Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405

Part 6

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[Footnote 219: En 1388, la valeur du franc d'or, monnaie de compte, était de 1 livre tournois. (Arch. Nat. KK 20, fº 4). La livre tournois, autre monnaie de compte, de 1380 à 1405, a varié de 10 fr. 81 à 9 fr. 81 (N. de Wailly, _Mémoire sur la livre tournois_, Paris, 1867, in-4º, p. 48).--Donc, en prenant comme moyenne 10 fr. 30, 4 000 francs d'or égalaient 41.200 francs, valeur intrinsèque. Quant à la valeur relative, il est presque impossible de la déterminer exactement; toutefois le vicomte d'Avenel (_Histoire de la propriété_..., Paris, 1894, in-4º, p. 27), estime que «le pouvoir des métaux précieux, de 1394 à 1400, comparé à leur pouvoir actuel pris comme unité, semble avoir été de 4».]

[Footnote 220: Arch. Nat. J. 408, pièce 41.]

[Footnote 221: Un compte spécial fut ouvert dans l'Argenterie du Roi pour les «espousailles de Catherine». Arch. Nat. KK 18, fº 101-103 rº.]

[Footnote 222: Arch. Nat. KK 18, fº 101-103 rº.]

Les noces furent célébrées à Vincennes le 22 janvier 1388[223], en présence de la Reine, du Roi, du duc de Touraine, de Pierre de Navarre[224], et de Henry de Bar[225], tous vêtus de superbes costumes commandés pour cette cérémonie. Au bal, le Roi dansa[226].

[Footnote 223: Bibl. Nat., nouv. acq. fr., 5086, nº 107.]

[Footnote 224: Pierre de Navarre, comte de Mortain, né en 1366, troisième fils du roi de Navarre, Charles le Mauvais et de Jeanne de France, fille du roi Jean le Bon, (le Père Anselme.., t. I, p. 286.)]

[Footnote 225: Henry de Bar, seigneur d'Oisy, fils aîné de Robert duc de Bar marquis de Pont, seigneur de Dunkerque, etc. et de Marie de France, fille de Jean le Bon, (le Père Anselme.., t. V, p. 514.)]

[Footnote 226: Arch. Nat. KK 19, fº 150 vº.]

Cependant il fallut bientôt élargir les vêtements d'Isabeau qui, commençant une nouvelle grossesse, était rentrée à Paris à l'hôtel Saint-Pol[227].

[Footnote 227: On voit par les Comptes, que les robes d'Isabeau étaient livrées à l'hôtel Saint-Pol. Arch. Nat. KK 19, fº 39 rº.]

Au mois d'avril, Charles VI fit un voyage dans le centre de la France, à Orléans et sur les bords de la Loire[228]. Les préparatifs d'une expédition contre le duc de Gueldre[229] se poursuivaient activement, et en même temps, il fallait vider le différend qui s'était élevé entre le Conseil royal et le duc Jean de Bretagne[230]. Celui-ci avait arrêté et retenu quelque temps dans ses prisons le connétable Olivier de Clisson qui, maintenant, demandait justice au Roi, et c'était précisément pour juger le duc par contumace que Charles VI était allé tenir à Orléans un Parlement de princes et de docteurs[231].

[Footnote 228: E. Petit, _Séjours de Charles VI_, p. 37.]

[Footnote 229: Guillaume de Juliers--investi du duché de Gueldre en 1383 par l'empereur Wenceslas.]

[Footnote 230: Jean V, surnommé le _Vaillant_, était fils de Jean IV de Montfort qui, avec l'appui des Anglais, avait disputé la Bretagne à Jeanne de Penthièvre et à Charles de Blois soutenus par le roi de France Philippe IV, 1341-1345. (Guerre de succession de Bretagne ou des Deux Jeannes) Vainqueur de Charles de Blois et de Du Guesclin à la bataille d'Auray 1364, Jean V avait été reconnu par Charles V légitime possesseur du duché; condamné comme vassal félon en 1378, pour avoir renoué des relations avec l'Angleterre, il était rentré en grâce à l'avènement de Charles VI (le Père Anselme, _Histoire Généalogique_.., t. I, p. 452.)]

[Footnote 231: Religieux de Saint Denis, _Chronique_..., t. I. p. 508-511.]

