Introduction à la vie dévote

Part 17

Chapter 173,868 wordsPublic domain

Saint Louis n'aimoit pas qu'étant en compagnie on parlât en secret et en conseil, surtout à table, parce que cela faisoit supposer qu'on parloit mal des autres: _Celui_, disoit-il, _qui est à table en bonne compagnie, et qui a quelque plaisanterie à dire, la doit dire pour tout le monde; que si c'est une chose peu importante, il la doit taire, et n'en parler à personne._

CHAPITRE XXXI.

Des passe-temps et des jeux; et premièrement de ceux qui sont permis et louables.

Il est nécessaire de donner quelquefois à notre esprit et même à notre corps quelque sorte de récréation. Cassien rapporte qu'un chasseur trouva un jour saint Jean l'Evangéliste tenant une perdrix sur son poing, et s'amusant à la caresser. Le chasseur lui demanda pourquoi un homme de son caractère passoit le temps à une chose si vile et si basse; et saint Jean lui dit: Pourquoi ne portez-vous pas votre arc toujours tendu? De peur, répondit le chasseur, que, demeurant toujours courbé, il n'ait plus la force de s'étendre quand il en sera besoin. Ne vous étonnez donc pas, répliqua l'apôtre, si je donne quelque relâche à mon esprit, et prends un peu de récréation; car c'est le moyen de pouvoir ensuite m'appliquer plus vivement à la contemplation. Assurément c'est un travers que d'être si rigoureux et si sauvage, qu'on ne veuille prendre pour soi et ne permettre aux autres aucune espèce de récréation.

Prendre l'air, se promener, s'entretenir de choses gaies et aimables, jouer du luth, ou de quelque autre instrument, chanter en musique, aller à la chasse, ce sont des récréations si honnêtes, que, pour en bien user, il ne faut que cette prudence commune qui donne à toutes choses le rang, le temps, le lieu et la mesure convenables.

Les jeux où le gain sert de prix et de récompense à l'habileté du corps ou de l'esprit, comme les jeux de paume, de ballon, de mail, les courses de bague, les échecs et les dames, sont des récréations par elles-mêmes bonnes et permises. Seulement il faut se garder de l'excès, soit quant au temps qu'on y emploie, soit quant au prix qu'on y met. Car si l'on y emploie trop de temps, ce n'est plus une récréation, mais une occupation; on ne délasse ni l'esprit ni le corps, et au contraire on étourdit et on accable l'un et l'autre; comme il arrive à ceux qui, ayant joué cinq ou six heures aux échecs, en sortent la tête brisée, ou qui, après avoir long-temps joué à la paume, en sont accablés de fatigue. Que si le prix, c'est-à-dire, ce qu'on joue, est trop considérable, les affections des joueurs se dérèglent; de plus, il y a une sorte d'injustice à mettre de grands prix à des choses aussi peu importantes et aussi inutiles que sont les adresses et les habiletés du jeu. Mais surtout prenez garde, Philothée, à ne point vous passionner pour tout cela; car, quelque honnête que soit une récréation, c'est un vice d'y attacher son cœur et son affection. Je ne dis pas qu'il ne faille pas prendre plaisir au jeu pendant qu'on joue: car autrement on ne se récréeroit pas; mais je dis qu'il ne faut pas y mettre trop de désir, d'empressement et de feu.

CHAPITRE XXXII.

Des jeux défendus.

Les jeux de dés, de cartes et autres semblables, où le gain dépend principalement du hasard, ne sont pas seulement des récréations dangereuses, comme sont les danses, mais ce sont encore des jeux absolument mauvais et blâmables de leur nature. C'est pourquoi ils sont défendus par les lois, tant civiles qu'ecclésiastiques. Mais quel grand mal y a-t-il? me direz-vous. Je vous réponds que le gain ne se fait pas en ces jeux selon la raison, mais selon le sort, qui favorise bien souvent celui dont l'adresse et l'habileté ne méritoient rien. La raison est donc offensée en cela. Mais nous sommes ainsi convenus, me direz-vous? cela est bon pour montrer que celui qui gagne ne fait pas tort aux autres; mais cela n'empêche pas que la convention ne soit déraisonnable, et le jeu aussi; car le gain, qui doit être le prix de l'industrie, devient le prix du sort, qui ne mérite aucun prix, puisqu'il ne dépend nullement de nous.

