Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405

Part 4

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Le 10, le Roi quitta Paris avec le duc de Bourgogne[118]; comme au début de toute campagne, ils s'arrêtèrent à Saint-Denis pour y faire leurs dévotions. Le soir même, ils soupaient et gîtaient à Asnières; puis, en deux jours, par Creil, Clermont et Montdidier, ils arrivèrent à Boves[119] où ils déjeunèrent; le jeudi 13, ils entraient dans Amiens où déjà les attendait la duchesse de Brabant. Charles VI choisissait pour demeure le palais de l'évêque. A peine installé, il y recevait la visite du Sire de Coucy[120], «venu en grand hâte d'Avignon apporter des nouvelles du pape[121]». Le projet de mariage du Roi avec la fille d'un prince allemand dont les sentiments de fidélité à la cause d'Urbain VI étaient bien connus[122], pouvait inquiéter Clément VII, aussi le duc de Berry, qui gouvernait le Languedoc, avait-il eu soin d'envoyer le sire de Coucy «de ce parler en Avignon».

[Footnote 118: E. Petit, _Itinéraire des ducs de Bourgogne_.... p. 180.]

[Footnote 119: Boves, canton de Sains, arr. d'Amiens, dép. de la Somme.]

[Footnote 120: Enguerrand VII, sire de Coucy, comte de Soissons, gouverneur de Picardie, grand bouteillier de France, (le Père Anselme, _Histoire Généalogique_..., t. VIII, p. 542).]

[Footnote 121: Froissart..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 99.]

[Footnote 122: Etienne III, pendant son voyage en Italie (1380), s'était engagé pour quatre mois au service du pape Urbain VI; et il en avait reçu 16 000 florins d'or. N. Valois, _La France et le grand schisme d'Occident_..., t. I, p. 302.]

Dès les premiers jours du même mois, Elisabeth avait quitté Le Quesnoy, accompagnée de Frédéric, du duc Albert, de la duchesse Marguerite et de leur fils Guillaume; de nombreux chevaliers formaient l'escorte[123]. Le lundi 3, le cortège traversait Braine[124], et le 5, Mons[125]; puis par Cambrai, il parvint à Amiens.

[Footnote 123: Froissart..., t. IX, p. 98.]

[Footnote 124: _Cartulaire des Comptes de Hainaut_, éd. L. Devilliers, _Coll. des Chroniques Belges_, (Bruxelles, 1881-1892, 5 vol. in-4º) t. V, p. 679.--Braine-le-Comte, prov. de Hainaut (Belgique).]

[Footnote 125: _Ibid._--Le séjour à Mons se prolongea jusqu'au 9 juillet (_Cartulaire_..., t. II, p. 385).]

A quelque distance de la ville, dans la journée du jeudi 13, Elisabeth et Madame de Hainaut s'entendirent souhaiter la bienvenue par deux des plus importants conseillers du Roi, Bureau de la Rivière et Guy de La Trémoille. Ces deux seigneurs conduisirent la duchesse et sa nièce jusqu'à l'hôtel qui leur avait été préparé[126]. La soirée fut employée par les Princes à se visiter et à s'entendre sur le programme du lendemain, tandis que chez Madame de Hainaut on s'occupait des derniers détails de la toilette d'Elisabeth et, qu'au palais épiscopal, le Roi, qui depuis plusieurs nuits n'avait pu dormir, menait une veille agitée, s'entretenant avec le sire de la Rivière à qui il demandait à chaque instant: «Et quand la verrai-je?» Ce mot fut rapporté aux duchesses qui en eurent «bon ris[127]».

[Footnote 126: Froissart..., t. IX, p. 99.--Bureau, sire de la Rivière, premier chambellan et ami de Charles V, qui était mort entre ses bras, remplissait le rôle de gouverneur du jeune roi Charles VI. Voy. Siméon Luce, _La France pendant la guerre de Cent ans_ (2e série), p. 148-156.--Guy V, sire de la Tremoille, de Sully, comte de Guines, conseiller et chambellan du Roi, grand chambellan héréditaire de Bourgogne, était le principal favori du duc Philippe de Bourgogne; il avait été surnommé _le Vaillant_ pour ses exploits en Flandre, (le Père Anselme, _Histoire généalogique et chronologique de la maison de France_..., t. IV, p. 163).]

[Footnote 127: Froissart, _Chroniques_.., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 99.]

