Introduction à la vie dévote

Part 21

Chapter 213,502 wordsPublic domain

L'inquiétude n'est pas une simple tentation, mais une source d'où proviennent plusieurs tentations. J'en dirai donc quelque chose. La tristesse n'est autre chose qu'une douleur d'esprit que nous ressentons du mal qui est en nous malgré nous, soit que le mal soit extérieur, comme la pauvreté, la maladie, le mépris; soit qu'il soit intérieur, comme l'ignorance, la sécheresse de cœur, la répugnance au bien, et les tentations. Lors donc que l'ame sent qu'elle a quelque mal, elle a du déplaisir de l'avoir, et voilà la tristesse; le désir d'être affranchi du mal, et d'avoir les moyens de s'en délivrer, suit immédiatement la tristesse, et jusque là nous avons raison; car naturellement chacun désire le bien, et fuit ce qu'il pense être mal.

Si l'ame cherche les moyens d'être délivrée de son mal pour l'amour de Dieu, elle les cherchera avec patience, douceur, humilité et calme, attendant sa délivrance plus de la bonté et de la providence de Dieu, que de sa peine, de son industrie et de ses soins. Si elle cherche sa délivrance pour l'amour d'elle-même, elle s'empresse et s'échauffe à la recherche des moyens, comme si ce bien dépendoit plus d'elle que de Dieu. Je ne dis pas qu'elle pense cela, mais je dis qu'elle s'empresse comme si elle le pensoit.

Que si elle ne rencontre pas de suite ce qu'elle désire, elle entre en de grandes inquiétudes et impatiences, qui, loin d'ôter le mal, ne font au contraire que l'empirer; et l'ame, entrant alors en des angoisses et des tristesses démesurées, éprouve une telle défaillance de force et de courage, qu'il lui semble que son mal n'a plus de remède. Vous voyez donc que la tristesse, qui au commencement est juste, engendre l'inquiétude; et l'inquiétude engendre ensuite un surcroît de tristesse qui est extrêmement dangereux.

L'inquiétude est le plus grand mal qui puisse, arriver à l'ame, après le péché; car, comme, les séditions et les troubles intérieurs ruinent entièrement un état, et l'empêchent de pouvoir résister à ses ennemis, de même notre cœur étant troublé et inquiété au dedans, n'a plus la force, ni de conserver les vertus qu'il avoit acquises, ni même de résister aux tentations de l'ennemi, qui alors fait tous ses efforts pour pêcher, comme l'on dit, en eau trouble.

L'inquiétude provient d'un désir déréglé d'être délivré du mal que l'on sent, ou d'acquérir le bien que l'on espère; et néanmoins il n'y a rien qui empire plus le mal, et qui éloigne plus le bien, que l'inquiétude et l'empressement. Les oiseaux demeurent pris dans les filets et les lacs, parce que, s'y trouvant engagés, ils se débattent et se remuent beaucoup pour en sortir, en quoi ils ne font que s'y envelopper de plus en plus. Quand donc vous serez pressée du désir d'être délivrée de quelque mal, ou de parvenir à quelque bien, avant toutes choses mettez votre esprit en repos, faites rasseoir votre jugement et votre volonté; et puis, tout bellement et doucement, suivez le mouvement de votre désir, prenant par ordre les moyens qui seront convenables; et quand je dis tout bellement, je ne veux pas dire négligemment, mais sans empressement, sans trouble ni inquiétude: autrement, au lieu d'obtenir tout l'effet de votre désir, vous gâterez tout, et ne ferez que vous embarrasser davantage.

_O Seigneur!_ disoit David, _mon ame est toujours entre mes mains, et je n'ai point oublié votre loi._ Examinez plus d'une fois le jour, Philothée, mais au moins le matin et le soir, si vous avez votre ame entre vos mains, ou si quelque passion ou quelque inquiétude ne vous l'a pas ravie. Considérez si vous avez votre cœur à votre commandement, ou bien s'il ne s'est point échappé de vos mains pour s'engager en quelque affection déréglée d'amour, de haine, d'envie, de convoitise, de crainte, de tristesse ou de joie. Que s'il s'est égaré, avant toutes choses cherchez-le, et le ramenez tout doucement en la présence de Dieu, remettant vos affections et vos désirs sous l'obéissance et conduite de sa divine volonté; car, comme ceux qui craignent de perdre une chose précieuse la tiennent bien serrée dans leur main, ainsi et à l'exemple de David, nous devons toujours dire: _O mon Dieu! mon ame est en danger de se perdre; c'est pourquoi je la porte toujours entre mes mains, et c'est ce qui fait que je n'ai pas oublié votre loi._

