Chapter 2
Le langage de Monsieur Floche fleurissait dès l'aube. Sans trop écouter mes réponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour maîtres et avec qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes goûts, de mes études ... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets littéraires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait à peu près pas bougé depuis près de quinze ans, l'histoire du parc, du château; il réserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait précédemment, mais commença de me raconter comment il se trouvait en possession des manuscrits du XVIIme siècle qui pouvaient intéresser ma thèse ... Il marchait à petits pas pressés, ou, plus exactement, il trottinait auprès de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas que la fourche en restait à mi-cuisse; sur le devant du pied, l'étoffe retombait en nombreux plis, mais par derrière restait au-dessus de la chaussure, suspendue à l'aide de je ne sais quel artifice; je ne l'écoutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la moitiédeur de l'air et par une sorte de torpeur végétale. En suivant une allée de très hauts marronniers qui formaient voûte au-dessus de nos têtes, nous étions parvenus presque à l'extrémité du parc. Là, protégé contre le soleil par un buisson d'arbres-à-plumes, se trouvait un banc où Monsieur Floche m'invita à m'asseoir. Puis tout-à-coup:
--L'abbé Santal vous a-t-il dit que mon beau-frère est un peu ...? Il n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.
Je fus trop interloqué pour pouvoir trouver rien à répondre. Il continua:
--Oui, le baron de Saint-Auréol, mon beau-frère; l'abbé ne vous l'a peut-être pas dit plus qu'à moi ... mais je sais néanmoins qu'il le pense; et je le pense aussi ... Et de moi, l'abbé ne vous a pas dit que j'étais un peu ...?
--Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?...
--Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant familièrement sur la main, je trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des habitudes, à nous enfermer loin du monde, un peu ... en dehors de la circulation. Rien n'apporte ici de ... diversion; comment dirais-je? oui. Vous êtes bien aimable d'être venu nous voir--et comme j'essayais un geste:--je le répète: bien aimable, et je le récrirai ce soir à mon excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les problèmes qui vous intéressent ... je suis sûr que je ne vous comprendrais pas.
Que pouvais-je répondre? Du bout de ma canne je grattais le sable ...
--Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout à ne pas le paraître; il feint d'entendre plutôt que de faire hausser la voix. Pour moi, quant aux idées du jour, je me fais l'effet d'être tout aussi sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais même pas grand effort pour entendre. A fréquenter Massillon et Bossuet, j'ai fini par croire que les problèmes qui tourmentaient ces grands esprits sont tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse ... problèmes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans doute ... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous passionnent aujourd'hui ... Alors, si vous le voulez bien, mon futur collègue, vous me parlerez de préférence de vos études, puisque ce sont les miennes également, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas sur les musiciens, les poètes, les orateurs que vous aimez, ni sur la forme de gouvernement que vous croyez la préférable.
Il regarda l'heure à un oignon attaché à un ruban noir:
--Rentrons à présent, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma journée quand je ne suis pas au travail à dix heures.
Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, à cause de lui, parfois, je ralentissais mon allure:
--Pressons! Pressons! me disait-il. Les pensées sont comme les fleurs, celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fraîches.
La bibliothèque de la Quartfourche est composée de deux pièces que sépare un simple rideau: une, très exiguë et surhaussée de trois marches, où travaille Monsieur Floche, à une table devant une fenêtre. Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux; sur la table, une antique lampe à réservoir, que coiffe un abat-jour de porcelaine vert; sous la table, une énorme chancelière; un petit poêle dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; chargée de lexiques; entre deux, une armoire aménagée en cartonnier. La seconde pièce est vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fenêtres; une grande table au milieu de la pièce.
--C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche;--et, comme je me récriais:
--Non, non; moi, je suis accoutumé au réduit; à dire vrai, je m'y sens mieux; il me semble que ma pensée s'y concentre. Occupez la grande table sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous dérangions pas, nous pourrons baisser le rideau.
--Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu'à présent, si pour travailler j'avais eu besoin de solitude, je ne ...
