossible que cet acte de surveillance, tant il lui répugna, Elle ne pouvait pas supposer qu'Isidora n'eût pas reconnu Jacques. «Comme elle se contient jusqu'au milieu de l'attendrissement!» se disait-elle. «Et lui, comme il a paru calme! Quelle puissance dans une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je pas moi-même que plus l'âme est perdue, plus l'apparence est sauvée?

Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la pendule, l'oreille tendue au moindre bruit, et comptant les minutes qui allaient s'écouler entre le départ et le retour de Jacques.

Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle était plongée dans un attendrissement profond et délicieux, et ne songeait pas plus à regarder l'homme qui lui donnait le bras que s'il eût été une machine. Il s'applaudissait d'avoir échappé à l'embarras d'une reconnaissance, et, pensant à la bonté d'Alice, lui aussi, il se gardait bien de rompre le silence; mais un hasard devait déjouer cette heureuse combinaison du hasard. Le domestique qui marchait devant eux s'était trompé de clef, et lorsqu'il l'eut vainement essayée dans la serrure, il s'accusa d'une méprise, posa sur le socle d'un grand vase de terre cuite, destiné à contenir des fleurs, la bougie qu'il tenait à la main, et se prit à courir à toutes jambes vers la maison pour rapporter la clef nécessaire.

Jacques Laurent resta donc tête à tête avec son ancienne amante sous l'ombrage de ces grands arbres qu'il avait tant aimés, devant cette porte qui lui rappelait leur première entrevue, et dans une situation tout à faite embarrassante pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un soir chargé d'orage, c'est-à-dire lourd et chaud, ne faisait pas vaciller la flamme de la bougie, et son visage se trouvait, si bien éclairé qu'au premier moment Isidora devait le reconnaître, à moins que, dans la foule de ses souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement satisfait, si promptement brisé, put ne pas trouver place parmi tant d'autres.

Il affectait de détourner la tête, cherchant ce qu'il avait à dire, ou plutôt ce qu'il pouvait se dispenser de dire pour ne pas manquer à la bienséance. Offrir à sa compagne préoccupée de la conduire à un banc en attendant le retour du domestique, lui demander pardon de ce contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu de mots pour que sa voix ne risquât pas de frapper l'attention. Il crut sortir d'embarras en apercevant une de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et il fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... afin d'aller lui chercher ce siège. Ce pouvait être une politesse muette. Il se crut sauvé. Mais tout à coup il sentit son bras retenu par la main d'Isidora qui lui dit avec vivacité:

--Mais, Monsieur, je vous connais, vous êtes... Mon Dieu, n'êtes-vous pas...

«Je suis Jacques Laurent», répondit avec résignation le timide jeune homme, incapable de soutenir aucune espèce de feinte, et jugeant d'ailleurs qu'il était impossible d'éviter plus longtemps cette crise délicate. Puis, comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien impétueusement, un sentiment de méfiance, et peut-être de ressentiment, lui rendit le courage de sa fierté naturelle.

--Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague dans vos souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.

--Jacques Laurent, s'écria madame de S..., sans répondre à ce froid commentaire, Jacques Laurent ici, chez madame de T....! et dans cet endroit!... Ah! cet endroit qui m'a fait vous reconnaître, je ne l'ai pas revu sans une émotion terrible, et j'ai été comme forcée de vous regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... Mais comment cela se fait-il?... Que faisiez-vous chez madame de T...? Vous la connaissez donc?... Oui: elle vous a appelé son ami.... Vous êtes son ami... Son amant peut-être!... Écoutez, Jacques, écoutez, il faut que je vous parle, ajouta-t-elle avec précipitation en voyant revenir le serviteur avec la clef.

--Non, pas maintenant, dit Jacques troublé et irrité: surtout pas après le mot insensé que vous venez de dire...

--Ah! reprit-elle en baissant la voix à mesure que le domestique s'approchait, quel accent d'indignation! je crois entendre la voix de Jacques au bal masqué lorsque, pour l'éprouver, je le supposais l'amant de Julie! Au nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras, Jacques, écoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon salut, ma consolation sont dans vos mains, Monsieur... Si vous êtes un homme juste et loyal comme vous l'étiez jadis... Si vous êtes un homme d'honneur, parlez-moi, suivez-moi... ou je croirai que vous êtes mon ennemi, un lâche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hésitez donc pas! dit-elle encore pendant que le domestique faisait crier la clef dans la serrure rouillée; rien de plus simple que vous me donniez le bras jusqu'à mes appartements. Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule l'autre jardin.» Et elle l'entraîna.

--Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean avec cet admirable accent de malicieuse bêtise qu'ont, en pareil cas, ces espions inévitables donnés par la civilisation.

--Non, répondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie ordinaires, laissez la clef, je vais la rapporter en revenant.

--En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que monsieur puisse revenir.

Jacques n'écoutait plus. Emporté comme par le vent d'orage, il suivait Isidora, qui, parvenue au milieu du jardin, tourna brusquement du côté de la serre, et l'y fit entrer avec une sorte de violence.