Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405
Part 10
[Footnote 409: Charles VI, dit Froissart, «donna à dîner à toutes les dames et damoiselles». A la fin du repas «qui avoit été grand, bel et bien étoffé» entrèrent dans la salle plusieurs chevaliers «qui joutèrent par l'espace de deux heures devant le roi et les dames». (Chroniques..., liv. IV, ch. I). Froissart nomme les dames qui assistaient au festin: les duchesses de Bourgogne, de Berry, de Touraine, etc., Il ne parle pas de la Reine, qui, sans doute, se reposait de la fatigue des journées précédentes.]
[Footnote 410: Recette extraordinaire de Jean Chanteprime, receveur des aides pour la guerre «pour certains joyaulz d'or et d'argent pour donner à plusieurs chevaliers et dames au département de la venue de la Royne..., 2.110 liv. 15 sous 5 deniers parisis. Arch. Nat. KK 20, fº 8 vº--«pour certaines vaisselles... pour donner à certains chevaliers _Allemans_ et autres... 482 liv. 12 s. par.» ibid, fº 9 rº «joyaulz donnés par le Roy... à la Royne Blanche et autres dames et chevaliers, etc... 1294 liv. 18 s. par.» ibid fº 9 vº.--«Joyaulz d'or et d'argent, draps d'or et de soie, pour chevaliers, dames, escuiers et damoiselles, etc... 2.572 liv. 7 s. par. Arch. Nat. KK, fº 12 rº.]
En même temps que les magistrats du Parlement consignaient, dans leurs registres, que l'entrée de la Reine avait été célébrée avec une telle pompe que «pieca, comme disaient les anciens, ne fust veue ne fecte plus grant feste en ce royaume[411],» les chevaliers étrangers s'en retournant chez eux, «faisaient grand nouvelles en tous pays» de ces solennités et de l'accueil qu'ils avaient reçu, au point qu'en entendant quelques-uns de leurs récits, le roi d'Angleterre, Richard II, enrageait de jalousie et ne pensait plus qu'à célébrer dans Londres, une grande cérémonie qui fût aussi brillante que l'entrée de la reine Isabeau.
[Footnote 411: Arch. Nat. Registres du Parlement, X1a 1474, fº 326.]
Pendant ces joyeuses journées, Paris[412] reçut certainement un nombre considérable de visiteurs. En 1407, Guillebert de Metz avancera qu'ils étaient cent vingt mille (?) «venus de lointains pays et que la Reine paya[413].» Ce dernier détail, qu'on ne saurait prendre à la lettre, est sans doute une allusion aux cadeaux que les provinciaux et les étrangers reçurent de Charles VI et d'Isabeau et qui avaient coûté tant d'argent[414].
[Footnote 412: A la fin du XIVe siècle, la population parisienne s'élevait à 300 000 âmes environ. L. Battifol, _Jean Jouvenel_, p. 82.]
[Footnote 413: Guillebert de Metz, _Description de la Ville de Paris_ (dans Le Roux de Lincy, _Paris et ses historiens_, p. 135 et 136.)]
[Footnote 414: Un tel concours de peuple dans la capitale du Royaume était inouï; et pour retrouver un exemple d'une aussi grande affluence, il fallait se reporter au récit des Annalistes sur le Jubilé de Rome, en l'an 1300. Toute la semaine Paris chôma, les hôteliers refusaient les nouveaux arrivants; chaque jour, depuis l'heure du réveil jusqu'au couvre-feu, la rue Saint-Denis, la grand rue Saint-Antoine, les abords des hôtels des Princes étaient remplis d'une foule bigarrée, houleuse, qui s'émerveillait aux spectacles, tandis qu'à la faveur de la presse et du désordre, plus d'un malfaiteur exécutait son mauvais coup. Le registre criminel du Châtelet fournit à cet égard quelques renseignements intéressants: Etienne Blondel et son compère Jehannin Durant, s'étant fait faire «chascun une tonsure, afin d'eschever la hastive justice temporelle» se rendirent d'Orléans à Paris «un peu avant la venue de la royne» et «durant la fête de la dite royne» volèrent vingt écuelles d'étain qu'ils vendirent aux potiers; d'accord avec un autre vaurien, nommé Raoullet de Laon, Etienne Blondel déroba aussi en la rue Neuve Saint-Merri «une houppelande de pers sengle» (_Registre criminel du Châtelet_, publié par Duplès Agier, t. I, p. 95-96) Colin de la Salle, épinglier, homme de mauvaise vie et réputation, ayant rencontré le 24 août, son créancier Pierre Vymaches, qui était allé voir les joutes au Temple, en la grant rue Saint-Antoine, le féry en la teste, d'un baston qu'il tenoit en sa main, telement que environ III jours après, le blessé ala de vie à trespassement (Ibid. p. 176 et 180).]