Outre cela, ces jeux portent le nom de récréation, et sont faits pour cela; et néanmoins ils ne le sont nullement, mais de violentes occupations; car n'est-ce pas une occupation que d'avoir l'esprit tendu par une application continuelle, et perpétuellement agité d'inquiétude, de crainte et d'empressement? Y a-t-il attention au monde plus triste, plus sombre et plus mélancolique que celle des joueurs? il ne faut ni parler sur le jeu, ni rire, ni tousser, autrement les voilà hors d'eux-mêmes.

Enfin, il n'y a de joie à ces jeux qu'en gagnant; et cette joie n'est-elle pas coupable, puisqu'elle suppose la perte et le déplaisir d'autrui? Un tel plaisir est assurément indigne. Voilà les trois raisons pour lesquelles les mauvais jeux sont défendus. Le grand roi saint Louis, sachant que le comte d'Anjou son frère, et messire Gautier de Nemours, jouoient ensemble, se leva, quoique malade, et alla tout chancelant en leur chambre, et là prit les tables, les dés et une partie de l'argent, et jeta tout dans la mer, en s'indignant beaucoup contre eux. La vertueuse et chaste Sara, parlant à Dieu de son innocence: Vous le savez, dit-elle, ô Seigneur! jamais je ne me suis trouvée dans la société des joueurs.

CHAPITRE XXXIII.

Des bals et autres passe-temps permis, mais dangereux.

Les danses et les bals sont choses indifférentes de leur nature; mais les circonstances qui accompagnent ordinairement cet exercice l'inclinent beaucoup du côté du mal, et le rendent par conséquent très-nuisible et très-dangereux. D'abord c'est la nuit que l'on prend pour cela; et parmi les ténèbres et l'obscurité, il est difficile qu'il ne se glisse beaucoup de choses mauvaises dans un divertissement qui est déjà par lui-même très-susceptible de mal: ensuite on y fait de longues veilles, qui font perdre la matinée du jour suivant, et par cela même le moyen d'y servir Dieu. Or, n'est-ce pas une grande folie de changer ainsi le jour en la nuit, la lumière en ténèbres, et les bonnes œuvres en folâtres plaisirs? De plus, chacun porte au bal de la vanité à qui mieux mieux, et la vanité est une si grande disposition aux mauvaises affections et aux amitiés dangereuses, que tout cela est la suite presque nécessaire de ces sortes de réunions.

Je dis de la danse et des bals, Philothée, ce que les médecins disent des champignons: les meilleurs n'en valent rien, disent-ils; et je vous dis aussi que les meilleurs bals ne sont guère bons. Si cependant il vous faut manger des champignons, ayez soin qu'ils soient bien apprêtés; et si, par quelque occasion dont vous ne puissiez absolument vous dégager, il vous faut aller au bal, prenez garde que votre danse soit bien apprêtée. Or, comment le sera-t-elle? par la modestie, la gravité et la bonne intention. Mangez-en peu et rarement, disent les médecins en parlant des champignons; car, quelque bien apprêtés qu'ils soient, la grande quantité les rend mortels: de même, je vous le dis, Philothée, dansez peu et rarement; car, autrement, vous seriez en danger de vous y affectionner.

Les champignons, selon Pline, étant spongieux et poreux, attirent aisément toute l'infection qui est autour d'eux, en sorte que s'ils sont près des serpens, ils en reçoivent le venin. Les bals, les danses, et autres assemblées de ce genre, attirent aussi les vices et les péchés qui sont en un lieu: les querelles, les jalousies, les moqueries, les folles amours. Et comme ces exercices ouvrent les pores du corps de ceux qui s'y livrent, aussi ouvrent-ils les pores de leur cœur. Au moyen de quoi, si quelque serpent vient souffler à l'oreille une parole de flatterie ou de galanterie, si l'on est surpris du regard séducteur de quelque basilic, les cœurs sont très-faciles à se laisser prendre et empoisonner.