Enfin l'heure tant désirée arriva; Elisabeth, parée somptueusement, fut conduite au palais par Mesdames de Brabant, de Bourgogne et de Hainaut. Charles VI attendait, entouré de son oncle, le duc de Bourgogne, de son cousin Guillaume, des sires de la Rivière et de Coucy, du connétable Olivier de Clisson[128] et des quelques seigneurs qui étaient dans la confidence.

[Footnote 128: Olivier IV, sire de Clisson, né en Bretagne vers 1332, entré au service de Charles V en 1370, était devenu le frère d'armes de Du Guesclin et son meilleur lieutenant dans la guerre contre les Anglais. Nommé connétable en 1381, il avait commandé l'avant-garde de l'armée française à la bataille de Rosbecque 1382.]

En entrant, Elisabeth se prosterna; le Roi fit quelques pas et prenant la jeune fille par la main, il l'aida à se relever; après quoi, il la regarda de «grand manière». Debout, les yeux baissés, Elisabeth restait «toute coie, ne mouvant œil, ni bouche», sous le regard de Charles VI qui la détaillait longuement. Des propos qu'échangèrent autour d'elle les seigneurs et les dames, la princesse ne comprit rien, car «elle ne savoit point de francois[129]», mais elle sentit très bien que le Roi la contemplait avec admiration et amour.

[Footnote 129: Froissart..., t. IX, p. 100.]

L'entrevue terminée, Elisabeth, en compagnie des trois duchesses, regagna l'hôtel de Hainaut. A peine y était-elle rentrée, que le duc de Bourgogne arriva à cheval, suivi de plusieurs hauts barons. Il annonça que le Roi s'était rendu, sans rien dire, en son retrait, accompagné du seul sire de la Rivière, et qu'à la question de celui-ci: sera-t-elle Reine de France?--«Par ma foi, oïl,--avait répondu Charles VI,--nous ne voulons autre, et dites à mon oncle de Bourgogne, pour Dieu, que on s'en délivre».

Des cris de Noël! Noël! remplirent alors l'hôtel de Hainaut, saluant la haute fortune d'Elisabeth de Bavière. Le soir même, l'heureuse jeune fille fut avertie que le mariage serait célébré à Arras; tel était le désir du duc de Bourgogne qui prévoyait qu'un grand concours de peuple affluerait dans sa capitale d'Artois à la nouvelle des noces royales. Mais le lendemain, au moment où Elisabeth se trouvait dans la chambre de Madame de Hainaut, se préparant au départ fixé pour l'après dîner, elle vit arriver le duc Philippe avec quelques seigneurs du Conseil. Il venait rapporter que le Roi, le matin, en revenant de la Messe, avait été fort étonné de voir faire des préparatifs de voyage et qu'il avait demandé où l'on prétendait aller. Le projet de célébrer les noces à Arras lui ayant été révélé, il avait répliqué: «Beaux oncles, nous voulons ci épouser en cette belle église d'Amiens, nous n'avons que faire plus destrier». Donc, puisque le Roi avouait «ne pouvoir ennuit dormir de penser à sa fiancée», le mariage se ferait à Amiens, et sans retard, dès le lundi 17. Supposant que l'impatience d'Elisabeth était égale à celle du Prince, Philippe avait conclu en riant «nous guérirons ces deux malades»[130].

[Footnote 130: Froissart.., liv. II. ch. CCXXVII, t. IX, p. 102.]

La journée du samedi et celle du dimanche furent consacrées aux apprêts des noces, et au règlement du cérémonial. Quand on en vint au contrat[131], Charles VI, soit spontanément, soit à l'instigation de Philippe de Bourgogne, déclara ne demander au duc Etienne aucune dot: les belles qualités de la princesse lui en tiendraient lieu; il refusa même la somme d'argent apportée par Frédéric comme cadeau de noces[132]. Le dimanche, Elisabeth reçut de son fiancé une couronne dont la valeur égalait la fortune d'une province[133].

[Footnote 131: L'existence d'un contrat est certifiée par le chroniqueur belge Jean Brandon «Eodem anno, XVIe die julii, Rex Francorum Ambianis desponsavit Ysabel filiam Stephani ducis Bavarie et altera die matrimonium cum ea fecit, copula consequente carnali.» _Chronique des Dunes_, dans la _Collection des Chroniques Belges_, (textes latins, éd. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1870, in-4º, p. 9).]

[Footnote 132: _Excerpta Boica ex Chronico Burchardi Zengii Memmigani_, dans Œfele, _Rerum Boicarum scriptores_..., t. I, p. 259.--Johannes Adlzreiter, _Annalium Boicæ gentis_..., 2e partie, liv. VI, col. 114.]