L'entrée dans Paris, le sacre, les fêtes qui suivirent donnent l'impression d'un superbe triomphe. Pendant six jours, en effet, la Reine se vit entourée d'honneurs extraordinaires; les hommages des Grands, les respectueux compliments des bourgeois, les acclamations du peuple lui furent prodigués; toutes ses espérances d'élévation, de fortune et de gloire se trouvèrent réalisées. Mais, pour nous, qui croyons avoir pénétré quelques-uns des sentiments intimes d'Isabeau de Bavière, il est certain qu'un nuage obscurcit, à ses yeux, ces splendeurs: aucun des Wittelsbach n'assistait à la consécration de sa puissance.
Les chroniques ne contiennent ni un jugement, ni une réflexion sur l'attitude de la Reine pendant ces réceptions et ces réjouissances. Aucun mot dit par Isabeau, ou prononcé en son nom, ne nous est rapporté; ce qui étonne surtout, c'est que la Reine ne répondit pas et ne fit rien répondre aux notables bourgeois qui s'étaient présentés à elle, porteurs de dons magnifiques, sollicitant, en retour, sa protection pour la bonne ville de Paris. Les annalistes, en pareille circonstance, ne manquent jamais de citer les grands mercis et les belles promesses avec lesquels les Rois et les Reines ont accueilli de telles députations; on ne peut admettre qu'ils aient oublié ou omis de relater ce qu'aurait dit Isabeau; leur silence nous induit à penser que la jeune Reine ne trahit aucune émotion et parut recevoir honneurs, hommages et suppliques comme choses qui lui étaient dues, sans se croire obligée à aucune expression de reconnaissance.
CHAPITRE IV
LES DERNIÈRES HEUREUSES ANNÉES DE LA REINE
Dès le samedi, 28 août, c'est-à-dire aussitôt les fêtes et les visites d'adieu terminées, Isabeau avait quitté l'hôtel Saint-Pol et s'était rendue au château de Vincennes où, vers le 29 septembre, le Roi prit congé d'elle. Il partait pour un très long voyage dans l'Est, le Centre et le Midi de la France; il allait visiter diverses provinces, conférer à Avignon, avec le Pape, sur la question du schisme; et, en chemin, il devait réformer les abus: tel était, du moins, le programme proposé par les ministres pour cette grande tournée royale. Charles VI emmenait son frère, le duc de Touraine, et une nombreuse suite de seigneurs. Après qu'il se fût séparé de «son épouse bien-aimée,» il gagna Saint-Denis pour y prier longuement le grand patron de la France, et il offrit à l'Abbaye, comme le plus beau des présents, les habits royaux qu'il avait portés «à la venue de la Royne[415].»
[Footnote 415: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. I. p. 619.]
Isabeau restait à Vincennes avec sa petite fille Jeanne et sa belle-sœur, Valentine de Milan. Il semblerait que celle-ci, intelligente, bonne et charmante, dût être, pour la Reine, une compagne chérie; les chroniqueurs sont cependant muets sur l'intimité de ces deux jeunes femmes; ils nous disent seulement qu'elles vivent alors ensemble, ou que leurs rapports sont très fréquents[416].
[Footnote 416: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 51.]
A l'automne, l'approche de ses couches ramena Isabeau à Paris; elle y reçut les lettres, datées du 24 octobre, par lesquelles Charles VI lui mandait, de Romans en Dauphiné, des nouvelles de sa santé et de son voyage[417]; puis, un second message du Roi, daté d'Avignon, et expédié le 3 novembre. Le courrier qui en était chargé, Thomas Guérart, arriva à Paris juste à temps pour connaître l'accouchement de la Reine et rapporter la nouvelle au Roi[418]. Le 9 novembre, au palais du Louvre[419], à deux heures après minuit, Isabeau avait mis au monde une fille qui reçut au baptême le même nom que sa mère[420].
[Footnote 417: Arch. Nat. KK. 30, fº 67 vº.--Charles VI avait déjà envoyé à la Reine un message daté de Nevers. Ibid.]