Le 5 avril, la Reine et le Chancelier Pierre de Giac[232] recevaient un message envoyé de Corbeil par le Roi[233]; huit jours après, une nouvelle lettre, datée d'Orléans arrivait à Isabeau, à Paris[234]; le 18 avril, un troisième message parvenait à la Reine cette fois au château de Saint-Ouen[235]. L'affaire de Bretagne se terminait à la satisfaction de Charles VI; redoutant les effets de sa colère, le duc vint en France pour s'excuser et se réconcilier avec le connétable. Isabeau le vit certainement et assista aux fêtes qui marquèrent son séjour[236].

[Footnote 232: Pierre, seigneur de Giac, premier chambellan du Roi, favori du duc de Berry, avait reçu, en juillet 1383, la charge de chancelier de France. Il fut destitué en décembre 1388, et mourut en 1407 (le Père Anselme, _Histoire généalogique_..., t. VI, p. 540-544.]

[Footnote 233: Comptes de l'Hôtel du Roi, Messages. Bibl. Nat. f. fr. 6740, fº 8 vº.]

[Footnote 234: Bibl. Nat. f. fr. 6740, fº 8 vº.]

[Footnote 235: Ibid.]

[Footnote 236: Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p. 513.]

Mais déjà, il avait fallu ouvrir, dans l'Argenterie du Roi, un compte spécial pour «la gésine de la Reine[237]». On apporta bientôt à Isabeau une large houppelande de drap marbre de Montivilliers, boutonnée tout au long par devant «pour travailler enfant[238]». Le 4 juin, à une heure de prime[239], la Reine mit au monde une fille qui reçut au baptême le nom de Jeanne[240]. La cour et le royaume souhaitaient un dauphin; leur déception n'empêcha point que les relevailles d'Isabeau ne fussent joyeusement célébrées à Saint-Ouen[241].

[Footnote 237: Arch. Nat. KK 19, fº 107 rº.--«Deux larges chemises pour vestir la dite dame en sa grossesse» fº 108 rº.]

[Footnote 238: Ibid.]

[Footnote 239: Au XIVe siècle, la journée était divisée en quatre parties de trois heures chacune: prime, tierce, none et vêpres; prime durait de six heures à neuf heures du matin.]

[Footnote 240: Le Père Anselme.., t. I, p. 113.--Achat de «V quartiers de drap pers pour porter baptiser Jehanne de France». Arch. Nat. KK 19, fº 109 rº.]

[Footnote 241: On porta à Saint-Ouen des robes pour les relevailles de la Reine et des tapisseries pour ses chambres. Arch. Nat. KK 19, fº 112 et 113.--Ces mentions prouvent que Jeanne est née à Saint-Ouen et non à Paris, comme certains historiens l'ont prétendu.]

L'événement, à vrai dire, fit peu de bruit; princes et seigneurs étaient alors tout aux soins de leur prochain départ pour l'Allemagne; le duc de Gueldre avait adressé à Charles VI une lettre offensante. Sous prétexte de venger l'insulte, on partait en guerre, mais le but réel de l'expédition était de sauvegarder les intérêts du duc de Bourgogne dans le Brabant. Philippe avait besoin de forces importantes pour expulser de ce territoire, dont il hériterait un jour, les bandes gueldroises qui l'infestaient[242]. Le plan arrêté pour cette campagne ne put être suivi, les fièvres paludéennes décimant les troupes et la chevalerie françaises; le seul résultat de tant d'efforts fut une promesse de soumission arrachée au duc de Gueldre[243]. Charles VI, les seigneurs et ce qui restait de la chevalerie regagnèrent la France.

[Footnote 242: Pour répondre à une invasion des Brabançons sur son territoire, Guillaume de Gueldre avait déclaré la guerre à Jeanne duchesse de Brabant, et celle-ci avait appelé à son secours Philippe de Bourgogne.]

[Footnote 243: Religieux de Saint Denis, _Chronique..._, t. I, p. 541-555.]

* * * * *

A Reims, dans un Conseil[244], le cardinal de Laon[245] déclara que le Roi n'avait plus besoin de tuteurs, qu'il devait désormais diriger par lui-même les affaires du dedans et du dehors[246]; et, quand le jeune prince, vers le 15 novembre[247], revint auprès de la Reine, il avait déjà signifié à ses oncles qu'il les renvoyait dans leurs apanages; en même temps, il s'était choisi des ministres: son règne personnel commençait.

[Footnote 244: Après la Toussaint, Charles VI avait convoqué un grand conseil, au palais archiépiscopal, pour décider «les moyens de donner désormais au gouvernement du royaume une sage et habile direction». Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. I p. 561.]