--Eh bien! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc relevé. J'aurai, pour ma part, grand plaisir à vous apercevoir du coin de l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la tête de dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me souriait en hochant la tête, ou qui, vite, par crainte de m'importuner, détournait les yeux et feignait d'être plongé dans sa lecture.)
Il s'occupa tout aussitôt de mettre à ma facile disposition les livres et les manuscrits qui pouvaient m'intéresser; la plupart se trouvaient serrés dans le cartonnier de la petite pièce; leur nombre et leur importance dépassait tout ce que m'avait annoncé M. Desnos; il m'allait falloir au moins une semaine pour relever les précieuses indications que j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit, à côté du cartonnier, une très petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes, les dates des sermons qu'ils avaient inspirés. Je m'étonnai qu'Albert Desnos n'eût pas tiré parti de ces indications dans ses travaux; mais ce livre n'était tombé que depuis peu entre les mains de M. Floche.
--J'ai bien entrepris, continua-t-il, un mémoire à son sujet; et je me félicite aujourd'hui de n'en avoir encore donné connaissance à personne, puisqu'il pourra servir à votre thèse en toute nouveauté!
Je me défendis de nouveau:
--Tout le mérite de ma thèse, c'est votre obligeance que je le devrai. Au moins en accepterez-vous la dédicace, Monsieur Floche, comme une faible marque de ma reconnaissance?
Il sourit un peu tristement:
--Quand on est si près de quitter la terre, on sourit volontiers à tout ce qui promet quelque survie.
Je crus malséant de surenchérir à mon tour.
--A présent, reprit-il, vous allez prendre possession de la bibliothèque, et vous ne vous souviendrez de ma présence que si vous avez quelque renseignement à me demander. Emportez les papiers qu'il vous faut ... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux: --A tantôt!--
J'emportai dans la grande pièce les quelques papiers qui devaient faire l'objet de mon premier travail. Sans m'écarter de la table devant laquelle j'étais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme affairé ... Je soupçonnais en vérité qu'il était fort troublé, sinon gêné par ma présence et que, dans cette vie si rangée le moindre ébranlement risquait de compromettre l'équilibre de la pensée. Enfin il s'installa, plongea jusqu'à mi-jambes dans la chancelière, ne bougea plus ...
De mon côté je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais grand'peine à tenir en laisse ma pensée; et je n'y tâchais même pas; elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensée, comme autour d'un donjon dont il faut découvrir l'entrée. Que je fusse subtil, c'est ce dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je, nous allons donc te voir à l'oeuvre. Décrire! Ah, fi! ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais bien de découvrir la réalité sous l'aspect ... En ce court laps de temps qu'il t'est permis de séjourner à la Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir donner bientôt l'explication psychologique, historique et complète, c'est que tu ne sais pas ton métier.
Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait à moi de profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour mâcher une chique ... et je pensais que rien ne rend plus impénétrable un visage que le masque de la bonté.
La cloche du second déjeuner me surprit au milieu de ces réflexions.
III
C'est à ce déjeuner que, sans précaution oratoire, brusquement, Monsieur Floche m'amena en présence du ménage Saint-Auréol. L'abbé du moins, la veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir éprouvé la même stupeur, jadis, quand, pour la première fois, au Jardin des Plantes, je fis connaissance avec le _phoenicopterus antiquorum_ ou flamant à spatule (1). Du baron ou de la baronne je n'aurais su dire lequel était le plus baroque; ils formaient un couple parfait; tout comme les deux Floche, du reste: au Muséum on les eût mis sous vitrine l'un contre l'autre sans hésiter; près des "espèces disparues". J'éprouvai devant eux d'abord cette sorte d'admiration confuse qui, devant les oeuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature, nous laisse, aux premiers instants, stupides et incapables d'analyse. Ce n'est que lentement que je parvins à décomposer mon impression ...
(1) Gérard fait erreur: le _phoenicopterus antiquorum_ n'a pas le bec en spatule.
