Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405

Part 16

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[Footnote 667: Jean de Montagu, fils aîné de Gérard de Montagu et de Biote Cassinel, passait pour être fils de Charles V;--à la nouvelle de l'événement du 5 août 1392, Montagu était sorti secrètement de Paris par la porte Saint-Antoine, et s'était sauvé à Avignon, où il avait mis en sûreté une partie de ses trésors. L. Merlet, _Biographie de Jean de Montagu_. (Bibl. Ec. Chartes, année 1852, p. 262).]

[Footnote 668: L. Merlet..., p. 252-265.]

Isabeau prisait cet ambitieux qui savait se faire tolérer de ses ennemis et attendre patiemment son heure. Nous voyons qu'aux mois de février et de mars 1398, elle passa plusieurs jours à l'hôtel Montagu à Paris[669], et qu'au mois de mai, en se rendant à Chartres, elle s'arrêta au château de Marcoussis où Montagu lui donna «à soupper et à coucher», puis le lendemain «à dîner»; en partant, elle distribua des présents aux gens du vidame pour reconnaître son hospitalité[670]. De 1398 à 1402, une vingtaine de messages de la Reine sont portés à Montagu et quelques-uns aussi à son frère Jean, évêque de Chartres[671]. Enfin, quand le vidame marie sa fille, Isabeau offre à celle-ci, en cadeaux de noces, une riche vaisselle d'argent[672].

[Footnote 669: La Reine résida à l'hôtel de Montagu les 23 et 24 février, 3, 6, 10, 16 et 17 mars., Arch. Nat. KK 45, fº 3-5.]

[Footnote 670: Arch. Nat. KK 45, fº 9 vº--Marcoussis, cant. de Limours, arr. de Rambouillet, dép. de Seine-et-Oise.]

[Footnote 671: Jean de Montagu, 3e fils de Gérard de Montagu et de Biote Cassinel, d'abord trésorier de l'église de Beauvais, conseiller au Parlement et camérier du pape Clément VII, était devenu en 1390 évêque de Chartres. Cf. le père Anselme, _Histoire Généalogique_, t. VI, p. 377.]

[Footnote 672: Cf. Arch. Nat. KK 45 et L. Merlet, _Biographie de Jean de Montagu_, p. 262-265.]

Un jour, Jean de Montagu redeviendra ministre à l'instigation de la Reine; en attendant, il est son ami et son confident politique.

* * * * *

Les déplacements d'Isabeau de 1393 à 1397 sont imparfaitement connus, les Comptes de sa Maison manquant pour ces années. L'hôtel Saint-Pol paraît avoir été alors sa résidence habituelle; elle ne le quittait guère que pour effectuer ses pèlerinages périodiques: Chartres, Saint-Sanctin (mai 1393, octobre 1394), Maubuisson (juillet 1395)[673]. Pour l'année 1397, nous ne citerons qu'un seul voyage de la Reine, celui dans lequel le Roi l'accompagna et qui eut pour but l'Abbaye de Poissy.

[Footnote 673: Cf. Comptes de l'Argenterie de la Reine, Arch. Nat. KK 41-43, _passim_.]

La princesse Marie, vouée dès sa naissance à Notre-Dame[674] par sa mère, avait été élevée jusqu'alors avec son frère et ses sœurs; elle venait d'atteindre ses quatre ans; au lieu de lui chercher un mari, comme le Roi l'avait fait pour ses autres filles, Isabeau se décida à la faire entrer au couvent, et choisit, pour la prise de voile, le jour de la Nativité de la Vierge. Charles VI, chez qui le goût du faste était persistant, donna ses ordres pour que la cérémonie fût célébrée en grande solennité; il se rendit à Poissy en pompeux équipage avec la Reine et la petite princesse et suivi d'une brillante escorte[675].

[Footnote 674: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. II, p. 95.]

[Footnote 675: Religieux de Saint-Denis..., t. II p. 555.]

