Introduction à la vie dévote

Part 19

Chapter 193,966 wordsPublic domain

Cet avis comprend la parfaite pratique de l'excellence de la doctrine que saint Paul enseigne aux Corinthiens en ces termes: _le temps est court: que ceux donc qui ont des femmes, vivent comme s'ils n'en avoient pas._ Car selon la pensée de saint Grégoire, vivre dans le mariage, comme si l'on n'y étoit pas, c'est accorder tout ce que cet état a de naturel avec tout le spirituel du christianisme. _Que ceux qui se servent du monde_, ajoute saint Paul, _s'en servent comme s'ils ne s'en servoient pas._ C'est dire à tous de se servir du monde, chacun selon sa vocation; mais avec un si grand détachement du monde, que l'on puisse conserver pour le service de Dieu autant de liberté et de ferveur que si l'on ne se servoit pas du monde. En effet, c'est le grand mal de l'homme, dit saint Augustin, que de vouloir jouir des choses dont il doit seulement se servir, et de vouloir seulement se servir de celles dont il doit jouir avec plaisir: cela s'entend de tout ce qui a rapport aux sens et à l'esprit. Ainsi quand on pervertit cet ordre, et que l'on change l'usage en jouissance, l'ame, toute spirituelle qu'elle est, devient toute animale.

Je crois avoir dit tout ce que je voulois dire, et avoir fait entendre sans le dire, ce que je ne voulois pas dire.

CHAPITRE XL.

Avis pour les veuves.

Saint Paul instruit tous les prélats en la personne de son cher Timothée, lorsqu'il lui dit: _Honorez les veuves qui sont vraiment veuves._ Or, pour être vraiment veuve, plusieurs choses sont requises.

1. Il faut que la veuve soit veuve de cœur, c'est-à-dire qu'elle soit résolue d'une résolution inviolable de se conserver en l'état d'une chaste et perpétuelle viduité; car les veuves qui ne le sont qu'en attendant l'occasion de se remarier, ont déjà le cœur tout entier dans le mariage. Que si la vraie veuve, pour se confirmer en l'état de viduité, veut se consacrer à Dieu par un vœu de chasteté, elle ajoutera un grand ornement à sa viduité, et mettra en grande assurance sa sainte résolution; car voyant que par son vœu il n'est plus en son pouvoir de quitter l'état de veuve sans quitter le paradis, elle sera si jalouse de son dessein, qu'elle ne permettra pas seulement aux plus simples pensées de mariage de s'arrêter un instant dans son esprit; d'où il arrivera que ce vœu mettra comme une barrière insurmontable entre son ame et toutes sortes de projets contraires à sa résolution. Saint Augustin conseille extrêmement ce vœu à la veuve chrétienne; et l'ancien et savant Origène va bien plus loin: car il le conseille même aux femmes mariées pour le cas où elles deviendroient veuves; afin, dit-il, qu'au milieu des obligations du mariage, elles puissent avoir, comme par anticipation, tout le mérite d'une sainte viduité. Il est certain que le vœu procure de grands avantages: il rend les œuvres qui en sont la suite bien plus agréables à Dieu; il fortifie le courage pour les faire, et non-seulement il donne à Dieu les œuvres qui sont comme les fruits de notre volonté, mais il lui donne encore la volonté elle-même, qui est comme l'arbre et la tige de nos actions. Par la simple chasteté nous soumettons nos corps à l'esprit de Dieu, sans nous ôter la liberté d'en disposer pour les engagemens du mariage; mais par le vœu de chasteté, nous nous donnons à lui d'une manière absolue et irrévocable, sans nous réserver aucun pouvoir de nous en jamais dédire, nous rendant ainsi heureusement esclaves de celui dont le service vaut mieux que toute royauté. Or, comme j'approuve infiniment la pensée de ces deux grands personnages dont j'ai parlé plus haut, je souhaiterois aussi que les ames qui seront si heureuses que de vouloir suivre leur conseil, le fissent prudemment, saintement et sûrement, après avoir bien consulté leur courage, invoqué l'inspiration céleste, et pris conseil de quelque sage et pieux directeur; car de cette manière tout se fera avec plus de fruit.

