Part 7
On dit que saint Anselme, archevêque de Cantorbéri, et que nos montagnes s'honorent d'avoir vu naître, étoit admirable pour cette pratique des bonnes pensées. Un jour qu'il étoit en voyage, un levreau pressé par des chiens courut se mettre sous son cheval, pour y trouver refuge contre la mort qui le menaçoit; ce que voyant les chiens, ils clabaudoient tout autour, sans toutefois oser approcher, comme s'ils eussent craint de violer l'asile auquel leur proie avoit eu recours. Un spectacle si singulier fit rire beaucoup toute la troupe des chasseurs, mais pour saint Anselme, pleurant au contraire et gémissant: Vous riez, s'écria-t-il, mais le pauvre animal ne rit pas. Eh! n'est-ce pas ainsi que, lorsqu'une ame a été poursuivie et menée par mille détours à toutes sortes de péchés, ses ennemis l'attendent au passage de la mort pour s'en saisir et la dévorer? que si alors cette pauvre ame tout éperdue, cherche quelque part un refuge, et n'en trouve pas, ses ennemis lui insultent et s'en rient, et elle devient leur proie éternelle. Ce qu'ayant dit, il s'éloigna en soupirant.
Constantin-le-Grand ayant écrit une lettre fort honorable à saint Antoine, les religieux qui se trouvoient autour du saint en parurent tout surpris. Sur quoi il leur dit ces paroles: «Comment admirez-vous qu'un roi écrive à un homme? Admirez plutôt que Dieu ait écrit sa loi aux hommes, et qu'il leur ait même parlé par la bouche de son propre Fils.»
Saint François voyant un jour une brebis seule au milieu d'un troupeau de bêtes à cornes: Voyez, dit-il à son compagnon, comme cette pauvre petite brebis est douce parmi ces boucs. C'est ainsi que Notre-Seigneur étoit doux et humble parmi les Pharisiens. Et une autre fois voyant un petit agneau mangé par un pourceau: Eh! petit agneau, dit-il tout en pleurant, que tu représentes bien la mort de mon Sauveur!
François de Borgia, ce grand et saint personnage de notre siècle, étant encore duc de Gandie, ne pouvoit aller à la chasse, sans y faire mille pieuses réflexions. J'admirois, disoit-il lui-même dans la suite, de quelle manière les faucons reviennent sur le poing, se laissent couvrir les yeux, et attacher à la perche, tandis que les hommes se montrent si sourds et si indociles à la voix de Dieu.
Le grand saint Basile dit que la rose entourée de ses épines fait cette belle instruction aux hommes: ce qu'il y a de plus agréable dans ce monde, ô mortels! est mêlé d'amertume et de tristesse; rien n'y est pur: le regret est accolé à la joie, le veuvage au mariage, le travail et la peine au bonheur d'être mère, l'ignominie à la gloire, la dépense aux honneurs, le dégoût aux délices, et la maladie à la santé. «C'est une belle fleur que la rose, dit encore ce saint personnage, mais elle me donne une grande tristesse, en m'avertissant du péché, pour lequel la terre a été condamnée à porter des ronces et des épines.»
Une ame dévote, regardant une fois un beau ruisseau où le ciel avec ses étoiles se peignoit comme dans un miroir: Mon Dieu! dit-elle, ces mêmes étoiles seront pourtant un jour sous mes pieds, quand vous m'aurez reçue dans vos saints tabernacles; et comme les étoiles du ciel sont représentées sur la terre, de même les hommes de la terre sont représentés au ciel en la belle et claire fontaine de la charité divine.
Une autre disoit en considérant le cours d'un fleuve: Mon ame n'aura jamais de repos, jusqu'à ce qu'elle soit abîmée en Dieu, son principe et sa fin, comme ce fleuve va s'abîmer dans l'océan.
Sainte Françoise, regardant un agréable ruisseau au bord duquel elle s'étoit agenouillée pour prier, fut ravie en extase, et répéta plusieurs fois ces paroles: Voilà l'image de la grâce de Dieu: c'est ainsi qu'elle coule tout doucement dans les cœurs.
