Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405

Part 5

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Se rendait-elle dans l'Oratoire de la grande Tour? devant ses yeux, entr'autres joyaux d'un prix inestimable et d'un art exquis, l'Histoire sainte s'étalait, racontée par l'or et les pierreries: Ici, sur «une chayère à quatre marches» une Notre Dame d'argent, ayant saint Joseph auprès d'elle, recevait les hommages des trois rois «sous un demy ciel à feuillage auquel pendait l'estoille»[172]. Là, Notre-Seigneur en jugement, montrait ses plaies, «un chappel garny de trois diamants en sa tête, deux gros saphirs ronds à ses pieds, deux angelots auprès, dont l'un portait les clous faits de trois diamants, l'autre la croix garnie de perles et d'émeraudes, tandis qu'au-dessous, les âmes se levaient des sépulcres. Un peu plus loin, un Crucifix, avec deux angelots, garni de saphirs aux deux branches, et au sommet de la croix, un pélican; au-dessous, Notre Dame en un tabernacle, assistée de saint Pierre et de saint Paul. Puis c'étaient des légendes de saints, sculptées ou ciselées en joyaux du plus grand prix: «sainte Marguerite qui sault d'un dragon»; saint Jean-Baptiste «tenant l'aignel»; et des reliques de la Madeleine «en un cristal orné d'émeraudes».

[Footnote 172: Cette description des richesses de Vincennes est empruntée à l'_Inventaire du mobilier de Charles V..._, dressé par ordre du Roi en 1379-1380 et publié par J. Labarte dans la _Coll. des Doc. Inéd.._, (Paris, 1879. in-4º), p. 274-279 et 282-316.]

Pour gagner la Chapelle auprès de l'oratoire, Isabeau passait devant «le reloge aux contre-poids d'argent, qui fut du roy Philippe le Bel»; ses pieds foulaient de superbes tapis à lions d'or. Dans «l'Estude du Roy», auprès de la «haulte chambre», étaient réunis des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, quelques-uns bizarres, comme «ce chamel sur une terrasse garnie de perles, la boce d'une coquille d'une seule perle», et qui était un chandelier à deux branches; d'autres représentaient des sujets religieux: ainsi, la Vierge, assise sur une mule noire que saint Joseph conduisait par la bride; d'autres, des faits mythologiques, comme le miroir garni d'or où étaient émaillés «Narcizus et sa mie à la fontaine». Dans cette même salle, on voyait des objets ayant appartenu aux ancêtres du Roi, entr'autres «le coutel de quoy saint Louis se combatit quand il fut prinz». Les murs étaient couverts de tableaux de bois, de cuivre, d'ivoire, de broderies. Combien d'autres merveilles encore étaient conservées à Vincennes: le Psautier de saint Louis, les belles Heures de Charles V, enfermées dans un écrin de cyprès marqueté et ferré d'argent doré!

«L'Estude en la poterne du donjon» contenait de nombreuses pièces de soie, des draps d'or et d'argent, et aussi les plus fines toiles de Laon, de Compiègne et de Reims. Enfin, dans un réduit secret, était placé le Trésor de la famille royale: les couronnes, les colliers et les parures en pierres précieuses.

A la vue de tout ce luxe, au milieu duquel la fortune venait de la transporter, la fille d'Etienne III éprouva un très vif mouvement d'orgueil, sentiment bien légitime, et qui, du reste, n'obscurcit pas dans le cœur de la jeune Reine, le souvenir de sa famille et du manoir de ses ancêtres.

Quand Isabeau sortait du château du Bois, le but tout indiqué de sa promenade était Beauté[173]; à travers la forêt, on la conduisait à ce lieu «moult délectable», coin de nature si pittoresque, avec ses prés, «ses jardins déduisables, ses vignes et ses moulins branlans».

[Footnote 173: Le château de Beauté n'était pas comme Vincennes une forteresse, mais une maison de plaisance, que Charles V avait meublée avec le plus grand luxe et aménagée pour y jouir à l'aise des beaux spectacles de la nature. «C'est pour Beauté que le Roi avait commandé des orgues de fabrication flamande, et de somptueuses tapisseries... L'hôtel était pourvu d'une cour carrée du haut de laquelle on découvrait une immense étendue de pays..., dans le parc, d'habiles oiseleurs élevaient des rossignols en cage... et y nourrissaient en liberté des tourterelles blanches.» C'est à Beauté que l'Empereur Charles IV avait résidé lors de son voyage en France (janvier 1378), et que Charles V se sentant mortellement atteint, s'était fait transporter (20 juillet 1380) pour y passer ses derniers jours. S. Luce, _La France pendant la guerre de Cent Ans_ (2e série), p. 41-44.]