Ne permettez jamais à vos désirs de vous inquiéter, quelque petits ou quelque peu importans qu'ils soient; car, après les petits, les grands et les plus importans trouveroient votre cœur plus disposé au trouble et au déréglement. Quand vous sentirez arriver l'inquiétude, recommandez-vous à Dieu, et résolvez-vous de ne rien faire du tout de ce que votre désir vous demande, jusqu'à ce que l'inquiétude soit totalement passée, à moins que la chose ne puisse se différer; et alors il faut, avec un doux et tranquille effort, retenir l'impétuosité de votre désir, le modérant et le calmant le mieux qu'il vous sera possible; et sur cela faire la chose, non selon votre désir, mais selon la raison.

Si vous pouvez découvrir votre inquiétude à celui qui conduit votre ame, ou au moins à quelque prudent et sage ami, ne doutez point que tout aussitôt vous serez soulagée; car la communication des douleurs du cœur fait le même effet sur l'ame que la saignée fait sur le corps de celui qui a la fièvre continue; c'est le remède des remèdes. Aussi le roi saint Louis donna-t-il cet avis à son fils: Lorsque vous aurez quelque chose sur le cœur, dites-le aussitôt à votre confesseur, ou à quelque personne de confiance, et la consolation que vous en recevrez vous aidera à porter légèrement votre peine.

CHAPITRE XII.

De la tristesse.

_La tristesse qui est selon Dieu_, dit saint Paul, _opère la pénitence pour le salut; et la tristesse du monde opère la mort._ La tristesse peut donc être bonne et mauvaise, selon les divers effets qu'elle produit en nous. Il est vrai qu'elle en a plus de mauvais que de bons; car elle n'en a que deux bons, savoir, la miséricorde et la pénitence; au lieu qu'il y en a six mauvais, savoir, l'angoisse, la paresse, l'indignation, la jalousie, l'envie et l'impatience: ce qui fait dire au Sage, que _la tristesse tue beaucoup de gens, et qu'il n'y a rien à gagner avec elle_; parce que pour deux bons ruisseaux qui proviennent de la source de la tristesse, il y en a six qui sont très-mauvais.

L'ennemi se sert de la tristesse pour exercer la persévérance des bons; car, comme il tâche de réjouir les méchans en leur péché, aussi tâche-t-il d'attrister les bons en leurs bonnes œuvres; et comme il ne peut attirer au mal qu'en le faisant trouver agréable, aussi ne peut-il détourner du bien qu'en le faisant trouver ennuyeux. Le démon ne demande que tristesse et que mélancolie, et comme il est lui-même triste et mélancolique, et qu'il le sera éternellement, il voudroit que chacun fût comme lui.

La mauvaise tristesse trouble l'ame, la met en inquiétude, lui donne des craintes déréglées, la dégoûte de l'oraison; elle assoupit et accable le cerveau; elle prive l'ame de conseil, de résolution, de jugement et de courage, et abat entièrement les forces. Bref, elle est comme un dur hiver qui efface toute la beauté de la terre, et engourdit tous les animaux; car elle prive l'ame de toute consolation, et la frappe d'impuissance en toutes ses facultés.

Si jamais il vous arrivoit, Philothée, d'être atteinte de cette mauvaise tristesse, pratiquez les remèdes suivans. _Quelqu'un est-il triste?_ dit saint Jacques, _qu'il prie._ La prière est un remède souverain, car elle élève l'esprit à Dieu, qui est notre unique joie et seule consolation; mais en priant, usez d'affections et de paroles, soit intérieures, soit extérieures, qui tendent à la confiance et à l'amour de Dieu, comme: ô Dieu de miséricorde! ô mon très-bon maître! mon doux Sauveur, ma vie, ma joie, mon espérance; ô le cher époux et le bien-aimé de mon ame! et autres semblables.

Combattez vivement les inclinations de la tristesse, et bien qu'il vous semble que tout ce que vous ferez en ce temps-là se fasse froidement, tristement et lâchement, ne laissez pourtant pas de le faire; car l'ennemi qui prétend nous dégoûter des bonnes œuvres par la tristesse, voyant que nous ne laissons pas de les faire, et qu'étant faites avec répugnance elles n'en valent que mieux, cessera de nous affliger.