[Footnote 133: Froissart..., liv. II, chap. CCXXIX t. IX, p. 107.]

Le lundi 17, dans la matinée, les duchesses de Brabant et de Bourgogne accompagnées de nombreuses dames et damoiselles vinrent quérir la mariée et sa tante, la duchesse Marguerite; les dames prirent place dans de beaux chars couverts, autour desquels paradaient à cheval le duc Albert, le duc Frédéric, Guillaume de Hainaut et plusieurs barons ou chevaliers, tous en brillant arroi. Les voitures déposèrent le cortège devant la cathédrale. Presque en même temps le Roi arriva, assisté du duc de Bourgogne et suivi de toute la haute baronnie de France. Elisabeth, la couronne au chef, fut conduite à l'autel par les seigneurs et les dames. Jean III Roland, depuis de longues années évêque d'Amiens[134], donna la bénédiction nuptiale[135]. Après la grand'messe et les cérémonies d'étiquette qui suivirent, un festin richement appareillé fut offert au palais épiscopal. La Reine dîna avec les dames, et le Roi, avec les seigneurs; des comtes et des barons firent le service. Le reste de la journée se passa en réjouissances. Le soir venu, les dames, dont c'était l'office, couchèrent la mariée, et puis «se coucha le Roi qui la désirait à trouver dans son lit».--«S'ils furent cette nuit ensemble en grand déduit, ce pouvez-vous bien croire», dit le chroniqueur[136].

[Footnote 134: Jean Roland était évêque d'Amiens depuis le 14 janvier 1376, _Gallia Christiana_ (Paris, 1715-1860, in-fº), t. X, col. 1196.]

[Footnote 135: _Ibid._]

[Footnote 136: Froissart... liv. II, ch. CCXXIX, t. IX, p. 108.]

L'auteur de la «Geste des Nobles» constate que les noces d'Elisabeth furent célébrées «à peu de solennité[137]». En effet, les choses furent menées en si grande hâte qu'on n'eut le temps de préparer aucun divertissement public. A ces noces royales, les bourgeois et le populaire d'Amiens ne furent pas régalés de ces brillantes joutes, de ces magnifiques spectacles qui avaient rendu fameuses les noces, seulement princières de Cambrai[138]. Pourtant des largesses, des aumônes, des actes de clémence durent signaler dans la contrée le mariage de Charles VI. On trouve même qu'à Tournay, deux prisonniers, «doubtant d'être exécutez et mis a leur dernier jour», purent bénir «le joyeux advenement de la Reine en la ville d'Amiens», car il leur valut la grâce du Roi[139].

[Footnote 137: Guill. Cousinot, _Geste des Nobles_, (éd. Vallet de Viriville, Paris, 1859, in-8º) p. 107.]

[Footnote 138: Froissart ne rapporte aucun grand divertissement.--Le Religieux de Saint-Denis ne parle des fêtes du mariage que par ouï dire et ne donne aucun détail précis.--De même, on lit dans les _Istore et Chroniques de Flandres_, t. II, p. 365 et note I: «Il ne fu point li feste grande».--Seul Juvénal des Ursins, historien du XVe siècle, dit «et y eust joustes et grandes festes faites». _Histoire de Charles VI_. p. 65.--Les principaux chroniqueurs belges ont simplement noté le mariage d'Elisabeth, sans nous dire de quelles cérémonies et réjouissances il fut l'occasion.]

[Footnote 139: Lettres de rémission en faveur de Pierre de la Marquette dit Haue et Hennequin, son fils, coupables de sévices sur Jaquot Bachier, dans une taverne des environs de Tournay. Arch. Nat. JJ. 127, fº 472.]

Dans les divers récits de cette journée, ce qui nous a le plus frappé, c'est l'impression d'immense étonnement que causait à tous l'élévation d'une princesse jusqu'alors ignorée; la cour et les duchesses avaient vraiment tenu très secret leur dessein puisque son accomplissement surprenait tout le monde.

Vingt-cinq ans plus tard, le poète Eustache Deschamps, vieilli et désabusé, évoquant le souvenir de tant

«De granz orgueils et de grans vanitez «De traïsons et de crudelitez»,

qu'il avait vus durant sa vie, rappellera les radieuses noces d'Amiens[140] comme une des plus saisissantes antithèses au mélancolique refrain de sa Ballade:

«C'est tout néant des choses de ce monde».

