Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405
Part 11
En septembre, Isabeau accomplit son pèlerinage, pour ainsi dire annuel, à Chartres et à Saint-Sanctin[450]. Coïncidence curieuse: au moment où ses vœux la ramènent aux pieds de Notre-Dame, elle doit donner à ses serviteurs, comme elle l'a fait l'année précédente, à la même époque, des ordres pour qu'ils transforment sa garde-robe[451], car sa cinquième grossesse est devenue apparente.
[Footnote 450: Arch. Nat. KK 22, fº 73 rº. La Reine offrit à l'église de Saint-Sanctin, quatre pièces de drap d'or racamas.]
[Footnote 451: Bibl. Nat. n. acq. fr. 5 086, nº 111.]
Elle passe la fin de cette année loin du Roi qui, en novembre et décembre, voyage de son côté pour affaires politiques ou pour son plaisir[452]; le premier janvier 1392, il est encore à Tours, retenu par le règlement des affaires de Bretagne[453]; c'est de cette ville qu'il envoie à Isabeau son cadeau d'étrennes[454].
[Footnote 452: E. Petit, _Séjours de Charles VI_, p. 51 et 52.]
[Footnote 453: _Ibid._, p. 52.]
[Footnote 454: Bibl. Nat. f. fr. 25 706, fº 326.]
A ce propos, rappelons que le premier jour de janvier de chaque année, les Princes échangeaient entre eux de riches présents[455], et que le Roi et la Reine gratifiaient de cadeaux les officiers, les dames et les serviteurs de leurs Hôtels.
[Footnote 455: A Rome, le 1er janvier était le point de départ de l'année civile, et il était d'usage d'échanger ce jour-là des présents plus ou moins importants, en les accompagnant de témoignages d'amitié et de vœux de bonheur. Au moyen âge, dans la plupart des pays, on fit commencer l'année à d'autres époques; en France, le style usité jusqu'à l'édit de Paris 1564, fut celui de Pâques; cependant le 1er janvier demeurait par tradition le point de départ de l'année astronomique et le jour des étrennes.]
Pour nous renseigner à ce sujet, nous avons une intéressante lettre royale, datée précisément de janvier 1392; elle nous donne l'inventaire des étrennes qui viennent d'être distribuées par Isabeau et dont la somme totale ne s'élève pas à moins de deux mille huit cents francs[456].
[Footnote 456: Lettres de Charles VI, Tours, 19 janvier 1392. Bibl. Nat. f. fr. 25 706, fº 326.]
Cette année, la Reine offrait à Charles VI un collier garni de rubis, de diamants et de perles; à chacune des petites princesses, Isabelle et Jeanne, elle donnait un fermaillet d'or[457] avec un balais et trois grosses perles; le duc et la duchesse de Touraine recevaient chacun une bague d'or où était enchassé un gros diamant. Dix-sept anneaux d'or étaient distribués aux dames de la Maison et à celles de l'entourage. Marguerite de Landes et Jeanne de Soisy étaient plus favorisées, car leurs bagues étaient ornées de saphirs. D'autres, comme Madame de Savoisy et Madame de Hainceville recevaient un hanap d'argent doré, etc. Personne n'était oublié, ni le confesseur d'Isabeau, ni Femmette la femme de chambre, auxquels étaient attribués des gobelets d'argent, tandis que l'ouvrière de l'atour et la lavandière recevaient toutes les deux une tasse d'argent[458]. On remarque que la Reine garde, pour elle-même, un anneau d'or à rubis, un autre à diamants, un reliquaire d'or à perles, une croix d'or à pierreries, deux patenôtres etc., presque tous joyaux de piété[459].
[Footnote 457: Un fermaillet était une petite boucle de ceinture.]
[Footnote 458: La Reine donna aussi des cadeaux aux chevaucheurs qui lui apportèrent les étrennes du Roi, du duc de Touraine et du roi d'Arménie.]
[Footnote 459: Bibl. Nat. f. fr. 25.706, fº 32 rº.]
Le 5 février, Charles VI rentrant de la Touraine[460], rejoignait, à l'hôtel Saint-Pol, sa femme qui, depuis quelques jours déjà, attendait sa délivrance.
[Footnote 460: E. Petit, _Séjours de Charles VI_, p. 52.--Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 78.]
