Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405

Part 9

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Les spectateurs sont haletants, et voici qu'une bousculade épouvantable se produit; les derniers rangs ont voulu gagner du terrain, et au milieu d'eux, sur un fort cheval, un homme d'âge mûr et un autre plus jeune, monté en croupe, essayent de se frayer un passage! Les deux audacieux prétendent «se bouter sur le devant»; ils veulent contempler la Reine de tout près; mais les sergents accourus les repoussent et «leur frappent les épaules à coup de boulaies[372]».

[Footnote 372: Juvenal des Ursins, _Histoire de Charles VI_, p. 72.--La boulaie était un gros bâton, une sorte de massue que portait chaque sergent et qui lui servait à maintenir «la presse des gens».]

La représentation terminée et l'ordre rétabli, la litière d'Isabeau franchit le Pont-au-Change[373] tout tendu de taffetas bleu à fleurs de lis d'or, avec un ciel étoilé «de vert et de vermeil samit[374]».

[Footnote 373: Le Pont au Change était aussi nommé Grand Pont ou Pont aux Changeurs. «Là demeurent les changeurs d'un costé et orfèvres d'autre costé..., et passoient tant de gens toute jour sur ce pont que on y encontroit adez ung blanc moine ou un blanc cheval.» Guillebert de Metz, _Description de la ville de Paris_ (1407), publiée par Le Roux de Lincy, _Paris et ses Historiens_, p. 160.]

[Footnote 374: Le samit était une étoffe de soie sergée de grand prix.]

Cependant le jour commençait à baisser; la tête du cortège s'engage dans la rue Neuve-Notre-Dame[375], ou d'autres jeux «grandement lui viennent à plaisance». La curiosité de la Reine est vivement piquée par le tour de force qu'exécute ce «maître engigneur» qui, ayant installé un échafaud sur le haut de la plus haute tour de Notre-Dame et l'ayant relié, par une corde qui passe au-dessus des toits, à la plus haute maison du pont Saint-Michel, sort de son échafaud, deux cierges allumés en ses mains à cause de l'heure avancée, et tout en chantant, commence à marcher sur la corde «en faisant gambades», et descend ainsi le long de la grande rue, cependant que les dames crient à la sorcellerie.

[Footnote 375: Au sortir du Pont au Change, le cortège de la Reine pénétra dans la rue Saint-Barthélémy, puis dans la rue de la Barillerie qui en était le prolongement (le long de la façade orientale du Palais); enfin, tournant à gauche, il prit la rue de la Calendre et la rue Neuve-Notre-Dame, la voie triomphale que suivaient les Rois pour aller du Palais à Notre-Dame.]

Devant la cathédrale, l'évêque de Paris, Pierre d'Orgemont[376] attend la Reine. Il est entouré du Chapitre et d'un nombreux clergé, revêtu des habits sacrés des grandes fêtes.

[Footnote 376: Pierre d'Orgemont, chancelier du duc de Touraine et conseiller à la Chambre des Comptes, était évêque de Paris depuis 1384. _Gallia Christiana_, t. VII, col. 140.]

Isabeau, aidée par les quatre ducs, met pied à terre, pendant que les autres dames descendent de leurs litières ou de leurs palefrois, et, précédée par l'évêque et le clergé, elle fait son entrée dans Notre-Dame, resplendissante de lumières; au moment où elle franchit le seuil, le prélat et les prêtres entonnent en «chantant haut et clair» la louange de Dieu et de la Vierge Marie. Elle traverse le chœur et vient s'agenouiller au pied du grand autel, prie quelques instants, puis elle offre à Notre-Dame, avec la couronne que lui ont donnée les anges, deux draps d'or racamas[377]. A ce moment, les deux ministres, Bureau de la Rivière et Jean le Mercier s'avancent, porteurs d'une magnifique couronne que l'évêque et les quatre ducs placent sur la tête d'Isabeau.

[Footnote 377: Arch. Nat. KK 20, fº 101 vº.]

En sortant de la cathédrale, le cortège trouve le parvis illuminé par cinq cents cierges, car la nuit est venue; la Reine remonte dans sa litière et pendant que retentissent les dernières acclamations, elle se dirige vers le Palais[378], où l'attendent le Roi, la reine Blanche et la duchesse d'Orléans. Un somptueux souper réunit les seigneurs, les chevaliers, les dames et les damoiselles; un grand bal leur fut ensuite offert.