2. De plus, il faut que ce renoncement à de secondes noces se fasse purement et simplement, dans l'intention de concentrer toutes ses affections en Dieu, et de s'unir à lui plus parfaitement; car si le désir de laisser plus de fortune à ses enfans, ou quelqu'autre vue mondaine, détermine la veuve à rester veuve, elle en aura peut-être de la louange; mais non pas certes devant Dieu, puisque devant Dieu rien n'est véritablement digne de louange que ce qui est fait pour lui.

3. Il faut encore que la veuve, pour être vraiment veuve, se sépare et se prive volontairement des amusemens profanes. _La veuve qui vit dans les délices_, dit saint Paul, _est morte en paroissant vivante._ Vouloir être veuve, et se plaire néanmoins à être courtisée, flattée, recherchée; vouloir se trouver aux bals, aux danses et aux festins; vouloir être parée, parfumée et coiffée avec prétention, c'est être une veuve vivante quant au corps, mais morte quant à l'ame. Qu'importe, je vous prie, que l'enseigne du logis de l'amour profane soit faite d'aigrettes blanches relevées en forme de panache, ou bien de crêpe noir étendu comme un réseau tout autour du visage? Ne sait-on pas même que le noir n'est souvent qu'un nouvel artifice et un nouveau calcul de la vanité, pour rehausser la blancheur naturelle et la beauté du teint? artifice d'autant plus dangereux, que la veuve a l'expérience de tous les moyens que les femmes ont de plaire aux hommes, et de les séduire en charmant leurs yeux. Celle donc qui vit en ces folles délices, n'est pas vivante; elle est morte, et ce n'est à proprement parler qu'une idole de viduité.

_Le temps est venu d'émonder les arbres_, dit le Cantique, _la voix de la tourterelle s'est fait entendre en notre terre._ Ces paroles nous indiquent que si le retranchement des superfluités mondaines est nécessaire à quiconque veut vivre pieusement, il l'est surtout à la vraie veuve, qui, comme une chaste tourterelle, pleure et gémit sur la perte de son époux. Quand Noëmi revint de Moab à Bethléem, les femmes de la ville qui l'avoient connue au commencement de son mariage se disoient les unes aux autres: _N'est-ce point là Noëmi?_ Mais elle répondit: _Ne m'appelez pas, je vous prie, Noëmi; car Noëmi veut dire gracieuse et belle: mais appelez-moi Mara, car le Seigneur a rempli mon ame d'amertume._ Ce qu'elle disoit parce qu'elle avoit perdu son mari. Ainsi la veuve chrétienne ne veut jamais qu'on l'appelle ni belle, ni gracieuse; mais elle se contente d'être ce que Dieu veut qu'elle soit, c'est-à-dire, humble et abjecte à ses yeux.

Les lampes dont l'huile est aromatique jettent une plus douce odeur quand on éteint leurs flammes; ainsi les veuves dont le cœur a été pur durant le mariage, répandent un plus grand parfum de vertu et de chasteté, quand leur lumière, c'est-à-dire leur mari, vient à s'éteindre par la mort. Aimer un mari tandis qu'il est en vie, c'est chose assez commune parmi les femmes; mais l'aimer à ce point qu'après sa mort on n'en veuille point d'autre, c'est un degré de fidélité qui n'appartient qu'aux vraies veuves. Espérer en Dieu tandis que le mari sert de soutien, ce n'est pas chose si rare; mais espérer en Dieu quand on est privé de cet appui, c'est un acte vraiment digne de grande louange. C'est pourquoi l'on reconnoît plus aisément dans la viduité la perfection des vertus que l'on a eues durant le mariage.

