Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405
Part 14
Se contenta-t-elle de ce rôle effacé? La réponse sera affirmative si, pour résoudre la question, l'on s'en rapporte aux seuls témoignages des chroniqueurs. Suivant le Religieux de Saint-Denis, Isabeau n'était alors que l'épouse bien-aimée de Charles VI; il la montre gémissant sur la folie du Roi, priant pour sa guérison et distraite seulement de son chagrin et de ses pratiques religieuses par les devoirs de la maternité et les exigences de la représentation[572]. Pour Froissart, la bonne reine de France était une vaillante dame «qui Dieu doutoit et aimoit», qui avait été en grande affliction du mal de son époux et en «avait fait faire plusieurs belles aumônes et processions et par especial en la cité de Paris[573]». En dehors de ces allusions au malheur de la Reine, les deux annalistes ne parlent d'elle qu'à propos des fêtes, des cérémonies et des réceptions d'ambassades auxquelles elle assiste, sans jamais donner de détails caractéristiques sur son attitude ou sur sa conduite. De leur silence, l'on pourrait inférer qu'Isabeau, pendant ces dix années, mena au point de vue politique, une vie toute passive, et que, tout d'un coup, en 1402, elle révéla des aptitudes de souveraine. En vérité, de 1392 à 1402, aucun événement n'étant venu modifier le régime institué par les Princes[574], elle ne fut l'auteur d'aucun acte digne d'être consigné dans les chroniques. Mais les documents d'archives, pourtant si secs, nous ont fourni quelques traits de la physionomie que nous essayons d'esquisser; grâce à eux, nous avons suivi Isabeau, à cette époque, dans certaines de ses démarches publiques et privées, et nous pouvons affirmer que sous son apparente soumission à la volonté des ducs, elle couvait d'ambitieux désirs. Pour l'instant, elle ne paraissait avoir que des visées bornées à l'accroissement de ses richesses; mais pour édifier la fortune qu'elle rêve, elle déploie une énergie remarquable, on peut entrevoir déjà de quelle étonnante persévérance sera capable son égoïsme. Cependant si sa volonté est tenace, son observation est courte, aussi la voit-on changer fréquemment de moyens, tenter des voies différentes, parfois opposées, pour atteindre son but. Au même temps, le jeu des partis l'intéresse, les intrigues et les négociations diplomatiques l'attirent; la part qu'elle prend à ces dernières, pour secrète qu'elle soit, est très active. En somme, au sortir de ces dix années, Isabeau apparaîtra femme d'expérience, et l'ascendant qu'elle aura pris sur la cour sera tel, que ceux-là même qui, en 1392, lui refusaient la plus petite parcelle d'autorité, la placeront à la tête du pouvoir.
[Footnote 572: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p. 89.]
[Footnote 573: Froissart, _Chroniques_, liv. IV, ch. XXXVI, t. XIII, p. 189.]
[Footnote 574: La France était en paix avec l'Angleterre, elle poursuivait d'actives négociations avec l'Italie et l'Allemagne, elle était gouvernée avec fermeté par l'habile et sage Philippe de Bourgogne et on pourrait dire que cette période fut relativement prospère, si les impôts n'y étaient devenus excessifs.]
* * * * *
Charles VI, dans le dernier paragraphe de son testament daté du mois de janvier 1393[575], exprimait sa volonté que le douaire de la Reine fut stipulé conformément aux ordonnances. Aussi, au commencement de cette même année,[576] le Conseil royal décida-t-il que «par considéracion et mémoire des très grandes, parfaites et vraies amours, fidélité et obéissance qu'elle avait portés au Roi, des plaisirs qu'elle lui avait faits et continuerait à lui faire», un douaire serait assigné à Isabeau; et, pour que, si elle survivait à son mari, elle eut «dont soy gouverner et maintenir honorablement son état ainsi qu'il affiert et appartient à royne de France», l'importance du douaire fut fixée à vingt-cinq mille livres tournois de rente annuelle;[577] suivant la tradition, ajoutons-nous, puisque même somme avait été autrefois assignée, par Philippe VI de Valois, à sa première femme Jeanne, (août 1328[578]) et par Charles V, à Jeanne de Bourbon[579]. En cette année 1393, la Reine Blanche, seconde femme de Philippe VI, jouissait d'un revenu équivalent; les vingt-cinq mille livres tournois devaient être assignées en argent ou en terres sur le Royaume et sur le Dauphiné[580].