O Philothée! que ces récréations sont ordinairement dangereuses! Elles dissipent l'esprit de dévotion, elles énervent l'ame, elles refroidissent la charité, elles éveillent dans le cœur mille sortes de mauvaises affections. Il faut donc en user avec une extrême prudence.

On dit que c'est surtout après avoir mangé des champignons qu'il est prudent de boire du bon vin. De même je dis qu'après les danses, il faut user de quelques saintes et bonnes considérations, qui empêchent les dangereuses impressions que ce vain plaisir pourrait faire en nos esprits. Mais quelles sont ces considérations? voici celles que je vous conseille.

1. Pendant que vous étiez au bal, plusieurs ames brûloient en enfer pour les péchés commis à la danse, ou à cause de la danse.

2. Plusieurs religieux et autres personnes pieuses étoient à la même heure devant Dieu, chantant ses louanges, et contemplant sa beauté. Oh! que leur temps a été bien plus heureusement employé que le vôtre!

3. Tandis que vous avez dansé, plusieurs personnes sont mortes en des angoisses cruelles; mille milliers d'hommes et de femmes en proie à des maladies violentes, ont souffert des douleurs affreuses dans leurs lits, dans les hôpitaux et dans les rues. Hélas! ils n'ont pas eu le moindre repos: n'aurez-vous pas compassion d'eux? et ne pensez-vous pas qu'un jour vous gémirez comme eux, tandis que d'autres danseront comme vous avez fait?

4. Notre-Seigneur, la sainte Vierge, les anges et les saints vous ont vue au bal. Ah! que vous leur avez fait pitié, avec votre cœur amusé de pareilles niaiseries et occupé de telles fadaises!

5. Hélas! tandis que vous étiez là, le temps s'est passé, la mort s'est approchée; déjà elle vous appelle, bientôt l'éternité va commencer pour vous: sera-ce l'éternité des biens, sera-ce l'éternité des peines? votre vie, bonne ou mauvaise, en aura décidé pour toujours.

Telles sont les considérations que vous pouvez faire; mais Dieu vous en suggérera bien d'autres sur le même sujet, si vous avez sa crainte.

CHAPITRE XXXIV.

Quand on peut jouer ou danser.

Pour jouer et danser licitement, il faut que ce soit par récréation, et non par passion; pour peu de temps, et non jusqu'à en être étourdi et fatigué; et que ce soit rarement; car qui s'en fait une habitude, changera bientôt la récréation en occupation.

Mais en quelles occasions peut-on jouer et danser? Les justes occasions de la danse et d'un jeu indifférent sont plus fréquentes; celles des jeux défendus sont plus rares, comme aussi tels jeux sont plus blâmables et plus dangereux que tels autres. Mais, pour le dire en un mot, dansez et jouez sous les conditions que je vous ai marquées, lorsque la prudence et la discrétion vous conseilleront cette honnête condescendance pour les personnes avec lesquelles vous vous trouvez en compagnie; car la condescendance, qui est fille de la charité, rend les choses indifférentes bonnes, et les dangereuses permises. Elle ôte même la malice à celles qui jusqu'à un certain point sont mauvaises: ainsi les jeux de hasard, qui autrement seroient blâmables, ne le sont pas, quand une juste condescendance nous y porte. J'ai lu avec bien de la consolation dans la vie de saint Charles Borromée, qu'il usoit de cette condescendance avec les Suisses en de certaines choses, pour lesquelles il étoit d'ailleurs très-sévère; et que le bienheureux Ignace de Loyola, étant un jour invité à jouer, accepta bonnement la partie. Quant à sainte Elisabeth de Hongrie, elle jouoit et dansoit quelquefois lorsqu'elle se trouvoit dans les assemblées où l'on prenoit ce plaisir; ce qui ne nuisoit aucunement à sa dévotion; car elle l'avoit si fort enracinée dans son ame, que, comme les rochers du lac de Riette croissent parmi les flots et les vagues, de même aussi sa dévotion croissoit parmi les pompes et les vanités auxquelles sa condition l'exposoit. Ce sont les grands feux qui s'enflamment au vent, mais les petits s'éteignent si on ne les porte à couvert.