Une autre disoit en voyant des arbres en fleurs: Hélas! faut-il que je sois la seule qui ne porte pas de fleurs dans le jardin de l'Eglise? Une autre, voyant de petits poussins ramassés sous leur mère, se mit à dire: O Seigneur! conservez-nous ainsi sous l'ombre de vos ailes; et une autre, en voyant le tournesol, fit cette réflexion: Quand sera-ce, ô mon Dieu! que mon ame suivra ainsi les attraits de votre grâce? Puis apercevant ces petites fleurs qu'on appelle pensées, assez belles à voir, mais sans odeur: Eh! que voilà bien mes pensées! se dit-elle; belles à dire, et bonnes à rien.
C'est ainsi, Philothée, que l'on tire de bonnes pensées et de saintes aspirations de ce qui se présente à nous dans l'usage commun de cette vie mortelle. Malheureux sont ceux qui détournent les créatures du Créateur, pour les faire servir au péché; mais bienheureux sont ceux qui rapportent les créatures à la gloire du Créateur, et qui emploient leur vanité à l'honneur de la vérité. Certes, dit saint Grégoire de Nazianze, je regarde comme une bonne habitude de rapporter toutes choses au profit de son ame. Vous pouvez lire à ce propos l'épitaphe que saint Jérôme composa pour sainte Paule, et vous y verrez avec plaisir de combien d'aspirations et de saintes affections cette belle ame faisoit usage en toutes sortes de rencontres.
C'est en cet exercice de la retraite spirituelle et des oraisons jaculatoires, que consiste la grande œuvre de la dévotion. Il est si utile qu'il peut à la rigueur remplacer les autres espèces d'oraisons, tandis que si on le néglige, il n'y a presque pas moyen d'y suppléer. Sans lui, l'on n'entend rien à la vie contemplative, et l'on ne s'acquitte que fort mal des devoirs de la vie active: car alors le repos n'est qu'oisiveté, et le travail qu'empressement. C'est pourquoi je vous conjure de l'embrasser de tout votre cœur, et de ne jamais l'abandonner.
CHAPITRE XIV.
De la très-sainte Messe, et de la manière de l'entendre; cinquième exercice.
1. Je ne vous ai point encore parlé du soleil des exercices spirituels, qui est le très-saint, très-sacré, et très-adorable sacrifice et sacrement de l'autel, centre de la religion chrétienne, cœur de la dévotion, ame de la piété, mystère ineffable, et profond abîme de la charité divine par lequel Dieu, en se donnant réellement à nous, nous communique magnifiquement ses grâces et ses faveurs.
2. La prière faite en union de ce divin sacrifice a une force merveilleuse; car l'ame se trouvant alors comme appuyée sur son bien-aimé, abonde en faveurs célestes, et reçoit tant de consolations et de suavités spirituelles, qu'elle ressemble, pour me servir de l'expression du Cantique, à ces colonnes de fumée qui s'échappent de la myrrhe et de l'encens et des bois aromatiques les plus exquis.
3. Faites donc tous vos efforts pour assister tous les jours à la sainte messe, afin d'offrir avec le prêtre le sacrifice que votre Sauveur offre continuellement à Dieu son Père pour vous et pour toute l'Eglise. Toujours les anges s'y trouvent en grand nombre, dit saint Jean Chrysostôme, pour honorer par leur présence ce saint et redoutable mystère; et nous y trouvant avec eux, nous ne pouvons que recevoir une très-heureuse influence d'une telle société. Les chœurs de l'Eglise triomphante et ceux de l'Eglise militante se tiennent unis à Notre-Seigneur pendant cette divine action, pour nous gagner par lui, avec lui, et en lui, le cœur de Dieu son Père, et attirer sur nous toute sa miséricorde. Quel bonheur donc pour une ame dévote de contribuer par ses propres affections à un bien si précieux et si désirable!
4. Si par quelque force majeure vous ne pouvez assister d'une présence réelle à ce souverain sacrifice, au moins faut-il que vous y portiez votre cœur pour y assister spirituellement. Prenez donc un moment le matin pour aller en esprit à l'église, si vous ne pouvez y aller autrement; unissez votre intention à celle de tous les chrétiens, et faites au lieu où vous êtes les mêmes actes intérieurs que vous feriez si vous étiez réellement présente à la sainte messe dans quelque église.