[Footnote 575: Il y a deux testaments de Charles VI identiques dans la forme: le premier, daté de Paris, janvier 1393. (Bibl. Nat., f. fr. 15603, fol. 88), le second, daté de Paris, septembre 1393. (Bibl. Nat., f. fr. 25707, fol. 352-354).--Dans ce testament, le nom de la Reine se rencontrait plusieurs fois. A propos de sa sépulture à Saint-Denis, le Roi ordonnait qu'en «la ditte chapelle sa très chiêre et très aimée compagne fut enterrée, s'il lui plaîst», que sa sépulture fut ordonnée comme il avait fait de la sienne propre; et il ajoutait «tant pour nous comme pour luy ordonnons cent livres parisis de rente pour y fonder messes ou obiz». Plus loin, c'était une donation de six cents francs à l'hôpital Saint-Antoine-lès-Paris, à laquelle Isabeau était associée, pour la célébration de deux messes du Saint-Esprit et plus tard d'un obit.]
[Footnote 576: Quand en février 1393, le duc d'Orléans prêta le serment, dont nous avons parlé plus haut, il jura de garder le douaire de la Reine «tel comme il lui est ou sera ordonné». (_Ordonnances des Rois de France..._, t. VII, p, 535.)]
[Footnote 577: Arch. Nat. J 390, pièce 15.]
[Footnote 578: Arch. Nat. J 357.]
[Footnote 579: Charles VI, dans ses lettres, invoquait l'exemple de son père «ainsi que fist nostre très chier seigneur et père de semblable somme nostre très aimée dame et mère, dont Dieu ait les âmes». Arch. Nat. J 390, pièce 15.]
[Footnote 580: Arch. Nat. J 390, pièce 15.]
La Chambre des Comptes, dès que l'ordre lui en eût été donné par les lettres royales du 21 février 1393[581], s'occupa de déterminer les fonds sur lesquels cette rente serait assise. La tâche, difficile en elle-même, était encore compliquée par l'existence du douaire de la reine Blanche; il fallait se garder de confondre les deux douaires. Au bout d'un an et demi le travail fut terminé; Isabeau put connaître quels lieux et quelles terres fourniraient chaque année à ses dépenses si elle devenait veuve; la liste que lui soumirent les gens des Comptes était longue[582].
[Footnote 581: Ibid. «Assignacion de 25000 liv. tournois de rente à Elysabeth de Bavière reyne de France, pour son douaire avec injonction aux gens des comptes d'avoir à faire une assiette convenable desdites 25000 liv. tour. de rente.» Arch. Nat. PP 117, nº 1113, fol. 308 vº.]
[Footnote 582: Arch. Nat. J 390, pièce 15.]
Dans l'Ile de France, au pays des bords de la Seine, elle avait: Moret, Fontainebleau, Samois[583], Pont-sur-Yonne[584], Nemours[585] «avec la revenue et emolumens du pont de l'arche de Melun».
[Footnote 583: Samois, cant. et arr. de Fontainebleau, dép. de Seine-et-Marne.]
[Footnote 584: Pont-sur-Yonne, ch.-l. de cant., arr. de Sens, dép. de l'Yonne.]
[Footnote 585: Nemours, ch.-l. de cant., arr. de Fontainebleau, dép. de Seine-et-Marne.]
La Champagne et la Brie devaient lui rapporter plus de cinq mille livres tournois, par les revenus des villes et châtellenies de Saint-Florentin[586], Pont[587] et Nogent-sur-Seine, Meaux, avec les produits du marché; les droits payés chaque année par les abbés de Saint-Faron[588], Sainte-Celine[589] et Lagny[590] «pour cause des gardes de leurs dictes abbaies;» Crécy[591] avec son château; la ville de Château-Thierry, qui, à elle seule, fournirait près de deux mille livres tournois.
[Footnote 586: Saint-Florentin, ch.-l. de cant., arr. d'Auxerre, dép. de l'Yonne.]
[Footnote 587: Pont-sur-Seine, cant. et arr. de Nogent-sur-Seine, dép. de l'Aube.]
[Footnote 588: Saint-Faron, comm. Le Plessy-Placy, cant. de Lizy-sur-Ourcq, arr. de Meaux, dép. de Seine-et-Marne.]
[Footnote 589: Sainte-Céline, abbaye bénédictine du diocèse de Meaux, supprimée en 1658. _Gallia Christiana_, t. VIII, col. 1675.]
