Introduction à la vie dévote

Part 18

Chapter 183,913 wordsPublic domain

Je n'approuve nullement qu'une personne attachée à une vocation quelconque s'amuse à désirer une autre sorte de vie que celle qui lui appartient, et des exercices incompatibles avec sa condition présente; car cela dissipe le cœur, et le refroidit pour les choses nécessaires. Si je désire la solitude des Chartreux, je perds mon temps, et ce désir tient la place de celui que je dois avoir de me bien acquitter de mon emploi. Non, je ne voudrois pas même qu'on désirât d'avoir meilleur esprit ni meilleur jugement; car ces désirs sont frivoles, et tiennent la place de celui que chacun doit avoir de cultiver son esprit tel qu'il est; ni enfin que l'on désirât les moyens de servir Dieu que l'on n'a pas, au lieu d'employer fidèlement ceux que l'on a entre les mains. Or, tout cela s'entend des désirs qui amusent le cœur; car, quant aux simples souhaits, ils ne causent aucun dommage, pourvu qu'ils ne soient pas fréquens.

Ne désirez pas les croix, sinon à mesure que vous aurez bien supporté celles qui se seront présentées; car c'est un abus de désirer le martyre et de n'avoir pas la force de supporter une injure. L'ennemi nous donne souvent de grands désirs pour des objets absens, et qui ne se présenteront jamais, afin de détourner notre esprit des objets présens, et qui, tout petits qu'ils sont, nous pourroient être d'un grand profit. Nous combattons les monstres d'Afrique en imagination, et nous nous faisons tuer en effet par les petits serpens qui sont en notre chemin; cela faute d'attention.

Ne désirez point les tentations, car ce seroit témérité: mais exercez votre cœur à les attendre courageusement, et à vous en défendre quand elles arriveront.

La variété des viandes, surtout si la quantité y est jointe, charge toujours l'estomac, et s'il est foible, elle le ruine. Ne remplissez pas votre ame de beaucoup de désirs, les désirs mondains vous gâteroient entièrement, et la multitude de désirs spirituels vous embarrasseroit. Quand notre ame est purgée, se sentant déchargée des mauvaises humeurs, elle a un grand appétit des choses spirituelles; elle en est comme affamée, elle se met à désirer mille sortes d'exercices de piété, de mortification, de pénitence, d'humilité, de charité et d'oraison. C'est bon signe, Philothée, d'avoir ainsi appétit; mais regardez si vous pourrez bien digérer tout ce que vous voulez manger. Choisissez donc, selon l'avis de votre père spirituel, entre tant de désirs, ceux qui peuvent être pratiqués et exécutés de suite, arrêtez-vous à ceux-là: quand vous les aurez réalisés, Dieu vous en enverra d'autres, que vous pratiquerez aussi en leur saison: et ainsi vous ne perdrez pas le temps en désirs inutiles. Je ne dis pas qu'il faille étouffer et perdre aucune sorte de bons désirs; mais je dis qu'il les faut produire avec ordre: ceux qui ne peuvent être effectués présentement, il les faut serrer en quelque coin du cœur, jusqu'à ce que leur temps soit venu, et en attendant il faut donner suite à ceux qui sont mûrs et de saison; ce que je ne dis pas seulement pour les désirs spirituels, mais encore pour les mondains. Autrement nous ne saurions vivre qu'avec trouble, inquiétude et empressement.

CHAPITRE XXXVIII.

Avis pour les gens mariés.

Le mariage est un grand sacrement, je dis en Jésus-Christ et en son Eglise. Il est honorable pour tous, en tous, et en tout, c'est-à-dire en toutes ses parties. Pour tous; car les vierges mêmes le doivent honorer avec humilité. En tous; car il est également saint et entre les pauvres et entre les riches. En tout; car son origine, sa fin, son utilité, sa matière et sa forme sont saintes. C'est la pépinière du christianisme, qui remplit la terre de fidèles, pour accomplir dans le Ciel le nombre des élus; en sorte que la conservation de l'honnêteté et de la sainteté du mariage est extrêmement importante au bien de la société, dont elle est en quelque sorte la racine et la source.