La veuve qui est nécessaire à ses enfans, principalement en ce qui regarde leur ame et leur bonne éducation, ne doit en aucune façon les abandonner; car l'apôtre saint Paul dit clairement qu'elles sont tenues à ce soin-là en acquit des soins qu'elles ont reçus de leurs pères et mères; d'autant que si quelqu'un n'a pas soin des siens, et principalement de ceux de sa famille, il est pire qu'un infidèle. Mais si les enfans sont en état de se conduire par eux-mêmes, la veuve alors doit ramasser toutes ses affections et toutes ses pensées, pour les appliquer plus parfaitement à son avancement en l'amour de Dieu. A moins donc que quelque force majeure n'oblige en conscience la vraie veuve à se jeter dans les embarras extérieurs, tels que sont les procès, je lui conseille de s'en abstenir entièrement, et de préférer toujours dans la conduite de ses affaires la voie la plus paisible et la plus tranquille, encore qu'elle ne paroisse pas la plus avantageuse; car il faut que les fruits de ces soins fatigans soient bien grands pour être comparables au bien d'une sainte tranquillité. Joignez à cela que les procès et autres semblables brouilleries dissipent le cœur et ouvrent souvent la porte aux ennemis du salut, tandis que pour plaire à ceux dont on croit avoir besoin, on se porte à mille manières inconvenantes et fort désagréables à Dieu.

L'oraison doit être le continuel exercice de la veuve; or ne devant plus avoir d'amour que pour Dieu, elle ne doit presque plus aussi avoir de paroles que pour Dieu; et comme le fer qu'un diamant empêche de s'attacher à l'aimant, s'élance vers cet aimant aussitôt que le diamant est éloigné, de même le cœur de la veuve, qui ne pouvoit s'élancer vers Dieu, ni suivre les attraits du divin amour pendant la vie de son mari, doit, soudain après sa mort, courir ardemment à l'odeur des parfums célestes, et dire comme l'épouse sacrée: O Seigneur! maintenant que je suis toute à moi, recevez-moi pour être toute à vous, attirez-moi après vous, et je courrai à l'odeur de vos parfums.

Les vertus propres à la veuve chrétienne sont la parfaite modestie, le renoncement aux honneurs, aux rangs, aux assemblées, aux titres et aux autres vanités de cette espèce, le service des pauvres et des malades, la consolation des affligés, le zèle à instruire les filles en la dévotion, et à se rendre auprès des jeunes femmes un parfait modèle de toutes les vertus; la nécessité et la simplicité doivent être les deux ornemens de leurs habits; l'humilité et la charité les deux ornemens de leurs actions; l'honnêteté et la bonté les deux ornemens de leurs paroles; la modestie et la réserve les deux ornemens de leurs yeux; et Jésus-Christ crucifié l'unique amour de leur cœur.

Bref, la vraie veuve est dans l'Eglise une petite violette de mars, qui parfume l'air d'une odeur délicieuse par le charme de sa dévotion, et qui se tient presque toujours cachée sous les larges feuilles de son abjection. Sa couleur peu éclatante est le symbole de la mortification; elle vient dans les lieux frais et solitaires, c'est-à-dire qu'elle évite la compagnie des mondains, pour mieux conserver la fraîcheur de son cœur contre toutes les ardeurs que le désir des biens, des honneurs et des plaisirs pourroit lui apporter. _Elle sera bienheureuse_, dit le saint Apôtre, _si elle persévère en cet état._

J'aurois encore beaucoup d'autres choses à dire sur ce sujet; mais j'aurai tout dit quand j'aurai dit à la veuve chrétienne vraiment jalouse de sa perfection, qu'elle lise attentivement les belles épîtres de saint Jérôme à Furia et à Salvia, et à toutes les autres dames, qui furent assez heureuses pour être les filles spirituelles d'un si bon père; car il ne se peut rien ajouter à ce qu'il leur dit, sinon cet avertissement, que la vraie veuve ne doit jamais ni blâmer, ni mépriser celles qui passent à de secondes, ou même à de troisièmes et à de quatrièmes noces; car en certains cas Dieu en dispose ainsi pour sa plus grande gloire; et il faut toujours avoir devant les yeux cette doctrine des anciens, que ni la viduité ni la virginité n'ont de rang au Ciel, si ce n'est celui qui leur est assigné par l'humilité.

CHAPITRE XLI.

Deux mots aux vierges.