Le baron Narcisse de Saint-Auréol portait culottes courtes, souliers à boucle très apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam, aussi proéminente que le menton, sortait de l'échancrure du col et se dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline; le menton, au moindre mouvement de la mâchoire faisait un extraordinaire effort pour rejoindre le nez qui, de son côté, y mettait de la complaisance. Un oeil restait hermétiquement clos; l'autre, vers qui remontait le coin de la lèvre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusqué derrière la pommette et semblait dire: Attention! je suis seul, mais rien ne m'échappe.
Madame de Saint-Auréol disparaissait toute dans un flot de fausses dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses longues mains, chargées d'énormes bagues. Une sorte de capote en taffetas noir doublé de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout le visage; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies par la poudre que le visage effroyablement fardé laissait choir. Quand je fus entré, elle se campa devant moi de profil, rejeta la tête en arrière, et, d'une voix de tête assez forte et non infléchie:
--Il y eut un temps, ma soeur, où l'on témoignait au nom de Saint-Auréol plus d'égards ...
A qui en avait-elle? Sans doute tenait-elle à me faire sentir, et à faire sentir à sa soeur, que je n'étais pas ici chez les Floche; car elle continua, inclinant la tête de côté, minaudière: et levant vers moi sa main droite:
--Le baron et moi, nous sommes heureux, Monsieur, de vous recevoir à notre table.
Je donnai de la lèvre contre une bague, et me relevai du baise-main en rougissant, car ma position entre les Saint-Auréol et les Floche s'annonçait gênante. Mais Madame Floche ne semblait avoir prêté aucune attention à la sortie de sa soeur. Quant au baron, sa réalité me paraissait problématique, bien qu'il fît avec moi l'aimable et le sucré. Durant tout mon séjour à la Quartfourche, on ne put le persuader de m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases; ce qui lui permettait d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries ... un mien oncle principalement qui faisait avec lui son piquet:
--Ah! C'était un original! Chaque fois qu'il abattait tout, il criait très fort: Domino!...
Les propos du baron étaient à peu près tous de cette envergure. A table il n'y avait presque que lui qui parlât; puis, sitôt après le repas, il s'enfermait dans un silence de momie.
Au moment que nous quittions la salle à manger, Madame Floche s'approcha de moi, et, à voix basse:
--Peut-être, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un petit entretien?--Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on entendit, car elle commença par m'entraîner du côté du jardin potager, en disant très haut qu'elle voulait me montrer les espaliers.
--C'est au sujet de mon petit-neveu, commença-t-elle dès qu'elle fut assurée que l'on ne pouvait nous entendre ... Je ne voudrais pas vous paraître critiquer l'enseignement de l'abbé Santal ... mais, vous qui plongez aux sources même de l'instruction (ce fut sa phrase) vous pourrez peut-être nous être de bon conseil.
--Parlez, Madame; mon dévouement vous est acquis.
--Voici: je crains que le sujet de sa thèse, pour un enfant si jeune encore, ne soit un peu spécial.
--Quelle thèse? fis-je, légèrement inquiet.
--La thèse pour son baccalauréat.
--Ah! parfaitement,--résolu désormais à ne m'étonner plus de rien. --Sur quel sujet? repris-je.
--Voici: Monsieur l'abbé craint que les sujets littéraires ou proprement philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit déjà trop enclin à la rêverie ... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abbé). Il a donc poussé Casimir à choisir un sujet d'histoire.
--Mais Madame, voici qui peut très bien se défendre. Et le sujet choisi c'est?
--Excusez-moi; j'ai peur d'estropier le nom ...: Averrhoès.
--Monsieur l'abbé a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet, qui, à première vue, peut en effet paraître un peu particulier.
--Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abbé fait valoir, je suis prête à m'y ranger: Ce sujet présente, m'a-t-il dit, un intérêt anecdotique particulièrement propre à fixer l'attention de Casimir, qui est souvent un peu flottante: puis (et il paraît que ces Messieurs les examinateurs attachent à cela la plus grande importance) le sujet n'a jamais été traité.