CHAPITRE XXXV.

Qu'il faut être fidèle dans les petites choses aussi bien que dans les grandes.

L'époux sacré des Cantiques dit que son épouse lui a ravi le cœur par un de ses yeux et par un de ses cheveux. Or, de toutes les parties extérieures du corps humain, il n'en est point de plus admirable que l'œil, soit pour la conformation, soit pour l'activité, ni de plus vile que le cheveu. C'est pourquoi le divin époux veut faire entendre qu'il n'a pas seulement pour agréables les grandes œuvres des personnes dévotes, mais encore les moindres et les plus basses; et que, pour le servir à son goût, il faut avoir soin de le bien servir, et dans les choses importantes et relevées, et dans les choses petites et abjectes, puisque nous pouvons également par les unes et par les autres ravir son cœur d'amour.

Préparez-vous donc, Philothée, à souffrir beaucoup de grandes afflictions pour Notre-Seigneur, et même le martyre; soyez bien résolue à lui donner tout ce que vous avez de plus précieux, s'il lui plaisoit de le prendre: père, mère, frère, mari, femme, enfans, vos yeux mêmes, et votre vie; car votre cœur doit être prêt à tous ces sacrifices; mais tandis que la divine Providence ne vous envoie pas des afflictions si grandes et si sensibles, et qu'elle ne vous demande pas vos yeux, donnez-lui pour le moins vos cheveux. Je veux dire, supportez tout doucement ces injures, ces petites contrariétés, ces pertes de peu d'importance qui vous sont journalières: car en usant de ces petites occasions avec beaucoup d'amour et de charité, vous gagnerez entièrement son cœur, et le rendrez tout vôtre. Ces petits devoirs de tous les jours, ce mal de tête, ce mal de dents, cette fluxion, cette bizarrerie du mari ou de la femme, ce verre brisé, ce mépris ou cette moue, cette perte de gants, d'une bague, d'un mouchoir, cette petite incommodité d'aller se coucher de bonne heure, et de se lever matin pour prier, pour communier, cette petite honte que l'on a de faire publiquement certaines pratiques de dévotion; bref, toutes ces petites misères étant prises et embrassées avec amour, seront très-agréables à la bonté divine, qui, pour un seul verre d'eau donné en son nom, a promis à ses fidèles des torrens de félicité; et comme ces occasions se présentent à tout moment, voyez quels fonds de richesses spirituelles nous pouvons amasser en sachant bien en profiter.

Quand j'ai vu dans la vie de sainte Catherine de Sienne tant de ravissement et d'extases, tant de paroles d'une sublime sagesse, et même des prédications faites par elle, je n'ai point douté qu'avec cet œil de contemplation elle n'eût ravi le cœur de son céleste époux; mais j'ai eu aussi bien de la consolation quand je l'ai vue en la cuisine de son père, tourner humblement la broche, attiser le feu, apprêter la viande, pétrir le pain, et faire tous les plus bas offices de la maison avec un courage plein d'amour pour son Dieu; et je n'estime pas moins les petites et simples méditations qu'elle faisoit parmi des occupations si basses, que les extases et les ravissemens qu'elle eut si souvent, et qui ne furent peut-être que la récompense de son humilité et de son abjection. Or, voici comme elle méditoit: Elle s'imaginoit qu'en apprêtant le dîner pour son père, elle l'apprêtoit pour Notre-Seigneur comme une autre sainte Marthe; que sa mère tenoit la place de la sainte Vierge, et ses frères, la place des apôtres; par là elle s'excitoit à servir en esprit toute la cour céleste, et s'employoit à ces humbles fonctions avec une grande consolation, parce qu'elle savoit que telle étoit la volonté de Dieu. J'ai cité cet exemple, Philothée, afin que vous sachiez comment il est important de faire toutes nos actions, quelque petites et basses qu'elles soient, en vue de servir et d'honorer la divine Majesté.