[Footnote 378: Le Palais, ou Palais Royal, ancienne demeure de Saint-Louis, devenu le siège du Parlement, s'étendait du Pont au Change au Pont Saint-Michel. Quoiqu'il y eut «salles et chambres pour loger le Roi et les douze pers», (Guillebert de Metz, _Description de la Ville de Paris_, dans _Paris et ses Historiens_, p. 159) les Valois n'y résidèrent que rarement, pour leur mariage, et leur entrée solennelle. (Du Breuil, _Théâtre des Antiquitez de Paris_, p. 228).]

Le Roi, très heureux que tout se fût si bien passé, se montra plus gai et plus aimable que jamais. A un moment qu'Isabeau devisait avec des dames sur les événements du jour, il s'approcha du groupe, demanda à sa femme si elle se rappelait la bousculade du Châtelet, et lui révéla que les deux hommes montés sur un grand cheval, qui voulaient voir de tout près, n'étaient autres que lui-même et Philippe de Savoisy! Charles VI avait contraint le Grand-maître de l'Hôtel de la Reine à se déguiser, et à le conduire au plus épais de la foule. A ce récit les dames «commencèrent à farcer», et le Roi, tout fier de son escapade, rit le premier et de bon cœur des horions qu'il y avait gagnés.

* * * * *

Le dimanche avait été la journée des Parisiens, le lundi fut celle de la Cour.

Vers midi, les Princes et les plus nobles dames s'assemblent au Palais pour accompagner Isabeau à la Sainte-Chapelle. Charles VI s'y est déjà rendu avec une suite de seigneurs[379]. Il a revêtu l'habit royal: «la tunique, la dalmatique, la robe à socques», et le manteau chlamyde de couleur écarlate, rubannés de rubans d'or de Damas, fourrés d'hermine et brodés de pierreries[380]. Il porte le diadème, et les vieux courtisans et les anciens conseillers de Charles V se réjouissent de voir «pontifical en son costume et en son maintien», le jeune Roi dont ils ont trop souvent à blâmer le goût pour les costumes de fantaisie et les modes étrangères[381].

[Footnote 379: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. I, p. 613.]

[Footnote 380: _Ibid._ et Arch. Nat. KK 20, fº 101 rº.]

[Footnote 381: Religieux de Saint-Denis, _ibid._]

La Reine paraît dans la galerie qui conduit de plain-pied des appartements royaux à la chapelle haute. Sa toilette, suivant l'usage pour la messe du sacre, est tout en soie. Sous un manteau de satin vermeil fourré de cendal tiercelin[382], elle porte une robe du même tissu; comme elle doit être ointe à la tête et à la poitrine, ses cheveux sont répandus sur ses épaules[383], son manteau est «à lacs par devant[384]», et, sous sa robe, le large doublet et la chemise de fine toile de Reims, sont ouverts par devant et par derrière[385].

[Footnote 382: Arch. Nat. KK 20, fº 101 vº.--Le cendal était une étoffe de soie très recherchée.]

[Footnote 383: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. I, p. 613.]

[Footnote 384: Arch. Nat. KK 20, fº 101 rº.]

[Footnote 385: _Ibid._, fº 101 vº.]

Le cortège se met en marche: Isabeau est suivie du duc de Touraine, des ducs de Berry et de Bourgogne, tous trois habillés, «comme à duc appert», du manteau de velours vermeil, fourré d'hermine par dedans et par dehors, de la houppelande, de la cotte et du chaperon de même velours[386]; puis viennent les autres princes, les seigneurs et les dames. Sous le porche de la chapelle haute, commencent les cérémonies du sacre, telles qu'elles ont été réglées d'après l'ordre et le cérémonial remontant, dit-on, à Charles le Chauve et à Hincmar et que Charles V, en 1365, a fait corriger et mettre par écrit «de son commandement et sous ses yeux[387]». La Reine est introduite dans l'église par deux évêques qui se placent à ses côtés; l'archevêque de Rouen, Guillaume de Vienne, en habits pontificaux, assisté de Gui de Monceau, abbé mîtré de Saint-Denis[388], et entouré d'un clergé nombreux, la reçoit à l'entrée de la nef. Pendant le chant du _Te Deum_, entonné par l'archevêque, Isabeau se dirige vers le maître-autel; elle s'y agenouille et prie quelques instants[389], tandis que Guillaume de Vienne prononce cette oraison: «Seigneur, entends nos supplications, et que ce qui est à faire par notre humilité soit rempli par l'effet de ta vertu». La Reine se relève, soutenue par les deux évêques, puis le front incliné, écoute la prière du prélat demandant à Dieu de multiplier sur elle ses dons et bénédictions, «afin qu'avec Sara et Rebecca Lia et Rachel... elle jouisse de la fécondité de son sein... pour l'honneur du royaume, le bon gouvernement et la protection de la Sainte Église de Dieu». Ensuite Isabeau quitte l'autel, salue le Roi, et va prendre place dans le chœur, sous un dais très élevé garni de tapis et de drap d'or[390]; de là son regard peut embrasser toute l'assistance.

