Chapter 11
Peut-être qu'Alice eût pardonné si elle eût compris qu'elle n'était point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire Isidora était la sienne dans le coeur de Jacques; qu'elle n'avait pas causé l'infidélité, mais que l'infidélité avait été commise contre elle. Mais elle en jugea autrement, et elle s'était d'ailleurs trop engagée avec Julie pour ne pas prendre en horreur l'idée de lui disputer son amant. Elle frissonna comme quelqu'un qui se réveille au bord d'un abîme, et elle fit un immense effort de courage et de dignité pour s'éloigner à jamais du danger d'y tomber. Pourtant, chose étrange, mais que toute femme comprendra, à partir de cet instant ce courage lui parut plus facile.
Jacques avait ignoré, ainsi que tout le monde, la gravité du mal qu'elle qualifiait d'indisposition. Il fut effrayé de sa pâleur. Cependant, comme il n'y avait pas d'autre altération profonde dans ses traits, comme l'expression en était sereine, plus sereine même qu'à l'ordinaire, il ne soupçonna pas qu'elle eût été vingt-quatre heures aux prises avec la mort. Il osa à peine la questionner sur ses souffrances, et quoiqu'il eût résolu de lui reprocher, au nom de son fils et de ses amis, l'imprudence qu'elle avait commise en passant toute une nuit à se promener nu-tête dans le jardin, il ne put jamais avoir cette hardiesse.
Le souvenir de cette promenade étrange le frappait de respect et d'une sorte de terreur. Il avait cru découvrir là qu'un grand secret remplissait la vie de cette femme silencieuse et contenue.
Mais quelle pouvait être la nature d'un tel secret? Était-ce une douleur de l'âme ou une souffrance physique soigneusement cachée? Peut-être, hélas! l'accès d'un mal mortel étouffé avec stoïcisme depuis longtemps.
Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice pâlissait et maigrissait d'une manière sensible; mais comme elle ne se plaignait jamais et paraissait d'une constitution robuste, il n'en avait pas encore pris de l'inquiétude. Que croire maintenant? Sa veillée solitaire dans une si profonde absorption était-elle le résultat ou la cause du mal? Quoi que ce fût, il y avait là dedans quelque chose de solennel et de mystérieux que Jacques n'osait pas dire avoir surpris. A peine put-il se hasarder à demander si madame de T.... n'avait pas pris un rhume.
«Non pas, que je sache, répondit-elle simplement. Ce n'est pas la saison des rhumes.» Et tout fut dit.
Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assisté au suicide d'une passion profonde, el qu'il était la cause de ce suicide, l'objet de cette passion.
Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au salon. Mais il y avait un reste de paralysie dans ses jambes, et il lui fut impossible de faire un pas.
Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans la chambre de son fils, et l'enfant ayant suivi son précepteur, elle se fit reporter sur son fauteuil: elle ne voulait pas que ces deux êtres se doutassent de ce qu'elle avait souffert.
«Mon ami, dit-elle à Jacques lorsqu'il fut de retour, nous sommes encore seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma porte que demain. Je veux utiliser celle soirée en la consacrant à ma belle-soeur, à laquelle j'avais donné, pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin.
«J'ai été forcée d'y manquer, et elle doit être inquiète de moi; car elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine, et, moi, j'en ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup! Vous aviez raison, Jacques, condamner sans appel est odieux, juger sans connaître est absurde.
«Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien. Je serais heureuse de la voir maintenant; mais je suis encore un peu faible pour marcher.
«Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de vous informer si elle est seule, si elle est maîtresse de sa soirée, et, dans ce cas, de me l'amener?
«Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte est et sera désormais toujours ouverte.»
Jacques obéit. Isidora se préparait à monter en voiture pour aller se promener au bois avec quelques personnes.
A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par un billet écrit au crayon dans l'antichambre, qu'elle congédia son monde, fit dételer sa voiture, et jetant son voile sur sa tête, elle s'élança vers lui et prit son bras avec une vivacité touchante. «Ah! que je vous remercie! lui dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille, à travers les jardins. Quelle bonne mission vous remplissez là! Je croyais qu'elle m'avait déjà oubliée, et je ne vivais plus.
--Elle a été malade, dit Jacques.
--Sérieusement; mon Dieu?
--Je ne pense pas; cependant elle est fort changée.
Le pressentiment de la vérité traversa l'esprit pénétrant d'Isidora.