«Marne l'ensaint; les haulz bois profitables «Du noble parc pouet lon voir branler, «Courre les daims et les connins aller «En pastoure[174]............»

[Footnote 174: Eustache Deschamps, _Œuvres complètes_, t. I, p. 155.]

Le 5 octobre, la Reine reçut à Vincennes la première visite de Charles VI[175], toujours accompagné du duc de Bourgogne; cette fois le Roi ne fit que souper et coucher; mais dans le courant des deux semaines suivantes, il passa plusieurs jours de suite auprès de sa jeune femme[176]. Le 20, il partit pour un voyage en Champagne. On ignore si, au retour de Charles VI, qui eut lieu à la fin du mois de novembre, Isabeau continua de résider à Vincennes, ou si elle vint à Paris habiter l'hôtel Saint-Pol.

[Footnote 175: E. Petit, _Séjours de Charles VI..._, p. 28.--_Itinéraire des ducs de Bourgogne..._, p. 181.]

[Footnote 176: _Ibid._]

* * * * *

Dès les premières semaines de son mariage, Isabeau reçut un Hôtel distinct de celui du Roi[177]. Elle eut autour d'elle, dès son installation à Vincennes, des dames et des demoiselles d'honneur, des maîtres d'hôtel, des écuyers, des chapelains, un maître et un contrôleur des deniers de sa chambre; dames et gens placés sous la surveillance du grand maître de l'Hôtel de la Reine. Mais on ne donna pas à Isabeau d'Argenterie personnelle; toutes les recettes et dépenses relatives à ses vêtements, à ses joyaux, au service de sa table, au mobilier de ses appartements et de sa chapelle, formaient un chapitre de l'Argenterie du Roi[178].

[Footnote 177: Les Comptes de Charles VI et diverses mentions dans les quittances de l'époque attestent le fait. On regrette la perte des Comptes de la Reine qui donnaient la liste de ses premiers serviteurs; on a néanmoins la certitude qu'Isabeau fut dotée d'une maison complète et aussi bien montée que celle des reines de France qui l'avaient précédée. Voy. _Comptes de l'hôtel des rois de France aux_ XIV et XVe _siècles_, publ. par Douët d'Arcq, (dans la _Soc. Histoire de France_, Paris, 1865, in-8º).]

[Footnote 178: Voy. Comptes de l'Argenterie de Charles VI, Arch. Nat. KK 18 à 22. «Les fonctions de l'argentier consistaient à tenir la maison royale pourvue de tout ce qui était nécessaire pour l'ameublement et l'habillement à l'usage du roi, de sa famille et de ses officiers.» Douët d'Arcq, _Notice sur les comptes de l'Argenterie des rois de France au_ XIVe _siècle_ (dans la _Soc. Histoire de France_, Paris, 1851, in-8º), p. 7.]

Tout de suite, une écurie de la Reine fut montée[179], comprenant des chevaux de toutes les robes, et de toutes les espèces, des chars de promenade, des chariots de service. Un certain «char d'Allemagne[180]» était l'objet des plus grands soins, soit que ce fût la voiture qui avait transporté Elisabeth de Bavière à Amiens, soit que la jeune Reine eût eu la fantaisie de s'en faire fabriquer une à la mode de son pays.

[Footnote 179: L'écurie de la Reine n'était qu'un des services de l'écurie du Roi; les recettes et les dépenses en étaient imputées aux comptes de l'écurie de Charles VI. Arch. Nat. KK 34.]

[Footnote 180: Arch. Nat. KK 34, fº 66 rº.]