Le lendemain, mardi, vers sept heures du soir, la Reine donnait un dauphin à la France[461]. La nouvelle, répandue dans Paris «entour leure du couvre-feu», y cause une grande émotion[462]; toutes les cloches, mises en branle, sonnent à grande volée. A cet appel, les Parisiens accourent dans les églises pour rendre leurs grâces au ciel, tandis que des courriers partent dans toutes les directions pour publier l'événement. Dans les carrefours, des grands feux de joie sont allumés, autour se groupent les gens du voisinage en habits de fête, et des danses s'organisent, pendant que d'autres gens parcourent les rues à la lueur des torches et aux sons des instruments; sur les places, des jeunes filles et des baladins improvisent des pantomimes. Bientôt, de distance en distance, des tables sont dressées, chargées de vins et d'épices; des femmes de la bourgeoisie auxquelles viennent se mêler des dames d'un plus haut rang, font aux passants les honneurs de ces soupers improvisés; de tous les côtés, sur les quais, dans les grandes rues, dans les ruelles, retentissent les Noëls et les chants d'allégresse qu'accompagnent et soutiennent les joyeux carillons des cloches; celles-ci ne cesseront d'annoncer l'heureuse naissance qu'à une heure très avancée de la nuit[463].
[Footnote 461: Arch. Nat. Registres du Parlement. X1a 1476, fº 50 vº--le Père Anselme, _Histoire Généalogique..._, t. I, p. 113.--Vallet de Viriville, _Note sur l'état des princes..._ (Bibl. Ec. des Chartes, 1857-1858, p. 477).]
[Footnote 462: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. I, p. 733.]
[Footnote 463: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I, p. 733. «Et firent les gens feus ès quarrefours et toute nuit feste... l'on sonna par toutes les églises de Paris presque toutes ensemble jusquez a X heures de nuict ou pres.» Arch. Nat. X1a 1476, f. 50 vº.]
Le lendemain, entre trois et quatre heures de l'après-midi, le nouveau-né fut porté à l'église Saint-Paul pour y recevoir le baptême[464]. L'archevêque de Sens[465] l'attendait, entouré de dix prélats; il lui administra le sacrement en présence de toute la Cour: le maréchal de Sancerre[466] offrit le sel, pendant que le maréchal de Boucicaut[467] tenait le cierge allumé. Les parrains étaient le duc de Bourgogne et le comte de Dammartin; c'est le nom de ce dernier «Charles» qui fut donné à l'enfant, suivant la volonté expresse du Roi[468].
[Footnote 464: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I, p. 733.]
[Footnote 465: Guillaume de Dormans, seigneur de Lisy, de Monceaux, etc..., fils du chancelier de France sous Charles V,--évêque de Meaux en 1378, général conseiller sur le fait des aides en 1390, avait été promu la même année archevêque métropolitain de Sens (Le Père Anselme, _Histoire Généalogique..._, t. VI, p. 334.--_Gallia Christiana_, t. VIII, col. 1637).]
[Footnote 466: Louis de Sancerre, né vers 1342, compagnon de jeux de Charles V, frère d'armes de Du Guesclin et de Clisson, avait été nommé en 1369 maréchal de France.]
[Footnote 467: Jean le Maingre, sire de Boucicaut, né en 1364, placé par Charles V auprès du dauphin Charles comme camarade d'enfance, avait combattu sous Du Guesclin et sous Clisson. Aussi aventureux que brave, il avait fait une expédition en Prusse avec les Chevaliers Teutoniques, et à son retour en France, il venait d'être promu maréchal, 1391.]
[Footnote 468: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. I, p. 735.--Arch. Nat. X1a 1476; fº 50 vº.]
La fête et les actions de grâces n'étaient pas encore terminées le jeudi, car, à la date du 8 février, on lit aux registres du Parlement: «ce jour, par l'ordonnance de Messeigneurs fu celébré une messe solempnelle du Saint-Esprit en la salle du palais pour la solempnité de la nativité..... et les plaidoieries cessèrent à neuf heures.[469]»
[Footnote 469: Arch. Nat. X1a, 1476, fº 51 rº. «Pour cause de la nativité Monseigneur le Dauphin, le Roi accorda aux prisonniers du Châtelet des grâces et des remises de peines. _Registre du Châtelet_, t. II, p. 491 et 504.]