--Il ne me souvient pas en effet ...
--Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais été traité, on est forcé de chercher un peu en dehors des chemins battus.
--Évidemment!
--Seulement, je vais vous avouer ma crainte ... mais j'abuse peut-être?
--Madame, je vous en supplie de croire que ma bonne volonté et mon désir de vous servir sont inépuisables.
--Eh bien! voici: je ne mets pas en doute que Casimir ne soit à même bientôt de passer sa thèse assez brillamment, mais je crains que, par désir de spécialiser ... par désir un peu prématuré ... l'abbé ne néglige un peu l'instruction générale, le calcul par exemple, ou l'astronomie ...
--Que pense Monsieur Floche de tout cela? demandai-je éperdu.
--Oh! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abbé.
--Les parents?
--Ils nous ont confié l'enfant, dit-elle après une hésitation légère; puis, s'arrêtant de marcher:
--Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aimé que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air de l'interroger directement ... et surtout pas devant Monsieur l'abbé, qui pourrait en prendre quelque ombrage. Je suis sûre qu'ainsi vous pourriez ...
--Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas difficile de trouver un prétexte pour sortir avec votre petit neveu. Il me fera visiter quelque endroit du parc ...
--Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne connaît pas encore, mais sa nature est confiante.
--Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis.
Un peu plus tard, le goûter nous ayant de nouveau rassemblés:
--Casimir, tu devrais montrer la carrière à Monsieur Lacase; je suis sûre que cela l'intéressera.--Puis s'approchant de moi:
--Partez vite avant que l'abbé ne descende; il voudrait vous accompagner.
Je ressortis aussitôt dans le parc; l'enfant clopin-clopant me guidait.
--C'est l'heure de la récréation, commençai-je.
Il ne répondit rien. Je repris:
--Vous ne travaillez jamais après goûter?
--Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien à copier.
--Qu'est-ce que vous copiez ainsi?
--La thèse.
--Ah!... Après quelques tâtonnements je parvins à comprendre que cette thèse était un travail de l'abbé, que l'abbé faisait remettre au net et copier par l'enfant dont l'écriture était correcte. Il en tirait quatre grosses, dans quatre cahiers cartonnés dont chaque jour il noircissait quelques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup à "copier".
--Mais pourquoi quatre fois?
--Parce que je retiens difficilement.
--Vous comprenez ce que vous écrivez?
--Quelquefois. D'autres fois l'abbé m'explique; ou bien il dit que je comprendrai quand je serai plus grand.
L'abbé avait tout bonnement fait de son élève une manière de sécrétaire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs? Je sentais mon coeur se gonfler et me proposai d'avoir incessamment avec lui une conversation tragique. L'indignation m'avait fait presser le pas inconsciemment; Casimir prenait peine à me suivre; je m'aperçus qu'il était en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne, clopinant à côté de moi tandis que je ralentissais mon allure.
--C'est votre travail, cette thèse?
--Oh! non, fit-il aussitôt; mais, en poussant plus loin mes questions, je compris que le reste se réduisait à peu de chose; et sans doute fut-il sensible à mon étonnement:
--Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait: j'ai d'autres habits!
--Et qu'est-ce que vous aimez lire?
--Les grands voyages; puis tournant vers moi un regard où déjà l'interrogation faisait place à la confiance:
--L'abbé, lui, a été en Chine; vous saviez?... et le ton de sa voix exprimait pour son maître une admiration, une vénération sans limites.
Nous étions parvenus a cet endroit du parc que Madame Floche appelait "la carrière"; abandonnée depuis longtemps, elle formait à flanc de coteau une sorte de grotte dissimulée derrière les broussailles. Nous nous assîmes sur un quartier de roche que tiédissait le soleil déjà bas. La parc s'achevait là sans clôture; nous avions laissé à notre gauche un chemin qui descendait obliquement et que coupait une petite barrière; le dévalement, partout ailleurs assez abrupt, servait de protection naturelle.
--Vous, Casimir, avez-vous déjà voyagé? demandai-je.