[Footnote 245: «Le vénérable cardinal de Laon... homme renommé par sa probité, son éloquence et d'une fidélité éprouvée envers le Roi... était par son âge et par son rang le premier des prélats assistant à la réunion». Religieux de Saint-Denis, _Ibid._--Pierre de Montagu, évêque de Laon, depuis 1371,--chargé de négociations avec l'Angleterre et de missions auprès du duc de Bretagne, 1372,--présent au conseil de 1373 où fut fixé à quatorze ans l'âge de la majorité des rois, et au conseil de 1380 où fut décidé le sacre de Charles VI, âgé seulement de douze ans et demi,--ambassadeur en 1383 auprès du Palatin Rupert de Bavière,--créé cette même année cardinal «tituli sancti Martis». _Gallia Christiana_, t. IX, col. 549-551.]

[Footnote 246: Quelques jours après, le cardinal mourut presque subitement, empoisonné, dit-on, sur l'ordre des ducs de Berry et de Bourgogne. Religieux de Saint Denis..., t. I, p. 563.]

[Footnote 247: E. Petit, _Séjours de Charles VI_, p. 39.]

CHAPITRE II

LE COUPLE ROYAL

Charles VI était né le premier dimanche de l'Avent de l'année 1368, au moment même où les prêtres, dans Notre-Dame, chantaient, selon le rituel du jour: «Voici que vient le Roi! Accourons au-devant de notre Sauveur[248]!» Et aux fêtes de son baptême, une foule immense et joyeuse parcourait les rues «à solemnité de torches, sans faire aulcun ouvrage» criant «Noël! Noël! que bien peut-il estre venu[249]?» comme si, dès cette heure, la Providence avait voulu promettre une glorieuse destinée au premier né de ce roi Charles cinquième qui, pour «la haulteur de sa prouece fut appelez Charle le Grant, pour sa vertu et sagece, Charle le Sage, et pour ses trésors, Charle le Riche[250]».

[Footnote 248: Bibl. Nat., Coll. Decamps, vol. 48.

«Ou signe estoit, si comme je membre, De la Vierge, la lune en celle nuit, En la face seconde...».

(E. Deschamps, Œuvres complètes, t. VI, p. 41.) ]

[Footnote 249: Decamps, _ibid._--Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V_, (éd. Michaud et Poujoulat) t. II, p. 24.]

[Footnote 250: Les deux premiers surnoms sont donnés à Charles V par Christine de Pisan, le surnom de Charles le Riche se rencontre dans les chroniques bavaroises.]

Fils d'un père si illustre et d'une mère chez qui la droiture de l'esprit s'alliait à une ardente piété et dont la dignité des mœurs était fameuse, Charles avait été «nourri par grant cure et diligence[251]», confié aux soins de serviteurs d'élite et entouré d'un grand luxe. Le premier sentiment développé chez cet enfant avait été la piété; il ne faisait que commencer à comprendre que déjà, il offrait une chapelle à Saint-Germain de Vitry[252]; à trois ans, on le menait en pèlerinage à Notre-Dame de Paris[253].

[Footnote 251: Christine de Pisan, _ibid._]

[Footnote 252: Le 9 décembre 1369.--_Mandements et actes divers de Charles V_, publiés par Léopold Delisle, dans la _Coll. des Doc. Inéd_... (Paris, 1874, in-4º), nº 618.--Vitry-sur-Seine, (cant. de Villejuif, arr. de Sceaux, dép. de la Seine) dépendait du doyenné de Montlhéry; sa principale paroisse avait pour patron saint Germain, évêque de Paris, mort en 576.]

[Footnote 253: _Ibid._, nº 859.]

Arrivé à l'âge de «cognoistre», il avait reçu «nourritures de mœurs propres à prince et introduccion de lettres[254]». Toute une maison avait été formée autour de sa personne, et son père lui avait choisi quelques fils de seigneurs pour être les compagnons de ses jeux et de ses travaux[255].

[Footnote 254: Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V_, t. II, p. 24-25.]

[Footnote 255: Voy. _Mandements et actes divers de Charles V_, nombreux dons aux amis et aux serviteurs du Dauphin.]

