Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405
Part 13
Au mois de juin, le malheur, qu'elle croyait à jamais écarté, la frappait de nouveau. Charles VI étant à Abbeville, pendant que ses oncles négociaient la paix avec l'Angleterre aux conférences de Lelinghen, eut une seconde attaque de folie, et on le ramena au paisible séjour de Creil[529].
[Footnote 529: Froissart, _Chroniques_, liv. IV, ch. XXV, t. XIII, p. 167-188.--Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 117-118.--Peut-être, est-ce à cette seconde attaque de folie du Roi qu'il faut rapporter ce que dit Froissart du secret gardé envers la reine en août 1392.]
Le 22 août, sur les dix heures du soir, la Reine accoucha d'une fille, au château de Vincennes; et, le lendemain, au baptême, l'enfant reçut le nom de Marie[530], pieusement porté par une tante de Charles VI[531], abbesse du monastère de Poissy. Ce nom fut choisi par Isabeau elle-même, et elle promit, en même temps, de consacrer sa fille à Notre-Dame, si le Roi approuvait son vœu.
[Footnote 530: Le Père Anselme, _Histoire généalogique..._, t. I, p. 114.--Vallet de Viriville, _Notes sur l'Etat civil des princes et princesses nés de Charles VI et d'Isabeau de Bavière_. (Bibl. Ec. Chartes, 4e série, t. IV, p. 477).]
[Footnote 531: Marie de Bourbon, était une sœur de la reine de France Jeanne, femme de Charles V.]
Mais cette fois, Charles était irrémédiablement atteint; huit mois se passèrent sans qu'il parût seulement revenir à la santé[532]; puis une amélioration se produisit, qui fut bientôt suivie d'une rechute; et il en sera ainsi durant vingt-neuf ans, jusqu'à ce que la mort délivre enfin le malheureux prince. Pour ne parler que des premières années de cette affreuse maladie, rappelons que le Roi fut tout l'été et tout l'automne de 1395 dans un état désespéré; et qu'en 1399, par exemple, il retomba six fois dans son délire; et chaque accès était plus grave que le précédent.
[Footnote 532: Dr Chereau, ouv. cité.]
Le caractère intermittent de ce mal était particulièrement pénible pour Isabeau; Charles devenait subitement insensé. Tout à l'heure, il avait présidé le Conseil, répondu aux ambassadeurs avec beaucoup de sens et d'aménité et, soudain, il se mettait à courir comme s'il eût été percé de mille aiguillons; puis, pleurant et tremblant, il disait ses tortures, annonçait que la crise allait venir: «Au nom de Jésus-Christ, gémissait-il, en se traînant à genoux, s'il en est parmi vous qui soient complices du mal que j'endure, je les supplie de ne pas me torturer plus longtemps et de me faire promptement mourir».
Si douloureux que fût ce spectacle, Isabeau, à force de volonté ou de résignation, pouvait le supporter; mais son cœur saignait quand elle se voyait repoussée par son mari comme un objet d'aversion; non que Charles, en ces années, la maltraitât, seulement elle lui faisait horreur; il la fuyait, et si elle réussissait à l'approcher, il disait: «quelle est cette femme dont la vue m'obsède? sachez si elle a besoin de quelque chose et délivrez-moi, comme vous pouvez, de ses persécutions et de ses importunités afin qu'elle ne s'attache pas ainsi à mes pas».
Il reconnaissait son frère, ses oncles et ses familiers; il se rappelait les noms d'anciens serviteurs, morts depuis longtemps; mais il semblait avoir perdu tout souvenir de sa femme, et de ses enfants; et, quand il apercevait les armes de Bavière à côté des siennes, sur les vitraux de ses palais ou sur les pièces d'argenterie de sa table, il dansait devant avec des gestes inconvenants et les effaçait, déclarant ne pas savoir ce que c'était que ces écussons[533]. Mais le comble de l'humiliation pour la fière Wittelsbach, ainsi dédaignée et rejetée par le Roi, c'était d'entendre celui-ci prononcer sans cesse le nom de Valentine: la duchesse d'Orléans, en effet, était la seule femme qui pût soigner et apaiser le pauvre fou[534].
[Footnote 533: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. II, p. 405.]