[Footnote 590: Lagny, ch.-l. de canton, arr. de Meaux, dép. de Seine-et-Marne.]
[Footnote 591: Crécy, ch.-l. de canton, arr. de Meaux, dép. de Seine-et-Marne.]
Les châtellenies de Coulommiers et de Bar-sur-Seine devaient être comprises dans le douaire, mais comme les revenus en étaient alors affectés à la duchesse de Bar et à l'amiral Jean de Vienne, on avait déclaré qu'Isabeau serait assignée pour la somme équivalente sur la vicomté de Rouen, jusqu'à ce que les dites châtellenies eussent fait retour au Roi.
Elle recevait encore en Normandie Pont-de-l'Arche, la vicomté de Montivilliers[592], les rentes et revenus de la ville et sergenterie de Harfleur[593], la vicomté de Caudebec[594] et celle de Ouques[595].
[Footnote 592: Montivilliers, ch.-l. de canton, arr. du Havre, dép. de Seine-Inférieure.]
[Footnote 593: Harfleur, cant. de Montivilliers, arr. du Havre, dép. de Seine-Inférieure.]
[Footnote 594: Caudebec, ch.-l. de canton, arr. d'Yvetot, dép. de Seine-Inférieure.]
[Footnote 595: Ouques, aujourd'hui Houquetot, cant. de Goderville, arr. du Havre, dép. de Seine-Inférieure.]
Le Dauphiné lui donnerait, avec les revenus de sept châtellenies du Briançonnois, les profits et émoluments des gabelles du Viennois, du Valentinois[596], et aussi le pacage de Pizançon[597], de sorte que cette province fournirait à elle seule le quart des vingt-cinq mille livres.
[Footnote 596: Valentinois, comté de Valence en Dauphiné.]
[Footnote 597: Pizançon, comm. de Chatuzange, cant. de Bourg-de-Péage, arr. de Valence, dép. de la Drôme.]
Isabeau se plaignit que ses futures propriétés fussent situées à de trop grandes distances les unes des autres; et c'est sans doute pour faire droit à ses réclamations qu'un dernier article des lettres royales de juillet 1394 lui accorde la faculté d'échanger, après la mort de la reine Blanche, quelqu'une des châtellenies primitivement fixées contre le pays de Vernon-sur-Seine[598]; la richesse du sol normand lui était un sûr garant de la régularité des revenus.
[Footnote 598: Vernon, ch.-l. de cant., arr. d'Évreux, dép. de l'Eure.]
Dès lors, la Reine eut en ses coffres un livre où était consignée l'assiette de son douaire. Ce relevé avait été fait par l'un de ses clercs[599], suivant l'ordonnance du Trésorier François Chanteprime.
[Footnote 599: Ce clerc s'appelait Perrin Beaujart. Le travail lui fut payé 10 livres, 16 sous parisis, le 16 septembre 1394. (Comptes de l'Argenterie de la Reine, premier Compte d'Hémon Raguier: communes choses.--Arch. Nat. KK 41, fº 65 rº.)]
Mais si le Roi venait à mourir, peut-être que les Princes réclameraient, pour la tutelle des Enfants de France, une partie des revenus de la reine douairière? La prévoyante Isabeau demanda donc à Charles VI, et en obtint, (janvier 1397) des lettres où il était expressément ordonné que la Reine aurait pour elle-même vingt-cinq mille livres tournois de rente, nonobstant que «certaines des terres ou revenues attribuées au douaire aient été ou puissent être données pour la tutelle, garde et nourrissement de enfants de France[600]».
[Footnote 600: Arch. Nat. J 360, pièce 7.]
Il ne faut pas croire que le Roi, par cette déclaration, autorisait sa femme à entrer immédiatement en jouissance de son douaire, il confirmait seulement les lettres de 1394, en spécifiant que la Reine devenue veuve, serait personnellement rentée de vingt-cinq mille livres tournois.
L'année suivante, la reine Blanche mourait[601]; Isabeau s'intéressa aux opérations de l'importante succession, car elle expédia un message à Néauphle aux exécuteurs testamentaires[602]. Quand tout fut réglé, Charles VI ordonna que les terres, autrefois données à la reine Blanche, fussent remises en leur premier état pour retourner à leur ressort ordinaire, et que leurs recettes rentrassent dans les caisses des vicomtés dont elles dépendaient anciennement.
