Introduction à la vie dévote

Part 15

Chapter 153,916 wordsPublic domain

Le jeûne et le travail matent et abattent la chair. Si le travail que vous faites vous est nécessaire, ou est fort utile à la gloire de Dieu, j'aime mieux que vous souffriez la peine du travail que celle du jeûne. C'est le sentiment de l'Église, qui, pour les travaux utiles au service de Dieu et du prochain, décharge ceux qui les font du jeûne même commandé. L'un a de la peine à jeûner, l'autre en a à servir les malades, à visiter les prisonniers, à confesser, à prêcher, à soulager les pauvres, à prier et autres choses semblables; cette peine vaut mieux que l'autre; car, outre qu'elle mate également la chair, elle a des fruits beaucoup plus désirables; et ainsi il vaut mieux, généralement parlant, garder plus de forces corporelles qu'il n'en faut, que de les trop diminuer; car on peut toujours les abattre si on le veut, mais on ne peut pas toujours les réparer quand on en a besoin.

Il me semble que nous devons avoir en grande considération la parole que notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ a dit à ses disciples: _Mangez ce que l'on vous servira._ C'est, je crois, une plus grande vertu de manger sans choix ce qu'on vous présente, soit que vous l'aimiez, soit que vous ne l'aimiez pas, que de choisir toujours le pire; car encore que cette dernière façon de vivre semble plus austère, l'autre néanmoins a plus de résignation; car, par elle on ne renonce pas seulement à son goût, mais encore à son choix; et assurément ce n'est pas une petite austérité de tourner son goût à toute main, et de le plier en toutes rencontres. Ajoutez que cette sorte de mortification ne paroît point, n'incommode personne, et convient tout-à-fait aux usages de la vie civile. Repousser un plat pour en prendre un autre, regarder de près et tâter toutes les viandes, ne trouver jamais rien de bien apprêté ni d'assez propre, faire des mystères a chaque morceau, tout cela ressent un cœur mou et esclave de sa bouche. J'estime plus saint Bernard d'avoir bu de l'huile pour de l'eau et du vin, que s'il eût bu de l'eau d'absinthe avec intention; car c'étoit signe qu'il ne pensoit pas à ce qu'il buvoit. Et en cette indifférence du boire et du manger consiste véritablement la perfection de cette parole: _Mangez ce que l'on vous servira._ J'excepte néanmoins les viandes qui nuisent à la santé, ou même aux fonctions de l'esprit, comme sont, à l'égard de plusieurs personnes, les viandes chaudes et épicées; et je n'entends pas non plus parler de certaines occasions où la nature a besoin d'être aidée et remontée pour pouvoir soutenir quelque travail à la gloire de Dieu. En un mot, une sobriété modérée et continuelle vaut mieux que des abstinences violentes faites à diverses reprises, et entremêlées de grands relâchemens.

La discipline prise modérément est merveilleuse pour ranimer la dévotion. La haire mate puissamment le corps; mais l'usage en est ordinairement peu propre aux gens mariés, aux complexions délicates, et à ceux qui ont à supporter d'autres grandes peines. On peut cependant s'en servir, avec l'aide d'un sage confesseur, les jours qui sont plus spécialement consacrés à la pénitence.

Il faut prendre la nuit autant de sommeil qu'il en faut, chacun selon sa complexion, pour pouvoir bien et utilement veiller le jour; et puisque l'Ecriture Sainte en cent façons, l'exemple des saints, la raison et l'expérience nous recommandent grandement les matinées comme le temps le plus précieux et le plus fructueux de nos jours; puisque Notre-Seigneur même est appelé soleil levant, et sa sainte Mère aube du jour, je pense que c'est une habitude louable de prendre son sommeil le soir de bonne heure, pour pouvoir ensuite se réveiller et se lever de bon matin. Assurément c'est bien là le temps le plus agréable, le plus doux, et où il y a le moins d'embarras; les oiseaux eux-mêmes semblent nous y inviter à bénir et à louer Dieu. Le lever matin est donc tout-à-fait favorable et à la santé et à la sainteté.