«Le Livre de Sénèque, les Gestes Charlemaine, les Enfances Pépin et la Cronique d'Oultre-mer de Godefroy de Bouillon» étaient, dès sa huitième année, les lectures accoutumées du Dauphin, ou les ouvrages que lui commentaient ses maîtres[256]. Quant aux exemples qu'il avait eus sous les yeux, c'était le loyal ménage de ses parents qui «moult s'aymoient de grant amour»; et il avait vu le deuil, «plus grant que communément ès autres hommes», porté par Charles V lorsqu'il avait perdu celle «de qui tant de beaux enfans avait eus et qui loyaulement l'avait aimé[257]».

[Footnote 256: _Ibid._, p. 761, nº 1519.]

[Footnote 257: Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V_, t. II, p. 19-20.--Charles appelait sa femme «_le soleil de son royaume_».]

Le petit prince avait pu voir aussi ces hommes de gouvernement, ces graves personnages si studieux, si jaloux de la bonne renommée de la France qui entouraient et assistaient le Roi son père. Au reste, tout jeune, il avait montré d'heureuses dispositions de vaillance et d'amour de la gloire. Mais huit ans s'étaient écoulés depuis que Charles V était mort laissant cette éducation inachevée[258].

[Footnote 258: Charles V était mort le 16 septembre 1380.]

A vingt ans, le Roi Charles, qui venait de s'affranchir de la tutelle de ses oncles, était un robuste et brillant chevalier[259]; sa taille était au-dessus de la moyenne; sa chevelure blonde tombait sur ses épaules; ses yeux, très vifs, éclairaient un visage aux traits fins qu'estompait une barbe naissante. Sa physionomie était franche, énergique et gracieuse; ses manières étaient nobles et polies; toute sa personne, séduisante; quiconque le voyait soit «estrangier, prince ou aultre étoit amoureux et esjoy». Son affabilité égalait sa beauté; il se montrait «humain à toutes gens, sans nulz orgueil[260]». Il étonnait par sa vaillance; sa force, son intrépidité tenaient du prodige; mais ces dernières qualités, admirables chez un coureur de tournois, étaient plutôt nuisibles chez un Roi de France; le jeune prince ne rêvait que chevauchées, guerres et prouesses[261].

[Footnote 259: Pour le portrait de Charles VI, voy. Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p. 563-567.--Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes mœurs_..., t. II, p. 26.--_Chroniques de Perceval de Cagny_, publ. par H. Moranvillé, (_Soc. de l'Hist. de France_, Paris, 1902, in-8º) p. 127-128.--«Quoique le règne de Charles VI ait été fort long, dit le Père B. de Montfaucon, on trouve peu de monuments où ce Roi soit représenté en peinture ou en sculpture. La grande maladie qui le prit l'an douzième de son règne... et les malheurs qui accablèrent le Roiaume pendant ce tems-là firent apparemment qu'on ne pensa guère à tirer son portrait.» (_Monuments de la Monarchie française_, Paris, 1731-1733, 5 vol. in-fº), t. III, p. 180.--Le seul document iconographique ayant quelque valeur au point de vue de la ressemblance est une figure du Roi représenté debout, tirée de son tombeau à Saint-Denis; voy. Bibl. Nat. Estampes, Oa 13, fº 3.]

[Footnote 260: Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes mœurs..._, t. II, p. 26.]

[Footnote 261: «Il se esbatoit aux gieux de paulme, de saillir, de dancer..., et de touz autres gieux honnestes, autant doulcement et humblement que peust faire le filz d'un simple chevalier.» _Chronique de Perceval de Cagny_, p. 127.]

Quand, au lendemain du sacre, le peuple avait vu «son enfance si encline à armes, chevalerie, désir de voyagier, et entreprendre faiz», il avait jugé que «celluy roy estoit né lequel ès prophecies promises qui doit faire les grandes merveilles[262]». Le Dauphin, devenu Roi, le croyait lui-même; et, comme c'était la politique de ses oncles de faire la guerre,--aux frais du royaume pour leurs intérêts personnels,--sans aucune retenue, il s'abandonnait à sa passion immodérée pour les combats et toutes les choses de la chevalerie, oubliant les principes de sagesse et de prudence qui avaient inspiré les actes de Charles V.

[Footnote 262: Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes mœurs_. t. II, p. 25.]

Un autre défaut le rendait incapable de bien administrer l'héritage paternel: sa générosité allait jusqu'à la prodigalité; il dépensait sans raison et sans prévoyance; il donnait à tous les solliciteurs, ne comptant jamais, et puisant à pleines mains dans ses coffres au grand désespoir de sa Chambre des Comptes.