O vierges! je ne veux vous dire que ces deux mots, car pour le reste vous le trouverez ailleurs; si vous prétendez au mariage temporel, gardez soigneusement votre premier amour pour votre premier mari. Je pense que c'est une grande tromperie de présenter, au lieu d'un cœur pur et intègre, un cœur tout usé, frelaté et gâté. Mais si votre bonheur vous appelle aux chastes et virginales noces de l'Agneau, et qu'à jamais vous vouliez demeurer vierges, ô Dieu! conservez votre cœur le plus délicatement que vous pourrez pour cet époux divin, qui, étant la pureté même, n'aime rien tant que la pureté, et à qui les prémices de toutes choses sont dues, mais surtout les prémices du cœur. Les épîtres de saint Jérôme vous fourniront tous les avis qui vous sont nécessaires; et puisque votre condition vous oblige à l'obéissance, choisissez un guide sous la conduite duquel vous puissiez plus saintement conserver votre cœur et votre corps à la divine Majesté.

QUATRIÈME PARTIE

CONTENANT LES AVIS NÉCESSAIRES CONTRE LES TENTATIONS LES PLUS ORDINAIRES.

CHAPITRE PREMIER.

Qu'il ne faut point s'amuser aux paroles des enfans du siècle.

Sitôt que les mondains s'apercevront que vous voulez suivre la vie dévote, ils décocheront contre vous mille traits de satire et de médisance. Les plus malins traiteront votre changement d'hypocrisie, de bigoterie et d'artifice: ils diront que le monde vous a fait mauvais visage, et qu'à son refus vous recourez à Dieu; vos amis s'empresseront de vous faire mille remontrances, à leur avis, très-prudentes et charitables. En prenant cette voie, vous diront-ils, vous tomberez en quelque humeur mélancolique, vous perdrez tout crédit dans le monde, vous deviendrez insupportable, vous vieillirez avant le temps, vos affaires domestiques en souffriront; il faut vivre dans le monde comme dans le monde; on peut bien faire son salut sans tant de mystères, et mille autres bagatelles.

Tout cela, Philothée, n'est qu'un vain et sot babil; au fond, ces gens-là ne sont nullement occupés ni de votre santé ni de vos affaires: _Si vous étiez du monde_, dit le Sauveur, _le monde vous aimeroit comme étant à lui; mais parce que vous n'êtes pas du monde, à cause de cela il vous hait._ Nous avons vu des gentilshommes et des dames passer la nuit entière, et même plusieurs nuits de suite, à jouer aux échecs et aux cartes: y a-t-il une attention plus fatigante, plus mélancolique et plus sombre que celle-là? Cependant les mondains ne disoient mot, les amis ne se mettoient pas en peine; et pour la méditation d'une heure, ou pour nous voir lever un peu plus matin qu'à l'ordinaire, afin de nous préparer à la communion, chacun court au médecin pour nous faire guérir de l'humeur hypocondriaque et de la jaunisse. On passera trente nuits à danser, sans que nul s'en plaigne; et pour la seule nuit de Noël, chacun tousse et crie la tête le jour suivant. Qui ne voit que le monde est un juge inique: indulgent et favorable pour ses enfans, mais dur et sévère pour les enfans de Dieu?

Pour être bien avec le monde, il faudroit se perdre avec lui. Il n'est pas possible de le contenter, tant il est bizarre; _Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites qu'il est possédé; le Fils de l'homme est venu mangeant et buvant, et vous dites qu'il est samaritain._ C'est la vérité, Philothée: si par condescendance nous nous relâchons à rire, à jouer, à danser avec le monde, il s'en scandalisera; si nous ne le faisons pas, il nous accusera d'hypocrisie ou d'humeur sombre; si nous nous parons, il l'interprétera à mal; si nous nous négligeons, ce sera selon lui bassesse d'ame; nos gaîtés seront appelées dissolutions, et nos mortifications tristesses; et comme il nous regarde toujours de mauvais œil, jamais nous ne pourrons lui plaire. Il agrandit nos imperfections, et publie que ce sont des péchés; de nos péchés véniels il en fait des mortels; de nos péchés de fragilité, il en fait des péchés de malice; taudis que, comme dit saint Paul, la charité est bénigne, le monde au contraire est malin; tandis que la charité ne pense pas de mal, le monde au contraire en pense toujours; et quand il ne peut accuser nos actions, il accuse nos intentions. Enfin, soit que les moutons aient des cornes, ou qu'ils n'en aient point, qu'ils soient blancs ou qu'ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les manger, s'il peut; ainsi, quoi que nous fassions, le monde nous fera toujours la guerre: si nous sommes long-temps à nous confesser, il demandera ce que nous pouvons tant avoir à dire; si nous y sommes peu de temps, il dira que nous ne disons pas tout; il épiera tous nos mouvemens: pour une seule petite parole d'aigreur, il protestera que nous sommes insupportables; le soin de nos affaires lui semblera avarice, et notre douceur il l'appellera niaiserie; au lieu que pour les enfans du siècle, leurs colères seront générosités; leur avarice, économie; leur licence, noble liberté; il n'est rien de tel que les araignées pour gâter l'ouvrage des abeilles.