5. Or, pour bien entendre la sainte messe, soit réellement, soit mentalement, voici une méthode que je vous propose:
1.º Depuis le commencement jusqu'à ce que le prêtre soit monté à l'autel, faites avec lui la préparation, qui consiste à vous mettre en la présence de Dieu, à reconnoître votre indignité et à demander pardon de vos fautes.
2.º Depuis que le prêtre est monté à l'autel, jusqu'à l'Evangile, considérez la venue et la vie de Notre-Seigneur en ce monde par une considération simple et générale.
3.º Depuis l'Evangile jusqu'au _Credo_, considérez la prédication de Notre-Seigneur; protestez-lui que vous voulez vivre et mourir dans la foi et l'obéissance de sa sainte parole, et dans l'union de la sainte Eglise catholique.
4.º Depuis le _Credo_ jusqu'au _Pater_, appliquez votre cœur aux mystères de la passion et de la mort de notre Rédempteur, qui vous sera alors réellement et essentiellement représentée; et vous unissant d'intention au prêtre et au reste du peuple, offrez le saint sacrifice à Dieu le Père pour son honneur et pour votre salut.
5.º Depuis le _Pater_ jusqu'à la communion, efforcez-vous de faire naître en votre cœur mille ardens désirs d'être à jamais unie à notre Sauveur par les liens d'un amour éternel.
6.º Depuis la communion jusqu'à la fin, remerciez la divine Majesté de son incarnation, de sa vie, de sa passion, de sa mort, et de l'amour immense qu'il nous témoigne dans le saint sacrifice, le conjurant par tous ses mérites de vous être à jamais propice, à vos parens, à vos amis et à toute l'Eglise. Puis, vous humiliant de tout votre cœur, recevez dévotement la bénédiction divine que Notre-Seigneur vous donne par la main de son ministre.
Que si, pendant la messe, vous voulez faire votre méditation sur les mystères que vous prenez pour chaque jour, il ne sera pas besoin d'en venir à ces actes particuliers, mais il suffira d'avoir, en commençant, l'intention d'adorer et d'offrir le saint sacrifice par l'exercice de votre méditation; puisque dans toute méditation ces actes se trouvent compris soit expressément, soit tacitement et virtuellement.
CHAPITRE XV.
Des autres exercices de dévotion publics et communs.
Outre ce que nous venons de dire, Philothée, il faut encore, les dimanches et les fêtes, assister à l'office des heures et des vêpres, tant que votre commodité vous le permettra: car ces jours-là sont dédiés à Dieu, et il faut bien y faire plus d'actions en son honneur et gloire, qu'on n'en fait les autres jours. Par là vous sentirez mille douceurs de dévotion, comme l'éprouvoit saint Augustin, qui nous assure dans ses Confessions, que lorsqu'il entendoit le divin office au commencement de sa conversion, son cœur se fondoit en suavité, et ses yeux en larmes de piété. De plus, rappelez-vous une fois pour toutes, qu'il y a toujours plus d'avantage et de consolation aux offices publics de l'Eglise, qu'aux pratiques particulières; Dieu ayant voulu, pour ce qui concerne son culte, que la communion des fidèles fût préférée à toute sorte de particularités.
Entrez volontiers dans les confréries du lieu où vous êtes, surtout dans celle où vous pourrez trouver le plus d'édification. Vous ferez en cela une chose fort agréable à Dieu; car, bien que l'Eglise ne commande pas les confréries, elle les recommande néanmoins, et, pour témoigner quel désir elle a qu'on s'y enrôle, elle accorde des indulgences et autres priviléges aux confrères. D'ailleurs, c'est une pratique très-favorable à la charité chrétienne de s'associer ainsi à plusieurs personnes, pour contribuer à leurs bons desseins: et quoiqu'il puisse arriver qu'on fasse d'aussi bonnes œuvres à part soi, qu'on en fait en commun dans les confréries, et peut-être même avec plus de goût, toujours est-il que Dieu est plus glorifié par ces sortes de réunions, où les mérites de chacun se trouvent liés et unis à ceux de ses frères.