[Footnote 601: La reine Blanche mourut le 8 octobre 1398 (le Père Anselme, _Histoire Généalogique de la Maison de France..._, t. I, p. 105).]
[Footnote 602: La Reine envoya le chevaucheur Thevenin Courtin. Arch. Nat. KK 45, fº 17 rº.]
Isabeau, depuis longtemps à l'affût d'une belle occasion, rappela alors que Vernon lui avait été promis, et de nouveau fit remarquer que l'assiette de son douaire «était en divers païs et moult distans les uns des autres»; elle préférait qu'il «fust plus ensemble et en lieux plus prochains les uns des autres». Son rêve était d'échanger plusieurs de ses châtellenies éparses dans le Royaume, contre de productives terres normandes[603]. Nous ignorons si, jusqu'en 1401, des satisfactions partielles lui furent données; mais le 7 janvier de cette année, des lettres royales lui accordèrent la liberté de bouleverser et de fixer, à son gré, pour le présent et pour l'avenir, le fonds de son douaire; elle pouvait «quitter» les châtellenies du douaire primitif qui ne lui plaisaient pas et choisir parmi celles de la reine Blanche.
[Footnote 603: Arch. Nat. J 364.]
Le Roi disait aux gens des Comptes: «la dite première assiette des vingt-cinq mille livres tournois de terre ou de rente et les lettres sur ce faites demeurent en leur force et vertu, en et tele condicion et manière que icelle notre compaigne y puisse retourner ou temps avenir, se bon lui semble, et reprendre touttefoiz qu'il lui plaira les terres de la dite première assiette ou partie d'icelles, en en délaissant autant dans icelles qui furent à notre dite dame et mère la royne Blanche[604]».
[Footnote 604: Arch. Nat., J 364.]
Bientôt un nouvel état du douaire de la Reine fut dressé[605]: les terres dans l'Ile de France et la Champagne, qui avaient été primitivement désignées, furent abandonnées pour des biens-fonds en Normandie, et afin de parfaire les vingt-cinq mille livres tournois, une partie des rapports de certains étangs et viviers de cette région fut attribuée à Isabeau: à Bellosanne[606], à Montlouvet[607], à Gournay[608].
[Footnote 605: Bibl. Nat. f. fr. 6537, nº 115.]
[Footnote 606: (Bellosanne)? lieu dit, proche de Montlouvet.]
[Footnote 607: Montlouvet, comm. de Luy-Saint-Fiacre, canton de Gournay.]
[Footnote 608: Gournay, ch.-l. de canton, arr. de Neufchâtel, dép. de la Seine-Inférieure.]
Le jour même où, par ces revenus complémentaires, le douaire se trouvait expressément et définitivement stipulé, la Reine jugea qu'elle pouvait demander davantage. Mais nous sommes en 1403, la situation qu'Isabeau a su s'assurer lui permet de disposer du Royaume. Elle remontra donc que la dernière concession royale garantissait strictement l'intégralité des vingt-cinq mille livres tournois de rente; que les profits à tirer des étangs normands seraient un perpétuel sujet de discussion entre les officiers de la Reine douairière et ceux du Roi son fils; que peut-être même, on lui contesterait les deux cents livres de revenus sur les viviers, et que cependant ceux-ci, «point repavez et appoissonnés, viendraient à non valoir». Comme il fallait à tout prix que la Reine eut un domaine parfaitement entier, on lui abandonna, en plus des vingt-cinq mille livres tournois, tous les émoluments des étangs, à condition qu'elle tiendrait ceux-ci en bon état «comme douairière doit faire[609]».
[Footnote 609: Bibl. Nat. f. fr. 6537, nº 115.--Les registres de la Chambre des Comptes mentionnent à la date de 1403 «... assignation à Izabelle de Bavière de 25.000 l. t. de rente pour son douaire sur plusieurs natures de biens» puis «autre assignation à la dite reine pour le parfait payement de son dit douaire». Arch. Nat. PP 117, nº 1182, fº 52.]
La Reine put se croire dès lors bien pourvue et assignée en bons lieux pour le cas où Charles VI disparaîtrait; elle avait su troquer ses médiocres terres de la Champagne et de l'Ile de France contre de fertiles campagnes de Normandie; la destinée devait déjouer ses prévoyants calculs; ce riche pays sera bientôt envahi par les Anglais, et jamais la Reine douairière n'en retirera un seul denier![610]
[Footnote 610: Lettre d'Isabeau, reine douairière, au sujet de ses vignobles d'Heilbronn, 7 février 1423. (Munich: Archives Générales du Royaume.)]
