Isabelle

Chapter 7

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Elle était devenue mortellement pâle et garda quelques instants sans la lire la lettre ouverte sur ses genoux; le regard vague, les paupières battantes, elle murmurait:

--Oublié de la reprendre! Comment avais-je pu l'oublier?

--Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui était parvenue, qu'il était venu la chercher ...

Elle ne m'écoutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir de la lettre; mais elle se méprit à mon geste:

--Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se souleva, voulut fuir. A genoux devant elle je la retins.

--N'ayez pas peur de moi, Madame; vous voyez bien que je ne vous veux aucun mal; et comme elle se rasseyait, ou plutôt retombait sans force; je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que je jurai de ne point trahir; ah! que ne me parlait-elle à présent comme à un ami véritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-même ne m'eût appris?

Les larmes que je répandais en parlant firent peut-être plus pour la convaincre que mes paroles.

--Hélas! repris-je, je sais quelle mort misérable enlevait, ce même soir votre amant ... Mais comment avez-vous appris votre deuil? Cette nuit que vous l'attendiez, prête à fuir avec lui, que pensiez-vous? que fîtes-vous en ne le voyant pas apparaître?

--Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix désolée vous savez bien que je n'avais plus à l'attendre, après que j'avais averti Gratien.

J'eus de l'affreuse vérité une intuition si subite que ces mots m'échappèrent comme un cri:

--Quoi! c'est vous qui l'avez fait tuer?

Alors laissant tomber à terre la lettre et le panier dont les menus objets se répandirent, elle courba son front dans ses mains et commença de sangloter éperdument. Je me penchai vers elle et tentai de prendre une de ses mains dans les miennes.

--Non! vous êtes ingrat et brutal.

Mon imprudent exclamation coupait court à sa confidence; elle se raidissait à présent contre moi; cependant je restais assis devant elle, bien résolu à ne la quitter point qu'elle ne se fût expliquée davantage. Ses sanglots enfin s'apaisèrent; je lui persuadai doucement qu'elle avait déjà trop parlé pour pouvoir impunément se taire, mais qu'une confession sincère ne saurait la diminuer à mes yeux et qu'aucun aveu ne me serait plus pénible que son silence. Les coudes sur les genoux, ses mains croisées cachant son front, voici ce qu'elle me raconta.

La nuit qui précéda celle qu'elle avait fixée pour sa fuite, dans l'amoureuse exaltation de la veillée, elle avait écrit cette lettre; le lendemain, elle l'avait portée au pavillon, glissée en cet endroit secret que Blaise de Gonfreville connaissait et où elle savait que bientôt il viendrait la prendre. Mais sitôt de retour au château, lorsqu'elle s'était retrouvée dans cette chambre qu'elle voulait quitter pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette liberté inconnue qu'elle avait si sauvagement désirée, la peur de cet amant qu'elle appelait encore, de soi-même et de ce qu'elle craignait d'oser. Oui la résolution était prise, oui le scrupule refoulé, la honte bue, mais à présent que rien ne la retenait plus, devant la porte ouverte pour sa fuite, le coeur brusquement lui manquait. L'idée de cette fuite lui devenait odieuse, intolérable; elle courait dire à Gratien que le baron de Gonfreville avait projeté de l'enlever aux siens cette nuit même, qu'on le trouverait rôdant avant le soir auprès du pavillon de la grille, dont il fallait déjà l'empêcher d'approcher.

Je m'étonnai qu'elle ne fût point allée simplement rechercher elle-même cette lettre et la remplacer par une autre où d'une si folle entreprise elle eût découragé son amant. Mais aux questions que je lui posais elle se dérobait sans cesse, répétant en pleurant qu'elle savait bien que je ne la pouvais comprendre et qu'elle-même ne se pouvait mieux expliquer, mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant que le suivre; que la peur l'avait à ce point paralysée, qu'il devenait au-dessus de ses forces de retourner au pavillon; que d'ailleurs, à cette heure du jour, ses parents redoutés la surveillaient, et que c'est pour cela qu'elle avait dû recourir à Gratien.

--Pouvais-je supposer qu'il prendrait au sérieux des paroles échappées à mon délire? Je pensais qu'il l'écarterait seulement ... J'eus un sursaut en entendant, une heure après, un coup de fusil du côté de la grille; mais ma pensée se détourna d'une supposition horrible et que je me refusais d'envisager; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien, l'esprit et le coeur dégagés, je me sentais presque joyeuse ... Mais quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui eût dû être celle de ma fuite, ah! malgré moi je commençai d'attendre, je recommençai d'espérer; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensongère, se mêlait à mon désespoir; je ne pouvais réaliser que la lâcheté, la défaillance d'un moment eussent ruiné d'un coup mon long rêve; je n'en étais pas réveillée; oui, comme en rêve, je suis descendue dans le jardin, épiant chaque bruit, chaque ombre; j'attendais; j'attendais encore ...

Elle commença de sangloter:

--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais à me tromper moi-même, et par pitié pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'étais assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur sec à ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus à rien, ne savais plus qui j'étais, ni où j'étais, ni ce que j'étais venu faire. La lune qui tout à l'heure éclairait le gazon disparut; alors un frisson me saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourdît jusqu'à la mort. Le lendemain je tombai gravement malade et le médecin qu'on appela révéla ma grossesse à ma mère.

Elle s'arrêta quelques instants.

--Vous savez à présent ce que vous désiriez savoir. Si je continuais mon histoire, ce serait celle d'une autre femme où vous ne reconnaîtriez plus l'Isabelle du médaillon.

Déjà je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'était prise. Elle coupait ce récit d'interjections, il est vrai, récriminant contre le destin, et elle déplorait que dans ce monde la poésie et le sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer point dans la mélodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce là comme elle savait aimer?...