La galanterie, enfin, complétait la figure de ce parfait Valois. Très tôt, il avait montré pour ce vice un penchant précoce. La faute en était peut-être à ce chevalier qui, malgré les efforts de Charles V pour écarter «toute personne qui, au Dauphin, osât ramentevoir matière luxurieuse», l'avait instruit «à amour et à vagueté[263]». Epris de la beauté, la cherchant sans cesse sous de nouvelles formes, toujours en quête du coup de foudre, toujours prêt à s'enflammer, et non moins prompt à se dégoûter, Charles était passionné et inconstant[264]; il apportait dans le plaisir, comme dans la dépense et les combats, aux tournois[265] ou à la guerre, une ardeur excessive, effet d'une imagination déréglée et d'un tempérament peut-être moins sain au fond que ne l'annonçaient les apparences.

[Footnote 263: Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes mœurs_..., t. II, p. 25.]

[Footnote 264: «Les appétits charnels, auxquels il se livrait, dit-on, contrairement au devoir du mariage, ne lui permettaient pas de douter qu'il n'eût hérité de malédiction qui avait frappé le premier homme et sa race perverse. Toutefois, il ne fut jamais pour personne un objet de scandale, jamais il n'usa de violence, jamais il ne porta le déshonneur dans une famille...» Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p. 567.]

[Footnote 265: «Il se mêlait aussi trop souvent aux tournois et autres jeux militaires dont ses prédécesseurs s'abstenaient dès qu'ils avaient reçu l'onction sainte». _Ibid._]

Voilà quel était l'ensemble des qualités aimables et des défauts inquiétants de ce prince qui, après huit années de tutelle, venait de prendre en main la direction de son royaume. Le couple royal était maintenant délivré de toute surveillance; le duc de Bourgogne lui-même, dépouillé de ses droits de contrôle, ne pouvait plus que présenter des avis.

Isabeau, autant que le Roi, devait profiter de cette indépendance. Depuis quelque temps, elle était bien différente de la petite princesse bavaroise dont l'ingénuité et la simplicité avaient naguère étonné Madame de Hainaut. Les leçons hâtives de celle-ci, les enseignements de la duchesse d'Orléans avaient été complétés par l'étude et la pratique des mœurs de la Cour. A dix-huit ans, Isabeau était parfaitement reine; de plus, cette jeune femme, deux fois mère, déjà éprouvée par le deuil, et chez qui s'éveillait le sens de la politique, apparaissait mûrie par ses trois années de mariage.

Une petite taille,--un front élevé, de grands yeux dans un visage large, aux traits accentués; le nez fort, aux narines très ouvertes; la bouche grande, aux lèvres sinueuses et expressives; le menton rond et potelé, la chevelure très brune, tel est alors le physique de la Reine, d'après les textes les plus véridiques[266] et les quelques portraits ou miniatures de l'époque qui sont parvenus jusqu'à nous[267].

[Footnote 266: Voy. _Le Songe Véritable..._, (éd. H. Moranvillé, _Mém. Soc. Histoire de Paris_, t. XIII, p. 296).--Le _Pastoralet_, dans les _Chroniques relatives à l'Histoire de la Belgique sous la domination des ducs de Bourgogne_, (texte français, éd. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1878, in-4º, p. 578.)]

[Footnote 267: On lit dans les _Antiquités nationales_ de Louis Millin, (Paris, 1790-1799, 5 vol. in-4º, t. I, p. 34) qu'avant la Révolution, «les monuments reproduisant l'image d'Isabeau de Bavière étaient assez communs».--Il n'en reste plus aujourd'hui qu'un petit nombre et de médiocre valeur. Les plus intéressants sont: la représentation de la statue tombale de la Reine à Saint-Denis, Bibl. Nat., Estampes Oa 13, fº 9 et Pe 1a, fº 44,--la copie d'un portrait d'Isabeau en costume de cour, tiré du cabinet de Gaignières, Bibl. Nat., Estampes Oa 13, fº 6;--une miniature du Musée Britannique, (ms. Harleyem 441) où la Reine est représentée au milieu de ses dames recevant l'hommage d'un livre de Christine de Pisan;--enfin deux miniatures placées en tête d'un manuscrit de Froissart exécuté au xve siècle: Entrée de la Reine à Paris, et Joûtes en son honneur, Bibl. Nat. f. fr. 2648, fº 1.--Millin dans ses Antiquités Nationales (t. I, nº 1, pl. 3 et 4, p. 30-34,) a reproduit cinq statues qui, en 1789, surmontaient le portail de la Bastille donnant sur la rue Saint-Antoine, et il suppose que ces figures étaient celles de Charles VI, d'Isabeau de Bavière et de deux de leurs fils en prière devant saint Antoine de Padoue.--M. Bournon dans son _Histoire de la Bastille_, (Coll. des Doc. sur l'Hist. Gén. de Paris, 1893, in-4º, p. 12) n'accepte pas cette hypothèse; d'après lui les statues représenteraient Charles V, Jeanne de Bourbon et leurs deux fils, Charles et Louis. L'examen du costume et de la coiffure de la Reine nous rallie à l'opinion de M. Bournon.]