Les précautions d'Isabeau pour que son douaire ne pût être entamé et lui demeurât assigné le plus richement et le plus commodément possible, n'étaient, en somme, que le fait d'une femme avisée et circonspecte. Mais si nous considérons la fortune personnelle qu'à cette même époque, la Reine s'efforçait d'édifier, si nous observons que le plus constant de ses soucis était alors d'acquérir de l'argent et des biens-fonds, nous sommes induits à la taxer de cupidité.
* * * * *
Isabeau, ainsi que le duc et la duchesse d'Orléans vivaient sur la même Argenterie que le Roi; chaque année une somme de trente mille francs d'or était remise à l'argentier Charles Poupart, pour subvenir aux frais d'entretien des deux ménages[611].
[Footnote 611: Cf. Comptes de l'Argenterie de Charles VI. Arch. Nat. KK 18 à 22.]
Profitant de la situation nouvelle que lui faisait la folie du Roi, Isabeau, dès les premiers temps de cette maladie, voulut se rendre maîtresse absolue non seulement de ses dépenses personnelles, mais aussi de celles de ses enfants afin d'exercer plus sûrement sur eux son influence, et par lettres royales datées d'Abbeville, le 25 mai 1393, Charles VI ordonne que la Reine «ait son argenterie à part et qu'elle ait pour elle et pour nos diz enfans et les siens dix mille francs d'or par an des XXXm frans dessus diz», indiquant pour motif de cette décision que «notre dicte compaigne n'a pas eu aucune fois si promptement comme eust voulu, et que besoing en étoit, tant pour elle que pour nos diz enfans, ce qui leur appartenoit de la dite argenterie[612]». Hémon Raguier, clerc de la chambre aux deniers d'Isabeau, et maître de la Chambre aux deniers du Dauphin, fut promu Argentier de la Reine et reçut pour ses nouvelles fonctions cent livres parisis de gages annuels[613].
[Footnote 612: Argenterie de la Reine. Arch. Nat. KK 41, fº 2 rº et vº.--Bien entendu, les lettres de Charles VI ne faisaient mention ni de la volonté de la Reine, ni de son calcul politique. D'ailleurs le prétexte invoqué par Isabeau était plausible; Charles Poupart était positivement débordé par d'incessantes demandes d'argent, et le nombre des Enfants de France s'accroissant, le désordre commençait à se mettre dans l'Argenterie royale. On voit, par le compte d'août 1391 à janvier 1392, que Charles Poupart avait à fournir «aux besognes du Roi, de la Reine, des princesses Isabelle et Jeanne de France, du duc et de la duchesse de Touraine», et à partir de 1392 du Dauphin;--la tenue des livres laissait à désirer, l'écriture et la disposition du compte d'août 1391 à janvier 1392 sont peu soignées. Voy. Arch. Nat. KK 22.]
[Footnote 613: On a cru que Hémon ou Hémonnet Raguier appartenait à une famille allemande venue en France à la suite d'Isabeau. M. Moranvillé a prouvé qu'il était d'origine française. Voy.: notes de l'édition du _Songe Véritable_ (_Mém. Soc. Histoire de Paris_, t. XVII, p. 416.)]
Le 31 juillet 1393, Isabeau prenait la direction de ses revenus et de ceux de ses enfants; mais ses désirs de fortune n'étaient pas satisfaits. Charles VI, dans son Argenterie, avait l'habitude de faire ce qu'on appelait des ordonnances au comptant[614]; leur nombre s'était même considérablement accru de 1389 à 1392, au grand désespoir de la chambre des Comptes[615]. La Reine, prétendant jouir du même privilège, représenta au Roi «qu'il lui étoit nécessité d'avoir souvent, tant pour elle que pour ses enfants, plusieurs choses secrètes» et le 13 mars 1394, il fut ordonné, au nom du Roi, à Hémon Raguier de délivrer à la Reine «à une fois ou à plusieurs, tant et tele somme d'argent comme elle vouldra avoir pour emploier ès choses dessus dictes à sa volonté et plaisance»; et les gens des Comptes devront se contenter de recevoir de la Reine des cédules[616] ordonnant le paiement sans qu'ils puissent «demander déclaracion aucune des choses en quoy ledit argent sera emploié[617]».