[Footnote 386: Arch. Nat. KK 20, fº 100.]

[Footnote 387: Th. Godefroy, _Le Cérémonial français_ (Paris, 1649, 2 vol. in-fº). t. I, p. 49-51.]

[Footnote 388: Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p. 615.--Guillaume de Vienne, abbé de Saint-Sequane de Langres, puis évêque d'Autun en 1375, était devenu archevêque de Rouen en 1387. _Gallia Christiana_, t. IV, col. 417 et 700; et t. IX, col. 755.--Gui II de Monceau était abbé de Saint-Denis depuis 1363. _Gallia Christiana_, t. VII, col. 401.]

[Footnote 389: La Reine offrit à la Sainte-Chapelle deux pièces de drap d'or racamas. Arch. Nat. KK. 20, fº 101 vº.]

[Footnote 390: Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p. 615.]

Jamais, depuis le sacre de la reine Jeanne, femme de Charles IV le Bel, cérémonie aussi fastueuse n'a été célébrée dans la Sainte-Chapelle[391]: l'église est tendue de draperies d'or, décorée aux armes de France et de Bavière, celles-ci «formées de losanges d'argent et d'azur de vingt et une pièces en bandes[392]». Sur le maître-autel et sur d'autres autels dressés à cet effet, ont été déposés les insignes de la puissance royale: l'anneau, le sceptre, la main de justice et la couronne, qui sont d'un prix inestimable; la coiffe de velours vermeil, qui soutient la couronne, est ornée de quatre-vingt-treize diamants taillés, entremêlés de saphirs, de rubis et de perles[393].

[Footnote 391: La reine Jeanne, seconde femme de Charles IV le Bel, avait été sacrée à la Sainte Chapelle en 1324, «à somptueux appareil». Th. Godefroy, _Cérémonial_..., t. I, p. 469.]

[Footnote 392: Le Père Anselme, _Histoire généalogique_..., t. I, p. 112.]

[Footnote 393: J. Quicherat, _Histoire du Costume en France_, p. 260.]

Jamais, depuis Saint-Louis aussi brillante assemblée des plus nobles personnages ne s'est vue dans la chapelle du Palais. Les grands barons et les chevaliers illustres, les grands dignitaires, les hauts magistrats et les plus notables des bourgeois sont présents. Ils viennent saluer l'aurore d'un règne qu'ils souhaitent prospère et glorieux. L'aspect des costumes de gala, dont tous sont revêtus, est éblouissant: velours vermeil des surcots et des houppelandes, fourrures de cendal, velours cramoisi, bordure d'hermine des mantels à parer, satins chatoyants verts roses ou vermeil des robes, diamants étincelants de la couronne royale, pierres précieuses et perles des chaperons des ducs, troches d'or, fleurs de genêt à la devise du Roi, étonnent, charment ou récréent la vue.