J'en dis autant de toutes les prières et dévotions publiques, auxquelles, tant que nous le pouvons, nous devons contribuer par notre bon exemple, pour la gloire de Dieu, pour l'édification du prochain, et pour la fin commune qu'on s'y propose.
CHAPITRE XVI.
Qu'il faut honorer et invoquer les saints.
Puisque c'est par le ministère des anges que nous recevons souvent les bonnes inspirations de Dieu, c'est aussi par eux que nous devons lui adresser nos aspirations, aussi-bien que par les saints et les saintes qui, étant présentement semblables aux anges, dans la gloire de Dieu, comme le dit Notre-Seigneur, lui présentent constamment leurs désirs et leurs prières en notre faveur.
Joignons-nous donc, ô Philothée, à ces esprits célestes, et à ces ames bienheureuses; faisons comme les petits rossignols, qui apprennent à chanter avec les grands: entretenons un pieux commerce avec les saints, et nous saurons bien mieux prier et chanter les louanges divines. _A la vue des anges_, disoit David, _j'entonnerai les louanges de Dieu._
Honorez, révérez et respectez d'un amour spécial la sainte et glorieuse Vierge Marie; elle est mère de notre souverain Père, et par conséquent notre grand'mère. Recourons donc à elle, et, comme ses petits enfans, jetons-nous dans son giron avec une confiance parfaite, à tous momens et en toutes rencontres. Appelons à nous cette douce mère, invoquons son amour maternel, et tâchant d'imiter ses vertus, ayons pour elle un cœur vraiment filial.
Rendez-vous fort familière avec les anges: regardez-les comme réellement présens à toutes vos actions, quoique d'une manière invisible. Aimez surtout et respectez l'ange du diocèse où vous êtes, les anges des personnes avec lesquelles vous vivez, et spécialement le vôtre: priez-les souvent, offrez-leur de fréquentes louanges, et employez leur bon secours dans toutes vos affaires, soit spirituelles, soit temporelles, afin qu'ils coopèrent à vos intentions.
Le célèbre Pierre Lefèvre, premier prêtre, premier prédicateur, premier professeur de théologie de la sainte compagnie de Jésus, et premier compagnon du bienheureux Ignace, qui fut le fondateur de cette société, revenant un jour d'Allemagne, où il avoit beaucoup travaillé pour la gloire de Dieu, et passant par ce diocèse, où il étoit né, racontoit qu'ayant traversé plusieurs pays hérétiques, il s'étoit toujours très-bien trouvé de saluer en arrivant dans une paroisse les anges qui la protégeoient, et qu'il devoit visiblement à cette pratique d'avoir échappé aux embûches des hérétiques, et d'avoir trouvé les ames si douces et si dociles à recevoir la doctrine du salut: ce qu'il disoit d'un air si pénétré, qu'une demoiselle alors fort jeune, l'ayant entendu lui-même raconter ce fait, le répétoit il n'y a que quatre ans, c'est-à-dire plus de soixante ans après, avec un extrême sentiment de piété. Pour moi, je fus bien consolé l'année passée, de consacrer un autel au lieu même où Dieu fit naître ce saint homme, dans le petit village de Villaret, au milieu de nos montagnes les plus inaccessibles.
Choisissez quelques saints dont la vie vous plaise davantage à méditer et à imiter, et en qui vous placiez plus particulièrement votre confiance. Celui dont vous portez le nom vous est déjà tout assigné par votre baptême.
CHAPITRE XVII.
Comment il faut entendre et lire la parole de Dieu.
Aimez à entendre la parole de Dieu, soit que vous l'écoutiez dans les conversations familières de vos amis spirituels, soit que vous l'écoutiez au sermon: recevez-la toujours avec attention et respect: faites-en bien votre profit, et ne permettez pas qu'elle tombe à terre; mais conservez-la dans votre cœur, comme un baume précieux, à l'imitation de la très-sainte Vierge, qui gardoit soigneusement dans le sien toutes les paroles que l'on disoit à la louange de son fils. Souvenez-vous que Notre-Seigneur ne recueille les paroles que nous lui disons dans nos prières, qu'autant que nous recueillons celles qu'il nous dit par la prédication.