Chantez des cantiques spirituels; car le démon a souvent cessé ses opérations par ce moyen: témoin le malin esprit qui tourmentoit Saül, et dont la violence fut réprimée par les doux accords de la harpe de David.

Il est bon de s'employer aux œuvres extérieures, et de les varier le plus que l'on peut, pour distraire l'ame du sujet qui l'attriste, et pour purifier et échauffer les esprits; car la tristesse est une passion de la complexion froide et sèche.

Faites des actions extérieures de ferveur, encore que vous les fassiez sans goût, embrassant l'image du crucifix, la serrant sur votre poitrine, lui baisant les pieds et les mains, levant vos mains et vos yeux au ciel, élançant votre voix vers Dieu par des paroles d'amour et de confiance, comme sont celles-ci: _Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui; mon bien-aimé est comme un bouquet de myrrhe sur mon cœur; mes yeux s'épuisent à vous regarder, ô mon Dieu! je ne cesse de dire: Quand me consolerez-vous?_ O Jésus! soyez-moi Jésus, vive Jésus! et mon ame vivra. _Qui me séparera de l'amour de mon Dieu?_ et autres choses semblables.

L'usage modéré de la discipline est un bon remède contre la tristesse, parce que cette peine extérieure, prise volontairement, obtient la consolation intérieure, et l'ame, sentant les douleurs du dehors, ne pense plus à celles qui sont au dedans. La fréquente communion est aussi un moyen excellent; car ce pain céleste affermit le cœur et réjouit l'esprit.

Découvrez humblement et fidèlement à votre directeur tous les ressentimens et toutes les suggestions qui vous viennent de la tristesse; recherchez la société des personnes gaies et spirituelles, et fréquentez-les le plus que vous pourrez pendant ce temps-là. Enfin remettez-vous entre les mains de Dieu, vous préparant à souffrir patiemment cette ennuyeuse tristesse comme une juste punition de vos vaines joies, et ne doutez nullement que Dieu, après vous avoir éprouvée, ne vous délivre de votre mal.

CHAPITRE XIII.

Des consolations spirituelles et sensibles, et comment il faut s'en servir.

Dieu fait passer ce grand monde par une suite de vicissitudes perpétuelles, et l'on voit tour-à-tour le jour se changer en nuit, le printemps en été, l'été en automne, l'automne en hiver, et l'hiver en printemps; un jour ne ressemble jamais parfaitement à l'autre: il y en a de nébuleux, de pluvieux, de secs et d'orageux, variété qui donne une grande beauté à cet univers. Il en est de même de l'homme, qui est, selon la parole des anciens, un abrégé du monde; car jamais il n'est dans le même état, et sa vie s'écoule sur cette terre comme les eaux d'un fleuve, entraîné sans cesse à une foule de mouvemens divers, qui tantôt l'élèvent par l'espérance, tantôt l'abaissent par la crainte, tantôt le plient à droite par la consolation, tantôt à gauche par l'affliction; et jamais une seule de ses journées, ni même une seule de ses heures, n'est entièrement pareille à l'autre.

Or, au milieu d'une si grande inégalité d'événemens et d'accidens, il est extrêmement important pour nous de conserver une inaltérable égalité de cœur; et quoique toutes choses tournent et se combinent diversement autour de nous, il faut que nous ayons toujours nos regards dirigés vers le Ciel, et que nous soyons invariables dans notre résolution de tendre sans cesse à Dieu pour arriver à lui. Que le navire prenne telle route qu'on voudra, qu'il cingle au levant ou au couchant, au nord ou au sud, quel que soit le vent qui le porte, jamais son aiguille marine ne regardera autre chose que la belle étoile du pôle. De même, que tout se renverse sens dessus dessous, je ne dis pas seulement autour de nous, mais en nous; c'est-à-dire que notre ame soit triste, joyeuse, en douceur, en amertume, en paix, en trouble, en clarté, en ténèbres, en tentations, en repos, en goût, en dégoût, en sécheresse, ou en suavité: que le soleil la brûle, ou que la rosée la rafraîchisse, ah! toujours faut-il que la pointe de notre cœur, de notre esprit, de notre volonté supérieure qui est notre boussole, regarde invariablement, et tende perpétuellement à l'amour de Dieu son créateur, son sauveur, son unique et souverain bien. _Soit que nous vivions, soit que nous mourions_, dit l'Apôtre, _nous sommes à Dieu; et qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ?_ Non, jamais rien ne nous séparera de cet amour, ni la tribulation, ni l'angoisse, ni la mort, ni la vie, ni le mal présent, ni la crainte des maux à venir, ni les artifices des malins esprits, ni la hauteur des consolations, ni la profondeur des afflictions, ni la douceur, ni la sécheresse, ni aucune créature au monde ne nous doit jamais séparer de cette sainte charité qui est fondée en Jésus-Christ.