La royale enfant fut couronnée d'un riche diadème, vêtue d'une longue robe et d'un manteau d'étoffes précieuses. Le cortège fit son entrée dans l'église, précédé des chapelains et de l'évêque de Bayeux[676] en habits pontificaux. Le Roi marchait immédiatement derrière le prélat, puis venait la Reine, suivie du seigneur d'Albret[677] qui portait Marie dans ses bras. L'enfant fut conduite jusqu'au Chapitre où après avoir entendu la lecture des vœux, elle répondit humblement «qu'elle se soumettait»[678]. Ensuite le Roi, la Reine, les seigneurs et les dames furent à la messe; Marie, en habit de religieuse, y assista et reçut la bénédiction de l'évêque de Bayeux. Le reste de la journée fut occupé par le beau festin que la prieure Marie de Bourbon offrit à son neveu et à sa nièce[679]. Isabeau quitta Poissy convaincue que la petite recluse se trouvait dans une très douce prison[680]; elle la visitera, du reste, souvent; et, dans de fréquents messages, elle transmettra ses instructions pour que son enfant soit entourée des plus grands soins[681].

[Footnote 676: Nicolas du Bosc, évêque de Bayeux depuis 1375,--chargé à plusieurs reprises de missions en Angleterre,--négociateur du contrat de mariage de Catherine de France avec Rupert de Bavière 1383,--président de la Chambre des Comptes en 1397. _Gallia Christiana..._, t. XI, col. 375-377.]

[Footnote 677: Charles I sire d'Albret ou de Lebret, comte de Dreux, vicomte de Tartas, fils d'Arnaud Amanjeu d'Albret, grand chambellan de France, et de Marguerite de Bourbon, sœur de la reine Jeanne de Bourbon,--qualifié neveu de Charles V dans une ordonnance de 1375, s'était distingué dans l'expédition d'Afrique 1390. Cf. le Père Anselme _Histoire généalogique..._, t. VI p. 207-210.]

[Footnote 678: Religieux de Saint-Denis..., t. II p. 555.]

[Footnote 679: La possession des dépouilles de la jeune princesse, c'est-à-dire de la toilette qu'elle portait à son arrivée à Poissy, faillit soulever une querelle de moines. La prieure Marie de Bourbon voulait retenir, outre les habits et les joyaux qui suivant l'usage étaient acquis au monastère, la précieuse couronne enrichie d'or et de pierreries que l'abbaye de Saint-Denis avait prêtée pour la cérémonie. Il en fut porté plainte au Roi qui mit fin à la contestation en rachetant la couronne pour 600 écus d'or à l'abbesse de Poissy, et la renvoya à Saint-Denis. Religieux de Saint-Denis..., p. 555-557.]

[Footnote 680: Voy. la description du prieuré de Poissy en 1400, dans le poème de Christine de Pisan, _Le dit de Poissy_. (Bibl. Ec. Chartes, 4º série, t. III, année 1856-1857, p. 535-555.)]

[Footnote 681: «Cazin de Barenton envoié porter lettres de la Royne à Madame Marie de France.., à Poissy, mardi XXI aout. [1400]» Arch. Nat. KK 45, fº 77 vº.--Autres lettres du 25 septembre (_ibid._ fº 78 rº.)]

En 1398, après un séjour de deux mois à Paris, Isabeau se rend à Amiens où sa présence est signalée en mars[682]. A son retour, elle s'installe au Palais qu'elle habite tout le mois d'avril[683]; elle est ainsi plus près de la Sainte-Chapelle où elle va vénérer les reliques aux jours saints: le Roi, de retour d'un voyage à Reims, était alors en proie à l'une de ses plus violentes crises de frénésie[684], et, au mois de mai, le pèlerinage traditionnel de la Reine à Chartres et à Saint-Sanctin[685], a pour but principal de demander au ciel le rétablissement de Charles VI.

[Footnote 682: Le 19 mars, la Reine est à Creil; le 20, elle dîne à Clermont, soupe et gîte à Creil; le 23, elle est à Amiens, où elle réside au palais épiscopal; le 27 elle dîne à Clermont, soupe et gîte à Saint-Just (ch.-l. de cant., arr. de Clermont, dép. de l'Oise); le 28, elle couche à Luzarches; le 31 elle était de retour à Paris au Palais. Arch. Nat. KK 45, fº 4 et 5.]

[Footnote 683: _Ibid._, fº 3 et 4.]

[Footnote 684: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 204.]

[Footnote 685: Arch. Nat. KK 45, fº 5 rº et 9 vº.]