[Footnote 534: _Ibid._, p. 407.]
L'amoureux attachement d'Isabeau pour son mari résista longtemps à ces dures épreuves. Pendant les premières années de la folie, à chaque crise, elle témoigna un vif et profond chagrin, et son zèle, pour la guérison du patient ne se ralentit pas[535]. Sa joie fut grande, lorsque Arnaud Guillaume, personnage à mine d'ascète, lui promit d'arracher le Roi aux magiques influences qui l'avaient ensorcelé[536]; mais bientôt désabusée sur les mérites de ce charlatan, grossier et brutal, elle eut recours à la prière et voulut que tous s'associassent à elle par des supplications. C'est ainsi que dans l'hiver de 1393, des processions solennelles étaient faites dans Paris, ordonnées par la Reine et les Princes; et que, dans les carrefours, des frères prêcheurs invitaient les fidèles, qui les suivaient pieds nus, à réformer leurs mœurs, afin d'obtenir la clémence du ciel[537]. En même temps, sur l'ordre d'Isabeau, un grand nombre de prélats de France et des pays voisins faisaient une neuvaine pour la santé du Roi[538].
[Footnote 535: Le chroniqueur de Saint-Denis parle à plusieurs reprises du chagrin et du dévouement de la Reine. Ce n'est qu'en 1404-1405 que le Religieux, jusqu'alors favorable à Isabeau, lui deviendra hostile.]
[Footnote 536: Arnaud Guillaume déclara à la Reine et aux princes «qu'on avait ensorcelé Charles VI et que les auteurs de ce maléfice travaillaient de toutes leurs forces pour empêcher le succès de sa guérison.» Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p. 91.]
[Footnote 537: _Ibid._, p. 93.]
[Footnote 538: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p. 91.--_Chronique et Istore de Flandre_, t. II, p. 415.]
Dans l'espérance d'attirer sur elle et sur le Prince malade, la bénédiction céleste, la Reine accordait des aumônes plus nombreuses, faisait des donations plus riches qu'auparavant[539]. Sa fondation pieuse à Senlis mérite plus qu'une simple mention[540]:
[Footnote 539: Les marguilliers de l'église Saint-Jean en Grève à Paris reçurent l'emplacement de la maison de Pierre de Craon, pour en faire un cimetière,--moyennant l'obligation de dire plusieurs services pour le Roi et la Reine. Arch. Nat. J 365, pièce 10.]
[Footnote 540: Lettres d'Isabeau, datées de Paris, septembre 1395. Arch. Nat. J. 161, pièce 21.]
Dans l'église de cette ville, il y avait un autel «empres l'ymage de Notre-Dame (appelée l'ymage de la pierre), devant laquelle les bonnes gens avaient accoutumé d'apporter leurs offrandes». Bien des fois, Isabeau y avait prié dans les heureuses années de son mariage; elle résolut d'y instituer un office exceptionnel qui attestât à jamais, «l'honneur et révérence qu'elle avait à Notre-Seigneur et à la glorieuse Vierge Marie». Elle fonda donc, à cet autel vénéré, une messe perpétuelle qui, chaque jour, avant heure de prime, devait être célébrée par un des chapelains ou un des chanoines de l'église de Senlis.
D'abord les petites cloches tinteraient pour inviter les fidèles à la prière; puis, quand le prêtre se préparerait à se rendre à l'autel, une des grosses cloches sonnerait trois coups, «afin que ceux qui auront devocion de oyr la messe puissent savoir quand on la devra dire». Aux cinq grandes fêtes de Notre-Dame, le service serait plus important. Aussitôt matines dites, les chapelains ou le chapitre se rendraient en procession devant l'autel, y chanteraient une antienne et diraient une première oraison, puis une seconde pour le Roi et la Reine; après quoi, serait célébrée la grand'messe à notes, avec diacre, sous-diacre et deux «choriaux en chape».
