Chapter 4
«Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi, j'ai à vous parler.»
Elle m'entraîna vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et me dit:
«Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure; je sais qu'elle ne serait pas de votre goût, et il n'est pas certain qu'elle fût du mien.»
Que ce fût la colère dont j'étais à peine remis, ou la pitié pour elle, ou quelque intérêt subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi que la crainte de découvrir la vieillesse et la laideur sous son masque avait agi à mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me dégoûter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse ignorer), qu'elle était la plus belle femme de Paris, avait étrangement manqué sa vengeance. Le prestige de la beauté, lors même qu'il n'agit pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante conquête, et perdant tout mon orgueil de pédagogue, je la suppliai de ne pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait rêver si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras à plusieurs reprises; enfin elle me dit:
«Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tête de Méduse!... Vous allez me voir, hélas! ne parlez pas d'amour et de joie. Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein, peut-être pour la dernière fois.»
Le fiacre s'arrêta à une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais être: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversâmes plusieurs pièces mystérieuses, éclairées seulement par des feux mourants de cheminée qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures. Enfin nous entrâmes dans un boudoir à la fois chaste et délicieux, au milieu duquel brûlait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout à coup arrachant son masque avec un mouvement de colère et de désespoir, elle me montra... 0 ciel! écrirai-je son nom sans défaillir!... les traits purs et divins de Julie!
--Julie! m'écriai-je...
--Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus méprisée, sinon la plus méprisable de Paris._
Je restai longtemps altéré, et, lorsque j'osai relever les yeux sur elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxiété.
--Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de rompre le silence, vous avez aimé _Julie_! Julie n'a pas joué de rôle devant vous: vous n'aviez point parlé d'amour ensemble. Vous avez connu l'état présent de son âme, ses profonds ennuis et ses plus sérieuses préoccupations depuis qu'elle a renoncé au rêve d'être aimée. Mais elle vous eût trompé, si elle eût laissé la passion s'allumer en vous dans les circonstances pures et charmantes qui avaient présidé à votre rencontre. Le hasard d'une autre rencontre à la porte de l'Opéra l'a décidée à se faire connaître sous son autre aspect. Celui-là, c'est le passé, mais un passé qui n'est pas assez loin pour être oublié des hommes qui le connaissent...
--Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal!
--Que voulez-vous dire?
--Je n'en sais rien, je souffre!
--Je vous comprends mieux que vous-même. C'est le moment de nous dire adieu, Jacques. Ne souffrez pas à cause de moi. Moi aussi, je souffre, et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous aimais, alors que je me sentais aimée, et les raisons qui me feront combattre désormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que pour moi seule.
--Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie. Je vous vénérais comme un ange; à présent, je vous aimerai autrement; mais ce ne sera pas moins, je vous le jure!
--_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas être aimée _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insensée. Ainsi, adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma vie!
--Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil à la place de l'amour. Ne repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore à vos pieds. 0 ciel! craindriez-vous de moi de lâches reproches?
---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus noble, mais le plus implacable de tous!
--Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous absoudre? Ma vie a été pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer gloire. A quelles séductions ai-je été exposé? quelles luttes ai-je subies! Non, adorable et infortunée créature, je ne te pardonne pas, je t'aime trop pour cela!
--Tu as raison, Jacques, s'écria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer, ou ne pas s'en mêler!
Et, se précipitant dans mes bras, elle m'étreignit contre son coeur avec passion.
Mais cette femme avait trop souffert pour être confiante. De sinistres prévisions glacèrent ses premiers transports.
--Écoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme entretenue; tu le sais à présent! Je suis la maîtresse du comte Félix de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton honneur, et moi mon opulence et la dernière planche de salut offerte à ma considération, sinon comme femme estimable, du moins comme beauté désirable et puissante.
--Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison dorée où ton âme languit. Tu viendras partager la misère du pauvre rêveur. Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes rêveries, je donnerai des leçons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure et simple à laquelle tu aspires... Tu ne connaîtras plus cet ennui qui te ronge, cette oisiveté que tu te reproches; demain, tu seras libre, ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis l'amant qui t'enlève!
Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie.
--Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma réhabilitation qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompé, que je me suis trompée moi-même, quand je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes plaisirs. Je t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule, sans amour et sans ivresse, replongée dans cette affreuse misère que je n'ai pu supporter lorsque j'étais plus jeune, plus belle et plus forte! La misère sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes déjà des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la pécheresse à condition que, dès demain, dès aujourd'hui, elle passera à l'état de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier contre les exigences d'un contrat?
L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus effrayé des blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la guérir avec le temps et la confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à un éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour pâle et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous séparer, je crus voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa pâleur et ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de son appartement, et rendez-vous pour le soir même, mais elle ne put faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser.
Deux heures après je recevais le billet suivant:
«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée au bal a instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scène affreuse avec ce dernier. Mais j'ai dominé sa colère par mon audace. Je ne veux pas être chassée par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je pars avec lui pour un de ses châteaux. Je serai bientôt de retour, et alors, Jacques, je verrai si tu m'aimes.»
O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!
15 janvier.
Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal à l'instant même. Elle ne l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la misère? Non, Julie, tu ne sais pas mentir, mais la crainte d'un mépris qui devait t'honorer pour la première fois de ta vie, t'a rejetée dans l'abîme. Tu n'as pas compris que la raillerie des âmes vicieuses allait cette fois te réhabiliter devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la notion du vrai et du juste sur ces choses délicates! Pauvre infortunée, ta vie a été un long mensonge à tes propres yeux!
Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant elle a compté pour rien ma souffrance et ma honte. Elle subit l'amour avilissant de ce gentilhomme pour s'épargner le dépit d'être quittée, et pour se réserver la gloire de quitter la première! Dieu de bonté, ayez pitié d'elle et de moi!
29 janvier.
Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-être pas!
30 janvier.
_Billet de Julie_, du château de***.
«Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus à moi. J'ai réfléchi. Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir me dominer et m'humilier. Je domine et j'humilie Félix. J'ai encore besoin de cette vengeance pendant quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt fois par jour je suis comme prête à me tuer! Mais je veux mourir debout, vois-tu, et non pas vivre à genoux. J'ai trop bu dans cette coupe du repentir et de la pénitence, je ne veux pas surtout que la main d'un amant la porte à mes lèvres.»
CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
1er mai.
Mon ouvrage est fort avancé, et la question des femmes est à peu près résolue pour moi. Etres admirables et divins, vous ne pouvez grandir que dans la vertu, et vous abjurez votre force en perdant la sainte pudeur. C'est un frein d'amour et de confiance qu'il fallait à votre expansion puissante, et nous vous avons forgé un joug de crainte et de haine! Nous en recueillons les fruits. Oh! qu'ils sont amers à nos lèvres et aux vôtres!
DEUXIÈME PARTIE.
ALICE.
Dans un joli petit hôtel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes étaient réunies autour de madame de T... Que madame de T... fût comtesse ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins. Elle avait un nom plus doux à prononcer qu'un titre quelconque: elle s'appelait Alice.
Elle était ce jour-là au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui ressemblait. Ils étaient rogues et fiers. Elle était simple, modeste et bonne.
C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une beauté pure et touchante, d'un esprit mur et sérieux, d'une tournure jeune et pleine d'élégance. Au premier abord, cette beauté avait un caractère peut-être trop chaste et trop grave pour qu'il y eût moyen de mettre, comme on dit, un roman sur cette figure-là. L'extrême douceur du regard, la simplicité des manières et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression plus juste et plus sensée qu'originale et brillante, tous ces dehors s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans désir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune ambition de paraître, une conduite irréprochable, une froideur marquée et quelque peu hautaine avec les hommes à succès, une bienveillance désintéressée à l'égard des femmes, des amitiés sérieuses sans intimité exclusive, c'était là tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de salons la détestaient et la déclaraient impertinente, bien qu'elle fût d'une politesse irréprochable, savante même, et calculée comme l'est celle d'une personne fière à bon droit, au milieu des sots et des sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorité dans le monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus d'abandon et d'élan. Quelques observateurs l'étudiaient, cherchant à découvrir un secret de femme sous cette réserve inexplicable; mais ils y perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme a des éclairs rapides presque insaisissables; ces lèvres qui parlent si peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient une pensée ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des tressaillements mystérieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu l'étudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violentée par la prudence, ou quelque bâillement de profond ennui étouffé par le savoir-vivre.
Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents pour la première fois depuis six mois environ. Ils avaient remarqué qu'elle était changée, amincie, pâlie extrêmement, et que sa gravité ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.
--Ma nièce, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous a point profité cette année. Vous y êtes restée trop longtemps, vous y avez pris de l'ennui.
--Ma chère, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas. Vous montez trop à cheval; j'en suis sûre, vous lisez la soir, vous vous fatiguez. Vos lèvres sont blêmes et vos yeux cernés.
--Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frère de la précédente, il faut vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous dégoûtez de la vie.
Alice répondait, avec un sourire un peu forcé, qu'elle ne s'était jamais mieux portée, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un seul instant.
--Et votre fils, ce cher Félix, arrive-t-il bientôt? dit un un vieil oncle.
--Ce soir ou demain, j'espère, dit madame de T...; je l'ai devancé de quelques jours, son précepteur me l'amène. Vous le trouverez grandi, embelli, et fort comme, un petit paysan.
--J'espère pourtant que vous ne l'élevez point tout à fait à la Jean-Jacques? reprit l'oncle. Êtes-vous contente de ce précepteur que vous lui avez trouvé là-bas.
--Fort contente, jusqu'à présent.
--C'est un ecclésiastique? demanda la cousine.
--Non, c'est un homme fort instruit.
--Et où l'avez-vous déterré?
--Tout près de moi, dans les environs de ma terre.
--Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait être malin.
--C'est un jeune homme, répondit tranquillement Alice; mais il a l'air plus grave que vous, Adhémar, et je le crois beaucoup plus raisonnable. Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je crois, mon cher oncle et ma chère tante, que nous ferions mieux de nous occuper de l'objet qui nous rassemble.
--Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir.
--Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout une douleur à peine surmontée.
--Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.
--Je ne puis songer à autre chose, reprit Alice, qu'à la perte de mon frère.
Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se serra et des larmes vinrent au bord de sa paupière; mais elle les contint. Sa douleur n'avait pas d'écho dans ces coeurs altiers.
Le notaire, un vieux notaire obséquieux en saluts, mais impassible de figure, entra, fut reçu poliment par madame de T..., sèchement par les autres, s'assit devant une table, déplia des papiers, lut un testament et fut écouté dans un profond silence. Après quoi, il y eut des réflexions faites à voix basse, un chuchotement de plus en plus agité autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'élever sur un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage:
--Eh quoi, ma nièce, vous ne dites rien? vous n'êtes pas indignée! je ne vous conçois pas! votre excès de bienveillance vous nuira dans le monde, je vous en avertis.
--Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous parlons, répondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et je vois que mon frère l'a réellement épousée.
--Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'écria l'autre dame.
--Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice. Demandez à monsieur le notaire s'il fait aussi bon marché de la question civile que vous de la question religieuse.
--Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connaître mon mandat et mes pouvoirs; je me retire, s'il y a procès, ce que je regarde comme impossible...
--Non, non! pas de procès, répondit gravement le vieux oncle: ce serait un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet étrange mariage, en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des mémoires à consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu était maître de sa fortune; qu'il en ait disposé en faveur de son laquais, de son chien ou de sa maîtresse, peu nous importe... Mais notre nom a été souillé par une alliance inqualifiable; et nous sommes prêts à faire tous les sacrifices pour empêcher cette fille de le porter.
--Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le notaire; et mon ministère ici est rempli. La question de savoir si vous accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse la discuter, d'autant plus que mon rôle de mandataire de cette personne semble augmenter l'esprit d'hostilité que je rencontre ici contre elle. Madame de T..., j'ai l'honneur de vous présenter mon profond respect; Mesdames... Messieurs...
Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes révérences à droite et à gauche; des révérences comme les jeunes gens n'en font plus.
--Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occupé que du vernis de ses bottes et de sa canne a tête de rubis. Je crois qu'il eût mieux valu se taire devant lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos réflexions...
--Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'écria la vieille tante. Je voudrais qu'elle fût ici, dans un coin, pour les entendre et pour se bien pénétrer de notre mépris.
--Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit le jeune homme d'un ton de pédantisme adorable et avec un sourire de judicieuse fatuité: elles triomphent du dépit qu'elles causent, et toute leur gloire est de faire enrager les gens comme il faut.
--Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix sèche et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez!
--Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la vôtre, que vous ne protestiez pas avec nous?
--Je n'en sais rien, répondit madame de T..., cela dépendra tout à fait de sa conduite et de sa manière d'être; mais ce que je sais, c'est qu'il me serait beaucoup plus difficile qu'à vous de l'humilier et de l'outrager. Elle ne se trouve être votre parente qu'à un certain degré, au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon frère, d'un homme qu'elle a aimé, que je chérissais, et pour lequel aucun de vous n'a eu, dans les dernières années de sa vie, beaucoup d'indulgence.
Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le salon, et la vieille tante s'était vigoureusement frappé la poitrine de son éventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un léger trépignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient là, et qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rôle de comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux autres de ne pas imiter l'exemple de madame de T...
«Ma chère nièce, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de vos idées philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je connais votre bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer l'oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation sans appel. Vous espérez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse; mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos généreux arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaîtrez que la clémence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature infâme a été appelée par votre frère à l'honneur de porter son nom et d'hériter de ses biens, vous ne nous exposerez pas à la remontrer chez vous, et vous nous dispenserez du pénible devoir de l'en faire sortir.»
Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T..., restée seule de son avis, se trouva bientôt tête à tête avec son cousin. Les autres parents se retirèrent, craignant de la confirmer dans sa résistance par une trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses habitudes de douceur.
--Ah ça, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis, est-ce sérieusement que vous parlez d'admettre Isidora auprès de vous?
--Je n'ai parlé que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le parti que j'aie prendre, Adhémar: mais, en attendant, je vous engage, par respect pour nous-mêmes, à oublier ce nom d'Isidora, sous lequel madame de S... vous est sans doute désavantageusement connue. Il me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous aggraverez la tâche imprimée à notre famille.
--_Désavantageusement_ connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la, repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'était une trop belle personne pour que l'_avantage_ de la connaître ne fut pas recherché par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme elle... Alors je présume que...
--Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez à me faire entendre, et je vous déclare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un affront que vous vous plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et votre gaieté, en pareil cas, me fait mal.
--Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez donc pas les choses si sérieusement. Eh! bon Dieu, où en serions-nous si tous les ridicules de ce genre étaient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de _ne vas voir_ sa maîtresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et même d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout, qui vous plaisez, avant le temps, à mener la vie d'une vieille femme: vous n'avez pas la moindre notion...
---Dieu merci! c'est assez, Adhémar, je ne tiens pas à vos enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas aimé beaucoup mon frère, dites?
--Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-là aiment parfois l'homme qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne pouvez pas les juger!
--Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner sans chercher à les comprendre.
--Parbleu! ma chère, c'est une étude qui vous mènera loin, si vous en avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez.
--Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le passé de cette femme été plein d'orages...
--Le mot est bénin.
--D'égarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs années, elle s'est conduite avec dignité; et la marque de haute estime que mon frère a voulu lui donner en l'épousant à son lit de mort, en est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en vôtre âme et conscience, qu'elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l'envie qu'elle avait de le rendre heureux, ou par un calcul intéressé qu'elle aurait fait de l'épouser?