Organiser son Hôtel fut évidemment le grand souci d'Isabeau pendant les derniers mois de l'année 1385; mais, en même temps, d'autres soins l'occupaient: l'étude de la langue française, celle du cérémonial de la cour, les exercices d'équitation[181]. Son rôle paraît avoir été alors tout passif; si jeune et si dépaysée, pouvait-elle en soutenir un autre? Les chroniqueurs contemporains n'avaient du reste pas lieu de s'occuper de la nouvelle Reine; sa part dans les affaires politiques était nulle; son arrivée à la cour était de trop fraîche date pour que tel ou tel parti ait pu déjà demander sa protection et s'autoriser de son nom. Parfois cependant, on rencontre un détail relatif à sa personne, à ses goûts; par exemple, sa tendre, sa singulière affection pour Catherine, l'amie d'enfance amenée de Bavière, devenue sa confidente, «parce qu'elle parlait allemand comme elle[182]».--Les déplacements d'Isabeau, les fêtes auxquelles elle assistait et quelques menus incidents d'ordre privé, remplissent seuls ses premières années de mariage.

[Footnote 181: Le 1er janvier 1386, Charles VI offrit à Isabeau comme cadeau d'étrennes une selle de palefroi en velours et soie vermeils. Vallet de Viriville, _Isabeau de Bavière..._, p. 6.]

[Footnote 182: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI..._, t. II, p. 65.]

Dans les derniers jours de 1385, le duc de Bourgogne qui, de loin, dirigeait les affaires de France et surveillait les faits et gestes du Roi, écrivait à celui-ci «afin qu'il se voise esbatre à Melun, à Saint-Germain-en-Laye ou à Maubuisson, lequi lui plaira, en compagnie de la Reine».[183] Ne semble-t-il pas que Philippe voulait ainsi pousser les jeunes mariés à faire enfin leur voyage de noces? De plus, sur son ordre, Bureau de la Rivière prévenait par lettre, datée du 31 décembre, le cardinal de Laon que, trois ou quatre jours après le 1er janvier, le ménage royal partirait pour Montmorency, où Charles VI chasserait; que de là, ils iraient à Maubuisson, et à Saint-Germain où ils devraient séjourner jusqu'à la réception d'autres avis du duc[184].

[Footnote 183: Arch. Nat., AB 200, carton XIX.]

[Footnote 184: _Ibid._]

Les prescriptions du prévoyant Philippe furent suivies: le 4 janvier, le Roi et Isabeau étaient à l'Ile-Adam, le 6, la jeune femme faisait ses dévotions à l'Abbaye de Maubuisson[185]. De là, ils continuèrent leur chevauchée à travers le pays environnant; dans la seconde quinzaine du même mois, ils demeurèrent quelques jours à Poissy, puis à Saint-Germain. De ce voyage d'agrément, Isabeau revint avec des espérances de maternité; le sanctuaire de Maubuisson n'avait pas été visité en vain.

[Footnote 185: Maubuisson, canton de Saint-Ouen-l'Aumône, arr. de Pontoise, dép. de Seine-et-Oise.--L'abbaye, fondée en 1236 par la reine Blanche de Castille, renfermait les tombeaux de plusieurs Capétiens. Le manoir, bâti par saint Louis, avait servi de prison (?) aux belles-filles de Philippe le Bel, Marguerite, Blanche et Jeanne de Bourgogne.]

A son retour, elle eut le chagrin d'être séparée de sa bonne nourrice qui voulut s'en retourner en Allemagne. Pour la conduire, elle fit «mettre à point un char branlant soigneusement houcé de drap pers[186] doublé de toile»; des traits de cuir, des colliers, des étrivières furent achetés tout de neuf; quatre chevaux devaient la traîner et Colart de Tanques, premier écuyer de corps de Charles VI et les courtiers du Roi, n'hésitèrent pas à payer cent quatre-vingt-sept livres tournois «un sommier fauve avec un étoile au front pour la mère de la Royne qui la nourry de lait aller en son pays»[187].

[Footnote 186: Pers: couleur intermédiaire entre le vert et le bleu.]

[Footnote 187: Arch. Nat. KK 34 fº 49.]

Le 5 août 1386, dans le château royal de Saint-Ouen[188], qui avait été assigné comme résidence au roi d'Arménie, détrôné par les Infidèles[189], Isabeau, parée «d'une robe à chappe d'écarlate vermeille de Bruxelles», assista au mariage de sa jeune belle-sœur, Catherine de France[190], avec Jean de Montpensier, fils du duc de Berry[191]. L'éclat de la fête fut assombri par les préoccupations du Roi et des Princes qui durent partir en hâte pour une expédition préparée depuis six mois; une descente en Angleterre avait été résolue et de nombreux vaisseaux attendaient dans le port de l'Écluse les ordres des chefs. Charles VI quittait Paris avec enthousiasme déclarant «qu'il n'y rentrerait jamais si auroit été en Angleterre[192]».