Balaam, monté sur son ânesse, alloit trouver Balac; mais, parce que son intention n'étoit pas droite, un ange l'attendit sur le chemin avec une épée en main pour le tuer. L'ânesse, qui voyoit l'ange, s'arrêta par trois fois et fit la rétive; et chaque fois Balaam la frappa cruellement de son bâton pour la faire avancer, jusqu'à ce qu'enfin, s'étant couchée tout-à-fait sous le prophète, elle lui dit, par un grand miracle: _Que t'ai-je fait? Pourquoi m'as tu déjà frappée trois fois?_ Et aussitôt les yeux de Balaam s'étant ouverts, il vit l'ange qui lui dit: _Pourquoi as-tu battu ton ânesse? Si elle ne se fût détournée de devant moi, je t'eusse tué, et je l'eusse épargnée._ Alors Balaam dit à l'ange: _Seigneur, j'ai péché; je ne savois pas que vous vous opposassiez à mon voyage._ Voyez-vous Philothée, Balaam est la cause du mal; et il frappe néanmoins la pauvre ânesse qui n'y a nulle part. C'est ce qui arrive bien souvent en nos affaires: cette femme voit son mari ou son enfant malade, et aussitôt elle court au jeûne, à la haire, à la discipline, comme fit David en pareille occasion. Hélas! chère amie, vous battez le pauvre âne, vous affligez votre corps, et cependant il n'est pas cause de votre mal, et de ce que Dieu a tiré son épée contre vous. Corrigez votre cœur qui est idolâtre de ce mari, qui passe tout à cet enfant, et qui le destine à mille projets d'orgueil et d'ambition: c'est là la vraie source du mal. Cet homme voit que souvent il retombe lourdement dans le péché: aussitôt sa conscience vient lui percer le cœur par des reproches intérieurs qu'il redoute, alors revenant à lui: Ah! maudite chair, s'écrie-t-il, ah! corps déloyal, tu m'as trahi! Et le voilà aussitôt à grands coups sur cette chair, à des jeûnes immodérés, à des disciplines sans fin, à des haires insupportables. O pauvre ame! si ta chair pouvoit parler comme l'ânesse de Balaam, elle te diroit: Pourquoi me frappes-tu, misérable? C'est contre toi, ô mon ame! que Dieu arme sa vengeance; c'est toi qui es la criminelle. Pourquoi me conduis-tu en de mauvaises réunions? Pourquoi m'exposes-tu à de rudes tentations? Sois sobre en tes pensées, et je serai sobre dans mes sens. Ne vois que des gens honnêtes, et j'ignorerai de tels excès. Hélas! c'est toi qui me jettes dans le feu, et tu ne veux pas que je brûle! Tu me remplis les yeux de fumée, et tu ne veux pas qu'ils s'enflamment! Et Dieu sans doute vous dit alors: Battez, rompez, fendez, brisez vos cœurs principalement; car c'est contre eux que ma colère est allumée. Certes, pour guérir la démangeaison, il ne faut pas tant se baigner et le laver, que se purifier le sang et se rafraîchir la bile; ainsi, pour nous guérir de nos vices, s'il est bon de mortifier notre chair, il est surtout bon de bien purifier nos affections et de rafraîchir nos cœurs. Souvenez-vous, au reste, qu'en tout et partout il ne faut entreprendre d'austérité corporelle qu'avec l'avis de votre directeur.

CHAPITRE XXIV.

Des compagnies et de la solitude.

Rechercher les compagnies, et les fuir, ce sont deux excès blâmables dans la dévotion des gens du monde, qui est celle dont je parle ici. Car fuir les compagnies, c'est marquer du dédain et du mépris pour le prochain; et les rechercher, c'est donner dans l'inutilité et l'oisiveté. Il faut aimer le prochain comme soi-même; pour montrer qu'on l'aime, il ne faut pas éviter d'être avec lui; et pour témoigner qu'on s'aime soi-même, il faut se plaire avec soi-même: Or on y est quand on est seul: _Pense à toi_, dit saint Bernard, _et puis aux autres_. Si donc rien ne vous presse de faire des visites, ou d'en recevoir chez vous, demeurez en vous-même, et entretenez-vous avec votre cœur. Mais si quelque visite vous arrive, ou que vous ayez de bons motifs pour en faire, allez au nom de Dieu, Philothée, et voyez votre prochain de bon cœur et de bon œil.