Plût à Dieu que son Fils bien-aimé fût appelé à toutes les noces, comme il le fut à celles de Cana! le vin des consolations et des bénédictions n'y manqueroit jamais. Car ce qui fait qu'il y en a si peu ordinairement, c'est qu'en place de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, on n'y invite que la licence et le scandale. Qui veut être heureux dans le mariage doit en commençant se bien pénétrer de la sainteté et de la dignité de ce sacrement; mais au lieu de cela, c'est alors qu'on se livre à mille excès en jeux, en festins et en paroles. Ce n'est donc pas merveille, si les suites en sont si funestes.

J'exhorte surtout les personnes mariées à l'amour mutuel que le Saint-Esprit leur recommande tant dans l'Ecriture. Ce n'est rien de leur dire: aimez-vous d'un amour naturel, car c'est ainsi que s'aiment les animaux; ce n'est rien non plus de leur dire: aimez-vous d'un amour humain, car les païens ont pratiqué cet amour-là; mais je vous dis après le grand Apôtre: _Maris, aimez vos femmes comme Jésus-Christ aime son Eglise. Femmes, aimez vos maris comme l'Eglise aime son Sauveur._ Ce fut Dieu qui amena Eve à notre premier père Adam, et qui la lui donna pour femme. C'est Dieu aussi, mes amis, qui de sa main invisible a formé les nœuds sacrés de votre mariage, et qui vous a donnés les uns aux autres. Pourquoi donc ne vous aimeriez-vous pas d'un amour tout saint, tout sacré, tout divin?

Le premier effet de cet amour, c'est l'union indissoluble des époux, laquelle est rendue si forte par l'application des mérites du sang de Jésus-Christ, que leur ame doit se séparer de leur corps plutôt que le mari de sa femme. Or cette union est moins celle des corps que celle des cœurs et des affections.

Le second effet de cet amour doit être la fidélité inviolable des époux. Anciennement les cachets étoient gravés sur des anneaux que l'on portoit au doigt, ainsi que le témoigne la Sainte-Ecriture elle-même. Voici donc le secret de la cérémonie qui se fait au mariage: l'Eglise, par la main du prêtre, bénit un anneau, et le donne premièrement à l'homme comme le sceau du sacrement qui ferme son cœur à tout autre amour qu'à celui de l'épouse qui lui a été donnée, au moins, tant qu'elle vivra. Après cela l'époux remet l'anneau en la main de son épouse, afin que réciproquement elle sache que, tant qu'il vivra sur la terre, elle ne doit recevoir aucune autre affection en son cœur que celle que Notre-Seigneur vient de bénir.

Le troisième fruit du mariage, c'est la naissance et la bonne éducation des enfans; ô époux! combien est grand l'honneur que Dieu vous fait, lorsque voulant multiplier les hommes qui puissent le louer et le bénir éternellement, il se sert de vous pour un si grand dessein; unissant aux êtres que vous formez les ames qu'il leur destine, et qu'il répand en eux comme des gouttes célestes, au même instant où il les crée!

Conservez donc, ô maris! un tendre, constant et cordial attachement pour vos femmes. Car si la première de toutes fut tirée du côté d'Adam le plus proche du cœur, ce fut pour être aimée de lui cordialement et tendrement. Bien loin donc que les foiblesses et les infirmités, soit du corps, soit de l'esprit, vous doivent inspirer pour vos femmes aucune sorte de mépris, vous devez au contraire n'en avoir pour elles qu'une plus douce et plus amoureuse compassion, puisque Dieu les a créées telles, afin que, dépendant de vous, vous en reçussiez plus d'honneur et de respect, et que vous en fussiez les supérieurs et les chefs, en même temps que vous les avez pour compagnes. Et vous, ô femmes! aimez tendrement et cordialement, mais en même temps d'un amour très-respectueux, les maris que Dieu vous a choisis. Car vraiment Dieu a donné à l'homme plus de force et de courage, afin que la femme lui fût soumise comme l'os de ses os, et la chair de sa chair; et la première de votre sexe fut formée d'une côte d'Adam, et tirée de dessous son bras, afin que toutes apprissent à se tenir sous la main et sous la conduite de leurs maris. Que si l'Ecriture vous recommande étroitement cette sujétion, elle ne laisse pas néanmoins de vous la rendre douce; car non-seulement elle veut que vous vous y accommodiez avec amour, mais encore elle ordonne à vos maris de l'exercer avec une grande tendresse, douceur et suavité: _Maris_, dit saint Pierre, _comportez-vous envers vos femmes avec respect et discrétion, les considérant comme des vases fragiles, qui doivent partager avec vous l'héritage de la grâce et de la vie._