Il ne répondit pas; baissa le front ... A nos pieds le vallon s'emplissait d'ombre; déjà le soleil touchait la colline qui fermait le paysage devant nous. Un bosquet de châtaigniers et de chênes y couronnait un tertre crayeux criblé des trous d'une garenne; le site un peu romantique tranchait la mollesse uniforme de la contrée.
--Regardez les lapins, s'écria tout à coup Casimir; puis, au bout d'un instant, il ajouta, indiquant du doigt le bosquet:
--Un jour, avec Monsieur l'abbé, j'ai monté la.
En rentrant nous passâmes auprès d'une mare couverte de conferves. Je promis à Casimir de lui apprêter une ligne et de lui montrer comment on pêchait les grenouilles.
Cette première soirée, qui ne se prolongea guère au delà de neuf heures, ne différa point de celles qui suivirent, ni, je pense, de celles qui l'avaient précédée, car, pour moi, mes hôtes eurent le bon goût de ne se point mettre en dépense. Sitôt après dîner, nous rentrions dans le salon où, pendant le repas, Gratien avait allumé le feu. Une grande lampe, posée à l'extrémité d'une table de marqueterie, éclairait à la fois la partie de jacquet que le baron engageait avec l'abbé à l'autre extrémité de la table, et le guéridon où ces dames menaient une sorte de bésigue oriental et mouvementé.
--Monsieur Lacase qui est habitué aux distractions de Paris, va sans doute trouver notre amusement un peu terne ... avait d'abord dit Madame de Saint-Auréol.--Cependant, Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait dans une bergère; Casimir, les coudes sur la table, la tête entre les mains, lèvre tombante et salivant, progressait dans un "Tour du Monde.-- Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif intérêt au bésigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort, mais on le jouait de préférence à quatre, de sorte que Madame de Saint-Auréol, avec empressement, m'avait accepté pour partenaire dès que je m'étais proposé. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, après chaque victoire, se permettait sur mon bras une discrète taloche de sa maigre main mitainée. Il y avait des témérités, des ruses, des délicatesses. Mademoiselle Olympe jouait un jeu serré, concerté. Au début de chaque partie, on pointait, on hasardait la surenchère selon le jeu que l'on avait; cela laissait un peu de marge au bluff; Madame de Saint-Auréol s'aventurait effrontément, les yeux luisants, les pommettes vermeilles et le menton frémissant; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me lançait un grand coup de pied sous la table; Mademoiselle Olympe essayait de lui tenir tête, mais elle était désarçonnée par la voix aiguë de la vieille qui tout à coup, au lieu d'un nouveau chiffre, criait:
--Verdure, vous mentez!
A la fin de la première partie, Madame Floche tirait sa montre, et, comme si précisément, c'était l'heure:
--Casimir! Allons, Casimir; il est temps.
L'enfant semblait sortir péniblement de léthargie, se levait, tendait aux Messieurs sa main molle, à ces dames son front, puis sortait en traînant un pied.
Tandis que Madame de Saint-Auréol nous invitait à la revanche, le premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la place de son beau-frère; ni Monsieur Floche, ni l'abbé n'annonçaient les coups; on n'entendait de leur côté que le roulement des dés dans le cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Auréol dans la bergère monologuait ou chantonnait à demi-voix, et parfois, tout-à-coup, flanquait un énorme coup de pincette au travers du feu, si impertinemment qu'il en éclaboussait au loin la braise; Mademoiselle Olympe accourait précipitamment et exécutait sur le tapis ce que Madame de Saint-Auréol appelait élégamment la danse des étincelles ... Le plus souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abbé et ne quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point dormant comme il disait, mais hochant la tête dans l'ombre; et le premier soir, un sursaut de flamme ayant éclairé brusquement son visage, je pus distinguer qu'il pleurait.
A neuf heures et quart, le bésigue terminé, Madame Floche éteignait la lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle posait des deux côtés du jacquet.
--L'abbé, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de Saint-Auréol, en donnant un coup d'éventail sur l'épaule de son mari.