[Footnote 188: Saint-Ouen, cant. et arr. de Saint-Denis, dép. de la Seine.]

[Footnote 189: Léon III, de la famille des Lusignan, rois de Chypre, avait succédé en 1344, à son père Léon II comme roi d'Arménie; vaincu et chassé de ses Etats par les Sarrazins, il passa en Chypre et de là en Castille, puis en France en 1384 où Charles VI lui fournit de quoi soutenir sa dignité (le Père Anselme, _Histoire généalogique de la Maison de France..._, t. II, p. 606-607.)]

[Footnote 190: Naguère promise à l'infant Rupert de Bavière.]

[Footnote 191: Jean de France, duc de Berry, né à Vincennes en 1340, d'abord comte de Poitiers, assista en cette qualité à la bataille de 1356 et reçut, en 1360, le duché de Berry et d'Auvergne; sous le règne de son frère Charles V, il commanda plusieurs armées contre les Anglais; devenu en 1380 l'un des tuteurs de Charles VI, il se fit donner, en 1381, le gouvernement du Languedoc. Il avait épousé en 1360, Jeanne d'Armagnac, fille de Jean I d'Auvergne.--Le mariage de Jean de Montpensier et de Catherine de France ne fut pas consommé, la jeune fille étant morte en 1388 (le Père Anselme, _Histoire généalogique..._, t. I, p. 106-107.)]

[Footnote 192: Froissart..., liv. IV, ch. XLI, t. X, p. 244.]

Isabeau ne voulut se séparer qu'à la dernière minute du Roi qui volait à de si grands dangers; malgré l'état avancé de sa grossesse, elle l'accompagna jusqu'à Senlis où elle réussit à le retenir quelque temps[193]. C'est dans cette ville que le roi d'Arménie vint prendre congé de ses hôtes; il allait essayer la tâche impossible de réconcilier l'Angleterre et la France en les associant pour une nouvelle croisade[194].

[Footnote 193: _Ibid._]

[Footnote 194: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 25.]

Au bout de peu de jours, Charles VI apprit que le duc de Bourgogne avait quitté ses États pour se rendre à l'Écluse; aussitôt il prit avec son frère Louis, duc de Touraine[195], le chemin de Compiègne. Isabeau revint alors sur ses pas et se rendit à Vincennes pour faire ses couches au château du Bois.

[Footnote 195: Louis de France, second fils de Charles V et de Jeanne de Bourbon, né à l'hôtel Saint-Pol le 13 mai 1372, comte de Valois depuis 1376, reçut en 1386, pendant le voyage de l'Écluse, le duché de Touraine en apanage. Il porta le titre de duc de Touraine jusqu'en 1392, où il devint duc d'Orléans.]

Le 25 septembre, entre dix et onze heures du matin, la Reine mit au monde un fils[196]. Immédiatement, un messager fut dépêché vers Charles VI, puis des courriers partirent dans toutes les directions pour répandre la nouvelle à travers le royaume[197]. L'enfant fut baptisé le 17 du mois suivant par l'archevêque de Rouen, Guillaume de Lestrange[198]; il fut tenu sur les fonts par le comte de Dammartin[199] qui lui donna le nom de Charles.

[Footnote 196: Le Père Anselme, _Histoire généalogique et chronologique de la Maison de France..._, t. I, p. 112.--Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. I, p. 455.--Vallet de Viriville, _Notes sur l'état civil des princes et princesses nés de Charles VI et d'Isabeau de Bavière_ (Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 4e série, t. IV, année 1857-1858, p. 476.)]

[Footnote 197: L'usage de la cour de France était d'envoyer, aussitôt après la naissance du Dauphin, des lettres de faire part aux princes, aux principaux seigneurs, et aux villes. «La nouvelle remplit de joie tous les cœurs et les courriers furent magnifiquement récompensés aux frais des villes». Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 455.]

[Footnote 198: _Ibid._--Guillaume de Lestrange, nonce du pape en France, avait été promu, en 1375, archevêque de Rouen. Il était membre du Conseil royal. _Gallia Christiana_, t. XI, col. 84.]

[Footnote 199: Charles de Trie, comte de Dammartin, avait servi sous Du Guesclin; honoré de l'amitié de Charles V, pour son courage et sa fidélité, il avait, en 1368, tenu sur les fonts du baptême le dauphin Charles (Charles VI). Cf le Père Anselme..., t. VI, p. 671.]