Ayez toujours auprès de vous quelque bon livre de piété, comme sont ceux de saint Bonaventure, de Gerson, de Denis le Chartreux, de Louis Blosius, de Grenade, de Stella, d'Arias, de Pinelli, de Dupont, d'Avila, le Combat spirituel, les Confessions de saint Augustin, les Epîtres de saint Jérôme, et autres semblables; lisez-en tous les jours un peu avec une grande dévotion, comme si ces saints auteurs vous les eussent envoyés du Ciel pour vous en montrer le chemin, et vous donner le courage d'y aller. Lisez aussi les histoires et vies des saints, où vous verrez, comme dans un miroir, le portrait de la vie chrétienne. Accommodez leurs actions au profit de votre ame, en ayant égard aux devoirs de votre vocation; car, bien que beaucoup d'actions des saints ne soient pas imitables pour ceux qui vivent dans le monde, toujours est-il qu'elles peuvent toutes être suivies ou de près ou de loin. Ainsi vous pouvez imiter la solitude de saint Paul, premier ermite, dans les retraites spirituelles et réelles dont je vous ai parlé, et auxquelles je reviendrai plus tard. Vous pouvez imiter la pauvreté de saint François, par les pratiques de pauvreté dont je compte vous entretenir, et ainsi des autres. Mais je conviens qu'il y a certaines histoires qui donnent encore plus de lumières pour la conduite de la vie: comme sont, la Vie de la bienheureuse mère Thérèse, vraiment admirable pour cela; les Vies des premiers jésuites; celles de saint Charles Borromée, archevêque de Milan, de saint Louis, de saint Bernard; les Chroniques de saint François, et autres pareilles. D'autres présentent plus de sujets d'admiration que d'imitation, comme sont celles de sainte Marie Égyptienne, de saint Siméon Stylite, de sainte Catherine de Sienne, de sainte Catherine de Gênes, de sainte Angèle, et plusieurs autres, qui ne laissent pas néanmoins de donner un goût général du saint amour de Dieu.
CHAPITRE XVIII.
Comment il faut recevoir les inspirations.
Nous appelons inspirations tous les attraits de la grâce, les bons mouvemens, les reproches et remords de conscience, les lumières intérieures, et généralement toutes les bénédictions dont Dieu prévient notre cœur par un pur effet de sa bonté paternelle, soit afin de nous réveiller de notre assoupissement, soit pour nous engager à la pratique des vertus, exciter en nous son saint amour, et en un mot nous faire rechercher tout ce qui peut nous conduire aux biens éternels. C'est ce que l'époux des Cantiques appelle frapper à la porte de son épouse, lui parler au cœur, la réveiller quand elle dort, l'appeler quand elle est absente, l'inviter à goûter de son miel, à cueillir des fruits et des fleurs en son jardin, à chanter et à faire raisonner sa douce voix à ses oreilles. J'ai besoin d'une comparaison pour me bien faire comprendre.
Pour l'entière conclusion d'un mariage, trois choses doivent intervenir quant à la personne que l'on veut marier: premièrement, on lui propose le parti; secondement, elle agrée la proposition; troisièmement, elle consent. Ainsi, lorsque Dieu veut faire en nous, par nous et pour nous quelques actions de grand prix, premièrement, il nous la propose par son inspiration; secondement, cette proposition nous agrée; troisièmement, nous y consentons. Car, comme pour descendre au péché il y a trois degrés: la tentation, la délectation et le consentement; de même aussi il y en a trois pour monter à la vertu: l'inspiration, qui correspond à la tentation; la complaisance en l'inspiration, qui correspond à la délectation en la tentation; et le consentement à l'inspiration, qui correspond au consentement que l'on donne à la tentation.
Quand l'inspiration dureroit tout le temps de notre vie, nous ne serions pourtant nullement agréables à Dieu, si nous n'y prenions plaisir; et au contraire, Dieu en seroit offensé, comme il le fut par la conduite des Israélites, auprès desquels il fut pendant quarante ans, ainsi qu'il le dit, les pressant de se convertir, sans que jamais ils y voulussent entendre; ce qui lui fit jurer contre eux avec serment que jamais ils n'entreroient dans son repos.