Pour cela je vous conseille autant que je le puis, d'imiter cette femme forte, que Salomon a tant louée, laquelle, en s'occupant de choses grandes, fortes et généreuses, ne laissoit pas néanmoins de filer et de tourner le fuseau: _Elle a mis la main à des choses fortes, et ses doigts ont pris le fuseau._ Mettez aussi la main à des choses fortes, en vous exerçant à la prière et à la méditation, à l'usage des sacremens, à inspirer l'amour de Dieu au prochain, à répandre dans les cœurs de bonnes inspirations, et enfin à faire des œuvres grandes et importantes, selon votre vocation. Mais en même temps n'oubliez pas votre fuseau et votre quenouille, c'est-à-dire pratiquez les petites et humbles vertus, qui, comme de simples fleurs, croissent au pied de la croix: le service des pauvres, la visite des malades, le soin de la famille avec les œuvres qui en dépendent, et cette activité précieuse qui ne vous laissera pas un seul instant oisive; et au milieu de tout cela, occupez-vous de temps en temps de considérations semblables à celles de sainte Catherine de Sienne, dont je viens de vous parler.

Les grandes occasions de servir Dieu se présentent rarement; mais les petites sont très-communes. Or, _qui sera fidèle dans les petites choses_, dit le Sauveur lui-même, _on l'établira sur de grandes_. Faites donc toutes choses au nom de Dieu, et toutes choses seront bien faites, soit que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous dormiez, soit que vous jouiez, soit que vous tourniez la broche: pourvu que vous sachiez bien ménager vos affaires, vous profiterez beaucoup devant Dieu, faisant toutes ces choses parce que Dieu veut que vous les fassiez.

CHAPITRE XXXVI.

Qu'il faut avoir l'esprit juste et raisonnable.

Nous ne sommes hommes que par la raison, et c'est pourtant une chose rare de trouver des hommes vraiment raisonnables, l'amour-propre nous troublant presque toujours l'esprit, et nous conduisant à mille sortes de petites mais très-dangereuses injustices, qui ressemblent beaucoup à ces petits renardeaux dont il est parlé dans le Cantique: car, parce qu'ils sont petits, on n'y prend pas garde; mais parce qu'ils sont en quantité, ils ne laissent pas de nuire beaucoup, et de faire un grand dégât dans les vignes.

Vous allez juger, Philothée, si les traits que je vais vous citer ne sont pas autant d'injustices et de déraisons? Nous accusons le prochain pour de petites choses, et nous nous excusons nos fautes les plus grossières; nous voulons vendre fort cher, et acheter bon marché; nous voulons qu'on fasse justice des autres, et que pour nous l'on use de miséricorde et de clémence; nous voulons que l'on prenne nos paroles en bonne part, et nous sommes chatouilleux à l'excès pour celles des autres; nous voudrions que notre voisin nous cédât son bien en le payant, et n'est-il pas plus juste qu'il le garde, si bon lui semble, en nous laissant notre argent? nous lui savons mauvais gré de ce qu'il ne veut pas nous accommoder, et n'a-t-il pas bien plus raison de se plaindre que nous le voulons incommoder?