[Footnote 418: Arch. Nat. KK 30. fº 67 vº.]
[Footnote 419: Le Louvre avait été restauré et agrandi par Charles V; respectant la Grosse-Tour, construite en 1204 par Philippe-Auguste et qui servait à la fois de prison et de trésor, il avait élevé les ailes du Nord et de l'Est, fermé le quai du côté du chemin de halage, et meublé richement les chambres du palais. Dans une des tours, il avait installé sa célèbre _Librairie_ (Legrand, _Paris en 1380_, p. 50, note 4.)]
[Footnote 420: Le Père Anselme, _Histoire généalogique..._, t. I, p. 114.--Vallet de Viriville, _Note sur l'état civil des princes et princesses nés de Charles VI et d'Isabeau de Bavière_, (_Bibl. Ec. des Chartes_, t. IV, 1857-1858, p. 477).]
Le Roi espérait que sa femme lui donnerait un fils; mais lorsqu'il apprit la naissance de sa seconde fille, eut-il le loisir de méditer sur cette nouvelle déception? Alors les doléances du Languedoc, les questions d'Italie occupaient ses journées; puis, le soir venu, c'étaient de longs et splendides soupers; avec la nuit commençaient les danses et les joyeux divertissements[421]. Le roi de France, jeune et passionné, se plaisait et s'attardait aux «grands grâces des fricques dames et damoiselles de Montpellier[422]», et, tous les jours, il «carolait avec ces gentes personnes,» prodiguant son or et ses forces, comme il avait déjà fait, «en la demeure du Pape», avec les dames et damoiselles d'Avignon. Cependant il n'oubliait pas sa femme complètement; nous avons vu qu'il lui écrivit de Romans et d'Avignon. De Toulouse, où des fêtes étourdissantes lui furent offertes, il envoya à Isabeau, de façon à ce qu'il lui parvînt pour le 1er janvier 1390, le joyau qui convenait le mieux à une jeune reine dévote et coquette: c'était un bijou d'or fermant à charnières, et dont l'un des tableaux représentait le sépulcre de Notre-Seigneur, et l'autre, l'image de Notre-Dame, «tenant un Enfant-Jésus tout d'or», émaillée de blanc, garnie de balais, d'émeraudes et de perles; tandis que sur les faces extérieures, d'un côté était l'image de la Vierge «émaillée en rouge cler,» et de l'autre, un miroir. Ce cadeau plut beaucoup à Isabeau, car elle en fit un fréquent usage: peu de mois après, le joyau, tout terni, charnières brisées, ayant perdu plusieurs perles, avait besoin d'un «rappareillage[423]».
[Footnote 421: Sur le voyage de Charles VI en Languedoc, voy. Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. IV, VII, VIII, t. XII, p. 37-54, 72-93.--Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 617-635.--Dom Devic et Dom Vaissete, _Histoire Générale du Languedoc_, (nouv. éd. Toulouse, 1874-1895, 15 vol. in-4º), t. IX, p. 938-953.]
[Footnote 422: Froissart..., t. XII, p. 52.]
[Footnote 423: Arch. nat. KK. 21 fº 90 vº.]
Sur le point de regagner Paris, le Roi prévint la Reine de son retour par une lettre écrite à Lyon, le mardi 8 février[424]. Le lieu d'envoi de ce message et l'itinéraire, si bien reconstitué, du voyage de Charles VI et du duc de Touraine[425] ne permettent pas d'accepter, comme tout à fait vrai, ce que Froissart raconte si joliment de «l'active» qui fut faite entre le Roi et le duc pour plus tôt venir de «Montpellier à Paris», active qui aurait été inspirée à Charles par son grand désir de revoir sa femme[426]. S'il y eut entre les deux compagnons une lutte de vitesse, leur course ne peut avoir eu pour point de départ Montpellier, mais Châtillon-sur-Seine, car, d'après l'itinéraire, le Roi et le duc passaient ensemble dans cette ville le 20 février, et ils étaient à Paris le 21[427]. Monsieur de Touraine arriva le premier, et la gageure fut pour lui, cinq mille francs d'après Froissart; il avait profité de ce que Charles, cédant à la fatigue, se reposait à Troyes huit heures de nuit, pour descendre la Seine en bateau jusqu'à Melun! Le Roi d'ailleurs ne tarda pas à arriver, à la grande joie de la Reine et des dames.