Mais tandis que je vous exhorte à faire croître de plus en plus cette affection mutuelle que vous vous devez, prenez garde qu'elle ne se convertisse en jalousie; car il arrive souvent que comme le ver s'engendre de la pomme la plus délicate et la plus mûre, la jalousie aussi se forme de l'affection la plus vive entre les époux; ce qui en gâte et en corrompt tellement la nature, que bientôt il n'y a plus dans le ménage que querelles, dissensions et divorces. Certes la jalousie n'arrive jamais quand l'amitié est fondée de part et d'autre sur la vraie vertu: c'est pourquoi elle est une marque indubitable d'un amour imparfait, grossier et sensuel, qui s'est adressé à une vertu foible, inconstante et suspecte. C'est donc une sotte prétention que de vouloir exalter l'amitié par la jalousie; car si la jalousie prouve la grandeur et la véhémence de l'amitié, elle n'en prouve ni la pureté, ni la perfection; puisque la perfection de l'amitié présuppose l'assurance de la vertu de la personne aimée, et que la jalousie en présuppose l'incertitude.

Hommes, si vous attendez de vos femmes grande fidélité, donnez-leur-en vous-mêmes un grand exemple. «Avec quel front, dit saint Grégoire de Nazianze, voulez-vous que vos femmes soient sujettes aux lois de la pudicité, si vous vous laissez aller à la licence de la volupté? Pourquoi leur demandez-vous ce qu'elles ne trouvent pas en vous? Voulez-vous qu'elles soient chastes? commencez par rendre bien pure la société que vous avez contractée avec elles; et, comme dit saint Paul, que chacun sache posséder son vase en esprit de sanctification: si au contraire vos mauvaises manières corrompent en elles l'honnêteté des mœurs, ne vous étonnez pas qu'après cela votre honneur souffre de leur infidélité: mais vous, femmes, en qui l'honneur est inséparable de la pudeur, soyez extrêmement jalouses de votre gloire, et ne permettez jamais qu'aucune liberté mal réglée en ternisse l'éclat.»

Craignez toutes choses autour de tous, pour petites qu'elles soient; ne souffrez jamais aucune cajolerie ni sotte flatterie: quiconque veut louer les avantages naturels que le Ciel vous a donnés, vous doit être suspect; car l'on dit communément, que celui qui loue avec chaleur une marchandise qu'il ne peut pas acheter, est ordinairement fort tenté de la dérober. Mais si l'on veut joindre à vos louanges le mépris de votre mari, l'on vous offense infiniment, parce qu'il est évident que non-seulement l'on veut vous perdre, mais que l'on vous tient déjà pour demi-perdue; et véritablement le marché est à demi-fait avec le second marchand, quand on est dégoûté du premier. Lorsque j'ai fait réflexion qu'on donna à la chaste Rebecca de riches pendans d'oreilles de la part d'Isaac, son époux, comme les premiers gages de son amour, j'ai pensé que cet ornement, dont l'usage est de tout temps établi parmi les femmes, étoit plus mystérieux qu'on ne croit, et que n'a cru Pline, qui n'en marque pas d'autre raison, que le plaisir d'un certain bruit qui se fait à leurs oreilles, et qui flatte agréablement leur vanité. Pour moi je crois, selon cette observation de l'Ecriture, que c'est pour marquer le premier droit de l'époux sur le cœur de son épouse, qui doit fermer l'oreille à tout autre voix qu'à la sienne; car enfin, il faut toujours se souvenir que c'est par l'oreille qu'on empoisonne le cœur.