Le dimanche 24 mars, la Reine, accompagnée de la duchesse de Touraine, de Mademoiselle Marie d'Harcourt et des dames de sa Maison, se rendit en grande pompe à Notre-Dame pour y célébrer ses relevailles. Sur son passage, la foule s'empressa, acclamant la mère du Dauphin et curieuse de veoir «l'estat et honneur» que les chanoines faisaient à Isabeau, à son entrée dans la cathédrale[470]. Le Roi n'assista pas à la cérémonie; depuis une semaine, il était parti pour conférer à Amiens avec le duc de Lancastre et les ambassadeurs anglais[471]; de retour à Paris, un peu avant l'Ascension, il rejoignit à l'hôtel Saint-Pol la Reine et Madame de Touraine qui y étaient demeurées en son absence[472].
[Footnote 470: _Registre du Châtelet_, t. II, p. 457-458.--Un vagabond, nommé Girart de Sanceurre «se prit et tint au charriot de Mademoiselle de Harecourt, faignant qu'il feust son serviteur.» Les maîtres d'hôtel de la Reine lui commandèrent de se retirer; et comme il refusait, on dut l'ôter de force, tandis qu'il criait «à haulte voix que pour Dieu il ne feust pas mené prisonnier ou Chastellet et que s'il y estoit menez, il seroit mort.» Traduit devant le lieutenant du Prévôt il prétendit «que par simplesse et non sens, il s'étoit prins au chariot.»--Ses juges lui prouvèrent qu'il était «homme oyseux, sans estat», et qu'il avait commis plusieurs crimes. Il fut condamné et pendu. _Registre du Châtelet_, ibid.]
[Footnote 471: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 79.]
[Footnote 472: Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. XXVII, t. XIII, p. 46.]
Le 14 juin, jour de la fête du Saint-Sacrement, Charles VI, dans ce palais, tint cour ouverte de ses barons et des seigneurs présents à Paris[473]. Isabeau et ses dames qui, toujours, étaient «en humeur de solacier[474] et le jour persévérer en joie», assistèrent aux joutes que donnèrent, dans l'enclos Saint-Pol, de jeunes chevaliers et écuyers qui combattirent «fort roidement jusques au soir». Au souper, quand il s'agit de décerner le prix de la lutte, la Reine, d'accord avec sa belle-sœur Valentine et les hérauts «à ès ordonnés» insista pour qu'il fût adjugé au comte de Namur, Guillaume de Flandre[475]. Après le festin, il y eut «danses et caroles» jusqu'à une heure après minuit.
[Footnote 473: _Ibid._, p. 55.]
[Footnote 474: Se divertir.]
[Footnote 475: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. II, p. 3-9.--Guillaume de Flandre, comte de Namur, seigneur de Bethune, de l'Écluse, etc., fils aîné de Guillaume de Flandre, marié en 1384 à Marie de Bar, (le Père Anselme, _Histoire Généalogique_, t. V, p. 514.)]
Le Roi et la Reine venaient de se retirer dans leurs appartements lorsque leur parvint une stupéfiante nouvelle: en sortant du bal, le connétable, Olivier de Clisson, avait été traîtreusement frappé par son ennemi Pierre de Craon[476]. Trois semaines après, Charles VI et son frère prenaient congé d'Isabeau[477]; ils allaient combattre le duc de Bretagne, coupable d'avoir donné asile à l'assassin[478]. Cette fois, en partant, le Roi ne se contenta pas d'assurer, pour la durée de son absence, la sécurité de la ville de Paris; il voulut que la Reine et le Dauphin fussent spécialement protégés; en même temps que Jean de Blaisy était maintenu capitaine de la ville à la tête de vingt hommes d'armes, le vieux et sage comte Charles de Dammartin était chargé «de la garde et seurté des corps et personnes de la royne et de Monseigneur le Dauphin de Viennois», et, à cet effet, plusieurs cavaliers avec leurs écuyers et vingt hommes d'armes étaient placés sous son commandement[479].
[Footnote 476: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 94.--Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p. 9-11.]
[Footnote 477: Au moment du départ, Charles VI reçut d'Isabeau, comme cadeau d'adieu un chapelet de grosses perles. Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. XXIX, t. XIII, p. 71.]
[Footnote 478: En 1388, lors du voyage d'Allemagne, Charles VI n'avait pas constitué de garde à la Reine.]
