Introduction à la vie dévote

Part 14

Chapter 143,948 wordsPublic domain

O Philothée! aimez tout le monde d'un grand amour de charité; mais n'ayez d'amitié particulière qu'avec ceux qui pourront s'associer à vous pour des choses vertueuses; et plus les vertus que vous mettrez en commun seront exquises, plus votre amitié sera parfaite. Que s'il s'agit de sciences, assurément votre amitié sera fort louable; mais elle le sera bien davantage encore s'il s'agit de vertus, comme de prudence, de discrétion, de force ou de justice: et si c'est la charité, la dévotion, le désir de la perfection chrétienne qui font la base de toutes vos communications, ô Dieu! qu'alors votre amitié sera précieuse! qu'elle sera excellente! excellente, parce qu'elle viendra de Dieu; excellente, parce qu'elle se rapportera à Dieu; excellente, parce que son lien sera Dieu; excellente, parce qu'elle durera éternellement en Dieu. Oh! qu'il fait bon aimer sur la terre comme l'on aime dans le Ciel, et apprendre à s'entre-chérir dans ce monde, comme nous le ferons éternellement en l'autre! Je ne parle pas ici du simple amour de charité qui doit s'étendre à tous les hommes; mais je parle de l'amitié spirituelle par laquelle deux ou trois ames ou un plus grand nombre se communiquent leur dévotion, leurs affections spirituelles, et ne font à elles toutes qu'un seul et même esprit. Qu'à bon droit elles peuvent chanter, ces bénites ames: _Oh! qu'il est doux et agréable pour des frères de vivre et d'habiter ensemble!_ Oui, car le baume délicieux de la dévotion s'épanche continuellement du cœur des uns dans le cœur des autres, en sorte que l'on peut dire que Dieu a répandu sa bénédiction sur cette amitié, et que la vie lui est assurée jusqu'à la fin des siècles.

Toutes les autres amitiés ne sont que des ombres auprès de celle-ci, et leurs liens ne sont que des chaînes de verre ou de jais en comparaison de ce grand lien de la sainte dévotion qui est tout d'or.

Ne faites jamais d'amitié que de cette espèce; je veux dire d'amitié que vous soyez dans le cas de faire; car il ne faut ni quitter ni mépriser pour cela les amitiés que la nature et le devoir vous obligent de cultiver; comme sont les amitiés des parens, des alliés, des bienfaiteurs, des voisins et autres. Je ne parle ici que de celles que vous choisissez vous-même.

Plusieurs vous diront peut-être qu'il ne faut pas avoir d'amitié particulière, parce que cela occupe le cœur, distrait l'esprit, et engendre de jalousies; mais ils se trompent en leurs conseils: ils ont vu dans les écrits de plusieurs saints auteurs que les amitiés particulières nuisoient extrêmement aux religieux, et ils ont cru qu'il en étoit de même pour le reste du monde; mais il y a bien à dire à cela; car, comme dans un monastère bien réglé tous conspirent au même but; qui est la vraie dévotion, il n'est pas besoin d'y faire d'amitié particulière, et au contraire il seroit à craindre qu'en cherchant en particulier ce qui est commun, on ne passât des particularités aux partialités; mais pour ceux qui vivent parmi les mondains, et qui veulent néanmoins embrasser la vraie et solide vertu, il leur est nécessaire de s'unir les uns aux autres par une sainte et sacrée amitié, afin que par elle ils puissent s'animer, s'aimer, s'entre-porter au bien. Et comme ceux qui cheminent dans la plaine n'ont que faire de se prêter la main, tandis que ceux qui vont par des sentiers scabreux et glissans doivent se soutenir les uns les autres pour marcher en assurance; de même, ceux qui vivent en religion n'ont pas besoin d'amitiés particulières, mais ceux qui vivent dans le monde en ont besoin pour s'encourager et se secourir les uns les autres parmi tant de mauvais passages qu'il leur faut franchir. Dans le monde, tous ne conspirent pas à la même fin, tous n'ont pas le même esprit: il faut donc nécessairement se retirer à part, et faire des amitiés qui rentrent dans nos goûts; et il est vrai que cette particularité fera une partialité, mais ce sera une partialité sainte, une partialité qui ne causera aucune division, si ce n'est la division du bien et du mal, des brebis et des chèvres, des abeilles et des frelons; séparation absolument nécessaire.