Au commencement de juin 1399, Isabeau, en résidence à l'hôtel Saint-Pol[686], apprend que la peste fait à Paris même d'assez nombreuses victimes[687]; aussitôt elle pense à soustraire ses enfants à la contagion: un de ses valets est envoyé à Melun et à Grèz[688] afin de s'enquérir si l'épidémie sévit ou non dans ces villes et les lieux environnants[689]. Le rapport ne fut pas favorable (28 juin) car, quelques jours après, un chevaucheur de l'écurie de la Reine est dépêché à Vernon pour y procéder à la même enquête: «et illec environ III et IIII lieues, pour ce que monseigneur le Dalphin et noz autres jeunes seigneurs et dames de France les enffans y doivent aler»[690]. Cette fois, pour plus de tranquillité, Isabeau exigeait des certificats des curés des villes. Remarquons aussi que le messager devait se rendre auprès du vidame du Laonnais, Jean de Montagu, pour lui rendre compte du résultat de sa mission et prendre son avis[691]. Les Enfants de France furent conduits à Vernon, sauf le dernier né dont la Reine ne se sépara qu'à la fin de juillet; on trouve, en effet, que, dans les derniers jours de ce mois, elle envoyait à Asnières, chez Madame de Dammartin, «emprunter sa littière pour mener monseigneur Jehan de France à Maule-sur-Mandre[692]».

[Footnote 686: _Ibid._, fº 32.]

[Footnote 687: Au printemps de cette année, rapporte le Religieux de Saint-Denis, l'abondance excessive des pluies avait fait déborder les rivières; la Seine, grossie par ses affluents, avait inondé les campagnes riveraines depuis la quatrième semaine de mars jusqu'au milieu d'avril, pourrissant presque toutes les semences. Cependant les vieilles gens assuraient qu'ils avaient vu jadis une pareille inondation suivie d'une grande mortalité et ils redoutaient les mêmes malheurs. Leurs craintes se réalisèrent. «Une épidémie et un mal qui se manifestaient par des abcès affligèrent la Bourgogne, la Champagne, la Brie et tout le territoire de Meaux et de Paris, depuis la fin de mai.--Le nombre des morts était si grand que, pour ne point jeter l'épouvante parmi les vivants, on défendit à Paris de publier les noms de ceux qui succombaient et de faire pour eux les processions ordinaires.--Des litanies, des prières particulières furent récitées pendant la célébration de l'office divin, des sermons prêchés en plein air pour engager les pécheurs à réformer leur conduite. Les évêques, le clergé portèrent d'église en église les objets sacrés, suivis d'un grand concours d'hommes et de femmes qui pour la plupart étaient pieds nus et se prosternaient devant le Seigneur en pleurant et en gémissant.» _Chronique de Charles VI_, t. II, p. 693-695.]

[Footnote 688: Grez sur Loing, cant. de Nemours, arr. de Fontainebleau, dép. de Seine-et-Marne.]

[Footnote 689: Arch. Nat. KK 45, fº 48 rº.]

[Footnote 690: _Ibid._]

[Footnote 691: Arch. Nat. KK 45, fº 48 rº.--Maule sur Mandre, cant. de Meulan, arr. de Versailles, dép. de Seine-et-Oise.]

[Footnote 692: Jarry, p. 204.]

En août, les ravages exercés par la peste augmentant, la cour quittait Paris[693]. Le Roi, avec ses oncles et les princes du sang, se retira dans le duché de Normandie que le fléau n'avait pas encore frappé; Isabeau passa la fin du mois et le suivant presque entier dans la calme retraite qu'elle s'était ménagée à l'abbaye de Maubuisson, puis par Vernon, où elle visita ses enfants, par «la Saucoye d'Harcourt», où elle reçut pendant une semaine l'hospitalité du comte Jean VII, elle gagna Rouen dont Charles VI, avait fait sa résidence[694]. Elle y demeura, installée à l'hôtel du Bailliage, jusqu'au milieu de décembre, elle revint ensuite au château de Mantes pour y passer les fêtes de Noël et de l'Épiphanie; le 21 janvier, elle était de retour à Paris, à l'hôtel Saint-Pol[695].

[Footnote 693: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles IV_, t. II, p. 697.]

[Footnote 694: Les Comptes de l'Hôtel permettent de suivre l'itinéraire de la Reine: le 9 août elle passait à Saint-Leu-Taverny, le 10 elle se fixait à Maubuisson; le 30 septembre elle arrivait à Vernon; elle en partait le 8 octobre après dîner pour aller «souper et gister» à Gaillon; le 11 elle dînait à Quillebœuf et couchait à Neufbourg; le 15 elle s'installait à la Saucoye d'Harecourt où elle était encore le 22; le 26 enfin elle dînait à Oissel, soupait et gîtait à Rouen. Arch. Nat. KK 45, fº 48 et 49.]