[Footnote 479: «Mons. Charles, comte de Dampmartin, chevalier banneret.., retenu à X hommes d'armes et IIIe fr. par mois pour l'estat de sa personne, luy, VII chevaliers, VIII escuiers.--Mons. Herve le Loich, chevalier banneret, retenu... avec ledit conte de Dampmartin à VI hommes d'armes et IXxx frans par mois pour l'estat de sa personne, luy, VI escuier.--Mons. Robert de Boissay, chevalier, retenu avec le dit comte de Dampmartin à IIII hommes d'armes et IXxx f[rans] par mois, luy, III escuier.» Bibl. Nat. f. fr. 32.510, fº 320 vº.]
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De 1389 à 1392, Isabeau, sans paraître prendre aux affaires une part plus directe qu'auparavant, s'intéresse pourtant aux événements politiques, elle peut d'ailleurs les considérer de très près depuis que Charles VI exerce lui-même le souverain pouvoir; sa personne étant plus en vue, les chroniqueurs s'en occupent davantage; ils citent parfois son nom à propos de circonstances autres que les bals et les réceptions. Par exemple, ils notent que, lors de son entrée à Paris, les bourgeois espéraient que, pour son joyeux avènement, elle ferait remettre une partie des impôts qui pesaient si lourdement sur la ville, ou qu'elle obtiendrait cette remise de Charles VI[480]; comme il n'en avait rien été, qu'au contraire la gabelle avait haussé après le départ du Roi en Languedoc[481], la déception éprouvée par les bourgeois est soulignée. Les si coûteuses fêtes de Saint-Denis et de Paris avaient eu lieu au moment où la misère du peuple menaçait de devenir extrême. Or pendant ce temps non seulement Isabeau n'avait pas su procurer aux malheureux le soulagement sur lequel ils comptaient, mais on ne la voyait diminuer en rien son luxe; aussi peut-on faire remonter à cette année 1389 l'origine de la mésintelligence qui, plus tard, apparaîtra si profonde entre la Reine et les Parisiens. Un jour pourtant, elle avait semblé compatir au sort des humbles: c'était à Saint-Germain-en-Laye, au moment où éclata le fameux orage dont nous avons parlé; le Conseil délibérait sur une nouvelle levée de deniers pour les besoins de l'Etat. Quand la tourmente fut un peu calmée, la Reine, en larmes et encore toute tremblante, vint se jeter aux pieds de Charles VI, lui remontra que l'oppression du peuple avait causé la colère de Dieu, et le supplia de renvoyer le Conseil et d'ajourner la discussion, demande à laquelle le Roi accéda[482]. Mais en cette circonstance, Isabeau était poussée par une terreur superstitieuse et passagère; nous n'avons pas trouvé si son bon mouvement avait été suivi de quelque bienfaisant effet; mais nous savons que ses dépenses au compte de l'Argenterie continuèrent d'augmenter.
[Footnote 480: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p. 615.]
[Footnote 481: Et même «l'on fit annoncer par la voix du héraut que la monnaie d'argent de douze et quatre deniers qui avait eu cours dans les marchés depuis le règne du feu roi était prohibée sous peine de mort. Cette mesure tourna réellement au préjudice du pauvre peuple et des petites gens; pendant quinze jours il ne se trouva personne qui voulût... leur fournir des vivres et des vêtements en échange de cette monnaie, à moins de la prendre au-dessous de sa valeur.» Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I. p. 617.]
[Footnote 482: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I, p. 687.]
Parmi les événements politiques de cette époque citons les deux suivants qui intéressèrent Isabeau comme mère et comme reine.
Le 4 décembre 1391, à Argentan, Pierre, comte d'Alençon et du Perche[483], seigneur de Fougères, vicomte de Beaumont, et Marie sa femme, donnaient procuration aux seigneurs de Bonnétable, de la Ferté, et d'Auvilliers pour traiter le mariage de leur fils Jean avec Isabelle de France, âgée de deux ans, fille aînée du Roi[484]; ainsi se trouveraient cimentées les bonnes relations du comte d'Alençon avec la couronne de France. Toutefois cette union demeura à l'état de projet, et c'était mieux qu'une couronne comtale qui devait échoir un jour à Isabelle de France. Un autre mariage, le mariage breton fut inventé pour sceller une réconciliation. Par haine contre Olivier de Clisson, le duc Jean V de Bretagne, pendant longtemps, s'était déclaré l'ennemi du Roi de France, et il avait ouvert ses places fortes aux Anglais. En 1388, il fit hommage à son suzerain; mais malgré cet acte de soumission, ce ne fut qu'au prix des plus grands efforts qu'on le décida, à la fin de 1391, à se rendre à Tours pour se réconcilier définitivement avec Charles VI[485]. Après maintes tergiversations, la paix parut enfin conclue, et Isabeau eut la joie d'apprendre que, par un traité de mariage, signé le 26 janvier, sa petite Jeanne avait été promise à Jean de Montfort, fils et héritier du duc Jean de Bretagne.