Si nous affectionnons un exercice, nous méprisons tout le reste, et contrôlons tout ce qui ne vient pas à notre goût. S'il y a quelqu'un de nos inférieurs qui n'ait pas bonne grâce, ou que nous ayons pris une fois en aversion, quoi qu'il fasse, nous le trouvons mauvais; nous ne cessons de le contrister, et sommes toujours à le quereller. Au contraire, si quelqu'un nous plaît par ses manières extérieures, il ne fait rien que nous n'excusions. Il y a des enfans vertueux que leurs pères et mères ne peuvent presque pas voir, à cause de quelque imperfection corporelle; et il y en a de vicieux qui sont les favoris à cause qu'ils ont bonne mine. En tout nous préférons les riches aux pauvres, quoiqu'ils ne soient ni de meilleure condition, ni si vertueux: nous préférons même les mieux vêtus. Nous exigeons nos droits en toute rigueur, et nous voulons que les autres soient désintéressés quand il s'agit des leurs; nous sommes pointilleux à garder notre rang, et nous voulons que les autres soient humbles et condescendans; nous nous plaignons volontiers du prochain, et nous ne voulons pas que personne se plaigne de nous; nous estimons beaucoup ce que nous faisons pour autrui, et nous comptons pour rien tout ce qu'on fait pour nous. Bref, nous sommes comme les perdrix de Paphlagonie, qui ont deux cœurs; car nous en avons un doux, gracieux et indulgent pour nous-mêmes; et un autre dur, sévère et rigoureux pour le prochain. Nous avons deux poids: l'un pour peser nos intérêts avec le plus d'avantage que nous pouvons, et l'autre pour peser les intérêts d'autrui avec le plus de désavantage possible. Or, _parler ainsi avec un cœur et un cœur_, comme dit l'Ecriture, c'est-à-dire avoir deux cœurs, et avoir deux poids, l'un fort pour recevoir, et l'autre foible pour délivrer, c'est une chose abominable devant Dieu.

En toutes vos actions, Philothée, soyez égale et juste. Mettez-vous toujours en la place du prochain, et mettez-le en la vôtre, et comme cela vous jugerez bien. Supposez-vous vendeuse quand vous achetez, et acheteuse quand vous vendez, et vous vendrez et achèterez justement.

Toutes ces injustices sont petites et n'obligent pas à restitution, parce que je suppose que nous demeurons seulement dans les termes de la rigueur en ce qui nous est favorable; mais elles nous obligent au moins à nous amender, parce que ce sont de grands défauts de raison et de charité, et qu'au bout de cela se trouvent presque toujours de vraies tricheries. D'ailleurs on ne perd jamais rien à vivre généreusement, noblement, courtoisement, et avec un cœur loyal, juste et raisonnable. Souvenez-vous donc, Philothée, d'examiner souvent votre cœur, pour voir s'il est pour le prochain ce que vous voudriez que le sien fût pour vous, en supposant que vous fussiez en sa place; car voilà le point de la vraie et droite raison. Trajan étant repris par ses confidens de ce qu'il rendoit, à leur avis, la majesté impériale trop accessible: Quoi donc, leur dit-il, ne dois-je pas être empereur pour mes sujets, comme je voudrois que fût l'empereur si j'étois sujet moi-même?

CHAPITRE XXXVII.

Des désirs.

Chacun sait qu'il faut se garder du désir des choses vicieuses; car le désir du mal rend mauvais. Mais je vous dis de plus, Philothée, ne désirez point les choses qui sont dangereuses pour votre ame, comme les bals, les jeux et autres divertissemens, les honneurs et les charges, les visions et les extases; car il y a dans tout cela beaucoup de péril, de vanité et de tromperie. Ne désirez pas non plus les choses fort éloignées, c'est-à-dire qui ne peuvent arriver de long-temps, comme font plusieurs, qui, par ce moyen, lassent et dissipent leur cœur inutilement, et s'exposent à de grandes inquiétudes. Si un jeune homme désire fort d'être pourvu d'une charge avant que le temps en soit venu, à quoi, je vous prie, lui sert ce désir? Si une femme mariée désire être religieuse, à quel propos? Si je désire acheter le bien de mon voisin avant qu'il soit prêt à le vendre, mon temps ne se trouve-t-il pas perdu en ce désir? Si, étant malade, je désire prêcher, dire la sainte messe, visiter les autres malades, faire enfin ce que font les gens qui se portent bien, ces désirs ne sont-ils pas vains, puisqu'il n'est pas en mon pouvoir de les effectuer? Et cependant ces désirs inutiles occupent la place des autres que je devrais avoir, comme sont les désirs d'être bien patient, bien résigné, bien mortifié, bien obéissant, bien doux en mes souffrances: toutes choses que Dieu me demande en l'état où je suis; souvent nos désirs ressemblent à ceux des femmes grosses, qui veulent des cerises fraîches en automne, et des raisins frais au printemps.