[Footnote 695: Arch. Nat. KK. 45, fº 49, 63 vº et 64 rº.]

Au mois de juin de l'année 1400, un grand mariage eut lieu à la cour. Le jour de la Saint-Jean, le fils aîné du duc de Bourbon, Jean de Clermont, épousa Marie, fille du duc de Berry, veuve du connétable, Comte d'Eu[696]. Les noces furent célébrées au Palais, en grande pompe; au dîner, qui fut servi sous «un dais magnifique tout semé de fleurs de lis d'or», la Reine prit place entre la nouvelle mariée et le Roi de Sicile, Louis; l'Empereur grec de Constantinople, Manuel, était au nombre des convives[697]. Le lendemain, Isabeau fut avec les seigneurs et les dames au festin que le duc de Berry offrit en son hôtel de Nesles, dans l'immense salle qu'il avait fait construire et aménager tout exprès, et dont les murs étaient couverts de tapisseries d'or et de soie[698].

[Footnote 696: Marie de Berry, fille du duc Jean de Berry et de sa première femme Jeanne d'Armagnac, était veuve pour la seconde fois. Elle avait épousé, en 1386, Louis de Châtillon comte de Dunois mort en 1391; puis s'était remariée, en 1392, à Philippe d'Artois comte d'Eu, pair et connétable de France qui décéda le 15 juin 1397 (le Père Anselme, _Histoire généalogique..._, t. I p. 108).]

[Footnote 697: Manuel II Paléologue (1350-1425) avait succédé, en 1391, à son père Jean Paléologue comme empereur de Constantinople. Vaincu par le sultan des Turcs Bajazet, et contraint de céder le trône à son neveu, il était venu en France où Charles VI, la Reine et les Princes lui avaient fait une réception splendide (3 juin 1400). Religieux de Saint-Denis.., t. II, p. 737.]

[Footnote 698: Religieux de Saint-Denis.., t. II, p. 739.--L'hôtel de Nesles, contigu au mur d'enceinte de Philippe Auguste, voisin de la célèbre tour de Nesle, s'étendait sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la Bibliothèque Mazarine et les maisons du quai Conti. En dehors du fossé de l'enceinte était aussi une habitation de plaisance appelée «le séjour de Nesles», que Charles VI, en 1380, avait donnée à son oncle le duc de Berry. H. Legrand, _Paris en 1380_, p. 42, note 3 et 72, note 1.]

Ce fut à la fin de cette même année que le Dauphin fut présenté au peuple de Paris. Le petit prince avait alors huit ans; les ducs songeaient à lui constituer une Maison, et à l'initier au rôle qui, bientôt peut-être, lui serait imposé par la mort de son père. Ils voulurent qu'en une promenade solennelle l'enfant visitât la capitale, et fût présenté aux Parisiens qui ne le connaissaient que pour l'avoir vu aux côtés de sa mère, dans quelques cérémonies publiques. Donc, pour la première fois, le Dauphin Charles, accompagné de ses oncles, traversa la grande ville à cheval, au milieu des acclamations enthousiastes de la foule, puis il se rendit à Saint-Denis pour se mettre sous la protection du patron de la France[699].

[Footnote 699: Religieux de Saint-Denis.., t. II, p. 743.]

En novembre, la santé de ce jeune prince commença de causer à Isabeau de vives inquiétudes; le pauvre enfant, de tout temps si frêle, paraissait maintenant souffrir de maux inconnus. Aucun remède ne pouvait le soulager et bientôt sa mère, elle-même, perdait tout espoir de guérison, car elle le voyait dépérir de jour en jour, miné par la consomption[700]. Ni les efforts des médecins, ni les prières ordonnées au nom du Roi, à Paris et à Saint-Denis, ne purent le sauver[701]; il succomba dans la nuit du 11 au 12 janvier, vers minuit[702]. Le bruit courut qu'il était mort empoisonné; malveillante rumeur sans fondement, car il avait été emporté, comme son frère aîné et sa petite sœur Jeanne, par un mal impitoyable et héréditaire.

[Footnote 700: _Ibid._, p. 771.]

[Footnote 701: Charles VI, qui était malade depuis quatre mois, ayant recouvré la raison dans la première semaine de janvier, se rendit le dimanche 9 à Saint-Denis, en compagnie du duc de Bourgogne, pour y entendre la messe et recommander la santé du Dauphin aux prières des religieux. En même temps, les curés faisaient chanter des oraisons pendant la messe, et porter d'église en église les reliques des saints. Enfin, les médecins désespérant de guérir une maladie dont ils ignoraient les causes, une procession solennelle, à laquelle assistèrent les ducs et le clergé de Paris, parcourut la ville de Notre-Dame à Sainte-Catherine.--Religieux de Saint-Denis..., p. 771.--E. Petit, _Itinéraire des ducs de Bourgogne..._, p. 307.]