L'amour et la fidélité produisent ensemble une douce et familière confiance, qui se manifeste par des démonstrations tendres et amoureuses, mais chastes et sincères: c'est ainsi que les saints et les saintes en ont usé dans leurs mariages. C'est ce que l'Ecriture a remarqué dans la conduite d'Isaac et de Rebecca, et par où Abimelech reconnut ce qu'ils étoient l'un à l'autre: c'est ce qui fit presque blâmer le grand saint Louis, qui tout dur qu'il étoit à sa propre chair, avoit une tendre amitié pour la reine son épouse, à qui il en donnoit souvent des marques extrêmement démonstratives: mais on auroit dû plutôt le louer de ce qu'il savoit si bien, quand il vouloit, se défaire de son esprit guerrier, pour s'accommoder à ces menus devoirs si nécessaires à la conservation de l'amour conjugal; car bien que ces petites démonstrations d'amitié ne lient pas les cœurs, elles les approchent, et servent à faire l'agrément d'une douce société.

Sainte Monique étant grosse de saint Augustin, le consacra plusieurs fois à la religion chrétienne et au service de la gloire de Dieu, ainsi qu'il le témoigne lui-même, disant _que, déjà dès le sein de sa mère, il avoit goûté le sel de Dieu_. C'est là une grande instruction pour les femmes chrétiennes d'offrir à la divine Majesté le fruit de leurs entrailles, même avant qu'il soit né. Car Dieu, qui accepte les oblations d'un cœur humble et généreux, bénit ordinairement les bonnes dispositions d'une mère en ce temps-là, témoin Samuël, saint Thomas d'Aquin, saint André de Fiésole, et plusieurs autres. La mère de saint Bernard, digne mère d'un tel fils, prenoit ses enfans dans ses bras aussitôt qu'ils étoient nés, et les offroit à Jésus-Christ, après quoi elle les aimoit avec respect comme un dépôt sacré que Dieu lui avoit confié; ce qui lui réussit si heureusement, qu'enfin ils furent tous sept très-saints.

Les enfans étant venus au monde, et commençant à faire usage de la raison, les pères et mères doivent avoir grand soin d'imprimer la crainte de Dieu en leur cœur. C'est ce que fit excellemment la bonne reine Blanche à l'égard du roi saint Louis son fils; car souvent elle lui disoit: _Mon cher enfant, j'aimerois bien mieux vous voir mourir sous mes yeux, que de vous voir commettre un seul péché mortel._ Ce qui demeura tellement gravé dans l'ame de ce saint fils, que jamais depuis lors, ainsi qu'il l'a raconté lui-même, il n'y eut jour de sa vie où cette parole ne lui revînt; s'efforçant, tant qu'il lui étoit possible, d'en bien observer la divine instruction.

On appelle dans notre langue les races et les générations, _des maisons_; et les Hébreux eux-mêmes, pour signifier l'accroissement d'une famille et la bonne éducation des enfans, se servoient de cette expression: _construire une maison, faire une maison_. C'est en ce sens qu'il est dit que Dieu édifia des maisons aux sages femmes d'Egypte. Or, ceci nous montre que ce n'est pas faire une bonne maison que d'y entasser beaucoup de biens et de richesses; mais qu'il faut par-dessus tout bien élever les enfans dans la vertu et la crainte de Dieu. En quoi on ne doit épargner ni peine ni travail, puisque les enfans sont la couronne du père et de la mère. Aussi voyons-nous que sainte Monique combattit sans relâche les mauvaises inclinations de son fils, jusque là que, l'ayant suivi par terre et par mer, elle le rendit enfin plus heureusement enfant de ses larmes par la conversion de son ame, qu'il n'avoit été enfant de son sang par la formation de son corps.

Saint Paul laisse en partage aux femmes le soin de la maison; c'est pourquoi plusieurs pensent, et à juste titre, que leur dévotion est plus utile à la famille que celle des maris; parce que ceux-ci étant presque toujours occupés dehors, ne peuvent pas aussi aisément enseigner la vertu. C'est pour cela que Salomon en ses Proverbes fait dépendre le bonheur de toute la maison du soin et de l'autorité de cette femme forte dont il trace si bien le caractère.