[Footnote 140: _Œuvres complètes d'Eustache Deschamps_, éd. de Queux de Saint-Hilaire et G. Raynaud, dans la _Coll. des Anciens textes français_, (Paris, 1878-1901, 10 vol. in-8º), t. VI, p. 40 et 41.]

DEUXIÈME PARTIE

LA JEUNESSE

CHAPITRE PREMIER

LA REINE ISABEAU

LES TROIS PREMIÈRES ANNÉES DE MARIAGE

Isabelle étant la forme française du nom germain Elisabeth, nous devrions appeler la nouvelle reine de France Isabelle, en orthographiant Isabel comme écrivaient le plus souvent les chroniqueurs de l'époque, ou Ysabel comme signait la Reine; mais pour nous conformer à la tradition, constante depuis le XVe siècle, nous écrirons Isabeau. Cette forme, d'une extrême rareté dans les actes officiels, est employée pour la première fois, d'une façon courante dans «Le Songe Véritable», poème satirique, écrit en 1406[141]; peut-être l'auteur, pamphlétaire parisien, l'a-t-il choisie parce qu'il la jugeait la moins déférente.

[Footnote 141: _Le Songe Véritable_ (éd. par H. Moranvillé dans les _Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris_, t. XVII) vers 2837-8.]

* * * * *

Les fêtes du mariage n'eurent pas de lendemain; dès le mardi, les seigneurs et les dames vinrent «après boire», prendre congé de la Reine qui fit ses adieux à ses parents de Brabant et de Hollande[142]; déjà aussi son oncle Frédéric la quittait, retournant en Bavière pour annoncer au duc Etienne que «sa fille était devenue une des plus grandes dames du monde[143]».

[Footnote 142: Froissart, _Chroniques_, liv. II, ch. CCXXVIII, t. IX, p. 108.]

[Footnote 143: _Ibid._, p. 110.]

Après tous ces départs, auxquels elle avait présidé, la jeune femme éprouva pour la première fois la sensation de l'isolement; des épreuves plus pénibles lui étaient réservées dans cette même journée; vaguement elle savait que le Roi l'épousait au cours d'une expédition contre l'Angleterre, mais elle ignorait la gravité des circonstances. Elle ne savait pas que les prières solennelles de la veille avaient demandé à Dieu, tout autant que le bonheur du ménage royal, un heureux succès pour l'amiral français Jean de Vienne, débarqué en Ecosse[144].

[Footnote 144: Jean de Vienne, seigneur de Rollans, amiral de France depuis 1373, avait fait de nombreuses campagnes contre les Anglais. Cf. le Père Anselme, _Histoire généalogique_.., t. VII, p. 793-794.]

Or, ce mardi, elle remarqua que Charles VI, les Princes et les conseillers étaient tout consternés par de mauvaises nouvelles: le chef des Gantois François Ackermann, allié des Anglais, avait rallumé la guerre en Flandre et s'était emparé du Dam[145]. Bientôt la Reine apprit que l'honneur du Roi, comme la sécurité des États du duc de Bourgogne, était intéressé à ce que le Dam fût repris au plus tôt. Le vendredi 21[146], Charles VI, emporté par son ardeur guerrière, chevauchait sur la route de Flandre, vers Beauquesne[147], il avait juré que «jamais ne retournerait à Paris, si aurait été devant le Dam![148]» La lune de miel des jeunes époux avait duré trois jours.

[Footnote 145: Froissart..., t. IX, p. 108-109.--Dam. prov. de Flandre occid. (Belgique).]

[Footnote 146: La date exacte du départ de Charles VI pour la Flandre a été déterminée par M. Petit, dans son _Itinéraire des ducs de Bourgogne_..., p. 180.]

[Footnote 147: Beauquesne, cant. et arr. de Doullens, dép. de la Somme.]

[Footnote 148: Froissart, _Chroniques_... t. IX, p. 110.]

Le Roi et le duc de Bourgogne avaient décidé qu'Isabeau quitterait Amiens, en même temps qu'eux, «pour tenir son état» à Creil[149]. La jeune femme partit, le cœur plein de reconnaissance pour Monseigneur saint Jean-Baptiste à qui elle attribuait la grâce de son mariage. On a tout lieu de croire que le superbe plat d'or massif, orné de perles et de pierreries, sur lequel reposa dès lors le chef de saint Jean, fut le don de noces de la jeune Reine[150]; en tout cas, toute sa vie, elle témoignera sa prédilection pour la cathédrale d'Amiens «tant pour l'honneur et révérence de Monseigneur saint Jean-Baptiste que pour l'honneur qu'elle avait eu d'y recevoir le sacrement de mariage[151]»; et, dans deux testaments successifs, elle fera des donations à cette cathédrale «en laquelle Monseigneur nous épousa[152]».