[Footnote 483: Pierre II, comte d'Alençon, surnommé _le Noble_, fils de Charles II de Valois, le frère du roi Philippe VI, avait été l'un des lieutenants de Charles V dans la guerre de succession de Bretagne et contre les Anglais. Il avait épousé, en 1371, Marie de Chamaillart vicomtesse de Beaumont en Maine (le Père Anselme, _Histoire Généalogique_..., t. I, p. 271).]
[Footnote 484: Arch. Nat. J 227, pièce 83.]
[Footnote 485: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I, p. 721-733.]
Jeanne recevait du Roi une dot de cent cinquante mille francs d'or, supérieure d'un tiers aux dots que Charles V avait données à ses filles. Sur cette somme, cent dix mille francs étaient destinés à acheter des terres qui constitueraient les propres de la jeune femme. Le père du futur assignait à Jeanne un douaire de huit mille francs, pour le cas où le comte de Montfort mourrait avant lui, et de douze mille francs, si le fiancé décédait duc de Bretagne[486]. La petite promise, qui avait à peine un an, continua de demeurer avec sa sœur Isabelle dans la Maison et «aux despens de la Reine de France[487]».
[Footnote 486: Arch. Nat. J 423, pièce 73.]
[Footnote 487: Arch. Nat. Comptes de l'Argenterie de Charles VI, KK 22, pass.]
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POLITIQUE EXTÉRIEURE
L'Italie fut, à cette époque, le théâtre d'événements politiques qui fournirent à Isabeau l'occasion de révéler ses opinions personnelles, de marquer ses préférences; dès lors, on vit poindre ses tendances à la politique de famille qu'elle pratiquera plus tard avec une ardeur singulière.
En 1385, Bernabo, grand'père d'Isabeau, était duc incontesté de Milan et le plus puissant seigneur de l'Italie du Nord. A la fin de cette même année, il tombait dans une embuscade que lui avait dressée son neveu Jean Galéas, comte de Vertus[488]; et, haï de ses sujets, qu'il rançonnait durement, il ne trouvait pour le défendre, qu'un chevalier allemand, son écuyer de corps, qui se fit tuer en le protégeant. Peu de temps après, jeté dans une prison de Milan, le duc y périssait empoisonné[489].
[Footnote 488: Jean Galéas Visconti, fils de Galéas II, né en 1347, marié en 1364 à Isabelle de France, fille du roi Jean II, seigneur d'Asti en 1379 par la mort de son père, vicaire impérial en 1382, possédait en France, du chef de sa femme, le comté de Vertus (arr. de Châlons, dép. de la Marne) dont il portait le titre.]
[Footnote 489: Froissart, _Chroniques..._, liv. II, ch. CCXXIV. t. IX, p. 67-71.--Burckard Zengg de Memmingen, _Chronicon Augustanum_, (dans Œfele, _Rerum Boicarum scriptores_, t. I, p. 259).--Arth. Desjardins, _Négociations de la France avec la Toscane_, dans la _Coll. des Doc. Inéd._ (Paris 1859-1886, in-4º) t. I. p. 29.]
Bientôt le comte de Vertus chassait les enfants de Bernabo et les dépouillait de leur héritage, afin de réunir toute la Lombardie sous son autorité. Mais il n'était pas capable que de violences et de coups d'audace, car dès 1386, en diplomate avisé, il sollicitait l'alliance de Charles VI; et, le 27 janvier 1387, sa fille Valentine était fiancée au duc de Touraine[490].
[Footnote 490: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 30.]