[Footnote 424: Le message royal fut apporté par le chevaucheur Le Bourguignon. Arch. Nat. KK. 30, fº 81 rº.]
[Footnote 425: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 54.--E. Petit, _Séjours de Charles VI_.]
[Footnote 426: «Le roi se départit de Toulouse..., vint à Montpellier; et là se tint trois jours pour soi rafraîchir car la ville de Montpellier, les dames et les demoiselles lui plaisoient grandement bien; si avait-il grand désir de retourner à Paris et de voir la reine. Or advint un jour, lui étant à Montpellier que en causant à son frère de Touraine il dit «Beau-frère, je voudrais que moi et vous fussions ores à Paris car j'ai grand désir que je voie la reine, et vous belle-seur de Touraine». Froissart, _Chroniques_..., liv. IV, ch. IX, t. XII, p. 94.]
[Footnote 427: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 54.--La distance de Châtillon-sur-Seine à Paris est d'environ cinquante lieues, il paraît impossible qu'elle ait été franchie en un jour, par Charles VI et les personnes de sa suite, chevauchant à une allure normale. Il faut donc reprendre en partie le récit de Froissart et supposer que de Châtillon à Paris le roi et le duc de Touraine luttèrent de vitesse «chacun un seul chevalier en sa compagnie».]
«Au bel hôtel saint-Pol, Madame Ysabel la reine se tenoit», dit Froissart, en racontant les événements de l'année 1390[428]. Pendant quelques mois de cet hiver, Isabeau, en effet, résida à Paris, où de grandes réceptions furent données par les princes: le duc de Touraine convia, «le roy et tous les seigneurs, dames et damoiselles à des joutes, et à des fêtes pour célébrer le retour de son voyage; le duc de Bourbon[429], sur le point d'entreprendre une chevauchée en Barbarie, offrit un grand festin d'adieux.
[Footnote 428: _Chroniques..._, liv. IV, ch. XVII, t. XII, p. 311.--L'hôtel Saint-Pol comprenait un immense terrain entre la rue Saint-Antoine, le quai des Célestins et la rue du Petit-Musc. Ce n'était pas un palais d'un seul tenant, mais un amas de maisons successivement achetées par Charles V.]
[Footnote 429: Les Gênois ayant organisé une expédition contre les pirates barbaresques qui infestaient la Méditerranée, le duc Louis de Bourbon accepta le commandement de la croisade. Son armée, composée principalement de chevaliers français et anglais, débarqua en Afrique, vainquit les pirates de Tunis, de Bougie, de Tlemcen, les força à remettre en liberté les chrétiens captifs et entreprit même le siège de Tunis; mais une brouille s'étant élevée entre les Français et les Gênois, les troupes se disloquèrent (automne 1390). Cependant la cour de France s'était beaucoup intéressée à la chevauchée de Barbarie. «On faisait en France processions pour eux, afin que Dieu les voulsist sauver, car on ne savait qu'ils étaient devenus, ni on n'envoyait nulles nouvelles». Froissart, _Chroniques..._, t. XII, p. 309; plusieurs dames de l'entourage de la Reine «la dame de Coucy, la dame de Sully... qui aimoient leurs seigneurs et maris, étaient en grand ennui pour eux le terme que le voyage dura.» Ibid.--Pour le récit de cette expédition, voy. Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. XIII, XV, XVII, t. XII, p. 123-321.--Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 649-671.--Chronique du bon duc Loys de Bourbon, (éd. Chazaud, _Soc. Hist. de France_, Paris 1873, in-8º), p. 218-257.]
En cette même année, Isabeau fut, pour la seconde fois, frappée par le deuil; elle perdit sa fille aînée. Le cercueil de cette enfant fut déposé dans l'abbaye de Maubuisson[430].
[Footnote 430: Le Père Anselme, _Histoire généalogique..._, t. I, p. 111.--Vallet de Viriville, _Note sur l'Etat des princes..._ (_Bibl. Ec. des Chartes_, 1857-1858), p. 477.--La mort de cette enfant dut avoir lieu dans l'un des six premiers mois de l'année puisque les Comptes de juin à décembre ne contiennent plus aucune mention des dépenses faites pour la petite princesse.]