Le plaisir qu'on prend aux inspirations est un grand acheminement à la gloire de Dieu, et c'est déjà commencer à plaire à sa divine Majesté; car, si ce plaisir n'est pas encore un parfait consentement, c'est du moins une certaine disposition à consentir; et, comme c'est un très-bon signe, et une chose fort utile de se plaire à entendre la parole de Dieu, qui est comme une inspiration extérieure, c'est aussi une chose très-bonne et très-agréable à Dieu, de se plaire aux inspirations intérieures. C'est de ce plaisir que parle l'épouse sacrée, quand elle dit: _Mon ame s'est fondue de joie, quand mon bien-aimé m'a parlé._
Enfin, pour que l'acte soit parfait, il faut le consentement; car, si ayant reçu l'inspiration, et l'ayant même agréée, nous refusons néanmoins d'y consentir, il est clair que nous méconnoissons étrangement Dieu, et que nous offensons beaucoup sa divine Majesté; car il semble bien qu'il y a plus de mépris à agir de la sorte, que si nous avions tout de suite rejeté ses inspirations. C'est ce qui arriva à l'épouse des Cantiques; la voix de son bien-aimé avoit touché son cœur d'une sainte joie; elle ne voulut pas néanmoins lui ouvrir la porte, et s'en excusa sous de frivoles prétextes; ce que voyant l'époux avec une juste indignation, il passa outre et la quitta. Soyez donc résolue, Philothée, à accepter de bon cœur toutes les inspirations qu'il plaira à Dieu de vous envoyer; et quand elles arriveront, recevez-les comme les ambassadeurs du roi céleste, qui désire contracter alliance avec vous. Ecoutez paisiblement leurs propositions, considérez l'amour de celui qui vous les envoie, accueillez-les affectueusement. Après quoi, consentez, mais d'un consentement plein, empressé et constant; de cette sorte, Dieu, qui ne peut vous avoir aucune obligation, ne laissera pas néanmoins d'agréer votre correspondance à son amour. Mais si l'inspiration porte sur quelque chose d'important ou d'extraordinaire, suspendez votre consentement jusqu'à ce que vous ayez consulté votre directeur, et qu'il ait examiné si elle est vraie ou fausse. Car souvent il arrive que l'ennemi, voyant une ame prompte à consentir aux inspirations, lui en propose de fausses pour la tromper: ce qu'il ne peut jamais faire, tant que cette ame obéit à son directeur avec humilité.
Le consentement une fois donné, il faut mettre tout son soin à en procurer les effets, et réduire l'inspiration en acte, ce qui est la perfection de la vraie vertu. Car d'avoir le consentement dans le cœur, sans jamais en venir à l'effet, ce seroit comme de planter une vigne, sans vouloir qu'elle fructifiât.
Or, pour-tout ceci, il est très-avantageux de pratiquer l'exercice du matin, ainsi que les retraites spirituelles dont j'ai parlé plus haut; car par ce moyen nous nous préparons à faire le bien par une préparation non-seulement générale, mais encore particulière.
CHAPITRE XIX.
De la sainte confession.
Notre Sauveur a laissé à son Eglise le sacrement de pénitence ou de confession, pour nous laver de toutes nos souillures, autant de fois que nous en aurions contracté. Ne permettez donc jamais, Philothée, que votre cœur demeure long-temps infecté du péché, puisque vous avez un remède si sûr et si facile. Une ame qui a consenti au péché doit avoir horreur d'elle-même, et se purifier au plus tôt, par respect pour la divine Majesté, qui la regarde. Hélas! ne seroit-ce pas le comble de la folie de nous laisser mourir de la mort spirituelle tandis que nous avons entre les mains un remède si souverain pour nous guérir?
Confessez-vous humblement et dévotement tous les huit jours, et toujours, s'il se peut, quand vous communierez, encore que vous n'ayez sur la conscience aucun péché mortel, car par la confession vous ne recevrez pas seulement l'absolution des péchés véniels que vous confesserez, mais vous recevrez encore une grande force pour les éviter à l'avenir, une grande lumière pour les bien discerner, et une grâce abondante pour réparer tout le dommage qu'ils vous ont causé. Vous pratiquerez en outre la vertu d'humilité, d'obéissance, de simplicité et de charité, en sorte que par cette seule action vous pratiquerez plus de vertus que par aucune autre.