[Footnote 614: Dans les Ordonnances au Comptant le Roi avisait les gens des Comptes qu'il avait pris «pour son plaisir» une certaine somme d'argent dont il indiquait le montant mais non l'emploi. Ces ordonnances furent la principale cause du désordre des finances sous l'Ancien Régime. Cf. Clamageran, _Histoire de l'Impôt en France_ (Paris, 1867-1876, 3 vol. in-8º).]
[Footnote 615: Charles VI usa des ordonnances au Comptant surtout à l'époque du sacre de la Reine (1389).]
[Footnote 616: Le mot cédule était au moyen âge un terme générique équivalent à peu près à notre mot billet; mais on a très souvent désigné par ce terme des mandats ou attestations de paiement.]
[Footnote 617: Arch. Nat. KK 41, fº 3 vº et 4 rº.]
Vers le même temps, Isabeau s'était plainte que ses dettes restassent impayées; elle les avait contractées par ses nombreux achats à crédit alors que l'Argenterie du Roi ne lui fournissait pas assez vite ce dont elle avait besoin pour elle et ses enfants; et maintenant elle laissait entendre au Roi qu'elle «vouldroit moult que les marchands en fussent paiez». Le Conseil royal, que présidait ce jour-là le duc de Berry, dont l'indulgence égalait la prodigalité, autorisa Hémon Raguier à régler purement et simplement les arriérés de la Reine, sans examen ni contrôle[618].
[Footnote 618: Lettres de Charles VI, Paris, 14 mars 1894, «ainsi signées par le Roy, Monseigneur de Berry et le sire de Lebret (d'Albret) présens...». Arch. Nat. KK 41, fº 4 rº et vº.]
Citons encore comme détail complémentaire la lettre royale du 28 août 1394 qui décidait que les draps de laine ou de soie et autres choses de l'Argenterie déjà achetées ou dont on devait faire l'emplette à l'avenir seraient remises à la Reine, «pour les faire garder, détailler emploier et dispencer à sa volonté et plaisance», non pas au fur et à mesure de ses besoins, mais au gré de ses désirs, «toutes et quantes fois qu'il lui plaira[619]».
[Footnote 619: Arch. Nat. KK 41, fº 5 rº et vº.]
* * * * *
Cependant Isabeau possédait déjà tout un trésor formé des cadeaux que lui avaient offerts, à l'occasion des fêtes, des étrennes ou des naissances de ses enfants, le Roi et les seigneurs français et étrangers, sans compter les sommes d'argent qu'elle s'était fait donner ou qu'elle avait réussi à économiser.
Elle résolut bientôt de soustraire aux regards des indiscrets et à la tentation des voleurs «ses joyaux et ses lettres (de propriété?)». A cet effet, elle commanda (6 octobre 1394), un grand coffre de noyer «fort et espez garni de deux serrures[620]», elle le fit ferrer tout du long d'une grande bande de fer[621]; une fois rempli, des gens sûrs le déposèrent en la grosse tour du Temple[622], dans une certaine chambre dont l'entrée fut scellée par une grosse barre de fer à deux crampons[623]. Peu de temps après, la Reine ordonna de transporter son trésor de la tour du Temple dans celle de la Bastille Saint-Antoine[624], où les mêmes précautions furent prises, les serrures changées, et «deux gros verrous neufs mis en deux huis de la dite tour[625]».
[Footnote 620: Le coffre fut acheté à Raoullet du Gué, hûchier, demeurant à Paris. Arch. Nat. KK 41, fº 69 vº.]
[Footnote 621: Les ferrures furent fournies par le serrurier Thomas le Gosson. Ibid, fº 70.]
[Footnote 622: La clôture du Temple comprenait tout le terrain qu'occupe actuellement le quartier du Temple; ses murailles étaient crénelées et flanquées de tours. La grosse tour carrée du donjon, avec ses quatre tourelles, défendait les marais qui de ce côté formaient la ceinture avancée de Paris; pendant le XIIIe et le XIVe siècles, les rois y déposèrent leurs trésors. Depuis la suppression de l'ordre des Templiers (1311), les bâtiments du Temple étaient devenus la possession des Hospitaliers. Legrand, _Paris en 1380_, p. 54 et note 4.]
[Footnote 623: Arch. Nat. KK 41, fº 70.]