On appelle mauvaises compagnies celles qui sont animées de quelque mauvaise intention, ou bien quand ceux qui s'y trouvent sont vicieux, libres et dissolus. Pour celles-là, il faut s'en détourner tout-à-fait, comme les abeilles se détournent d'un amas de frelons et de taons. Car, comme ceux qui ont été mordus par des chiens enragés ont la sueur, l'haleine et la salive dangereuses, principalement pour les enfans et les personnes délicates; de même le commerce des gens vicieux et libres en paroles ne peut avoir que de grands dangers, surtout pour ceux dont la dévotion est encore tendre et délicate.

Il y a des compagnies qui ne sont aucunement utiles, si ce n'est pour se récréer et se reposer un peu des occupations sérieuses. Quant à celles-là, comme il ne faut pas y donner trop de temps, aussi peut-on y consacrer le loisir destiné à la récréation.

Il en est d'autres qui ne sont que d'honnêteté, comme sont les visites mutuelles; et certaines assemblées qui se font pour honorer le prochain; et quant à celles-là, s'il ne faut pas y mettre trop d'importance, aussi ne faut-il pas les mépriser d'une manière incivile; mais y satisfaire avec modestie et prudence, afin d'éviter également l'impolitesse et la légèreté.

Restent les compagnies utiles, comme sont celles des personnes vertueuses et dévotes. O Philothée! ce vous sera toujours un grand bien d'en rencontrer souvent de pareilles. La vigne plantée parmi les oliviers porte des raisins onctueux, et qui ont le goût de l'olive; de même, une ame qui se trouve souvent parmi des gens de bien ne peut faire autrement que de participer à leurs vertus. Les bourdons seuls ne peuvent point faire de miel, mais avec les abeilles ils aident à le faire: c'est donc un grand moyen de nous bien exercer à la dévotion que de converser souvent avec les ames dévotes.

En toute compagnie et conversation, la naïveté, la simplicité, la douceur, la retenue, sont ce qu'il y a de préférable. Il est des gens qui mettent tant d'artifice à la moindre parole et au moindre mouvement, que chacun en est ennuyé; et comme celui qui ne voudroit jamais se promener qu'en comptant ses pas, ni parler qu'en chantant, seroit insupportable à tout le monde; de même ceux qui prennent une contenance affectée, et qui ne font rien qu'en cadence, sont extrêmement fâcheux dans le monde; et l'on peut assurer qu'il y a toujours en eux plus ou moins de présomption. Il faut pour l'ordinaire qu'une douce joie domine dans nos rapports avec le prochain. Aussi louoit-on beaucoup saint Romuald et saint Antoine de ce que, nonobstant toutes leurs austérités, ils avoient toujours sur la physionomie et dans leurs discours l'expression de la joie, de la gaîté et de la politesse. _Riez avec ceux qui rient, réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent_; je vous le dis encore une fois avec l'Apôtre: _Réjouissez-vous toujours, mais en Notre-Seigneur, et que votre modestie paroisse aux yeux de tous._ Pour vous réjouir en Notre-Seigneur, il faut que le sujet soit non-seulement licite, mais convenable; ce que je dis, parce qu'il y a des choses licites qui pourtant ne conviennent pas; et afin que votre modestie paroisse, gardez-vous des méchancetés, qui bien certainement sont toujours répréhensibles. Faire tomber l'un, noircir l'autre, piquer celui-ci, faire du mal à un fou, ce sont des risées et des joies sottes et méchantes.