[Footnote 702: Arch. Nat. KK 45, fº 74 vº.--Le Père Anselme. _Histoire généalogique..._, t. I. p. 113.--Le jeudi 13, le corps du Dauphin fut placé sur une litière et les ducs l'accompagnèrent jusqu'aux portes de l'abbaye de Saint-Denis. Les religieux l'attendaient à l'entrée de l'église, et ils le portèrent sur leurs épaules jusqu'au chœur; puis un service funèbre fut célébré. Le lendemain après la messe, le cercueil fut transporté par les officiers de la cour et déposé dans la chapelle royale près de l'autel, en présence du comte de Nevers, du connétable, des archevêques d'Aix et de Besançon, de huit évêques, et des chapelains du duc de Bourgogne, venus exprès de l'hôtel de Conflans près Charenton. La cérémonie des obsèques dura encore le samedi 15.--Religieux de Saint-Denis.., t. II, p. 773.--E. Petit, _Itinéraire des ducs de Bourgogne..._, p. 307.]

Le troisième fils de Charles VI, Messire Louis de France, devenait Dauphin de Viennois. Il n'avait que quatre ans; cependant dès le 16 janvier 1401, le Roi lui donna le duché de Guyenne «en pairie[703],» stipulant que le Dauphin ne pourrait rien en aliéner, et que, s'il mourait avant son père, le duché ferait retour à la couronne alors même qu'il laisserait des enfants[704]. Isabeau ne fut pas étrangère, sans doute, à cette donation, non plus qu'à celle du duché de Touraine, faite, quelques mois après (16 juillet), au nom du Roi, à Jean, son dernier né[705], car le Dauphin jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge «d'avoir état», et son petit frère, pour plus longtemps encore, demeureraient dans l'Hôtel de leur mère qui, pour subvenir à leur entretien, devrait percevoir les revenus de leurs provinces[706]; nous nous imaginons le très grand empressement avec lequel Isabeau se chargea de ce devoir.

[Footnote 703: Arch. Nat. P 2530, fº 301-304.]

[Footnote 704: Le 28 février 1401, les ducs de Berry, de Bourgogne et d'Orléans présents au Conseil donnèrent pouvoir au Dauphin Louis de prêter hommage pour le duché de Guyenne et la pairie. Arch. Nat. J 369, pièce 2.]

[Footnote 705: Arch. Nat. P 2530, fº 303-307.--Hémon Raguier, Argentier de la Reine, apporte à la chambre des Comptes l'acte d'émancipation du duc de Guyenne, fils aîné du Roi, et du duc de Touraine, son deuxième fils. Arch. Nat. PP 117, nº 1169.]

[Footnote 706: Arch. Nat. P 2570, fº 301, 304, 307.]

Cependant le souvenir du deuil qui avait attristé les premiers jours de janvier ne s'effaçait pas à la cour; dans ses moments de meilleur sens, le Roi se rappelait le douloureux événement, et la Reine, qui ne l'avait jamais oublié, semblait parfois en être obsédée; alors, elle en venait à interpréter les phénomènes physiques comme le faisaient autrefois les païens[707]; causes et effets, elle rapportait tout à son cuisant chagrin. Ainsi, un après-midi de juin, d'épais nuages couvrirent le ciel et firent la nuit dans Paris; en même temps, retentirent de formidables coups de tonnerre. La Reine avait quitté sa chambre depuis quelques instants lorsque la foudre, tombée sur le palais, pénétra dans cette pièce même, dévora de sa flamme les tentures du lit et disparut par la cheminée[708]. La commotion électrique, la peur du péril imminent mirent Isabeau dans un état indicible. Dans son épouvante, elle crut que le feu céleste avait été lancé sur elle personnellement, que c'était le Dauphin Charles qui, mécontent de la conduite des vivants, la provoquait elle-même; et, non seulement elle envoya tout de suite des offrandes à plusieurs églises du Royaume, mais elle voulut, par des donations à Saint-Denis, apaiser les mânes du Dauphin inhumé dans la basilique et, au prix d'une grosse somme d'argent, elle y fonda trois annuels pour le repos de l'âme du jeune prince[709].