Cependant Guillaume de Vienne prélude au sacre. La Reine, conduite par les deux évêques, s'avance de nouveau vers l'autel; elle s'incline en même temps que les assistants sous la bénédiction du prélat qui supplie Celui «qui, pour le salut d'Israël, fit passer Esther des chaînes de la captivité au lit et au trône d'Assuérus, de garder Isabelle pudique dans le lien du mariage et de lui faire accomplir, en tout et surtout, les célestes desseins[394]». La Reine s'agenouille, et l'archevêque l'oint au chef et à la poitrine, disant à chaque onction: «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, cette onction te profite en honneur et confirmation éternelle, ainsi-soit-il». Puis, lui passant l'anneau au doigt: «Prends l'anneau, signe de la foi à la Sainte Trinité, par lequel tu puisses éviter toutes malices hérétiques, et, par la vertu qui t'est donnée, appeler les nations barbares à la connaissance de la vérité». Isabeau reçoit ensuite le sceptre et la main de Justice; enfin l'archevêque lui pose, seul, la couronne sur la tête en lui disant: «Prends la couronne de gloire et liesse afin que tu reluises splendide et couronnée de joie à toujours». Alors les ducs entourent la Reine et soutiennent la couronne tandis que le prélat récite une dernière oraison. Le sacre est terminé; Isabeau est ramenée par les ducs jusqu'à son trône; les seigneurs et les dames, chacun suivant son rang, se groupent autour d'elle. Le divin sacrifice commence. C'est Guillaume de Vienne qui le célèbre, suivant le rituel particulier au sacre des Rois. L'Épître est celle de Saint-Paul aux Ephésiens: «Mes frères... que les femmes soient soumises à leur mari». Dès que le prélat prononce les premières paroles de l'Evangile de Saint-Mathieu: «En ce temps-là les Pharisiens s'approchèrent de Jésus pour le tenter...», le Roi et la Reine déposent leurs couronnes qu'ils remettent aussitôt que commence le chant du _Credo_. Après l'Offertoire, Isabeau, conduite à l'autel par les ducs qui soutiennent sa couronne, offre le pain et le vin; à la Communion, elle est une dernière fois ramenée au pied du tabernacle où elle communie sous les deux espèces des mains de l'officiant. Après l'_Ite missa est_, l'archevêque enlève à la Reine la couronne du sacre et la remplace par une autre aussi riche, mais moins lourde; puis le prélat récite encore quelques oraisons, et bénit le Roi, la Reine et tous les fidèles.

[Footnote 394: Cf. Th. Godefroy, _Le Cérémonial français_, t. I, p. 48-51.]

Le service divin achevé, Isabeau fut reconduite au Palais où, dans la grande salle, allait avoir lieu le superbe festin offert par le Roi. Sur la table de marbre[395], couverte pour la circonstance d'une pièce de chêne épaisse de quatre pouces, était servi le dîner du Roi et de la Reine. Isabeau, ayant au chef une couronne d'or «moult riche», «après s'être lavée», prend place entre le roi de France et le roi d'Arménie. L'archevêque de Rouen, les évêques de Langres[396] et de Noyon[397], les duchesses de Berry, de Touraine, de Bourgogne, la comtesse de Nevers; Mademoiselle Bonne de Bar[398], Madame de Coucy[399], Mademoiselle Marie d'Harcourt; puis, plus bas, Madame de Sully, femme de Guy de la Trémoille, sont les seuls personnages qui mangent à la table royale; pendant qu'autour de deux autres tables sont réunies plus de cinq cents dames et damoiselles.

[Footnote 395: «La grande table de marbre qui continuellement est au Palais, ni point ne se bouge.» (Froissart..., t. XII, p. 18).]

[Footnote 396: Bernard de la Tour, évêque duc de Langres en 1374, conseiller de Jean de Berry, envoyé en 1387, auprès du duc de Bretagne pour lui réclamer la mise en liberté de Clisson, était appelé aux réunions les plus importantes du Conseil de Charles VI. _Gallia Christiana_..., t. IV, col. 625.]

[Footnote 397: Philippe de Moulins, évêque d'Evreux en 1384, conseiller au parlement de Paris, était devenu, en 1388, évêque de Noyon et, en 1389, conseiller à la Cour des Aides. _Gallia Christiana_, t. IX, col. 1018.]

[Footnote 398: Bonne de Bar, fille de Robert duc de Bar et de Marie de France.]

[Footnote 399: Isabelle de Lorraine, fille du duc Jean I, mariée à Enguerrand VII de Coucy.]

Le dîner se passe sous les yeux d'une nombreuse foule qu'on a laissée pénétrer dans la grande salle elle-même; seulement, la table du Roi est séparée des spectateurs par une forte barrière de chêne dont les entrées, réservées aux gens de service, sont gardées par «grant foison de sergents d'armes, huissiers et massiers». Les assistants admirent le choix des mets, le luxe de la table, et surtout le dressoir, adossé à un pilier, où brillent de somptueuses vaisselles d'or et d'argent.