Lorsqu'elle songeait à la conduite d'Alice, elle était près de tout deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses soupçons s'évanouissaient. C'est ce qui lui arriva encore, lorsque Alice la reçut avec un rayon de bonheur dans les yeux et les bras loyalement ouverts à ses tendres caresses. L'impétueuse et indomptée Isidora ne pouvait élever sa pensée jusqu'à comprendre la fermeté patiente d'un tel martyre, la sublime générosité d'un tel effort.
Et cependant Isidora n'était pas incapable d'un aussi grand sacrifice; mais elle l'eût accompli autrement, et l'orage de sa passion vaincue eût fait trembler la terre sous ses pieds.
Quel orage pourtant, que celui qui avait passé sur la tête d'Alice! quelle tempête avait bouleversé tous les éléments de son être durant cette longue nuit dont le calme avait tant effrayé Jacques! et il n'en avait pourtant pas coûté la vie à un brin d'herbe.
Les sanglots d'Alice n'étaient pas sortis de sa poitrine; ses soupirs n'avaient fait tomber aucune feuille de rose autour d'elle.
Je ne me suis pas promis d'écrire des événements, mais une histoire intime. Je ne finirai par aucun coup de théâtre, par aucun fait imprévu. Alice, Isidora, Jacques, réunis ce soir-là, et souvent depuis, tantôt dans le petit salon, tantôt sur la terrasse du jardin, tantôt dans la belle serre aux camélias, se guérirent peu à peu de leurs secrètes blessures. Isidora fut, chaque jour, plus belle, plus éloquente, plus vraie, plus rajeunie par un amour senti et partagé. Jacques fut, chaque jour, plus frappé et plus pénétré de cet amour qu'il avait tant pleuré, et qui lui revenait, suave et doux comme dans les premiers jours, auprès de Julie, ardent et fort comme il l'avait été aux heures de l'ivresse et de la douleur. Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par entraînement, et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait, avec la confiance, la jeunesse et la puissance de son âme.
Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des dernières souffrances et des dernières luttes d'Isidora.
Elle s'attacha à la rendre digne de Jacques, et, sans jamais parler avec lui de leur amour, elle sut lui faire voir et comprendre quel trésor était encore intact au fond de cette âme déchirée. Quant á lui, le noble jeune homme, il le savait bien déjà, puisqu'il avait pu l'aimer alors qu'elle le méritait moins. Mais il avait conçu un idéal plus parfait de l'amour et de la femme en voyant Alice. Par quelle fatalité, étant aimé d'elle, ne put-il jamais le savoir? Et elle, par quel excès de modestie et de fierté fut-elle trop longtemps aveuglée sur les véritables sentiments qu'elle lui avait inspirés? Ces deux âmes étaient trop pudiques et trop naïves, et, disons-le encore une fois, trop éprises l'une de l'autre, pour se deviner et se posséder. Leur amour n'était, pas de ce monde; il n'y put trouver place. Une nature toute d'expansion, d'audace et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez pas, il n'est point trop malheureux.
Mais qu'il ignore à jamais le secret d'Alice, car Isidora serait perdue! Rassurez-vous, il l'ignorera.
Fiez-vous à la dignité d'une âme comme celle d'Alice. Elle a trop souffert pour perdre le fruit d'une victoire si chèrement achetée. Et ce serait bien en vain qu'elle apprendrait maintenant toute la vérité. Le soir où elle compta, en regardant la pendule, les minutes et les heures que son amant passait aux pieds d'une rivale, elle s'était fait ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je ne puis vivre de honte et d'humiliation: S'il m'aime et qu'il se laisse distraire seulement une heure, je ne pourrai jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut que je guérisse.
Ne la trouvez pas trop orgueilleuse.
A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aimé, et elle s'était fait de l'amour un idéal divin. Elle ne pouvait pas comprendre les faiblesses, les entraînements, les défaillances des amours de ce monde. A la voir si indulgente, si généreuse, si étrangère par conséquent aux passions des autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer.
Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne peut pas finir si follement un roman si sérieux. Et si je vous disais qu'Alice est si bien guérie qu'elle en meurt? vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute autour d'elle, son médecin moins que personne.
Cependant elle n'est pas condamnée à mort comme malade, dans ma pensée.
Isidora a-t-elle donc embrassé dans Jacques son dernier amour?
Un jour ne peut-il pas venir où celui d'Alice renaîtra de ses cendres? celui de Jacques est-il éteint ou assoupi? n'y aura-t-il jamais entre eux une heure d'éloquente explication?
Qui sait? ces romans-là ne sont jamais absolument terminés.