[Footnote 707: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. III, p. 5.]

[Footnote 708: _Ibid._, p. 7.]

[Footnote 709: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. III, p. 7.]

Ces violentes émotions eussent pu être fatales à la Reine, alors dans le cinquième mois d'une nouvelle grossesse; mais, grâce à une constitution très saine, elle n'était jamais atteinte profondément par ces troubles nerveux, si inquiétants en apparence. Ses couches et sa délivrance (la dixième) furent heureuses; le 27 octobre à l'hôtel Saint-Pol, elle mit au monde une fille[710] que les contemporains proclameront, un jour, une des plus belles femmes de son temps. Cette Catherine, dont le mariage avec Henri V de Lancastre devait consacrer la plus triste conséquence de la rivalité des ducs de Bourgogne et d'Orléans, naissait au moment même où les deux Maisons allaient entrer en lutte.

[Footnote 710: Le Père Anselme, _Histoire généalogique de la Maison de France_, t. I, p. 115.--Vallet de Viriville, _Note sur l'Etat des princes et des princesses..._, (Bibl. Ec. Chartes, année 1857-1858 p. 481.)]

CHAPITRE III

L'INITIATION POLITIQUE

LA REINE ARBITRE ENTRE LES PRINCES

Suivant les chroniqueurs, la querelle des ducs de Bourgogne et d'Orléans remonterait seulement à la fin de l'année 1398, et aurait eu pour cause initiale le désaccord des deux Princes au sujet de la politique extérieure; mais dès 1392, il y avait mésintelligence entre Philippe de Bourgogne et Louis d'Orléans.

Philippe, dont l'esprit de suite était la qualité maîtresse, faisait peu de cas de son neveu léger et brouillon; il le jugeait seulement capable d'organiser à la cour des divertissements et d'en être le boute-en-train; aussi avait-il tenu la main à ce qu'il restât écarté des affaires; mais, tout en le traitant de haut, il le redoutait un peu, car il avait deviné que, sous ses apparences frivoles, l'élégant jeune homme cachait d'ambitieuses prétentions. Louis, de son côté, n'aimait pas son oncle; il le taxait d'égoïsme despotique et se considérait comme frustré par lui. En attendant qu'il pût prendre, dans la politique, la place qui lui revenait en sa qualité de frère du Roi, il s'amusait beaucoup, et entre temps, ébauchait de vastes projets, rêvant de chimériques conquêtes; tantôt passionné pour l'idée d'une nouvelle croisade, tantôt décidé à conduire une grande expédition en Italie. Mais, quand il brûlait si fort de donner carrière à ses goûts de chevalier, ce n'était pas tant la gloire de la couronne de France qu'il se proposait que l'accroissement de sa Maison. Disons, dès maintenant, que dans ce duel Orléans-Bourguignon dont le bien du Royaume sera le prétexte et le souverain pouvoir l'enjeu, chacun des champions n'aura en vue que son intérêt personnel; Philippe et son fils Jean ne penseront qu'à sauvegarder et augmenter la prospérité de leur Maison, et Louis n'aura d'autre but que d'agrandir la sienne au détriment de sa puissante rivale[711].

[Footnote 711: L'Histoire, après avoir été bourguignonne, s'est faite orléanaise. Le livre de M. Jarry est un habile plaidoyer en faveur de l'intelligence politique et du désintéressement de Louis d'Orléans. Voy. la préface à l'édition du _Songe véritable_ par M. Moranvillé, qui n'accepte pas le jugement de M. Jarry. (_Mém. de la soc. de l'Hist. de Paris..._, t. XVII, p. 228).]

En 1398, l'inimitié de l'oncle et du neveu était flagrante; et, dans les Conseils où ils se trouvaient en présence, leur discussion se fût facilement envenimée, si de puissantes interventions ne les eussent apaisés.

En dehors même des conférences, des avis leur furent donnés, témoin ceux de Jean Jouvenel qui, respectueusement, les exhorta à la bonne entente; ainsi les deux rivaux, sans rien abandonner de leurs prétentions, étaient amenés à dissimuler[712]. Pendant plus de trois ans, ils parurent à peu près réconciliés, car ils ne se départirent plus, dans leurs entrevues obligées ou dans leurs rencontres à la cour, des formes de la plus stricte courtoisie.

[Footnote 712: Juvenal des Ursins, _Histoire de Charles VI_, p. 135.--Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 222.]