Isabeau, très jeune alors, ne put intervenir dans ces négociations; mais les faits postérieurs prouvent que, profondément irritée du meurtre de son aïeul, elle avait voué à l'assassin une haine mortelle; d'ailleurs, elle n'ignorait pas que le duc Etienne son père et son oncle Frédéric méditaient de se venger de Jean Galéas.
Le courroux de la famille de Bavière, et en particulier le ressentiment d'Isabeau étaient si connus que Florence songea à les exploiter.
Cette république, qui redoutait l'ambition du comte de Vertus, ne voulait pas que Milan s'alliât avec la France; elle avait donc, dès 1386, envoyé à Charles VI, l'un de ses plus fameux ambassadeurs, Felippo Corsini, homme aussi disert que rusé[491]. La démarche fut vaine; le Roi et ses ministres ne se rendirent pas aux bonnes raisons de l'habile avocat et déclinèrent les propositions de la République toscane[492]; mais son passage à la cour avait suffi à Felippo Corsini pour pénétrer les plus secrètes pensées de la jeune Reine; à son retour, il fit part à son gouvernement de ce qu'il avait observé et deviné.
[Footnote 491: Desjardins, _Négociations de la France avec la Toscane_, t. 1, p. 26, 27, 29.]
[Footnote 492: _Ibid._]
En 1389, Florence, effrayée par la chute de Vérone, de Vicence et de Padoue aux mains de Jean Galéas, risqua, d'accord avec Bologne, l'envoi d'une nouvelle ambassade en France[493]. Le 23 juin, Felippo Alamanno Caviccuili, chargé des pleins pouvoirs de la Baillie des Dix et accompagné de l'envoyé de Bologne, partit pour Paris; il était porteur d'instructions précises[494]: les offres et les requêtes qu'il devait transmettre et présenter à Charles VI étaient formelles; à l'égard des Princes (considérés comme favorables à l'alliance avec Milan,) il agirait pour le mieux, tentant à la cour telles démarches et y nouant telles relations qu'il jugerait convenables ou utiles; la conduite qu'il devait tenir à l'égard de la Reine lui était prescrite en termes exprès; il en solliciterait des audiences privées, au cours desquelles il réveillerait, chez la petite-fille de Bernabo, les souvenirs et les sentiments de famille; il la supplierait d'obtenir du Roi la protection que Florence demandait, et si elle refusait son intercession, Caviccuili était autorisé à déclarer qu'au défaut de l'alliance française, les Dix de la Baillie de Florence accepteraient l'amitié de l'empereur Wenceslas, l'ennemi des Wittelsbach, et que même, ils se réconcilieraient avec Jean Galéas; cette menace impressionnerait certainement Isabeau qui, pour venger le meurtre de son aïeul, comptait sur la complicité de Florence[495].
[Footnote 493: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 63-64.]
[Footnote 494: Bibl. Nat. f. ital. 1682, fº 25-29.]
[Footnote 495: Bibl. Nat., f. ital. 1682, fº 25-29.--Voy. Desjardins, _Négociations de la France avec la Toscane_, t. I, p. 29.]
Caviccuili ne réussit pas plus que Corsini, son ambassade tombait en France dans un moment inopportun, le duc de Touraine attendait la venue de sa fiancée Valentine[496] et, loin d'être favorable aux projets de Florence, il méditait précisément d'amener Charles VI à une alliance politique avec Milan[497].
[Footnote 496: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 35-49.]
[Footnote 497: _Ibid._, p. 64-65.]
On comprend que, dès son mariage, Valentine Visconti, fille du meurtrier, fut suspecte à Isabeau, petite-fille de la victime; indépendamment de la dissemblance de leurs caractères, une haine de famille les séparait. De là, cette froideur d'Isabeau à l'égard de l'attachante Valentine, de là, le manque d'intimité de ces toutes jeunes femmes dans leurs rapports presque quotidiens.
Après son échec, Florence se réconcilia, le 5 octobre, avec Galéas, mais l'entente ne pouvait durer, et dès février 1390, Felippo Corsini apportait de nouveau, à Paris, les doléances de la Commune. Cette troisième tentative n'eut pas un succès plus heureux que les autres; la volonté du duc de Touraine et de Valentine restait ferme, et d'ailleurs le Roi était mécontent des avances que la République avait récemment faites au Pape de Rome[498].
[Footnote 498: Riezler, _Geschichte Baierns_, t. III, p. 151.]