Mais toujours, outre la solitude intérieure en laquelle vous pouvez vous retirer au milieu même des plus grandes conversations, ainsi que je l'ai dit au chapitre douze de la seconde partie, vous devez beaucoup aimer la solitude extérieure et réelle; non pas pour aller dans les déserts comme sainte Marie égyptienne, saint Paul, saint Antoine, saint Arsène et tant d'autres solitaires; mais pour demeurer un peu dans votre chambre, dans votre jardin, ou ailleurs, et pouvoir plus librement recueillir votre esprit en vous-même, et récréer votre ame par de bonnes méditations et de saintes pensées, ou bien par un peu de bonne lecture; c'est ce que faisoit le grand saint Grégoire, évêque de Nazianze, ainsi que nous le voyons par ses écrits: «Je me promenois, dit-il, seul avec moi-même vers l'heure où le soleil se couche, et je passois doucement le temps sur les rivages de la mer; car j'ai coutume de prendre cette petite récréation pour me reposer et me distraire des ennuis ordinaires de la vie.» Et là-dessus il rapporte la bonne pensée qu'il eut, et que je vous ai citée ailleurs. C'étoit aussi la pratique de saint Ambroise: «Souvent, dit saint Augustin, étant entré dans sa chambre, dont on ne refusoit l'entrée à personne, je me plaisois à le regarder lire; et après avoir attendu quelque temps, je m'en retournois sans mot dire, pour ne pas le déranger, pensant que le peu de temps qui restoit à ce grand pasteur pour délasser et récréer son esprit ne devoit pas lui être ôté.» Aussi, après que les apôtres eurent un jour raconté à Notre-Seigneur les succès qu'ils avoient eus dans une mission: _Venez_, leur dit le Sauveur, _retirons-nous dans la solitude, et prenez-y un peu de repos._

CHAPITRE XXV.

De la bienséance des habits.

Saint Paul veut que les femmes chrétiennes (il en faut dire autant des hommes) soient revêtues d'habits convenables, se parant avec modestie et retenue. Or, la bienséance des habits et des autres ornemens dépend de la matière, de la forme et de la propreté.

Quant à la propreté, elle doit presque toujours être la même dans nos habits, sur lesquels, autant qu'il est possible, il ne faut laisser aucune sorte de souillure et de tache. La propreté extérieure représente en quelque façon la pureté intérieure, c'est pour cela que Dieu exige une grande pureté corporelle en ceux qui approchent de ses autels, et dans ceux qui sont plus particulièrement consacrés à son service.

Quant à la matière et à la forme des habits, la bienséance résulte de plusieurs circonstances: du temps, de l'âge, des qualités, des compagnies et des occasions. On se pare ordinairement mieux les jours de fête, selon la grandeur du jour qu'on célèbre; dans les temps consacrés à la pénitence, comme le carême, l'on se néglige beaucoup; dans les noces, on porte des robes nuptiales; dans les assemblées funèbres, des robes de deuil; auprès des princes on rehausse son état; dans l'intérieur de la famille on doit l'oublier; la femme mariée peut et doit se parer, quand elle est avec son mari et qu'elle sait qu'il le désire; mais si elle fait de même pendant son absence, on lui demandera à quoi bon tant de soin et de recherche. On permet plus d'ajustement aux filles, parce qu'il leur est permis de vouloir plaire à plusieurs, quoique ce ne soit qu'afin d'en gagner un par un saint mariage. On ne trouve pas non plus mauvais que les veuves à marier se parent un peu, pourvu qu'elles ne se donnent point les airs de la première jeunesse: d'autant qu'ayant déjà passé par l'état du mariage, et les regrets du veuvage, on s'attend à les trouver d'un esprit mûr et rassis. Mais quant aux vraies veuves, c'est-à-dire celles qui le sont vraiment de cœur, nul ornement ne leur est convenable, sinon l'humilité, la modestie et la dévotion. Car si elles veulent être recherchées, elles ne sont pas de vraies veuves; et si elles ne le veulent pas, pourquoi tant de prétentions? Qui ne veut point recevoir d'hôtes, n'a qu'à ôter l'enseigne de son logis. On se moque toujours des vieilles gens qui veulent faire les jolis; c'est une folie qui n'est supportable tout au plus que dans la jeunesse.