A présent je ramassais les menus objets de la corbeille renversée, qui s'étaient éparpillés sur le sol. Je ne me sentais plus aucun désir de la questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie, je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a brisé pour en découvrir le mystère; et même l'attrait physique dont encore elle se revêtait n'éveillait plus en ma chair aucun trouble, ni le battement voluptueux de ses paupières, qui tantôt me faisait tressaillir. Nous causions de son dénuement; et comme je lui demandais ce qu'elle se proposait de faire:

--Je chercherai à donner des leçons, répondit-elle; des leçons de piano; ou de chant. J'ai une très bonne méthode.

--Ah! vous chantez?

--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaillé. J'étais élève de Thalberg ... J'aime aussi beaucoup la poésie.

Et comme je ne trouvais rien à lui dire:

--Je suis sûre que vous en savez par coeur! Vous ne voudriez pas m'en réciter?

Le dégoût, l'écoeurement de cette trivialité poétique achevait de chasser l'amour de mon âme. Je me levai pour prendre congé d'elle.

--Quoi! vous partez déjà?

--Hélas! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je vous quitte. Figurez-vous qu'auprès de vos parents, à l'automne dernier, dans la torpeur de la Quartfourche, je m'étais endormi, que je m'étais épris d'un rêve, et que je viens de m'éveiller. Adieu.

Une petite forme claudicante apparut à l'extrémité tournante de l'allée.

--Je crois que j'aperçois Casimir, qui sera content de me revoir.

--Il vient. Attendez-le.

L'enfant se rapprochait à petits bonds; il portait un rateau sur l'épaule.

--Permettez-moi d'aller à sa rencontre. Il serait peut-être gêné de me retrouver près de vous. Excusez-moi ... Et brusquant mon adieu de la manière la plus gauche, je saluai respectueusement et partis.

Je ne revis plus Isabelle de Saint-Auréol et n'appris rien de plus sur elle. Si pourtant: lorsque je retournai à la Quartfourche l'automne suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier, abandonnée par l'homme d'affaires, elle s'était enfuie avec un cocher.

--Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il sentencieusement,--elle n'a jamais pu rester seule; il lui en a toujours fallu un.

La bibliothèque de la Quartfourche fut vendue au milieu de l'été. Malgré les instructions que j'avais laissées, je ne fus point averti; et je crois que le libraire de Caen qui fut appelé à présider la vente se souciait fort peu de m'y inviter non plus qu'aucun autre sérieux amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indignée que la bible fameuse s'était vendu 70 fr. à un bouquiniste du pays; puis revenue 300 fr. aussitôt après, je ne pus savoir à qui. Quant aux manuscrits du XVIIe siècle, ils n'étaient même pas mentionnés dans la vente et furent adjugés comme vieux papiers.

J'eusse voulu du moins assister à la vente du mobilier, car je me proposais d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche; mais prévenu trop tard je ne pus arriver à Pont-l'Évêque que pour la vente des fermes et de la propriété. La Quartfourche fut acquise à vil prix par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait à convertir le parc en prairies, lorsqu'un amateur américain la lui racheta; je ne sais trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et château dans l'état que vous avez pu voir.

Peu fortuné comme j'étais alors, je pensais n'assister à la vente qu'en curieux, mais, dans la matinée, j'avais revu Casimir, et, tandis que j'écoutais les enchères, une telle angoisse me prit à songer à la détresse de ce petit que, soudain, je résolus de lui assurer l'existence sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j'en étais devenu propriétaire? Presque sans m'en rendre compte j'avais poussé l'enchère; c'était folie; mais combien me récompensa la triste joie du pauvre enfant ...

J'allai passer les vacances de Pâques et celles de l'été suivant dans cette petite ferme, chez Gratien, près de Casimir. La vieille Saint-Auréol vivait encore; nous nous étions arrangés tant bien que mal pour lui laisser la meilleure chambre; elle était tombée en enfance, mais pourtant elle me reconnut et se souvint à peu près de mon nom;

--Que c'est aimable, Monsieur de Las Cases! Que c'est aimable à vous, répétait-elle quand elle me revit d'abord. Car elle s'était flatteusement persuadée que j'étais revenu dans le pays uniquement pour lui rendre visite.

--Ils font des réparations au château. Cela sera très beau! me disait-elle confidentiellement, comme pour m'expliquer son dénûment, ou se l'expliquer à elle-même.

Le jour de la vente du mobilier, on l'avait d'abord sortie sur le perron du salon, dans son grand fauteuil à oreillettes; l'huissier lui fut présenté comme un célèbre architecte venu de Paris tout exprès pour surveiller les travaux à entreprendre (elle croyait sans peine à tout ce qui la flattait); puis Gratien, Casimir et Delphine l'avaient transportée jusque dans cette chambre qu'elle ne devait plus quitter, mais où elle vécut encore près de trois ans.

C'est pendant ce premier été de villégiature sur ma ferme, que je fis connaissance avec les B. dont j'épousai plus tard la fille aînée. La R----, qui depuis la mort de mes beaux-parents nous appartient, n'est pas, vous l'avez-vu, très distante de la Quartfourche; deux ou trois fois par an, je retourne causer avec Gratien et Casimir, qui cultivent fort bien leurs terres et me versent régulièrement le montant de leur modeste fermage. C'est là que je m'en fus tantôt après que je vous eus quittés.

La nuit était bien avancée lorsque Gérard acheva son récit. C'est pourtant cette même nuit que Jammes, avant de s'endormir, écrivit sa quatrième élégie:

_Quand tu m'as demandé de faire une élégie sur ce domaine abandonné où le grand vent ..._