Cette résolution si absolue, de ne jamais abandonner Dieu ni son doux amour, sert de contre-poids à nos ames pour les tenir en une sainte et parfaite égalité parmi toutes les inégalités et tous les mouvemens que la condition de cette vie lui procure. Car, comme les abeilles surprises par le vent en pleine campagne, prennent de petites pierres pour se pouvoir balancer en l'air, et n'être pas si aisément agitées par l'orage; de même notre ame, ayant vivement embrassé la résolution de toujours aimer son Dieu, demeure constante parmi l'inconstance et la variété des consolations et des afflictions, soit spirituelles, soit temporelles, soit extérieures, soit intérieures.

Mais outre ces règles générales, nous avons besoin de quelques documens particuliers.

1. Je dis donc que la dévotion ne consiste pas en toutes ces douceurs, suavités et consolations sensibles, qui nous provoquant aux larmes et aux soupirs, et qui nous donnent une certaine satisfaction agréable en quelques exercices de piété. Non, Philothée, la dévotion et cela ne sont pas une même chose; car il y a beaucoup d'ames qui ont ces consolations, et qui néanmoins sont vicieuses, d'où il suit qu'elles n'ont aucun vrai amour de Dieu, et encore moins aucune vraie dévotion. Saül, poursuivant à mort le pauvre David dans le désert d'Engaddi, entra tout seul en une caverne où David se trouvoit caché avec ses gens. David, qui en cette occasion auroit pu mille fois le tuer, lui donna la vie, et ne voulut pas même lui faire peur; mais l'ayant laissé sortir à son aise, il l'appela pour lui remontrer son innocence, et lui faire connoître qu'il l'avoit eu en son pouvoir. Que ne fit point alors Saül pour témoigner à David que son cœur étoit attendri? il le nomma son enfant, il se mit à pleurer tout haut, à le louer, à bénir sa générosité, à prier Dieu pour lui, à présager sa future grandeur, et à lui recommander le soin de sa propre famille. Quelle plus grande douceur et sensibilité pouvoit-il faire paroître? néanmoins, au milieu de tout cela, son cœur n'étoit point changé, et il continua de persécuter David aussi cruellement qu'auparavant. Ainsi se trouve-t-il des personnes qui, à la vue des bontés de Dieu et de la passion du Sauveur, sentent de grands attendrissemens de cœur qui leur font jeter des soupirs, verser des larmes, accompagnées de prières et d'actions de grâces si sensibles, qu'on les croiroit saisies d'une très-grande dévotion; mais quand on en vient à l'épreuve, on trouve que, comme les pluies passagères d'un été bien chaud, tombent à grosses gouttes sur la terre sans la pénétrer, et ne servent qu'à la production des champignons; de même ces larmes de tendresse, tombant sur un cœur vicieux, ne le pénètrent point, et lui sont tout-à-fait inutiles; car avec tout cela ces pauvres gens ne voudroient pas lâcher un seul liard du bien mal acquis qu'ils possèdent, ils ne renonceroient pas à une seule de leurs mauvaises inclinations, et ne voudroient pas se donner la plus petite peine du monde pour le service de ce Sauveur qu'ils ont tant pleuré; en sorte que les bons mouvemens qu'ils ont eus ne sont que des champignons spirituels, qui non-seulement ne sont pas la vraie dévotion, mais bien souvent même sont de grandes ruses de l'ennemi par lesquelles, amusant les ames à ces petites consolations, il les rend contentes et satisfaites d'elles-mêmes, et leur fait par là négliger la vraie et solide dévotion, qui consiste en une volonté constante, résolue, prompte et active d'exécuter ce que l'on sait être agréable à Dieu.