Certes, on ne sauroit nier que Notre-Seigneur n'ait aimé d'une tendre et spéciale amitié saint Jean, le Lazare, Marthe et Magdeleine, puisque l'Ecriture en fait foi. On sait que saint Pierre chérissoit tendrement saint Marc et sainte Pétronille, comme saint Paul son Timothée et sainte Thècle. Saint Grégoire de Nazianze se vante en mille occasions de l'amitié sans égale qui l'unissoit au grand saint Basile, et il la décrit à peu près en ces termes: «Il sembloit qu'il n'y eût en nous qu'une seule ame pour animer deux corps. Il ne faut donc pas croire ceux qui disent que chaque chose est en elle-même tout ce qu'elle est et non pas dans une autre; car nous étions tous deux en l'un de nous et l'un étoit en l'autre. Nous avions tous deux une seule et même prétention, qui étoit de cultiver la vertu, et de régler notre vie conformément aux espérances futures, en sorte que nous étions hors de cette terre mortelle avant que d'y mourir.» Nous voyons aussi par le témoignage de saint Augustin, que saint Ambroise aimoit particulièrement sainte Monique, à cause des rares vertus qu'il voyoit en elle, et qu'elle réciproquement le chérissoit comme un ange de Dieu.

Mais j'ai tort de m'arrêter à des choses si claires. Saint Jérôme, saint Augustin, saint Grégoire, saint Bernard, et tous les plus grands serviteurs de Dieu, ont eu de très-particulières amitiés, sans que leur perfection en ait aucunement souffert. Saint Paul reprochant aux gentils leurs défauts, les accuse d'avoir été des gens sans affection, c'est-à-dire qui n'avoient aucune amitié; et saint Thomas, comme tous les bons philosophes, reconnoît que l'amitié est une vertu. Or, il parle de l'amitié particulière, puisqu'il dit que l'amitié ne peut s'étendre à beaucoup de personnes. La perfection ne consiste donc pas à n'avoir pas d'amitié, mais à n'en avoir que de bonnes, de saintes et de sacrées.

CHAPITRE XX.

De la différence qu'il y a entre les vraies et les vaines amitiés.

C'est ici, Philothée, le grand avertissement: le miel d'Héraclée, qui est si vénéneux, ressemble à l'autre qui est si salutaire: il y a grand danger de prendre l'un pour l'autre, ou de les prendre mêlés ensemble; car la bonté de l'un ne corrigeroit pas la malignité de l'autre. Il faut donc être sur ses gardes pour n'être point trompé en amitié, car bien souvent Satan donne le change. On commence par l'amitié vertueuse; mais bientôt, si on n'est prudent, l'amitié frivole s'y mêle, puis l'amitié fausse, puis l'amitié coupable. Oui, même dans l'amitié spirituelle, il y a du danger, si on n'est fort sur ses gardes, bien qu'il soit plus difficile d'y prendre le change, à cause de sa pureté et de sa blancheur, qui rendent plus reconnoissables les souillures que Satan veut y mêler. C'est pourquoi quand le démon veut en venir là, il s'y prend plus finement, et tâche de glisser le poison presque sans qu'on s'en aperçoive.