Il est dit en la Genèse, qu'Isaac, voyant sa femme Rebecca stérile, pria le Seigneur pour elle; ou, comme il est dit dans le texte hébreu, pria le Seigneur vis-à-vis d'elle, parce que l'un prioit d'un côté de l'oratoire, et l'autre de l'autre; aussi leur prière fut-elle exaucée. Voilà justement la plus excellente et la plus utile union qui puisse exister entre un mari et une femme; c'est celle de la dévotion à laquelle les époux doivent se porter l'un et l'autre avec une sainte émulation. Il y a des fruits comme le coing, qui, à cause de l'âpreté de leur suc, ne sont guère agréables qu'en confitures; et il y en a d'autres aussi, qui, à cause de leur grande délicatesse, ne peuvent se conserver s'ils ne sont confits, comme sont les abricots et les cerises. De même les femmes doivent désirer que leurs maris soient confits au sucre de la dévotion; car, sans la dévotion, l'homme est naturellement fâcheux, violent et emporté; et les maris doivent désirer que leurs femmes soient dévotes; car, sans la dévotion, la femme est extrêmement fragile, et sa vertu très en danger de se perdre. Saint Paul a dit, _que l'homme infidèle est sanctifié par la femme fidèle, et la femme infidèle par l'homme fidèle_; parce qu'en cette étroite alliance du mariage l'un peut aisément attirer l'autre à la vertu; mais quelle bénédiction n'est-ce pas, lorsque l'homme et la femme, tous deux fidèles, se sanctifient l'un l'autre par une véritable crainte du Seigneur!

Au demeurant, le support mutuel doit être tel entre les époux, qu'ils ne soient jamais fâchés tous deux à la fois, c'est le moyen qu'il n'y ait entre eux ni division, ni dispute. Les mouches à miel ne peuvent s'arrêter dans les lieux où l'écho double l'effet des sons et fait retentir la voix, de même aussi le Saint-Esprit ne peut habiter dans une maison où il y a du trouble, du tumulte des altercations et des cris.

Saint Grégoire de Nazianze rapporte que de son temps les chrétiens faisoient une fête du jour anniversaire de leur mariage. Assurément j'approuverois fort que cette coutume s'introduisit parmi nous, pourvu que ce ne fût pas avec l'appareil des joies mondaines et frivoles, mais que les époux, bien confessés et communiés ce jour-là, recommandassent à Dieu leur mariage plus instamment encore qu'à l'ordinaire, renouvelant le bon propos de le sanctifier de plus en plus par une amitié et une fidélité réciproques; par là, ils reprendroient haleine en Notre-Seigneur, et seroient plus à même de supporter les peines et les charges inévitables de leur vocation.

CHAPITRE XXXIX.

De l'honnêteté du lit nuptial.

L'apôtre appelle le lit nuptial, immaculé, c'est-à-dire, exempt de toute sorte d'impureté; et c'est peut-être pour cette raison que Dieu voulut instituer le premier mariage dans le paradis terrestre, où il n'y avoit encore eu aucun dérèglement de la cupidité.

Or pour vous expliquer la perfection que l'Apôtre exige des personnes mariées sur cet article, je me sers d'une comparaison assez naturelle; c'est celle de la nourriture et de la tempérance. 1. La nourriture est nécessaire à la conservation de la vie; et pour cela l'usage en est bon, sain et commandé. 2. Cependant, manger non pas précisément pour cette fin, mais pour s'acquitter des devoirs auxquels la société humaine nous oblige les uns envers les autres, c'est une chose juste et honnête. 3. Si l'on mange par la raison de ses devoirs, il faut que ce soit avec une douce liberté, et en marquant qu'on y prend plaisir. 4. Manger simplement pour contenter son appétit, c'est une chose supportable, mais nullement louable; car le simple plaisir de l'appétit sensuel ne peut rendre une action honnête; et c'est bien assez si elle est supportable. 5. Manger au delà de son appétit et par excès, cela est plus ou moins blâmable à proportion de l'excès; et cet excès ne consiste pas seulement en la qualité, mais aussi en la manière. 6. C'est une marque d'une ame basse, grossière et tout animale, de faire tant de réflexions et de s'épancher en paroles sur les viandes avant le repas, et encore plus après, comme plusieurs sortes de gens qui ont toujours l'esprit dans les plats, qui préviennent sans cesse ou rappellent le plaisir de la bonne chère, et qui, en un mot, font comme dit saint Paul, un dieu de leur ventre; au lieu que les honnêtes gens ne pensent à la table qu'en s'y mettant, et se lavent les mains et la bouche après le repas, pour n'avoir plus ni le goût, ni l'odeur des viandes.