Mais il fallait que le service et l'entretien d'une fondation aussi importante fussent convenablement assurés. A cet effet, «très noble et très excellente dame, Madame Ysabeau de Bavière, royne de France, acheta pour elle et ses hoirs à Bernart, dit Racaille, l'ostel de la voyrie de Senlis[541]», moyennant huit cent soixante livres tournois, suivant acte passé par devant les notaires du Châtelet, le 16 septembre 1395, et, immédiatement, elle en transporta la possession au doyen, chanoines et chapitre de Senlis[542]. La messe instituée fut dite aussi longtemps, sans doute, que la somme fut payée; et, pendant le reste du règne, Isabeau envoya, à deux reprises, des ornements sacrés, des vêtements sacerdotaux pour l'autel de Notre-Dame de Senlis et ses desservants[543].
[Footnote 541: Arch. Nat. J 161, pièce 23.]
[Footnote 542: L'hôtel de la voirie était un grand édifice avec cour et jardin, il contenait la prison du bailliage, et celle de la prévôté foraine. (Le prévôt forain avait juridiction sur les personnes étrangères à la ville où il siégeait). Le propriétaire de l'hôtel, Bernart, était valet de chambre du Roi et du duc d'Orléans; il cumulait les fonctions de voyer de Senlis et celle de garde des prisons. Ces dernières surtout étaient d'un bon rapport, car pour chaque prisonnier non noble, Bernart percevait cinq sous parisis, pour chaque prisonnier noble, dix sous, sans compter quatre deniers, pour chaque nuit qu'un détenu passait dans un lit, et deux pour celui qui «ne gist pas en lit». Par contre, la maison était grevée de quelques redevances et servitudes. Arch. Nat. J 161, pièce 23.--Bientôt les donataires adressèrent une requête au Roi, pour «l'augmentacion et seurté de la fondacion» de la Reine (1395). Ils voulaient obtenir la promesse formelle que les prisons seraient toujours dans l'hôtel, ou du moins que les profits demeureraient au Chapitre, qui pourrait bailler à ferme les services de voirie, de geôle, et de sergenterie. Arch. Nat. J 161, pièce 22.--Mais les exigences des chanoines devinrent à la longue si grandes, que le Conseil royal craignit qu'elles ne fussent une cause de difficultés avec les officiers de la région; et il racheta au Chapitre, au nom du Roi, l'hôtel de la voirie de Senlis, moyennant soixante francs de revenu annuel (31 janvier 1396). Arch. Nat. J 151, pièce 19.]
[Footnote 543: Cf. Comptes de l'Argenterie de la Reine, Arch. Nat. KK. 41, 42, 43, _passim_.]
A chaque rechute du Roi, on ne savait plus à qui s'adresser pour donner enfin des soins efficaces. Dans le choix des médecins et celui des remèdes, on passait d'un extrême à l'autre, c'est-à-dire qu'on essayait des régimes les plus opposés. Par moments, la Reine désespérée n'avait plus foi que dans un miracle, et, en 1396, quand Charles fut repris d'une attaque, les plus fameux médecins de la cour, le célèbre Renaud Fréron y compris, furent congédiés[544]; et, l'année suivante, Isabeau témoigna quelque confiance à deux empiriques de Guyenne qui prétendaient guérir le mal du Roi à l'aide de breuvages préparés avec des métaux[545]. A cette époque les docteurs en Sorbonne et les prélats demandent vainement que l'on poursuive et que l'on punisse les sorciers. Le chroniqueur qui signale le fait, insinue que ceux-ci sont soutenus à la Cour, «par certaines personnes[546]» qu'il ne nomme pas, mais qui devaient être la Reine et le duc d'Orléans.
[Footnote 544: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. II, p. 405.]
[Footnote 545: _Ibid._]
[Footnote 546: _Ibid._]
Dans ses jours de lucidité, Charles VI a la volonté de reprendre son rôle de Roi, avec toutes ses charges; il s'occupe des affaires, et voyage. Isabeau, maintenant moins prompte à s'illusionner, le surveille de loin, lorsqu'il s'est déplacé. En 1398, il s'est rendu à Reims pour y recevoir l'empereur Wenceslas[547]; mais la fatigue des conférences lui cause une nouvelle crise[548]. Par trois fois, dans le courant de mars, quatre fois en avril, la Reine dépêche des courriers qui lui rapporteront des nouvelles du Roi[549].
[Footnote 547: A. Leroux, _Relations politiques de la France avec l'Allemagne_ (1378-1480), p. 24.]
[Footnote 548: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 204.]