Cependant le Roi, si heureux qu'il fût d'être père, n'était pas revenu, même pour le baptême; l'expédition contre l'Angleterre prenait une mauvaise tournure; le duc de Berry et ses troupes étaient arrivés trop tard et les vents avaient contrarié la descente projetée; les côtes anglaises ne furent pour ainsi dire pas menacées: on avait pu à peine sortir du port de l'Écluse[200]!

[Footnote 200: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans..._, p. 26.]

Charles VI rentra dans les premiers jours de décembre[201]; et, deux semaines après, presque en même temps que les cloches de Westminster sonnaient pour célébrer, avec la Noël, l'action de grâces de l'Angleterre délivrée de tout péril[202], la veille des Saints-Innocents, un cortège de seigneurs accompagnait au caveau de l'Abbaye de Saint-Denis le corps du Dauphin, mort ce même jour[203].--Quatre aunes de grosse toile furent achetées «pour enveloper un berseul à parer qui avait esté paint et ordonné pour feu Monseigneur le Dalphin»; lequel berseul «est mis en garde et garnison au Louvre en la chambre des joyaux[204]».

[Footnote 201: Charles VI était à Paris le mercredi 5 décembre; le 7, il se rendait au Bois de Vincennes. E. Petit, _Séjours de Charles VI..._, p. 48.]

[Footnote 202: Froissart, _Chroniques..._, liv. III, ch. XLV, t. X, p. 272.]

[Footnote 203: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. I, p. 455-7.--Le Dauphin fut enseveli dans la chapelle de Charles V, au pied de l'autel.]

[Footnote 204: Arch. Nat. KK 18, fº 27 vº.]

Pour beaucoup, l'échauffourée de l'Écluse et la mort du petit Dauphin étaient les malheurs annoncés par les prodiges qui avaient éclaté l'été précédent[205]: au pays même de Senlis, d'où le Roi était parti pour la funeste campagne, on avait vu des nuées de corbeaux voler de côté et d'autre, portant des charbons ardents qu'ils déposaient sur les granges couvertes en chaume. Peu de temps avant l'accouchement de la Reine, les vents s'étaient déchaînés avec une violence inouïe; et aux environs de Vincennes, sur les bords de la Marne, la foudre était tombée sur l'église de Plaisance et l'avait consumée.

[Footnote 205: Religieux, de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I, p. 456-459.]

* * * * *

Pendant l'année 1387, les déplacements de la Reine furent fréquents. Pour ses chevauchées, elle part en pompeux équipage[206]: la selle de son palefroi est «en veluiau à bordure d'or de Chypre, avec un harnois vermeil, le mors et les estriers de fin cuivre, esmaillés à ses armes». Moins luxueuses, mais très élégantes «en leur couverture d'iraigne[207] vermeille, rubannées tout entour de rubans de soie et clouées de rosettes», sont les selles des damoiselles qui l'accompagnent; et, c'est entre Paris et les lieux de résidence de la Reine, un continuel envoi de messagers pour apporter «robes, cotes ou mantels à chevaucher».

[Footnote 206: Arch. Nat. KK 34.]

[Footnote 207: L'Iraigne ou araigne était une espèce de drap aussi léger, pour ainsi dire qu'une toile d'araignée.]

En mars Isabeau est à Senlis[208]; le Roi dut l'y visiter souvent puisqu'il passa la plus grande partie de ce printemps au nord de Paris. Le 26 mai, la Reine célèbre la fête de la Pentecôte à l'abbaye de Maubuisson[209]. Puis s'étant rapprochée de Paris, elle réside, pendant le mois de juillet au Val-de-Rueil[210], d'où elle part en compagnie du Roi, pour un grand tour de pèlerinages et de lieux de plaisance.

[Footnote 208: «Pierre l'Estourneau va de Paris à Senlis porter à la Reine, deux cottes hardies à chevaucher». Arch. Nat. KK 18, fº 100 vº.--La cotte hardie, ou cotardie, était un surcot muni de longues ailes pendant derrière les bras, ou bien de courts et amples mancherons, et qui se portait sur un premier surcot ou était posée directement sur la cotte. Voy. Quicherat, _Histoire du costume en France_, p. 195-196.]