En effet, ce roman ne devait pas finir là, et lorsque nous racontions ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions pas bien les pensées de Jacques Laurent. Un an plus tard, nous reçûmes de nouvelles confidences, et les papiers qui tombèrent entre nos mains nous forcent de donner une troisième partie à son histoire.
TROISIÈME PARTIE.
Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'était au courant du double amour qui s'agitait dans le coeur de notre héros. Nous avons pourtant cru devoir conserver les lettres initiales qu'il avait tracées en tête de chaque paragraphe, selon que ses pensées le ramenaient à Isidora, ou l'emportaient vers Alice.
CAHIER Nº 1.
Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'étais encore qu'un enfant. Aujourd'hui je voudrais être un homme, et je crains de n'être qu'un mince philosophe, un _philosopheur_, comme dit Isidora. Et pourquoi cet invincible besoin de soumettre toutes les émotions de ma vie à la froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce mot fait bondir d'indignation la rebelle créature que je ne puis ni croire, ni convaincre. Monstrueux hyménée que nos âmes n'ont pu et ne pourront jamais ratifier! Ce sont les fiançailles du plaisir: rien de plus!
--La vertu! oui, le mot est pédantesque, j'en conviens, quand il n'est pas naïf. Mon Dieu, vous seul savez pourtant que pour moi c'est un mot sacré. Non, je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose si durement; non, pour aimer et désirer la vertu, je ne me crois pas supérieur aux autres hommes, puisque, plus j'étudie les lois de la vérité, plus je me trouve égaré loin de ses chemins, et comme perdu dans une vie d'illusion et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous entraîne sans nous aveugler! Illusions déplorables que celles qui nous laissent entrevoir la réalité derrière un voile trop facile à soulever!
Et j'écrivais sur la philosophie! et je prétendais composer un traité, formuler le code d'une société idéale, et proposer aux hommes un nouveau contrat social!... Eh bien, oui, je prétendais, comme tant d'autres, instruire et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire ni me corriger moi-même. Heureusement mon livre n'a pas été fini; heureusement il n'a point paru; heureusement je me suis aperçu à temps que je n'avais pas reçu d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout à apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces écoliers superbes, qui, tout gonflés des leçons de leurs maîtres s'en vont endoctrinant le siècle, sans porter en eux-mêmes la lumière et la force qu'ils aspirent à répandre! Cela m'a sauvé d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais, à mes propres yeux, en suis-je purgé?
Triste coeur, tu es mécontent de toi-même dans le passé, parce que tu es honteux de toi-même dans le présent. Et pourtant tu valais mieux, en effet, alors que tu te croyais meilleur. Tu étais sincère, tu n'avais rien à combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais de contemplations idéales; tu le croyais de la race des fanatiques... Tu ne te savais pas faible; tu ne savais pas que tu ne savais pas souffrir!...
CAHIER I.
Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je voulu être heureux en étant juste? Mon Dieu, suprême sagesse, suprême bonté! vous qui pardonnez à nos faibles aspirations et qui ne condamnez pas sans retour vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur la terre. Je ne voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs, ni puissance: oh! vous le savez, je ne soupirais pas après les vanités humaines; j'acceptais la plus humble condition, la plus obscure influence, les privations les plus austères.
Quand la misère ployait mon pauvre corps, je ne sentais d'amertume dans mon coeur que pour la souffrance de mes frères... Tout ce que je me permettais d'espérer, c'était de trouver dans mon abnégation sa propre récompense, une âme calme, des pensées toujours pures, une douce joie dans la pratique du bien...
Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse, quand une femme m'est apparue comme le résumé des bienfaits de votre providence, quand j'ai cru qu'il suffisait d'aimer de toute la puissance de mon être pour être aimé avec droiture et abandon, il s'est trouvé que cet être si fier et si beau était maudit, que cette fleur si suave avait un ver rongeur dans le sein, et que je ne serais aimé d'elle qu'à la condition de souffrir mortellement.