[Footnote 549: Arch. Nat. KK 45, fº 3, 4, 5.]
Du reste, pendant le temps où Charles jouit de sa raison, il reprend avec sa femme la vie commune; le plus sûr témoignage, à cet égard, est la naissance de trois enfants qu'Isabeau mit au monde de 1395 à 1398.
Le 11 janvier 1395[550], à l'hôtel Saint-Pol, elle eut une fille que l'on baptisa du nom de Michelle, à cause de la grande dévotion du Roi pour Monseigneur l'archange[551].
[Footnote 550: L'enfant naquit à huit heures du soir, et fut baptisée le lendemain. Cf le Père Anselme, _Histoire Généalogique..._, t. II, p. 115.--Vallet de Viriville, ouv. cité (Bibl. Ec. Chartes, 4e série, t. IV) p. 479.]
[Footnote 551: Saint Michel était regardé comme le Patron du Royaume de France; les rois l'honoraient d'un culte spécial; en 1394, Charles VI avait fait un pèlerinage à «Saint Michel au péril de mer», c'est-à-dire au monastère du mont Saint-Michel.]
Le 22 janvier 1397, «sous le signe du verseau», entre huit et neuf heures du soir, la Reine accoucha d'un fils[552], à la grande joie du Royaume, car la succession du Roi, de plus en plus malade, ne paraissait pas assurée dans la personne du Dauphin Charles, si débile. Le lendemain, le nouveau-né reçut le baptême dans l'église Saint-Paul[553], ses parrains étaient le duc d'Orléans qui lui donna son nom, et Messire Le Bègue de Villaines[554]; il eut pour marraine Mademoiselle de Luxembourg, demoiselle d'honneur d'Isabeau qui s'était consacrée à Dieu[555].
[Footnote 552: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p. 523-525.--Le Père Anselme..., t. I, p. 113.--Vallet de Viriville..., p. 479.]
[Footnote 553: Le prélat officiant fut Jean de Norry, archevêque de Vienne.]
[Footnote 554: Pierre de Villaines, dit le Bègue, seigneur de Tourny et comte de Ribadeo depuis la campagne de Castille de 1366-1369, dans laquelle il avait accompagné Du Guesclin, avait été l'un des conseillers les plus écoutés de Charles V. En 1388, après la retraite des princes, il fut l'un de ceux que Charles VI «advisa qu'il vouloit avoir près de lui». Cf. H. Moranvillé, _Étude sur la vie de Jean le Mercier_, p. 119 et note 4.]
[Footnote 555: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p. 523-525.]
Dix-huit mois plus tard, un courrier était envoyé à l'abbaye de Coulombs[556] avec mission de prier un religieux d'apporter à la Reine le «circonciz Notre-Seigneur[557] pour le travaillement de la dite dame[558]»; et, quelque temps après la réception de cette relique, le 31 août, Isabeau mettait au monde un autre fils qui reçut le nom de Jean[559].
[Footnote 556: Coulombs (cant. de Nogent-le-Roi, arr. d'Evreux, dép. de l'Eure) était une abbaye bénédictine du diocèse de Chartres. _Gallia Christiana_, t. VIII, col. 1 248.]
[Footnote 557: Une des nombreuses fausses reliques inventées au moyen âge.]
[Footnote 558: Arch. Nat. KK 45, fº 16 vº.]
[Footnote 559: Jean de France naquit à l'hôtel Saint-Pol, vers les cinq heures du soir. Il eut pour parrain le duc Jean de Berry. Cf. le Père Anselme, _Histoire Généalogique..._, t. I, p. 114.--Vallet de Viriville..., (Bibl. Ec. Chartes, année 1857-1858, p. 480.)]
* * * * *
Aucun chroniqueur ne nous a dépeint Isabeau dans son rôle de mère; mais nous voyons, par les Comptes, que les Enfants de France étaient entourés de tous les soins et de tout le luxe qui convenaient à leur rang[560]. La Reine s'occupait alors avec sollicitude de ses fils et de ses filles; le plus souvent ils étaient en sa compagnie, sauf Madame Marie, vouée à Notre-Dame, et qui, à quatre ans, était entrée au monastère de Poissy. Quand «nosseigneurs et dames les enfants» étaient éloignés d'elle, leur mère leur écrivait ou envoyait des chevaucheurs s'informer de leur santé; elle adressait surtout des messages au Dauphin, qui pouvait mieux comprendre ses conseils, et dont la santé et la «nourryture» réclamaient plus de soins[561].
