Chapter 5
--D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forcé de nier la conséquence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait éloigné d'elle tous ses anciens amants; elle se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon du jardin de votre frère; elle cultivait des fleurs; elle lisait des romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait l'esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique la pécheresse convertie, et ce pauvre Félix se laissait prendre à tout cela. Mais quand je vous dirai, moi, que la veille de leur départ pour l'Italie, dans le temps où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange, que je l'ai reconnue, au bal de l'Opéra, en aventure non équivoque avec un joli garçon de province, maître d'école ou clerc de procureur, à en juger par sa mine!...
--Vous vous serez trompé! sous le masque et le domino!...
--Sous le domino, à moins d'être un écolier, on reconnaît toujours la démarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas, cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non pas en mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l'honneur! que cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en fournirai, car j'ai été aux informations. Ce villageois demeurait ici, sous les combles, dans cette maison, qui est à vous maintenant, et que votre frère faisait valoir pour vous, en même temps que la sienne, située mur mitoyen. C'était un pauvre hère, qui avait reçu d'elle de l'argent pour s'acheter des bottes, je présume. Ils s'étaient vus deux ou trois fois dans la série; la porte de votre jardin leur servait de communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de chambre qui m'a donné ces détails, et le jockey qui porta l'argent. La dernière nuit qu'Isidora passa à Paris, elle reçut cet homme dans le pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frère. Ce fut alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle déploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre Félix n'est pas revenu, et qui s'est terminé pour lui par deux choses extrêmement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant.
--Assez, Adhémar! tout cela me fait mal, et votre manière de raconter me navre. Au revoir. Je réfléchirai à ce que je dois faire.
--Vous réfléchirez! Vous tenez à vos réflexions, ma cousine! Après cela, si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuité amère, cela pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous amène ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans vos soirées. Mon père et ma tante vous bouderont peut-être; mais, quant à moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paraîtra plus plaisant de voir votre gravité à pareille fête. Bonsoir, ma cousine.
--Bonsoir, mon jeune cousin, répondit Alice; et elle ajouta mentalement en haussant les épaules, lorsqu'il se fut éloigné: «Vieillard!»
Elle demeura triste et rêveuse. Il y a de grandes bizarreries dans la société, se disait-elle, et il est fort étrange que les lois de l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs gourmés des laides envieuses, des femmes dévotes, d'un passé équivoque, des hommes débauchés!
Tout à coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer Adhémar. «Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous allez voir le héros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car j'ai une mémoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre concierge l'a reconnu et l'a nommé.»
--Quelle aventure, quel héros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez, Adhémar.
--L'aventure du bal masqué; le dernier amant d'Isidora à Paris, il y a trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire, c'est que vous réchauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je veux dire dans le sein de votre famille!
--Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.
--Je n'ai pas à m'expliquer: le voilà qui arrive de province, frais comme une pêche, et qui descend dans votre cour.
--Mais qui? au nom du ciel!
--Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux assister à ce coup de théâtre. Je suis revenu sur mes pas bien vite, après l'avoir nettement reconnu sous la porte cochère. Ah! le scélérat! le Lovelace!
Et Adhémar se prit à rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatientée. Mais bientôt elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Félix, filleul du frère qu'elle avait perdu, et le plus beau garçon de sept ans qu'il soit possible D'imaginer.
--Ah! te voilà, mon enfant, s'écria-t-elle en le pressant sur son coeur. Que le temps commençait à me paraître long sans toi! Étais-tu impatient de revoir ta mère? N'es-tu pas fatigué du voyage?
--Oh! non, je me suis bien amusé en route à voir courir les chevaux, répondit l'enfant; j'étais bien content d'aller si vite du côté de ma petite mère.
--Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhémar? reprit madame de T... Est-ce là le héros de votre si plaisante aventure?
--Non pas précisément celui-ci, répondit Adhémar, mais celui-là. Et il fit un geste comiquement mystérieux pour désigner le précepteur de Félix qui entrait en cet instant.
Alice, se sentant sous le regard méchant de son cousin, ne fit pas comme les héroïnes de théâtre, qui ont pour le public des _a parte_, des exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les personnages de la pièce sont fort complaisants de n'y pas prendre garde. Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie, même sans avoir besoin d'être fort habile. Elle demeura impassible, accueillit le précepteur de son fils avec bienveillance, et, après quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux pour le caresser à son aise.
«Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhémar en se rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici à la source des informations, et M. Jacques Laurent vous éclairera, si bon lui semble, sur les mérites de celle qu'il vous plaisait tantôt d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde à vous, cousine: ce provincial-là est un fort beau garçon, et, avec les antécédents que je lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de chambre.»
Madame de T... ne répondit rien. Elle avait paru ne pas entendre.
--Saint-Jean, dit-elle à un vieux serviteur qui apportait les paquets de Félix, conduisez M. Laurent à son appartement. Bonsoir, Adhémar... Toi, dit-elle à son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te délivre de cette poussière.
--Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice? reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti.
--En quoi cela peut-il vous intéresser, mon cousin?
--Mais je vous déclare qu'il est dangereux.
--Pour mes femmes de chambre, à ce que vous croyez?
--Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en parlera.
--Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous?
--Vous êtes en colère, Alice, répondit-il avec un sourire impertinent, cela se voit malgré tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous irriter davantage, et je me garderai bien de médire de votre précepteur si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait connaissance avec lui qu'au bal masqué et au bras d'une fille, j'en avais pris une autre idée... Je tâcherai de tourner à la vénération sous vos auspices.
Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques Laurent, qui séparait ses paquets d'avec ceux du jeune Félix, et il lui lança des regards ironiques et méprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora et du dandy qui l'avait insultée au bal masqué, il y avait si longtemps! Il tourna à demi la tête vers ce beau jeune homme, dont chaque pas semblait fouler avec mépris la terre trop honorée de le porter. Voilà une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conservé cette figure dans ma mémoire, et elle ne lui rappela rien dans le passé.
Cependant Adhémar se retirait, frappé de la figure de Jacques Laurent, et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, était blessé de ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme, à l'oeil doux et fier, ne se justifierait pas aisément des préventions suggérées contre lui à madame de T...; si, au lieu d'être un timide pédagogue, traité en subalterne, comme il eût dû l'être dans les idées d'Adhémar, ce n'était pas plutôt un soupirant de rencontre, bon à la campagne pour un roman au clair de lune, et commode à Paris pour jouer le rôle d'un sigisbée mystérieux.
Une heure après, le jeune Félix, peigné, lavé et parfumé avec amour par sa mère, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent se promenait à distance, passant et repassant d'un air rêveur le long du grand mur qui longeait le jardin, et le séparait d'un autre enclos ombragé de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit salon d'été, qui formait une aile vitrée avançant sur le jardin, et où elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on était alors en plein été. Madame de T... avait passé l'hiver et le printemps à la campagne. Elle avait souhaité d'y passer une année entière, elle l'avait annoncé; mais des affaires imprévues l'avaient forcée de revenir à Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait eu pourtant dans cette soudaine résolution quelque chose dont Jacques Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas peut-être compte à elle-même. Peut-être y avait-il eu dans la solitude de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop solennel ou de trop émouvant pour une imagination habituée à se craindre et à se réprimer.
Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans le jardin, tantôt s'amusant des jeux de son fils, tantôt se rapprochant de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouvèrent marchant tous trois dans la même Allée, et, deux minutes après, l'enfant, qui voltigeait de fleur eu fleur, laissa son précepteur seul avec sa mère.
Ce précepteur avait dans le caractère une certaine langueur réservée, qui imprimait à sa physionomie et à ses manières un charme particulier. Naturellement timide, il l'était plus encore auprès d'Alice, et, chose étrange, malgré l'aplomb que devait lui donner sa position, malgré l'habitude qu'elle avait des plus délicates convenances, malgré l'estime bien fondée que le précepteur s'était acquise par son mérite, madame de T... était encore plus embarrassée que lui dans ce tête-à-tête. C'était un mélange, ou plutôt une alternative de politesse affectueuse et de préoccupation glaciale. On eût dit qu'elle voulait accueillir gracieusement et généreusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait au repos de la province et à la nonchalance de ses modestes habitudes, en lui rendant agréable le séjour de Paris, mais on eût dit aussi quelle se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation était brisée, distraite et décousue.
Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda à peine.
--Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas encore reposée de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que huit jours de séparation sont bien longs, monsieur Laurent?
--Oui, Madame, pour une mère, toute absence est trop longue, répondit Jacques Laurent, comme s'il eût voulu l'aider à lui ôter à lui-même toute velléité de présomption.
--Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en étais fait une douce habitude, que la vie de Paris va rompre forcément. Le monde est un affreux esclavage; aussi j'aspire à quitter ce monde... mais il est vrai que mon fils aspirera un jour peut-être à s'y lancer, et que ma retraite serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas le monde, vous! vous ne dépendez pas de lui, vous êtes bien heureux!
--Je suis effectivement très-heureux, répondit Jacques Laurent du ton dont il aurait dit: Je suis parfaitement dégoûté de la vie.
Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le regarda, et, tout à coup détournant les yeux:
--Trouvez-vous cette maison agréable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous pas trop la campagne?
--Cette maison est fort embellie, répondit Laurent, préoccupé; je crois pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne.
--Embellie? reprit Alice; vous étiez donc déjà venu ici?
--Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeuré autrefois.
--Il y a longtemps?
--Il y a trois ans.
--Ah oui! reprit Alice, un peu émue, c'est l'époque du départ de mon frère pour l'Italie.
--Je crois effectivement qu'à cette époque, dit Laurent, un peu troublé aussi, M. de S... faisait régir cette maison, et qu'il habitait la maison voisine.
--Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient à sa veuve.
--J'ignorais qu'il fût marié.
--Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la déclaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont élevées dans ma famille à ce sujet. Vous entendrez nécessairement parler de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez quelque renseignement, peut-être quelque bon conseil à me donner.
--Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.
--Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien jouée; vous avez le sentiment des véritables convenances, plus que ceux qui s'établissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez dans l'âme le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les difficultés de ma situation, et vous m'aiderez peut-être à en sortir. Du moins votre première impression, aura une grande valeur à mes yeux. Sachez donc que mon frère a légué son nom et ses biens, en mourant, à une femme tout à fait déconsidérée et dont le nom, malheureusement célèbre dans un certain monde, est peut-être arrivé jusqu'à vous...
--Il y a si longtemps que j'habite là province, dit Laurent avec le désir évident de se récuser, que j'ignore...
--Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom d'_Isidora_.
Jacques Laurent devint pâle comme la mort; son émotion l'empêcha de voir la pâleur et l'agitation d'Alice.
--Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je ne sais rien de particulier...
--Pourtant vous avez dû rencontrer cette personne, monsieur Laurent; rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple...
--Oui, oui, en effet, dans ce jardin, répondit tout éperdu le pauvre Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice exerçait un ascendant dominateur.
--Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle: il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant!
--C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un rêve, les camélias surtout... Oui, j'adore les camélias.
--En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles fleurs. Comme vous êtes lié avec elle, vous la verrez, je présume... et vous pourrez alors servir d'intermédiaire entre elle et moi, quelles que soient les explications que nous ayons à échanger ensemble.
--Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse mêlée de fermeté. Je ne me chargerai point de cette négociation.
Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent était impossible à exprimer.
«La voilà donc, cette passion cachée qui le dévore, pensait Alice; voilà la cause de sa tristesse, de son découragement, de son abnégation, de son éternelle rêverie? Il a aimé cette femme dangereuse, il l'aime encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idée de la revoir le charme et l'épouvante!»
On annonça que le dîner était servi, et Laurent prit son chapeau pour s'esquiver. «Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur son bras, avec un de ces mouvements de courage désespéré qui ne viennent qu'aux émotions craintives, vous dînerez avec nous; j'ai à vous parler.»
Ce ton d'autorité blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne, comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le rôle sacré de l'être qui se consacre à la plus haute de toutes les fonctions humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de plus cher dans la famille), ce rôle de pédagogue, asservi parfois et dominé jusqu'à un certain point par des exigences outrageantes, n'avait jamais frappé Laurent; madame de T... l'avait appelé et accueilli dans sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait traité comme l'ami le plus respecté, comme quelque chose entre le fils et le frère. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimité, au lieu de faire des progrès naturels, s'était insensiblement refroidie. La politesse et les égards avaient augmenté à mesure qu'une certaine contrainte s'était fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans sa modestie naïve, il n'avait rien deviné, et, maintenant qu'un élan de passion jalouse et désolée le retenait brusquement, il s'imaginait être le jouet d'un caprice déraisonnable, inouï. Sa fierté n'était pas seule en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il était éperdument épris d'Alice, et son coeur se brisa au moment où il eût dû s'épanouir.
«Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant à votre désir.»
En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle lui semblait la plus grande des douleurs qu'il pût supporter.
Alice le comprit; et comme son fils revenait auprès d'elle; «Félix, lui dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami à rester avec nous pour dîner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-être pas te faire cette peine.»
L'enfant, qui chérissait Laurent, le prit par les deux mains avec une tendre familiarité, et l'entraîna vers la table. Laurent se laissa tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient vaincu.
Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas. L'expansive gaieté du jeune garçon pouvait à peine leur arracher un sourire. Laurent jetait malgré lui un regard distrait sur le jardin et sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place. Alice examinait et interprétait sa préoccupation dans le sens qu'elle redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et la fermeté du penchant de cette femme, que si elle s'était convaincue, dès le premier mot de Laurent, qu'il était bien le héros de l'aventure racontée par le beau cousin Adhémar, elle avait complètement rejeté de son souvenir les imputations outrageantes sur le caractère de Laurent. Laurent lui eût-il été moins cher, elle connaissait déjà bien assez son désintéressement et sa fierté d'âme pour regarder cette circonstance du récit d'Adhémar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a pas besoin d'opposer la raison à des soupçons de cette nature. La pensée d'Alice ne s'y arrêta pas un instant.
Mais par quelle bizarre et douloureuse coïncidence ce dernier amant qu'Isidora avait eu à Paris, après mille autres, se trouvait-il donc le seul homme que la tranquille et sage Alice eût aimé en sa vie?
Alice avait eu besoin d'appeler à son secours tout ce qu'elle avait de religion dans l'âme et de courage dans le caractère pour ne pas haïr le mari froid et dépravé auquel on l'avait unie à seize ans sans la consulter. Victime de l'orgueil et des préjugés de sa famille, elle avait pris le mariage en horreur et le monde en mépris. Elle avait tant souffert, tant rougi et tant pleuré dans sa première jeunesse, elle avait été si peu comprise, elle avait rencontré autour d'elle si peu de coeurs disposés à la respecter et à la plaindre, et du contraire tant de sots et de fats désireux de la flétrir en la consolant, qu'elle s'était repliée sur elle-même dans une habitude de désespoir muet et presque sauvage. Une violente réaction contre les idées de sa caste et contre les mensonges odieux qui gouvernent la société s'était opérée en elle. Elle s'était fait une vie de solitude, de lecture et de méditation, au milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pâle et belle, ornée de fleurs et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice; mais c'était une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus entendre une plainte, qui ne laissait plus échapper un soupir.
La mort de son mari avait terminé un lent et odieux supplice: mais à vingt ans, Alice était déjà si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les théories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son âme de dégoût. Les hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-être qu'ils étaient tous, en effet, des copies plus ou moins effacées du type révoltant de l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour avoir été forcée de haïr et de mépriser, dans l'âge où tout devait être confiance, abandon, respect.
Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard amenât dans sa maison et jetât dans son intimité un plébéien pauvre, sans ambition, sans facultés éclatantes, mais fortement et sévèrement épris des idées les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le génie de Jacques Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice, et ce bon jeune homme fut bientôt à ses yeux le plus grand et le meilleur des êtres.
Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne songea pas à y résister d'abord. Elle s'y livra avec délices, et si Jacques eût été tant soit peu roué, vaniteux ou personnel, il se serait aperçu qu'au bout de huit jours il était passionnément aimé.
Mais Jacques était particulièrement modeste. Il avait trop d'enthousiasme naïf et tendre pour les grandes âmes et les grandes choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-même. Absorbé dans l'étude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plongé dans la contemplation du génie des maîtres de l'éternelle doctrine de vérité, il se regardait comme un simple écolier, à peine digne d'écouter ces maîtres s'il eût pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire et les comprendre.