Faute de documents, on ne peut suivre la Reine pendant le printemps et l'été; le 25 mai, Charles VI, voyageant sur les bords de l'Oise, lui envoya un message[431] dont le lieu de destination n'est pas connu; mais nous voyons qu'en mai et juin Isabeau est très occupée de l'entretien de l'une de ses propriétés, l'hôtel «du Val-la-Reine[432]». Cette belle résidence, dont dépendaient des forêts, des prés, toute une campagne[433], avait été cédée, en septembre 1389, par le duc de Berry au duc de Touraine qui l'avait donnée à Isabeau[434], en échange d'une maison sise à Paris, au faubourg Saint-Marcel, dite depuis «l'hôtel d'Orléans».
[Footnote 431: Arch. nat. KK. 30, fº 82.]
[Footnote 432: La maison de Vaux-la-Reine, située dans la paroisse de Combs, (canton de Brie-comte-Robert, arr. de Melun, dép. de Seine-et-Marne) avait été fondée, vers 1265, par Jeanne de Toulouse, femme d'Alphonse de Poitiers et belle-sœur de saint Louis, sous le nom de Vaux-la-Comtesse. Appelée depuis Vaux-la-Reine, peut-être à cause de la reine Jeanne d'Evreux, troisième femme de Charles IV le Bel, elle avait été donnée, en 1380, par Charles VI, au duc Jean de Berry. Voy. Lebeuf, _Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris_ (Paris, 1889-1893, 7 vol. in-8º) t. V, p. 181-184.]
[Footnote 433: _Ibid._]
[Footnote 434: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 50 et note 6, Isabeau avait acquis Vaux-la-Reine, pour être plus près de Charles VI lorsque celui-ci venait chasser à Corbeil, dans la forêt de Sénart et qu'il descendait à Villepescle, dans la maison de son valet de chambre Gilles Nallet, ancien garde de la librairie de Charles V. (Lebeuf, t. V, p. 120-121 et _Histoire de la ville et du diocèse de Paris_, 183-184.)]
Le domaine du Val-la-Reine avait besoin de réparations; pour subvenir à cette dépense, Isabeau demanda à Charles VI, et en obtint, la somme de mille francs d'or, dont elle donna quitus aux gens des Comptes le 20 juin, à Paris[435].
[Footnote 435: Bibl. Nat. f. fr. 20 367, fº 72.]
Quelques jours après cette date, la Reine se trouvait installée, avec Valentine de Milan, au château de Saint-Germain-en-Laye. La jeune duchesse ne devait pas tarder à y pleurer la mort de son premier né qui ne vécut que deux mois[436]. Quant à Isabeau, pour la quatrième fois, en cinq années de mariage, elle était enceinte.
[Footnote 436: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 58 et 59.]
A la fin de juillet, le Roi et le duc de Touraine vinrent rejoindre leurs femmes à Saint-Germain où ils demeurèrent jusqu'à la dernière semaine d'août. Là, Charles VI vit un jour, à la suite d'un orage formidable, la Reine bouleversée, puis terrifiée au point de donner des inquiétudes. A l'heure où la messe était célébrée, le ciel soudain s'obscurcit, le tonnerre gronda, et les éclairs déchirèrent les ténèbres qui enveloppaient le château, pendant qu'un vent furieux déracinait les plus vieux arbres de la forêt, arrachait de leurs gonds les portes des chambres et brisait les vitres de la chapelle. L'officiant, baissant la voix, se hâtait de terminer le sacrifice, et tous les assistants se prosternaient la face contre terre[437]. Isabeau fut très profondément ébranlée; son moral surtout avait été impressionné par l'épouvantable phénomène qu'elle regardait comme la manifestation de la colère céleste contre la Maison de France, et il lui semblait qu'elle avait échappé, par miracle, au plus grand des dangers. Un pèlerinage pourra seul rendre un peu de calme à son esprit; aussi voit-on ses serviteurs s'empresser aux préparatifs d'un départ. Ils achètent des coffrets pour y enfermer les robes, et «du gros drap pers de Louviers, à faire sacs pour mettre dedans les livres pieux et les roumans» dont Isabeau faisait sa lecture et sa distraction et portait en ses voyages[438].
[Footnote 437: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I, p. 685-687.]
[Footnote 438: Arch. Nat. KK. 21, fº 28 vº.]