Depuis le commencement du repas, des ménestrels «ouvraient de leurs métiers, de ce que chacun savoit faire», mais vers le milieu, «un spectacle d'entremets» est donné au centre de la salle: c'est une représentation de la guerre de Troie qui, tout de suite, captive l'attention générale.

Les curieux, dont le nombre augmente à chaque instant, se poussent les uns les autres en tous sens, afin de voir de plus près; ils parviennent à déborder la haie des gens d'armes; et, sous l'effort, une des tables où se trouvaient les dames est renversée; celles-ci se lèvent précipitamment en jetant des cris de frayeur; ce tumulte et la chaleur excessive de cette salle où se pressent tant de gens, indisposent et bouleversent plusieurs des convives du Roi; Isabeau, elle-même, est près de défaillir; mais une verrière est brisée; l'air la ranime et Madame de Coucy, qui s'était évanouie la première, reprend ses sens. La fin du dîner est brusquée pour permettre à la Reine et à ses dames de prendre du repos.

Bien qu'elle ait manqué le matin d'être «moult mesaisee», Isabeau quitte le Palais, vers les cinq heures, et, à travers les rues, «au plus long», se rend en litière découverte à l'hôtel Saint-Pol; elle est accompagnée des duchesses et de ses dames dans leurs litières ou sur leurs palefrois; le cortège est suivi de plus de mille cavaliers. Pendant ce temps, le Roi se fait «navier en un batel sur Seine du Palais à Saint-Pol».

Le soir, la Reine, imparfaitement remise de son émotion du dîner et des fatigues de sa longue promenade, ne parut ni au souper, ni au bal que le Roi donna aux seigneurs et aux dames. «Elle demeura en ses chambres et point ne se montra de cette nuit.»

Le mardi, vers la douzième heure, Isabeau attendait, dans sa «chambre appareillée», la visite des bourgeois de Paris, lorsqu'entrèrent un ours et une licorne portant une litière richement ouvrée, en même temps que parurent quarante des plus notables Parisiens en bel uniforme. Ils venaient offrir à la Reine, pour son joyeux avènement, les présents renfermés dans la litière: une nef, deux grands flacons, deux drageoirs, deux salières, six pots, six trempoirs, le tout en or; puis douze lampes, deux douzaines d'écuelles, six grands plats et deux bassins: ces pièces en argent. En échange, ils suppliaient leur souveraine d'avoir pour recommandés la Cité et les hommes de Paris.

Après le départ des bourgeois, arrivèrent les «povres prisonniers», théorie lamentable d'hommes et de femmes que le pardon accordé par la Reine «pour contemplacion de son joyeux advènement» avait tirés des cachots du Châtelet; ils venaient la «mercier de la grâce qu'elle leur avoit faite[400]», lui exprimer leur reconnaissance et leur repentir, formules débitées d'ailleurs par la plupart de ces gens sans un ferme propos[401] de changer de conduite.

[Footnote 400: _Registre criminel du Châtelet de Paris_, 1389-1392, publié par Duplès-Agier (Paris, 1861-1864, 2 vol. in-8º). t. I, p. 176.--Charles VI, en l'honneur de l'Entrée de la Reine à Paris, avait aussi accordé des lettres de rémission. Arch. Nat. JJ 136, fº 64 et 65.]

[Footnote 401: Jehan de Soubz le Mur, dit Rousseau, natif d'Orléans, corroyeur, emprisonné au Châtelet pour avoir volé à Paris, sur le Petit-Pont, une bourse et une ceinture de soie, et libéré par la grâce de la Reine, recommença presque aussitôt la série de ses méfaits, puisque «le vendredi ensuivant après sa dite délivrance..., veant qu'il n'avoit point d'argent, ala en la place du Petit-Pont, où l'on vent le poisson d'eaue doulce, à un soir, et en ycellui lieu coupa une bourse de cuir a usage de femme» _Registre criminel du Châtelet_, t. I, p. 79.--De même Marguerite la Pinele, chambrière, demeurant à Meaux, détenue au Châtelet pour le vol d'une bourse, et délivrée par le pardon d'Isabeau, enleva peu après dans l'église Saint-Jean en Grève un riche anneau d'or et «icellui bouta et cacha en sa bouche». _Registre criminel du Châtelet_, t. I, p. 323-324.]