[Footnote 149: _Ibid._, p. 121.]

[Footnote 150: Du Cange, _Traité historique du chef de saint Jean-Baptiste_, (Paris, 1665, in-4º), p. 134.]

[Footnote 151: Lettres de la reine Isabeau du 14 février 1412 ou 1413 pour la fondation d'un obit dans la cathédrale d'Amiens, en mémoire de son mariage, citées par du Cange, _ibid._]

[Footnote 152: Bibl. Nat. f. fr. 6544, pièce 7.]

A Creil, la Reine résida au château fort qui se dressait dans un site pittoresque, au milieu d'une île formée par l'Oise. Cette ville, sur le chemin de la Flandre, avait été désignée par Charles VI qui comptait y rejoindre sa femme, la campagne terminée[153].

[Footnote 153: Le château de Creil avait été bâti par Charles V qui y fit de fréquents séjours. Une des églises de la ville était sous l'invocation de saint Evremont dont on gardait le chef. Cf Expilly, _Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France_ (Paris, 1762-70, 6 vol. in-fº) t. II, p. 531.]

La conduite et la protection d'Isabeau avaient été confiées à la duchesse d'Orléans et au Comte d'Eu[154], personnages les plus qualifiés pour chaperonner et gouverner une aussi jeune reine.

[Footnote 154: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. I, p. 361.]

Blanche, duchesse d'Orléans[155], était la plus honorable et la plus magnifique dame du royaume; et «la seule qui pût se vanter d'être du sang de Philippe-le-Bel». Charles VI et ses oncles la respectaient comme une mère. Mariée à un prince débauché, elle était toujours restée fidèle à ses devoirs d'épouse; et, depuis son veuvage[156], les exercices de piété et les bonnes œuvres occupaient tous les instants de sa vie[157].

[Footnote 155: Blanche de France, fille posthume du roi Charles IV le Bel et de Jeanne d'Evreux, sa troisième femme, née en 1328, mariée en 1345 à Philippe de France duc d'Orléans, fils de Philippe de Valois. (le Père Anselme, _Histoire généalogique des princes de la Maison de France_..., t. I, p. 104.)]

[Footnote 156: Philippe d'Orléans était mort en 1375.]

[Footnote 157: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles_ VI, t. II, p. 61-63]

Jean d'Artois, comte d'Eu[158], avec son large front, ses longs cheveux grisonnants séparés par une raie sur le sommet de la tête, ses gros yeux clairs, son nez proéminent, son double menton, donnait bien l'impression d'un de ces conseillers prudents et avisés dont Charles V avait eu l'art de s'entourer[159]. Et, en effet, c'était un homme d'une sagacité insigne; son intrépidité était fameuse aussi, et tout dernièrement encore à Rosbecque, la vaillance du comte d'Eu avait conduit à la victoire l'armée de Charles VI.

[Footnote 158: Jean d'Artois, seigneur de Saint-Valery-sur-Somme et d'Ault, né en 1321, était fils de Robert III comte d'Artois, ce vassal félon du roi Philippe VI, qui, en 1331, s'était enfui auprès d'Edouard III, roi d'Angleterre et lui avait conseillé de prendre le titre et les armes de roi de France (débuts de la guerre de Cent Ans). Jean d'Artois, armé chevalier et créé comte d'Eu par Jean le Bon, fait prisonnier à Poitiers, avait pris part à toutes les guerres du règne de Charles V. (le Père Anselme..., _Histoire généal._, t. I, p. 388.)]

[Footnote 159: Bibl. Nat., Estampes, Coll. Gaignieres Oa 13, fº 20.]

De tels gouverneurs ne pouvaient enseigner à Isabeau que de beaux et nobles préceptes; et tout naturellement, ils devaient l'initier aux grands faits de l'histoire de son nouveau pays. Tous les deux, en gens de l'ancienne génération, ne manquèrent pas de vanter le temps passé, le précédent règne, proposant entr'autres exemples à la jeune Reine, celui de la royale épouse de Charles V, Jeanne de Bourbon, dont la cour était ordonnée en si grande paix et en si grand ordre et qui avait su vivre «en suffisante amour, unité et paix, grâce à l'honneur et révérence qu'elle portait à son mari[160]».