Soyez propre, Philothée, qu'il n'y ait rien sur vous de traînant et de mal rangé. C'est mépriser ceux avec qui l'on est que de les aller voir en habit désagréable; mais gardez-vous surtout des afféteries, vanités, curiosités et sottes recherches; tenez-vous toujours, tant qu'il vous sera possible, du côté de la simplicité et de la modestie: c'est le plus grand ornement de la beauté, et la meilleure excuse de la laideur. Saint Pierre avertit principalement les jeunes femmes de ne point porter leurs cheveux si crêpés, frisés, bouclés et apprêtés. Les hommes qui sont assez lâches pour s'amuser à de telles sottises, sont partout décriés comme étant moins hommes que femmes; et les femmes elles-mêmes que la vanité entête, sont tenues pour foibles en vertu; du moins, si elles en ont, il n'y paroît guère parmi tant de fatras et de bagatelles. On dit qu'on n'y pense pas mal; mais je réplique, comme je l'ai fait ailleurs, que le diable y en pense toujours. Pour moi, je voudrais qu'un dévot et une dévote fussent toujours les mieux habillés de la compagnie, mais les moins pompeux et affectés; et qu'ils fussent, comme il est dit dans le Proverbe, parés de grâces, de bienséance et de dignité. Saint Louis dit d'un seul mot, qu'on doit se vêtir selon son état, en sorte que les sages et les prudens ne puissent pas dire, vous en faites trop, et les jeunes gens, vous en faites trop peu. Que si les jeunes ne veulent point se contenter de la bienséance, alors il faut s'en tenir à l'avis des sages.

CHAPITRE XXVI.

De parler, et premièrement comment il faut parler de Dieu.

Les médecins prennent une grande connoissance de la santé ou de la maladie d'une personne par l'inspection de sa langue; et nos paroles sont aussi de vrais indices des qualités de notre ame. _Par tes paroles_, dit le Sauveur, _tu seras justifié, et par tes paroles tu seras condamné._

Nous portons soudain la main sur la douleur que nous sentons, et la langue sur l'amour que nous avons. Si donc, Philothée, vous avez bien l'amour de Dieu, vous parlerez souvent de Dieu dans les conversations particulières que vous aurez avec vos parens, vos amis et vos voisins. Oui, _car la bouche du juste méditera la sagesse, et sa langue parlera de justice._ Et comme les abeilles ont toujours dans leur petite trompe quelque peu du miel qu'elles distillent, de même aussi votre bouche conservera le goût des bonnes pensées qu'elle aura exprimées; votre plus douce jouissance sera de faire couler sur vos lèvres les louanges de Dieu, et vous éprouverez quelque chose de cette douceur délicieuse que saint François avoit, dit-on, à la bouche toutes les fois qu'il prononçoit le nom du Seigneur.

Mais parlez toujours de Dieu comme de Dieu, c'est-à-dire avec respect et dévotion; non point en faisant la suffisante et la prêcheuse, mais avec un grand esprit de douceur, de charité et d'humilité; distillant, comme l'épouse des Cantiques, le miel délicieux de la dévotion, et le versant goutte à goutte, tantôt dans l'oreille de l'un, tantôt dans l'oreille de l'autre, priant Dieu au fond de votre ame qu'il lui plaise de faire passer cette sainte rosée jusque dans le cœur de ceux qui vous écoutent.

Surtout il faut faire cet office angélique doucement et agréablement, non par manière de correction, mais par manière d'inspiration; car c'est merveille, comme la douceur est une bonne manière de proposer les choses et une puissante amorce pour attirer les cœurs.

Ne parlez donc jamais de Dieu, ni de la dévotion, par manière d'acquit et d'entretien, mais toujours avec attention et dévotion. Ce que je dis pour vous garantir d'une dangereuse vanité qui se trouve en plusieurs personnes faisant profession de piété, lesquelles disent à tout propos des paroles saintes et ferventes par forme de discours, et sans y penser nullement; et qui, après les avoir dites, se croient telles que leurs paroles semblent l'indiquer, ce qui malheureusement n'est pas.

CHAPITRE XXVII.

De l'honnêteté des paroles, et du respect que l'on doit aux personnes.