Vous distinguerez l'amitié mondaine de la sainte et vertueuse, comme l'on distingue le miel d'Héraclée d'avec l'autre: le miel d'Héraclée est plus doux à la langue que le miel ordinaire, à raison de l'aconit qui lui donne ce surcroît de douceur. De même l'amitié mondaine produit ordinairement une multitude de paroles doucereuses, de flatteries, de petits mots d'admiration sur la beauté, la bonne grâce et les autres avantages extérieurs; au lieu que l'amitié sainte a un langage simple et franc, et ne peut louer que la vertu et la grâce de Dieu, unique fondement sur lequel elle repose. Le miel d'Héraclée excite dans ceux qui en mangent de grands tournoiemens de tête; et la fausse amitié provoque aussi des espèces de vertiges, qui font chanceler la personne qui en est atteinte dans la voie de la vertu et de la dévotion, la portant à des manières affectées, à de folles démonstrations, à de petites plaintes, à de petits soupçons, à des empressemens outrés, à des prétentions ridicules, et à mille autres choses qui présagent certainement la ruine prochaine de la vertu. L'amitié sainte agit bien différemment: elle n'a que des regards simples et modestes, que des démonstrations pures et franches; toute son ambition est pour le Ciel, tous ses regrets, tout son chagrin est que Dieu ne soit pas assez aimé: marques infaillibles d'une honnêteté parfaite. Le miel d'Héraclée trouble la vue, et l'amitié mondaine trouble si fort le jugement que l'on ne distingue plus le bien et le mal, et que l'on prend pour de vraies raisons les prétextes les plus mal fondés, que l'on craint la lumière et qu'on aime les ténèbres. L'amitié sainte, au contraire a les yeux clairvoyans, et loin de se cacher, elle se plaît à paroître devant les gens de bien. Enfin le miel d'Héraclée laisse dans la bouche une grande amertume: ainsi les fausses amitiés se terminent ordinairement par des brouilleries, des injures, des impostures, des tristesses, des confusions et des jalousies qui vont souvent jusqu'à l'emportement et le désespoir. Mais la bonne amitié est toujours également douce, polie et aimable; elle ne connoît pas le changement, si ce n'est pour devenir une plus pure et plus parfaite union des esprits et des cœurs; image vive de l'amitié bienheureuse que l'on goûte au Ciel.

CHAPITRE XXI.

Avis et remèdes contre les mauvaises amitiés.

Mais quel remède à toute cette engeance de folles et mauvaises amitiés? Sitôt que vous en ressentirez les premières atteintes, tournez vite votre cœur de l'autre côté, et avec une détestation absolue de cette vanité, courez à la croix du Sauveur, et prenez sa couronne d'épines pour en environner votre cœur, afin que ces petits renardeaux n'en approchent pas. Gardez-vous bien d'en venir à aucune composition avec cet ennemi; ne dites pas: Je l'écouterai, mais je ne ferai rien de ce qu'il me dira; je lui prêterai l'oreille, mais je lui refuserai le cœur. O ma Philothée! au nom de Dieu, soyez inflexible en de telles occasions: le cœur et l'oreille tiennent l'un à l'autre; et comme il est impossible d'arrêter un torrent qui a pris sa descente par le penchant d'une montagne, aussi est-il bien difficile d'empêcher que le poison qui est tombé dans l'oreille ne fasse aussitôt sa chute jusqu'au fond du cœur. Les chèvres, selon Alcméon, respirent par les oreilles, et non par les naseaux; il est vrai qu'Aristote le nie; mais, quoi qu'il en soit, je sais bien que notre cœur a cette propriété, et que, comme il aspire et exhale ses pensées par la langue, il respire par l'oreille, par laquelle il reçoit les pensées des autres. Gardons donc soigneusement nos oreilles de l'air des folles paroles; car autrement notre cœur en seroit de suite infecté. Que si l'on prend plaisir à les écouter et à s'y entretenir, ô Dieu! Philothée, combien ne doit-on pas craindre la perte prochaine du cœur! Marie à la vue de l'ange qui vient la saluer, se trouble, parce qu'elle est seule et qu'elle entend ses louanges dans la bouche du messager céleste. O Sauveur du monde! la pureté craint un ange sous la forme humaine, et nous, la fragilité même, nous ne serions pas effrayés à la voix d'un homme, encore qu'il eût la forme d'un ange, quand il nous donne des louanges excessives et grossières! N'hésitez pas, Philothée, repoussez promptement toutes ces sortes de discours. En pareil cas il ne faut pas craindre de paroître incivile et revêche.

Souvenez-vous que vous avez donné votre cœur à Dieu, et que votre amour lui étant consacré, ce seroit un sacrilége de lui en ravir la moindre part. Sacrifiez-le-lui plutôt de nouveau par mille résolutions et protestations, et vous tenant là comme un cerf dans son fort, réclamez l'assistance de Dieu; il vous secourra, et son amour prenant le vôtre sous sa protection, le fera vivre uniquement pour lui.

Que si vous êtes déjà dans les liens de ces folles amitiés, hélas! Philothée j'avoue que la difficulté est grande. Toutefois prenez courage. Prosternez-vous devant la divine Majesté: reconnoissez en sa présence l'excès de votre misère, de votre foiblesse et de votre vanité: puis, avec le plus grand effort de cœur qu'il vous sera possible, détestez ces amitiés commencées, abjurez toutes les marques que vous en avez données, renoncez à toutes les promesses que vous pourriez avoir acceptées, et d'une volonté forte et courageuse, arrêtez dans votre cœur que jamais plus vous ne rentrerez en de tels engagemens.