Eh bien, mon Dieu, j'ai accepté cela encore! Elle s'est arrachée de mes bras, et je l'ai perdue sans amertume, sans ressentiment; j'ai consenti à l'attendre, à la retrouver, et, pendant des années, je l'ai aimée dans la douleur et dans la pitié, sans certitude... que dis-je? sans espoir d'être aimé? Et pendant ces sombres et lentes années, abattu, mais non brisé, triste, mais non irrité, j'élevais mon âme selon mes forces, à la contemplation des vérités éternelles. Je vivais dans la pureté, j'essayais de répandre autour de moi l'amour du bien, je ne cherchais la récompense de mes humbles travaux que dans les charmes enthousiastes de l'étude. Et puis, lorsque de secrètes douleurs, ignorées de tous, à peine avouées par moi-même, sont venues me troubler, j'ai refoulé mon mal bien avant dans ma poitrine, je ne me suis pas plaint, j'ai respecté le calme sublime d'un autre coeur dont la possession m'eût fait oublier toute ma pâle et morne existence, en vain immolée à une femme orgueilleuse et coupable... Cette fois encore j'ai aimé en silence, et l'indifférence ne m'a pas trouvé plus audacieux et plus vain que n'avait fait le parjure et l'ingratitude...
CAHIER A.
Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit être comme n'existant pas, et mes yeux ne liront point ici ce nom que ma main n'a jamais osé tracer... Je goûtais, d'ailleurs, dans ce mystère de mes pensées, une sorte de volupté navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos d'une âme sublime.
CAHIER A.
Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu étouffé!... Écartons-le à jamais! mon âme n'est plus un sanctuaire digne de le contenir; elle est trop troublée, trop endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour refléter la figure d'un ange.
CAHIER IV.
Quand j'ai retrouvé cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes premiers transports, je ne l'aimais plus. Hélas! non. Je chercherais vainement à vous tromper, ô vérité incréée! Je ne l'aimais plus, je ne la désirais plus; son apparition a été pour moi comme un châtiment céleste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience d'avoir commises. Elle a cru m'aimer encore, elle croit m'avoir toujours aimé, elle veut que je l'aime; elle le dit, du moins, elle se le persuade peut-être, et elle me le persuade à moi-même. Ma destinée bizarre la jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne dit-elle pas que si je l'abandonne elle est perdue, rendue à l'égarement du vice, au mal du désespoir? Et à voir comme cette belle âme est agitée, je ne saurais douter des périls qui la menacent si je ne lui sers pas d'égide!... Eh bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement d'un devoir il y ait une joie, un repos, du moins, quelque chose qui nous donne la force de persévérer et qui nous avertisse que vous êtes content de nous! _Malheureux humains que nous sommes!_[3] si nous sentions cela, du moins! si nos pensées pouvaient s'élever assez par l'exaltation de la prière, pour arracher à la vérité éternelle un reflet de sa clarté, un rayon de sa chaleur, une étincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien! nous nous traînons dans les ténèbres, incertains si c'est le mal ou le bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous n'avons pas plus tôt renoncé à un objet de nos désirs, que l'objet du sacrifice nous semble celui qu'il aurait fallu sacrifier. Nous nous dépouillons pour donner, et la main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous arrosons de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs et des fruits; elle se sèche et produit des ronces! Épouvantés, nous nous laissons déchirer par ses épines, et nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser de notre sang jusqu'à ce qu'il n'en reste plus! Sombre image de la parabole du bon grain! 0 semeurs opiniâtres et inutiles que nous sommes! Les rochers se dressent dans le désert, et nous tombons épuisés avant la fin du jour!
[Note 3: On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de J.J. Rousseau,]
CAHIER A.
Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'épuiser comme une coupe que le soleil pompe et dessèche, sans qu'il s'en soit répandu une seule goutte au dehors? Mais silence, ô mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu dois souffrir; ton martyre lui est étranger, inutile... Il lui serait indifférent, sans doute... C'est pour une autre que tu dois saigner sans relâche. Oh! qu'il serait doux de souffrir pour sauver ce qu'on aime!
CAHIER I.
Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est un martyre que les victimes des religions d'autrefois n'ont pas connu, et qu'elles n'auraient pas compris. Leur immolation avait un but, un résultat clair et vivifiant comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre, seul avec moi-même, auprès d'un être qui ne me comprend pas, ou qui peut-être me comprend trop. Pourquoi, mon Dieu, n'avez-vous pas fait notre coeur assez généreux ou assez soumis pour qu'il pût s'attacher avec passion aux objets de notre dévouement? Vous avez fait le coeur de la mère inépuisable et sublime en ce genre; et j'ai cru que je pourrais aimer une femme comme la mère aime son enfant, sans s'inquiéter de donner mille fois plus qu'elle ne reçoit; sans chercher d'autre récompense que le bien qu'il doit retirer de son amour?