Laissons là ce monde aveugle, Philothée; qu'il crie tant qu'il voudra comme un chat-huant pour inquiéter les oiseaux du jour: soyons fermes en nos desseins, invariables en nos résolutions; la persévérance fera bien voir si c'est vraiment tout de bon que nous sommes dévoués à Dieu, et engagés dans la vie dévote. Les comètes et les planètes sont presque également lumineuses en apparence; mais les comètes disparoissent en peu de temps, n'étant que de certains feux passagers; au lieu que les planètes ont une clarté perpétuelle. Ainsi l'hypocrisie et la vraie vertu ont beaucoup de ressemblance à l'extérieur; mais on les distingue facilement l'une de l'autre, en ce que l'hypocrisie n'a point de durée, et se dissipe comme la fumée, tandis que la vraie vertu est toujours ferme et constante. Ce ne nous est pas un petit avantage pour bien assurer le commencement de notre dévotion, que d'en recevoir de l'opprobre et de la calomnie; car nous évitons par ce moyen le péril de la vanité et de l'orgueil, qui sont comme les sages-femmes d'Egypte, auxquelles le Pharaon infernal a ordonné de tuer les enfans mâles d'Israël le jour même de leur naissance. Nous sommes crucifiés au monde, le monde nous doit être crucifié: il nous tient pour fous, tenons-le pour insensé.

CHAPITRE II.

Qu'il faut avoir bon courage.

La lumière, quoique belle et désirable à nos yeux, les éblouit néanmoins après qu'ils ont été en de longues ténèbres; et avant que l'on soit accoutumé aux habitans d'un pays, quelque courtois et gracieux qu'ils soient d'ailleurs, on s'y trouve un peu embarrassé. Il se pourra donc faire, ma chère Philothée, qu'à ce changement de vie plusieurs soulèvemens se fassent en votre intérieur, et que ce grand et général adieu que vous avez dit aux folies et aux niaiseries du monde, vous donne quelque ressentiment de tristesse et de découragement. Si cela vous arrive, ayez un peu de patience, je vous prie, car ce ne sera rien; ce n'est qu'un peu d'étonnement que la nouveauté vous apporte: attendez, les consolations arriveront bientôt, vous regretterez peut-être d'abord de quitter la gloire que les fous et les moqueurs vous donnoient en vos vanités; mais, ô Dieu! voudriez-vous perdre la gloire éternelle que Dieu vous donnera en vérité? Les vains amusemens et les passe-temps dans lesquels vous avez employé les années passées, se représenteront à votre cœur pour l'amorcer, et le faire retourner de leur côté; mais auriez-vous bien le courage de renoncer aux délices du Ciel pour de si trompeuses légèretés? Croyez-moi, si vous persévérez, vous ne tarderez pas à recevoir tant et de si douces consolations, que vous reconnoîtrez que le monde n'a que du fiel en comparaison de ce miel, et qu'un seul jour de dévotion vaut mieux que mille années de la vie mondaine.