_Si quelqu'un ne pèche point en paroles_, dit l'apôtre saint Jacques, _il est un homme parfait._ Gardez-vous soigneusement de toute parole déshonnête; car encore que vous ne les disiez pas avec mauvaise intention, toujours est-il que ceux qui les entendent peuvent les prendre d'une autre manière. La parole déshonnête tombant dans un cœur foible, s'étend et se dilate comme une goutte d'huile sur du drap; et quelquefois elle saisit tellement le cœur, qu'elle le remplit de mille pensées et tentations coupables. Car si le poison du corps entre par la bouche, le poison du cœur entre par l'oreille; et la langue qui le produit est vraiment meurtrière, puisque bien qu'à l'aventure le venin qu'elle a jeté n'ait pas produit son effet, à cause du contre-poison qui se sera trouvé dans les cœurs, toujours est-il qu'il n'a pas tenu à sa malice qu'elle ne les ait fait mourir. Et qu'on ne dise pas qu'on n'y a pas pensé; car Notre-Seigneur, qui connoît les pensées, a dit, _que la bouche parle de l'abondance du cœur_. Et si nous n'y pensons pas mal, le démon néanmoins y en pense beaucoup, et se sert toujours secrètement de ces mauvais mots pour en transpercer le cœur de quelqu'un. On dit que ceux qui ont mangé de l'herbe qu'on nomme _angélique_ ont toujours l'haleine douce et agréable; et ceux qui ont bien dans le cœur l'honnêteté et la chasteté, qui est par excellence la vertu angélique, ont toujours à la bouche des paroles pures, chastes et honnêtes. Quant aux choses grossières et folles, l'Apôtre ne veut pas seulement qu'on les nomme, nous assurant que _rien ne corrompt tant les bonnes mœurs que les mauvais discours_.

Que si ces paroles déshonnêtes sont dites à couvert, avec finesse et subtilité, elles sont encore infiniment plus dangereuses; car, comme plus un dard est pointu, plus il entre aisément dans nos corps, de même plus un mauvais mot est aigu, plus il pénètre dans nos cœurs; et ceux qui pensent être fort aimables en disant de telles paroles en compagnie, ne savent pas pourquoi les compagnies sont faites; car elles doivent être comme des essaims d'abeilles réunies pour faire le miel de quelque doux et vertueux entretien, et non comme un tas de guêpes attachées à quelque pourriture. Si donc quelque fat vient vous dire des paroles messéantes, témoignez que vos oreilles en sont offensées, soit en vous détournant, soit en usant de quelqu'autre moyen, selon que la prudence vous le suggérera.

C'est une des plus mauvaises qualités qu'un esprit puisse avoir que d'être moqueur. Dieu hait extrêmement ce vice et en a fait autrefois des châtimens exemplaires. Rien n'est si contraire à la charité, et encore plus à la dévotion, que le mépris du prochain; or, la dérision et la moquerie n'ont jamais lieu sans ce mépris. Aussi est-ce un fort grand péché; et les docteurs ont raison de dire que la moquerie est la plus grande offense que l'on puisse faire au prochain en paroles, parce que les autres offenses n'empêchent pas toujours d'estimer celui qui est offensé, tandis que celle-ci est toujours accompagnée de dédain et de mépris.

Quant aux jeux de paroles qui se font entre honnêtes gens avec une gaîté douce et modeste, ils appartiennent à la vertu que les Grecs appellent _eutrapélie_, et que nous pouvons nommer bonne conversation: c'est une manière aimable de se récréer à l'occasion des travers et des petites imperfections humaines dont personne n'est exempt. Il se faut garder seulement de passer de la plaisanterie à la moquerie; car la moquerie provoque à rire par mépris du prochain, au lieu que la plaisanterie provoque à rire par la liberté, l'enjoûment et la franchise de cœur, joints à la gentillesse de quelques mots. Il est rapporté de saint Louis, que, quand les religieux qu'il avoit à sa cour vouloient parler de choses sérieuses après dîner, _Ce n'est pas le moment_, leur disoit-il, _de raisonner de la sorte, mais bien de se récréer de quelques bons mots: que chacun dise donc librement et honnêtement ce qu'il voudra._ Et en cela il vouloit donner occasion à la noblesse qui étoit autour de lui de recevoir quelque marque de sa bonté. Du reste, Philothée, passons tellement le temps par récréation, que nous nous assurions toujours la sainte éternité par dévotion.

CHAPITRE XXVIII.

Des jugemens téméraires.