Voilà les règles qui sont communes à la tempérance et à l'honnêteté du lit conjugal.

1. L'usage des droits du sacrement étant nécessaire à la propagation de la société humaine, il est indubitablement honnête et louable, et spécialement saint dans le christianisme.

2. Cet usage est appelé par l'Apôtre un devoir réciproque, un devoir si grand, que bien qu'on puisse ne pas l'exiger, l'on est indispensablement obligé de le rendre; de manière que l'un n'y puisse manquer sans le libre consentement de l'autre: non pas même pour les exercices de la dévotion, beaucoup moins pour des prétentions capricieuses de vertu, pour des aigreurs et pour des mépris.

3. L'on doit considérer que ce n'est pas assez de s'acquitter de ce devoir d'une manière chagrine, et avec une patience indifférente: ce doit être avec toute la fidélité et la correspondance entière que demande cet amour, comme s'il étoit accompagné de l'espérance d'avoir des enfans, encore que pour la raison de quelque conjoncture on ne l'eût pas.

4. Ici, comme partout ailleurs, le simple contentement de l'appétit sensuel ne peut rendre une chose honnête et louable par lui-même; c'est beaucoup si l'on dit qu'elle soit tolérable.

5. Tout juste que soit l'usage des droits du mariage, tout nécessaire qu'on le sache dans la société humaine, tout saint qu'on le croie dans le christianisme, il porte des dangers de salut que l'on doit y éviter très-soigneusement, pour ne se rendre coupable ni d'aucun péché véniel, comme il arrive dans les simples excès de cet état, ni d'aucun péché mortel, comme il arrive quand l'ordre naturel et nécessaire pour la procréation des enfans est interverti. Or dans cette supposition, selon que l'on s'écarte plus on moins de cet ordre, les péchés sont plus on moins exécrables, mais toujours mortels: car la propagation de la société humaine étant la première et la principale fin du mariage, jamais on ne peut licitement se départir de l'ordre qu'elle vous demande. Cependant quoique cette fin ne puisse pas avoir son effet par la raison de quelque empêchement, comme la stérilité ou la grossesse, le commerce de l'amour conjugal ne laisse pas de pouvoir être juste et saint, si l'on suit les règles que demande la procréation des enfans: aucun accident ne pouvant jamais préjudicier à la loi que la fin principale du mariage a imposée.

Certes, l'infâme et exécrable action d'Onan contre les lois du mariage, étoit détestable devant Dieu, ainsi que l'Ecriture-Sainte nous l'apprend. Et bien que quelques hérétiques de notre temps, cent fois plus blâmables que les cyniques dont parle saint Jérôme, sur l'Epître aux Ephésiens, aient voulu dire que c'étoit l'intention perverse de ce méchant homme qui déplaisoit à Dieu; l'Ecriture en parle autrement et assure en particulier que son action même étoit détestable et abominable devant Dieu.

6. L'honnêteté naturelle et chrétienne demande qu'on ne laisse pas engager son esprit dans tout ce commerce sensuel, et qu'on tache même de l'en purifier promptement, pour qu'il conserve toute la liberté nécessaire aux obligations plus honnêtes et plus nobles de cette vocation. En vérité, l'on seroit surpris des exemples de l'honnêteté naturelle que le Seigneur a donnés aux hommes, en de certains animaux qui serviront un jour à confondre la brutale grossièreté de plusieurs personnes.