Mais vous voyez que la montagne de la perfection chrétienne est extrêmement haute, et vous dites: Hélas! mon Dieu, comment ferai-je pour y monter? Courage Philothée: quand les petits moucherons des abeilles commencent à se former, on les appelle nymphes, et alors ils ne sauroient encore voler sur les fleurs, ni sur les monts, ni sur les collines voisines pour amasser le miel; mais petit à petit, se nourrissant du miel que leurs mères ont préparé, ces petites nymphes prennent des ailes et se fortifient; si bien qu'enfin elles prennent leur essor et volent jusqu'aux lieux les plus élevés. Il est vrai, nous sommes encore de petits moucherons en la dévotion; nous ne saurions monter selon notre dessein, qui n'est rien moindre que d'atteindre à la cime de la perfection chrétienne; mais si nous commençons à nous former par nos désirs et nos résolutions, bientôt les ailes commenceront à nous venir, en sorte qu'un jour nous serons abeilles spirituelles, et volerons tout à notre aise. En attendant, vivons du miel de tant d'enseignemens que les saints nous ont laissés, et prions Dieu de nous donner des ailes comme à la colombe, afin que non-seulement nous puissions voler au temps de la vie présente, mais encore nous reposer en l'éternité de la vie future.

CHAPITRE III.

De la nature des tentations, et de la différence qu'il y a entre sentir la tentation et y consentir.

Imaginez-vous, Philothée, une jeune princesse extrêmement aimée de son époux, et dont quelque libertin prétend corrompre la fidélité par un infâme confident qu'il lui envoie pour traiter avec elle d'un si détestable dessein. Premièrement, ce messager fait part à la princesse des intentions de son maître; secondement, la princesse se plaît ou se déplaît en la proposition; en troisième lieu, ou elle consent, ou elle refuse. Ainsi, Satan, le monde et la chair voyant une ame unie au Fils de Dieu, lui envoient des tentations et des suggestions, par lesquelles, 1.º le péché lui est proposé; 2.º l'ame se plaît ou se déplaît en la proposition; 3.º enfin, elle consent ou elle refuse; ce qui fait en somme trois degrés pour descendre à l'iniquité, la tentation, la délectation et le consentement; et bien que ces trois degrés ne se montrent pas aussi clairement en toutes sortes de fautes, toujours est-il qu'on les voit très-distinctement dans les grands et énormes péchés.

Quand la tentation de quelque péché que ce soit dureroit toute notre vie, elle ne sauroit nous rendre désagréables à la divine Majesté, pourvu qu'elle ne nous plaise pas, et que nous n'y consentions pas. La raison est, que dans la tentation nous ne sommes pas actifs, mais passifs; et puisque nous n'y prenons pas de plaisir, nous ne pouvons aussi en avoir de faute. Saint Paul souffrit long-temps de violentes tentations, et tant s'en faut que pour cela il fût désagréable à Dieu, qu'au contraire Dieu en étoit glorifié. La bienheureuse Angèle de Foligny sentoit des tentations si cruelles, qu'elle fait pitié quand elle les raconte: grandes furent aussi les tentations de saint François et de saint Benoît, lorsque l'un se jeta dans les épines, et l'autre dans la neige pour les apaiser; et néanmoins ils ne perdirent rien de la grâce de Dieu pour cela, mais l'augmentèrent de beaucoup.

Il faut donc être courageuse, chère Philothée, dans les tentations, et ne vous tenir jamais pour vaincue tant qu'elles vous déplaisent; car observez bien cette différence qu'il y a entre sentir et consentir, qui est qu'on peut les sentir encore qu'elles nous déplaisent; mais qu'on ne peut y consentir sans qu'elles nous plaisent, puisque le plaisir pour l'ordinaire sert de degré pour venir au consentement. Que les ennemis de notre salut nous présentent donc tant qu'ils voudront des amorces et des piéges, qu'ils demeurent toujours à la porte de notre cœur pour y entrer, qu'ils nous fassent toutes les propositions imaginables; tant que nous serons résolus à ne point nous plaire en tout cela, il sera bien impossible que Dieu en soit offensé, non plus que le prince dont j'ai parlé plus haut ne peut savoir mauvais gré à la princesse du message qui lui est envoyé, si elle n'y a pris aucune sorte de plaisir. Il y a néanmoins cette différence entre l'ame et la princesse, que la princesse, après avoir entendu la proposition, peut, si bon lui semble, chasser le messager, et ne le plus entendre; au lieu qu'il n'est pas toujours au pouvoir de l'ame de ne point sentir la tentation, bien qu'il soit toujours en son pouvoir de n'y point consentir: c'est pourquoi, encore que la tentation dure long-temps, elle ne peut nous nuire, tant qu'elle nous est désagréable.