La Reine quitte Saint-Germain dans les derniers jours d'août, suivie de toute sa Maison dont le fonctionnement régulier n'était nullement dérangé par les déplacements. Le 26, passant par Paris, elle couche au Palais où se trouve le Roi[439]; le 1er septembre, elle est à Pontoise[440]; elle y reçoit une lettre, datée de Chauny[441], du duc de Touraine qui chasse avec Charles VI aux environs de Compiègne[442]. Elle gagne ensuite Maubuisson[443], où elle demeure quelques jours, le duc de Touraine vient l'y rejoindre, puis en sa compagnie, elle retourne à Pontoise; c'est là que lui sont remises, le 11 septembre, des lettres envoyées de Compiègne par le Roi[444]; après Maubuisson, elle visite Saint-Sanctin et Chartres (octobre)[445] tandis que Charles VI se rend à Beauvais, d'où il lui mande de ses nouvelles[446]. Elle passe les fêtes de la Toussaint à l'Abbaye de Villiers-lez-la-Ferté-Alais[447].
[Footnote 439: _Ibid._]
[Footnote 440: Arch. Nat. KK. 30, fº 97 rº.]
[Footnote 441: Chauny, ch-l. de canton, arr. de Laon, dép. de l'Aisne.]
[Footnote 442: _Ibid._]
[Footnote 443: «Jehan d'Arizolles, chevalier, envoyé de Compiègne porter lettres devers la royne à Maubuisson..., mardi, 6 septembre, le roy à Compiègne». Arch. Nat. KK. 30, fº 97 rº.--Lettres du roi au duc de Touraine à Maubuisson, _ibid._]
[Footnote 444: Le 20 septembre, des ordres sont donnés pour élargir les vêtements de la Reine. Bibl. Nat. f. fr. 5.086, nº 110.]
[Footnote 445: Achat de deux draps d'or racamas, le 13 octobre, «pour la royne en son pèlerinage de Saint-Sentin-lez-Chartres pour offrir par la dicte dame a la dicte église de Saint-Sentin..., XXXII, liv. par.--Arch. Nat. KK. 21, fº 74 vº.--Achat d'un coffre pour mettre et porter les robes de la royne au voyage par elle fait nouvellement a Saint-Sentin» _ibid._, fº 76 vº.]
[Footnote 446: Arch. Nat. KK 30, fº 98 rº.]
[Footnote 447: La Ferté Alais, ch.-l. de canton, arr. d'Etampes, dép. de Seine-et-Oise.--La Reine était installée à l'abbaye de Villiers, le 19 octobre, date où elle y recevait un message de Charles VI envoyé de Beauvais. Arch. Nat. KK 30, fº 98 rº.--Le 29 octobre, achat de drap pour mettre sur les bureaux du Roi et de la Reine; Charles VI étant à Beauvais, la reine à Villiers. Arch. Nat. KK. 21, fº 20 vº.--Achat pour la reine de deux draps d'or de racamas pour offrir à l'abbaye de Villiers, le jour de la Toussaint. _ibid._, fº 74 vº.]
Le 24 janvier 1391, au château de Melun, entre six et neuf heures du matin, la Reine accoucha de sa troisième fille, qui, en souvenir de la petite morte, fut nommée Jeanne[448]. Décidément, le ciel semblait sourd aux ferventes prières qui, de toutes parts, s'élevaient pour demander un Dauphin.
[Footnote 448: Le Père Anselme, _Histoire généalogique de la maison de France_, t. I, p. 113.]
* * * * *
Les documents ne permettent pas de connaître, par le menu, les faits et gestes de la Reine pendant les dix-huit mois qui vont suivre. Ses déplacements périodiques et quelques fêtes auxquelles elle assista sont les seuls détails que nous ayons sur sa vie pendant ce temps.
Ainsi, le 10 avril 1391, des réjouissances sont données à Saint-Pol, «en présence du Roi et de la Reine», à l'occasion des noces de Marie d'Harcourt, jeune femme de grande noblesse dont le nom a été cité au premier rang des demoiselles d'honneur de la Reine[449].
[Footnote 449: Marie d'Harcourt épousait en secondes noces Colart d'Estouteville, seigneur de Torcy, chevalier banneret, chambellan du Roi, sénéchal de Toulouse et d'Agen (le Père Anselme, _Histoire généalogique_, t. V, p. 131 et t. VIII, p. 97.)--Charles VI voulut qu'il y eut un grand tournois--il y jouta lui-même, comme le prouve un mandement de mai 1391 par lequel il accorde une gratification de 100 francs «aux chevaucheurs, armeuriers, peintres et varlet de son grand cheval, qui le servirent aux joustes derrenièrement faictes à Paris». _Catalogue des Archives du baron de Joursanvault_, t. I, nº 653.]