[Footnote 160: Christine de Pisan, _Le Livre des faits et bonnes mœurs du roi Charles V..._, t. I, p. 612.]

Cependant le Roi et le duc de Bourgogne éprouvaient les plus grandes difficultés à triompher de l'insurrection flamande. Arrivés le premier août devant le Dam, les Français «moult grevés par les archers anglais», dans des assauts quotidiens, et décimés par la peste, ne s'emparaient de la place que le 27[161], après qu'elle avait été abandonnée par François Ackermann. Tout le pays environnant, jusqu'aux portes de Gand, fut livré aux violences des Bourguignons qui «l'ardèrent et destruisirent tout entièrement[162]».

[Footnote 161: E. Petit, _Itinéraire des ducs de Bourgogne..._, p. 181.]

[Footnote 162: Froissart, _Chroniques..._, t. II, ch. CCXXX, liv. IX, p. 119.]

Le Roi devait faire ensuite le siège de Gand; mais il changea de dessein et voulut rentrer en France. Le 21 septembre, il quittait Arras et le 25, il arrivait accompagné du duc de Bourgogne, au château de Creil où il soupa et passa la nuit[163]; dès le lendemain, il emmenait sa femme vers Paris. Ce mardi, les deux époux, toujours en compagnie du duc de Bourgogne, soupèrent et couchèrent à Luzarches[164]; le mercredi, la Reine fit sa première visite à «Monseigneur saint Denis[165]». Le jeudi, tandis que Charles VI gagnait Paris[166], Isabeau était conduite à Vincennes dans cette belle résidence qui l'emportait

«Sur tous les lieux plaisans et agréables «Gais et jolis pour vivre et demourer «Joïeusement[167]............»

[Footnote 163: E. Petit, _Itinéraire des ducs de Bourgogne..._, p. 181.]

[Footnote 164: _Ibid._--Luzarches, ch.-l.-de cant., arr. de Pontoise, dép. de Seine-et-Oise.]

[Footnote 165: _Itinéraire des duc de Bourgogne..._, p. 181.]

[Footnote 166: _Ibid._]

[Footnote 167: Eustache Deschamps, _Œuvres complètes_, t. I, p. 155.]

Vincennes[168] avait été le séjour préféré du débile Charles V[169]; il s'y portait mieux qu'à l'hôtel Saint-Pol; l'air lui arrivait plus pur à travers les hautes et épaisses futaies environnantes. Tout au bout de la profonde forêt, il avait construit, sur les bords de la Marne, le manoir de Beauté[170], et, par ses soins, l'antique château-fort de Vincennes avait été agrandi et aménagé, dans certaines de ses parties, en une confortable demeure de plaisance[171].

[Footnote 168: Sous Louis IX, il y avait à Vincennes une maison royale et un beau parc. Philippe VI fit détruire le vieux château et commença la construction du nouveau qu'il éleva jusqu'au rez-de-chaussée; Jean le Bon acheva le donjon, et bâtit le château jusqu'au troisième étage. Cf. Moreri, _Dictionnaire historique.._, (Paris, 1759, 10 vol. in fº), t. X, p. 639.--_Dictionnaire universel dit de Trévoux_ (Trévoux, 1771, 8 vol. in fº), t. VII, p. 832.--_Histoire du donjon et château de Vincennes_ (Paris, Brune-Labbe, 1807, 3 vol. in-8º).]

[Footnote 169: Christine de Pisan, _Le livre des faits... du roi Charles V_, (éd. Michaud et Poujoulat), t. I, p. 614.]

[Footnote 170: «L'hôtel ou manoir de Beauté était situé sur la paroisse de Fontenay, entre la lisière sud-est du bois de Vincennes et le village de Nogent, au rebord d'un plateau qui descend par une pente assez abrupte vers la Marne, parsemée à cet endroit par de petites îles verdoyantes. Siméon Luce, _La France pendant la Guerre de Cent Ans_ (2e série), p. 40.]

[Footnote 171: Charles V avait achevé la construction du château de Vincennes et commencé la chapelle; par testament, il laissa une certaine somme pour en continuer les travaux. Ceux-ci n'étaient pas terminés en 1393, puisque Charles VI par testament ordonne «que la chapelle des Chanoines soit faite et accomplie tant en édifices comme en rentes par luy ordonnées». Bibl. Nat., f. fr. 25 507, fº 353 rº.]

Isabeau, qui n'était pas encore initiée aux splendeurs de l'hôtel Saint-Pol, put déjà connaître, à Vincennes, combien était grande la richesse de la royauté française.