[Footnote 560: Voy. Arch. Nat. KK 45 et 46, (Comptes de l'Hôtel d'Isabeau de Bavière), 41, 42, 43, (Comptes de son Argenterie).]
[Footnote 561: Le 24 octobre 1398, Isabeau alors à l'hôtel Saint-Pol écrit au Dauphin à Meaux. Comptes de l'Hôtel de la Reine. (Arch. Nat. KK 45, fº 17 rº)--26 août 1399, «Jehannin le Charron envoyé porter lettres de la Royne à Monseigneur le Daulphin, à Vernon sur Saine, ... la royne à Maubuisson». (_Ibid_, fº 48 vº)--4 décembre 1399, «Britot, chevaucheur, envoyé porter lettres à Monseigneur le Daulphin, à Gaillon ou illec environ». (_Ibid._ fº 49 rº)--31 décembre 1399. «Jacquemin... envoyé porter lettres à Messeigneurs et dames les enffans, à Evreux.., la royne à Mante. (_Ibid._) 5 janvier 1400, «Jehan le Charron, porteur de l'escuierie de la royne... à Messeigneurs Messire Loys et Jehan et noz dames ses sœurs enffans de France, à Evreux.., la royne à Mante». (_Ibid_, fº 63 vº)--Quand les enfants étaient longtemps absents, la Reine allait les voir et leur apportait des cadeaux.]
CHAPITRE II
LES PRÉOCCUPATIONS ÉGOÏSTES DE LA REINE
Du mois de décembre 1388 au mois d'août 1392, le royaume avait été gouverné par Charles VI, assisté des cinq conseillers qu'il s'était choisis: Bureau de la Rivière, Jean le Mercier, le connétable Olivier de Clisson, Jean de Montagu et le Bègue de Villaines[562], personnages de médiocre extraction que les Princes, évincés du pouvoir, avaient surnommés, par dérision, «les Marmousets[563]».
[Footnote 562: Voy. Siméon Luce, _La France pendant la guerre de Cent-Ans_ 2e série: Etude sur Perrette de la Rivière, p. 155-162.--H. Moranvillé, _Étude sur la vie de Jean le Mercier_, p. 119-150, L. Merlet, _Jean de Montagu_ (Bibl. Ec. Chartes, année 1852, p. 257-261).]
[Footnote 563: Les Marmousets étaient de petites figures grotesques sculptées sur les murs et au portail des églises.]
Dès les premiers jours de la maladie du Roi, (Août 1392), Philippe de Bourgogne prit en mains les rênes du gouvernement, avec le concours nominal des ducs de Berry et de Bourbon[564]; toute autorité fut refusée au duc d'Orléans, sous prétexte qu'il était trop jeune[565]; les Marmousets, furent destitués et dépouillés de leurs biens[566].
[Footnote 564: Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. XXX, t. XIII, p. 102.]
[Footnote 565: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 96.]
[Footnote 566: Froissart..., t. XIII, p. 107-130.--Jarry..., p. 96-97.]
Dans ce nouvel état de choses, aucune place ne fut réservée à Isabeau, aucune part de pouvoir ne lui fut concédée pour le présent.
En novembre, le Conseil royal renouvela l'ordonnance de Charles V qui avait fixé, à quatorze ans, la majorité des Rois; et au mois de janvier, la question de la tutelle et de la régence fut étudiée et réglée; le rôle et les devoirs qui incomberaient à la Reine, en cas de décès du Roi, furent alors déterminés suivant l'esprit et la lettre des édits de Charles V[567].
[Footnote 567: _Ordonnances des rois de France..._, (Paris, 1723-1847, 23 vol. in-fº) t. VII, p. 530-535.]