L'amour! c'est un mot générique, et qui embrasse tant de sentiments divers! L'amour divin, l'amour maternel, l'amour conjugal, l'amour de soi-même, tout cela n'est point l'amour de l'amant pour sa maîtresse. Hélas! si j'osais encore me croire philosophe, je tâcherais de me définir à moi-même ce sentiment que je porte en moi pour mon supplice et qui n'a jamais été satisfait. O éternelle aspiration, désir de l'âme et de l'esprit, que la volupté ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes sont-ils donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnés à posséder une femme qu'ils voudraient voir transformée en une autre femme? Est-ce la femme qu'on ne possède pas, qui, seule, peut revêtir à nos yeux ces attraits qui dévorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien réel qui nous rassassie et nous rend ingrats?
CAHIER A.
Comme _elle_ est pâle! comme sa démarche est lente et affaissée! Quel mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur sans tache? Oh! du moins c'est une noble passion, c'est un chaste souvenir ou un désir céleste; c'est le besoin inassouvi de l'idéal et non le dégoût impie et insolent des joies de la terre. Tu n'as abusé de rien, _toi_! tu mériterais le bonheur. Quel est donc l'insensé qui ne l'a pas compris, ou l'infâme qui te le refuse? Si je le connaissais, j'irais le chercher au bout du monde, pour l'amener à tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et toi, tu es si calme!
CAHIER I.
I.--Non, je ne suis pas de ces êtres stupides et orgueilleux qui se lassent du bonheur. Si j'avais le bonheur, je le savourerais comme jamais homme ne l'a savouré. Je ne me défends pas d'aimer. Je livre mon être et ma vie à quelqu'un qui ne veut pas ou ne peut pas s'en emparer: voilà tout. L'amour est un échange d'abandon et de délices; c'est quelque chose de si surnaturel et de si divin, qu'il faut une réciprocité complète, une fusion intime des deux âmes; c'est une trinité entre Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il ne reste plus que deux mortels aveugles et misérables, qui luttent en vain pour entretenir le feu sacré, et qui l'éteignent en se le disputant, influence divine, ce n'est, pas moi qui t'ai chassée du sanctuaire! c'est _elle_, c'est son orgueil insatiable; c'est son inquiétude jalouse, qui t'éloignent sans cesse.
CAHIER A.
Oh! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du calme divin que ton âme renferme, et que reflète ton front pâle, je serais dédommagé de toute ma vie de rêves dévorants et de tourments ignorés.
Le calme! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas donner autre chose.
D'où vient que ton amitié ne me l'a pas donné? Il est des pensées terribles dont l'ivresse n'oserait s'élever jusqu'à toi. Mais, si l'on pouvait s'asseoir à tes pieds, plonger, sans frémir, dans ton regard, respirer une heure, sans témoins opportuns et sans crainte de t'offenser, l'air qui t'environne... serait-ce trop demander à Dieu? et n'ai-je pas assez souffert pour qu'il me soit permis de me représenter une si respectueuse et si enivrante volupté?
CAHIER I.
Non, l'amour ne peut pas être l'infatigable exercice de l'indulgence et de la compassion. Dieu n'a pas voulu que la plus chère espérance de l'homme vint aboutir à l'abjuration de toute espérance. Philosophes austères moralistes sans pitié, vous mentez si vous prétendez que l'amour n'a que des devoirs à remplir et point de joies pures à exiger. Et vous autres, sceptiques matérialistes qui prétendez que le plaisir est tout, et qu'on peut adorer ce qu'on n'admire pas, vous mentez encore plus. Vous mentez tous, aucun de vous n'aima jamais. Je ne peux pas aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs sans amour. Elle a raison, elle qui devine ma soif et les tourments de mon âme! elle sent, elle sait que je ne l'aime pas comme elle veut être aimée, comme elle ne peut pas aimer elle-même. Ambitieuse effrénée, qui veut qu'on lui donne ce qu'elle n'a plus, et qu'on l'adore comme une divinité quand elle ne croit plus elle-même!... O malheureuse, malheureuse entre toutes les femmes, pourquoi faut-il que tu sois à jamais punie des erreurs qui t'ont brisée et du mal que tu détestes!
CAHIER A.
Et vous, qui n'aimez pas, qui n'avez peut-être jamais aimé, qui semblez vouloir n'aimer jamais, quelle pensée d'ineffable mélancolie peut donc vous tenir lieu de ce qui n'est pas, et vous préserver de ce qui pourrait être? Mais qui donc saura jamais...
Ici le journal de Jacques Laurent paraît avoir été brusquement abandonné; nous en avons vainement cherché la suite. Une lettre d'Isidora, datée de trois mois plus tard, nous explique cette interruption.
LETTRE PREMIÈRE.
ISIDORA A MADAME DE T...