Donc Isabeau n'avait ni un beau corps, ni des traits réguliers; mais elle rachetait «sa bassesse[268]» par ses heureuses proportions; son visage avait «grand joliveté[269],» c'est-à-dire de la vivacité et de l'agrément; son teint brun, «sa laide peau[270]», paraissaient étranges; sa personne dégageait un charme piquant:

«..... et jolie et avenans que plaisamment recompensoit la deffaulte de sa beaulté[271].

[Footnote 268: _Le Pastoralet_, vers 158..., p. 578.]

[Footnote 269: _Ibid._]

[Footnote 270: _Le Songe Véritable_, vers 2838..., p. 296.]

[Footnote 271: Le _Pastoralet_..., p. 578.--Il y a loin de cette jeune femme à la fois étrange et attrayante, à la Reine, perfection de beauté, que décrivent certains historiens, d'après la tradition, disent-ils. Mais en vérité, celle-ci ne pourrait s'appuyer que sur les éloges non moins partiaux qu'emphatiques prodigués par les chroniqueurs bavarois à leur jeune princesse. Froissart, qui si volontiers trace le portrait des belles dames et qui avait assisté aux fêtes d'Amiens, est muet sur les charmes d'Isabeau.]

A cette époque, le caractère de la Reine ne s'est encore révélé par aucune œuvre de volonté. Isabeau contenait sans doute ses sentiments intimes ou les dissimulait, car, très surveillée par les Princes, elle ne pouvait satisfaire ses penchants ni ses caprices; n'était-elle pas du reste absorbée, tout entière, par sa seconde éducation et les nouveautés du milieu où elle se trouvait transplantée? Excessivement pieuse, puisque, dans cette Cour où les exercices religieux étaient en très grand honneur, elle semble se distinguer par ses pratiques assidues et singulières; elle était dévotieuse à la mode de Bavière, et même, l'ostentation de ses œuvres pies et l'affectation de son zèle pour certains autels privilégiés font penser aux superstitieuses coutumes de la pompeuse Italie.

Isabeau aimait beaucoup Charles VI: la vive affection qu'elle lui portait était faite d'admiration pour le mari si séduisant, et de gratitude pour le Prince qui l'avait élevée au trône de France.

Un autre sentiment très marqué chez la Reine était sa fidélité au souvenir des siens, son attachement à tout ce qui lui rappelait la Bavière. Aux heures mêmes où elle semblait le plus orgueilleuse du luxe et des honneurs qui l'entouraient, Isabeau n'était point prisonnière de sa haute situation; elle avait réservé dans son cœur comme un jardin secret qu'elle cultivait avec un soin pieux, et où sa pensée se retirait souvent. C'est là, pour le moment, le trait vraiment original du personnage de la jeune Reine: elle s'était assimilé tous les dehors, toutes les apparences qui convenaient à son rôle sur la scène française; mais au fond, elle restait allemande. Ainsi s'explique le silence de nos chroniqueurs sur son caractère: leur observation ne pouvait pas facilement démêler les goûts et les sentiments de cette étrangère.

Au surplus, Isabeau connaissait maintenant les raisons politiques qui avaient fait rechercher sa main pour le Roi de France; et, au cours d'événements prochains, elle se révèlera consciente de son influence diplomatique. En attendant, on la verra, de 1389 à 1392, continuer sa vie de voyages et de fêtes, mais avec une liberté d'allures plus grande que précédemment, et moins d'indifférence pour les affaires politiques.

CHAPITRE III

LES FÊTES DE SAINT-DENIS ET DE PARIS

LE SACRE DE LA REINE