Ce jour-là, Isabeau dîna en sa chambre; elle se ménageait pour les grands tournois de l'après-midi. Elle fut conduite, vers trois heures, au champ de Sainte-Catherine[402], en un char couvert, très richement décoré; les duchesses et les dames en grand arroy, composaient sa suite. De l'échafaud, préparé tout exprès pour elle et son entourage, elle assista à un spectacle magnifique, bien qu'une épaisse poussière cachât, par moments à la vue, certains détails.

[Footnote 402: Le Champ, Culture ou Couture Sainte Catherine, était une dépendance du monastère Sainte Catherine de la congrégation du Val des Ecoliers. Il était situé sur l'emplacement actuel de la place Baudoyer. «Il y avait à la Couture Sainte-Catherine des lices pour champions.» (Guillebert de Metz. _Description de Paris sous Charles VI_). «C'était là que se faisaient les joutes et tournois quand le Roi était à Saint-Pol, quoiqu'il y eût dans l'hôtel une cour des joutes.» F. Bournon, _L'Hôtel Royal de Saint-Pol_ (_Mém. Soc. Hist. de Paris_, t. VI, p. 77).]

Trente chevaliers «dits du Soleil d'or» parce qu'ils portaient sur leurs targes[403] l'emblème du Roi[404], joutèrent et combattirent jusqu'à la nuit. Tous étaient du plus haut rang et de la plus grande bravoure. Les ducs, le connétable, l'amiral et plusieurs seigneurs, dont le duc d'Irlande[405], formaient l'élite de ces jouteurs, et le Roi, qui s'était mêlé à eux, l'emportait sur tous par sa vaillance[406].

[Footnote 403: La targe était un bouclier de forme ovale, très bombé et muni d'une boucle au milieu.]

[Footnote 404: L'emblème de Charles VI était un soleil d'or.]

[Footnote 405: Robert de Veres, comte d'Oxford, favori du roi d'Angleterre Richard II, qui l'avait créé marquis de Dublin et duc d'Irlande, «pour ces jours, dit Froissart, se tenoit en France de lez le Roi, car il y avoit été mandé» (_Chroniques_..., liv. IV, ch. I).]

[Footnote 406: «Et jousta le Roy, lequel fit bien son devoir. Mais plusieurs gens de bien furent très mal contens de ce qu'on le fist jouster, car en telles choses peut avoir de dangers beaucoup et disoient que c'estoit très mal fait. Et l'excusation estoit qu'il l'avoit voulu faire.» Juvenal des Ursins, _Histoire de Charles VI_, p. 75.]

Revenue à l'hôtel Saint-Pol, la Reine, avec les dames et les damoiselles, fut au souper qui avait été dressé dans la haute salle construite pour cette fête et décorée d'admirables tapisseries; là, elle eut la joie d'entendre les dames décerner à Charles l'un des prix des joutes de la journée. Comme les soirs précédents, après le festin, le signal des danses fut donné et le bal dura toute la nuit.

Le lendemain, Isabeau se rendit, dans le même apparat, au champ Sainte-Catherine, pour y présider les petits tournois des chevaliers. Du haut des hourds[407], qui pour elles avaient été ordonnés et appareillés, la Reine et ses dames purent admirer à leur aise les «apertises fortes et roides» des combattants, car, sur l'ordre du Roi, deux cents porteurs d'eau «avoient arrosé la place et grandement amoindri la poudrière[408]». Ces joutes furent comme celles des seigneurs, suivies du souper des récompenses.

[Footnote 407: Hourd, construction de charpente, propre à servir d'échafaud de théâtre et d'estrade pour tournois.]

[Footnote 408: Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. I.]

Le jeudi, chevaliers et écuyers mêlés luttèrent en présence d'Isabeau et nous remarquons qu'un prix fut attribué à un de ses écuyers dont le nom «Kouk» décèle une origine étrangère.

Les fêtes pour «la venue de la Royne» durèrent encore la journée du vendredi[409]. Enfin, le samedi, les seigneurs et les dames des provinces ou des pays étrangers vinrent prendre congé. Ils partirent comblés de dons magnifiques, car le Roi avait acheté pour des milliers de francs de bijoux d'or et d'argent qui furent «au département de la venue de la Royne» distribués aux invités[410].