[Footnote 209: Pierre l'Estourneau vient à Maubuisson, apporter à la Reine «sa robe de Pentecôte». Il était d'usage à la cour de revêtir de riches robes neuves aux grandes fêtes de l'année. Arch. Nat. KK 18, fº 111 vº.]

[Footnote 210: Arch. Nat. KK 18, fº 183 rº et vº et 227 rº.--Rueil, cant. de Marly-le-Roi, arr. de Versailles, dép. de Seine-et-Oise.--Charles VI résida au Val-de-Rueil, à la fin de juillet et dans les premiers jours d'août. KK 18, fº 193 rº et vº.]

Dans la première quinzaine d'août, elle visite l'abbaye de Bon Port lés Pont-de-l'Arche[211]; dans la seconde, elle est à Chartres, où elle offre à Notre-Dame «une superbe pièce de drap d'or racamas[212]», qu'elle s'est fait tout exprès apporter de Paris. Ce sont ensuite les pays de la rive gauche de la Seine qui l'attirent et la retiennent: à la fin de l'été, elle séjourne dans le comté d'Eu[213]; au temps des vendanges, elle vient boire «le vin nouvel» sur les bords de l'Oise[214]; Beauvais est le centre d'où elle rayonne pendant les mois d'automne et d'hiver, accompagnée du Roi et du duc de Touraine; c'est du moins à Beauvais que la rejoignent les cavaliers chargés de transmettre ses commissions et de rapporter les objets commandés[215]. En novembre, le pèlerinage de Fromont-l'Abbaye, à Noyon, reçoit sa visite et ses offrandes de drap d'or, équitablement réparties entre Notre-Dame et Saint-Eloi[216].

[Footnote 211: Arch. Nat. KK 18, fº 183 rº et 228 rº.--Pont-de-l'Arche, ch.-l. de canton, arr. de Louviers, dép. de l'Eure.--Bon Port était une abbaye bénédictine fondée par Richard Cœur de Lion.]

[Footnote 212: Le racamas était une étoffe brodée.]

[Footnote 213: Arch. Nat. KK 18, fº 211 rº.]

[Footnote 214: _Ibid._, fº 228 vº.]

[Footnote 215: _Ibid._, fº 192 vº.--Perrin Hardi, voiturier, apporte pour le Roi et la Reine des hanaps de madre.]

[Footnote 216: Saint Eloi, très vieille abbaye bénédictine, située à l'est et à peu de distance de Noyon. _Gallia Christiana_... t. IX, col. 1055.]

Dans ce même pays, à Saint-Eloi-lès-Noyon, eurent lieu les fiançailles de l'amie de la Reine, Catherine de Fastavarin, avec le chevalier Morel de Campremy (28 novembre). Le Roi assistait à la signature du contrat[217]. Catherine était un des principaux personnages de la cour; dans les comptes de l'Argenterie, son nom se rencontre séparé de ceux des autres demoiselles d'honneur; elle est du reste qualifiée «compagne de la Reine», et certains objets ou vêtements de luxe sont partagés entre Isabeau et Catherine, à l'exclusion de toutes les autres dames[218].

[Footnote 217: Arch. Nat. J. 408, pièce 41.]

[Footnote 218: Par exemple, quatorze douzaines de souliers découpés sont réservés à la Reine et à Catherine l'Allemande. Arch. Nat. KK 18, fº 182 vº.]

Charles VI, à la prière de la Reine, fit à Catherine un cadeau de noces considérable: 4.000 francs d'or[219]; desquels, 1.000 francs devraient être employés au paiement des dettes du fiancé et de ses parents; les 3.000 autres francs constituaient proprement la dot de Catherine et ne sortiraient du coffre où le Roi les avait fait déposer que pour payer les terres achetées en accroissement du mariage de la jeune femme[220]. La Reine offrit à son amie une corbeille et un trousseau magnifiques[221]; dans une boîte de bois à deux clés de fer, et «une grand male de cuir fauve», on enferma les robes d'écarlate vermeille, de soie et de drap d'or; le superbe corset de drap de soie sur champ azur à biches, fleurettes et plumes de paon, ainsi que les mantels à parer de drap d'or sur champ vermeil ouvré à oyseaux, ou sur champ blanc à rosettes et branchettes. Le plus grand soin fut apporté à la décoration de la chambre nuptiale: elle était de serge vermeille, avec des tapis, des franges, des rubans de même couleur, et un grand écusson mi-partie aux armes de Campremy et de Fastavarin[222].