«Selon raison escripte et naturelle, disaient les lettres royales, la mère a greigneur et plus tendre amour a ses enfans et a le cuer plus doulz et plus soigneux de les garder et nourrir amoureusement que quelconque autre personne.» Aussi, au cas où le Roi viendrait à mourir, avant que le Dauphin Charles eût atteint sa quatorzième année, la Reine devait avoir «principalement, la tutelle garde et gouvernement» de son fils aîné et de ses autres enfants. Dans cette lourde tâche, elle serait aidée et conseillée de ses plus proches parents, tout dévoués eux aussi aux enfants de France: les ducs de Berry, de Bourgogne, de Bourbon et le duc Louis de Bavière; d'accord avec eux, elle ferait tout ce qu'à «tuteurs appartient de raison et de coutume».
Si elle mourait, si elle contractait un second mariage, ou si, par suite de quelque empêchement de maladie ou autre, elle ne pouvait remplir les charges de sa tutelle, les ducs de Berry et Bourgogne la remplaceraient; de même que, les ducs morts ou empêchés, elle resterait tutrice, fût-elle seule.
Pour «la nourryture» des enfants, pour l'état et gouvernement d'elle-même et des Princes, la Reine, dès que le Roi serait mort, prendrait Senlis, Melun, le duché de Normandie, la ville et la vicomté de Paris, sauf, en celle-ci, la cour du Parlement et autres ressorts supérieurs de justice qui resteraient en la main du Régent.
Au cas où les revenus de ces domaines ne suffiraient pas, Isabeau et les ducs devraient s'en choisir d'autres dans le Royaume.
La Reine et les Princes seraient entourés d'un Conseil de douze personnes: trois prélats, six nobles et trois clercs, que leur sagesse désignerait au choix des tuteurs et qui se tiendraient continuellement en leur compagnie et service[568].
[Footnote 568: Dans l'ordonnance de Charles V de 1374, les membres du futur conseil de régence étaient désignés d'avance.]
Enfin, quoiqu'il fût certain que la Reine aimait ses enfants «comme mère peut et doit aimer les siens», il fallait cependant qu'elle leur prêtât un serment d'amour et de fidélité, soit du vivant du Roi, soit aussitôt après son décès, en présence des princes tuteurs.
Les ducs de Berry, de Bourgogne, de Bourbon et de Bavière étaient astreints à la même formalité, en présence de la Reine et des conseillers qui, eux aussi, devaient prendre engagement, «envers Madame la Royne et les ducs.»
Peu de jours après que cette ordonnance eût été rendue, Isabeau prononça le serment qu'on exigeait d'elle, les termes en étaient singulièrement graves et austères[569]: «Aux saintes évangiles de Dieu», et sur les reliques qui lui furent présentées, la Reine jura que, «si la mort du Roi et le jeune âge de son fils aîné mettaient entre ses mains la garde, tutelle et nourrissement des enfants de France, d'accord avec les ducs, elle nourrirait et gouvernerait le Dauphin et ses autres enfants, curieusement et diligemment, au bien, honneur et prouffit de leurs personnes, enseignement et bonne doctrine», et en même temps, elle jura de se conformer fidèlement aux prescriptions du conseil de tutelle.
[Footnote 569: _Ordonnances des Rois..._, t. VII, p. 535.--Le serment de la Reine commençait par ces mots: «Je Elisabeth de Bavière...»]
Suivant une seconde ordonnance, rendue également en janvier, le duc d'Orléans, au cas où Charles VI mourrait, recevait la régence avec le gouvernement du Royaume, à la condition qu'il jurerait de défendre de toute sa puissance la Reine et le jeune Roi[570].--Dès février 1393, le duc prêta ce serment[571].
[Footnote 570: _Ordonnances des Rois..._ t. VII, p. 535.]
[Footnote 571: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 102.]
Ces dispositions, en cas de minorité du Dauphin, n'accordaient à Isabeau que l'ombre du pouvoir. Son autorité, dans les affaires du Royaume, resterait nulle, elle serait seulement la présidente d'un conseil de famille, à peine placée au-dessus des ducs, que leur serment engageait envers leur neveu, mais point envers sa mère. Si la volonté venait à la tutrice de prendre quelque part au gouvernement du Royaume, il lui faudrait briser les liens dont elle était enveloppée. En attendant, tant que son mari vivait, Isabeau comme Reine, n'avait aucun pouvoir, aucun droit: sa personne était reléguée à l'arrière plan de la scène politique.