Un enfant pleurera tendrement s'il voit le médecin donner un coup de lancette à sa mère; mais si en même temps sa mère, pour laquelle il pleuroit, lui demande une pomme ou un cornet de dragées qu'il tient en sa main, il ne voudra nullement lâcher prise. Telles sont la plupart de nos tendres dévotions: voyant donner à Jésus-Christ crucifié un coup de lance qui lui perce le cœur, nous pleurons tendrement. Hélas! Philothée, c'est bien fait de pleurer sur la mort et sur la passion douloureuse de notre père et de notre Rédempteur; mais pourquoi donc ne lui donnons-nous pas avec empressement la pomme que nous avons en nos mains, et qu'il nous demande si instamment? savoir, notre cœur, unique pomme d'amour que ce cher Sauveur requiert de nous. Que ne lui sacrifions-nous tant de petites affections, de satisfactions, de complaisances qu'il veut arracher de notre cœur, sans pouvoir jamais en venir à bout, parce que c'est notre dragée favorite, dont nous sommes plus friands que des biens de sa divine grâce? ah! ce sont des amitiés de petits enfans que tout cela; tendres, mais foibles, mais fantasques, mais sans effet. La dévotion ne consiste donc pas en ces sortes d'affections sensibles, qui quelquefois proviennent d'une nature molle et facile à recevoir les impressions qu'on lui veut donner, et quelquefois aussi sont une manœuvre de l'ennemi, par laquelle, pour nous mieux donner le change, il monte ainsi notre imagination.

2. Ces douceurs tendres et affectueuses sont cependant quelquefois très-utiles; car elles excitent l'appétit de l'ame, elles fortifient l'esprit, et ajoutent à la promptitude de la dévotion une sainte et vive allégresse qui rend nos actions très-belles et très-agréables, même à l'extérieur. C'est de là que vient ce goût pour les choses divines, qui faisoit dire à David: _O Seigneur! que vos paroles sont douces à mon palais! elles sont plus douces à mon cœur que le miel à ma bouche._ Et certes il est bien vrai que la moindre petite consolation que nous donne la dévotion vaut mieux de toute manière que les plus excellentes récréations du monde. C'est le lait dont nous parle l'Ecriture, lequel est préférable au vin le plus exquis; celui qui en a goûté, regarde toutes les autres consolations humaines comme du fiel et de l'absynthe; et comme ceux qui ont de l'herbe scitique en la bouche en reçoivent une si grande douceur qu'ils ne sentent plus ni la faim ni la soif, de même ceux à qui Dieu a donné la manne céleste des consolations intérieures ne peuvent plus désirer ni recevoir les consolations du monde, du moins pour y prendre goût et en occuper leur cœur. Ce sont de petits avant-goûts des suavités immortelles que Dieu donne aux ames qui le cherchent; ce sont des grains sucrés qu'il donne à ses petits enfans pour les amorcer; ce sont des eaux cordiales qu'il leur présente pour les conforter; ce sont aussi quelquefois des arrhes de la récompense éternelle qui les attend. On dit qu'Alexandre-le-Grand, étant sur mer, jugea qu'il n'étoit pas éloigné de l'Arabie heureuse par la douce odeur dont l'air étoit pénétré; ce qui lui servit beaucoup à encourager sa flotte: et voilà comme les suavités de la grâce, parmi les orages de cette vie mortelle, nous font pressentir les délices ineffables de la céleste patrie à laquelle nous aspirons.

3. Mais, me direz-vous, puisqu'il y a des consolations sensibles qui sont bonnes et qui viennent de Dieu, et que néanmoins il y en a d'inutiles, de dangereuses, et même de pernicieuses, qui viennent ou de la nature, ou du démon, comment pourrai-je les reconnoître, et discerner les mauvaises ou inutiles d'avec les bonnes? C'est une règle générale, Philothée, pour les affections et les passions de notre ame, que nous devons les connoître par leurs fruits: nos cœurs sont les arbres, nos affections et nos passions en sont les branches, et nos œuvres les fruits. Le cœur est bon, s'il a de bonnes affections, et les affections sont bonnes, si elles produisent en nous de bons effets et de saintes actions. Si donc les douceurs et les consolations nous rendent plus humbles, plus patiens, plus traitables, plus charitables et plus indulgens pour le prochain, plus fervens à mortifier nos passions, plus appliqués à nos devoirs, plus soumis et plus souples à l'égard de nos supérieurs, plus simples en notre vie, sans doute, Philothée, qu'elles sont de Dieu; mais si ces douceurs ne sont douces que pour nous, qu'elles nous rendent curieux, aigres, pointilleux, impatiens, opiniâtres, fiers, présomptueux, durs envers le prochain, et que, pensant déjà être de petits saints, nous ne voulions plus souffrir ni correction, ni conseil; indubitablement ce sont des consolations fausses et pernicieuses. Un bon arbre ne produit que de bons fruits.