Si vous pouviez vous éloigner, je l'approuverois fort; car le changement de lieu sert beaucoup pour apaiser ces sortes d'inquiétudes, comme il sert à calmer la douleur. Ce fut par ce motif que saint Augustin quitta Tagaste, où étoit mort son ami, et s'en alla à Carthage, dans l'espérance que l'éloignement allégeroit un peu sa peine.

Mais qui ne peut s'éloigner, que doit-il faire? Il doit absolument retrancher toute conversation particulière, toute assiduité, toute vaine démonstration, et généralement tout ce qui pourroit entretenir cette mauvaise amitié. Je crie tout haut à quiconque est tombé dans ce piége: Taillez, tranchez, rompez: il ne faut pas s'amuser à découdre ces folles amitiés, il les faut déchirer; il n'en faut pas dénouer les liaisons, il les faut rompre ou couper; car aussi bien les cordons et les liens n'en valent rien. Il ne faut point ménager un amour qui est si contraire à l'amour de Dieu.

Mais, direz-vous, après que j'aurai ainsi secoué le joug de cette amitié, ne m'en restera-t-il pas encore quelque ressentiment, et la marque de mes fers ne demeurera-t-elle pas toujours imprimée sur mes pieds, c'est-à-dire en mes affections? Non, Philothée, si vous avez conçu de votre faute tout le regret qu'elle mérite. Car si cela est, vous n'aurez plus que de l'horreur pour de tels attachemens, et vous serez libre de toute affection, hormis celle d'une très-pure charité pour Dieu. Mais si, par l'imperfection de votre repentir, il vous reste encore quelque mauvaise inclination, prenez les moyens suivans: procurez à votre ame une solitude mentale, conformément à ce que je vous ai enseigné à ce sujet; retirez-vous-y le plus qu'il vous sera possible; et par mille élancemens de votre cœur, renoncez à toutes vos inclinations, et reniez-les de toutes vos forces; lisez plus qu'à l'ordinaire de bons livres; confessez-vous plus souvent que de coutume, et faites aussi de plus fréquentes communions. Enfin, découvrez humblement et naïvement toutes vos tentations à votre directeur, si vous le pouvez, ou au moins à quelque personne prudente et discrète; et ne doutez pas qu'en persévérant fidèlement en ces exercices, Dieu ne vous affranchisse de toutes vos misères.

Mais, me direz-vous encore, ne sera-ce point une ingratitude de rompre si brusquement une amitié? Oh! que bienheureuse est l'ingratitude qui nous rend agréables à Dieu! Non, je vous en réponds, Philothée, ce ne sera pas une ingratitude, mais un grand service que vous rendrez à votre ami. Car, en rompant vos liens, vous romprez les siens, puisqu'ils vous étoient communs; et bien que pour le moment il ne sente pas son bonheur, il le reconnoîtra bientôt après, et chantera comme vous ce beau cantique d'action de grâce: _O Seigneur! vous avez rompu mes liens, je vous offrirai un sacrifice de louange, et j'invoquerai votre saint nom._

CHAPITRE XXII.

Quelques autres avis sur les amitiés.

J'ai encore un avis important à vous donner sur ce sujet. L'amitié demande une grande communication entre les ames; autrement elle ne pourroit ni naître, ni subsister. C'est pourquoi il arrive souvent qu'avec ces communications de l'amitié, plusieurs autres se glissent insensiblement, et font passer dans le cœur des amis les mêmes affections, les mêmes inclinations et les mêmes goûts. Mais surtout cela arrive quand nous estimons beaucoup celui que nous aimons; car alors nous ouvrons tellement notre cœur à son amitié, qu'avec elle ses inclinations et ses qualités y entrent aisément tout entières, soit qu'elles soient bonnes, ou qu'elles soient mauvaises. Certes, les abeilles qui font le miel d'Héraclée ne cherchent que le miel; cependant avec le miel elles sucent insensiblement les qualités vénéneuses de l'aconit, sur lequel elles font leur cueillette. O Dieu! Philothée, c'est ici qu'il faut bien pratiquer la parole que le Sauveur de nos ames avoit coutume de dire, ainsi que nous l'ont appris les anciens: _Soyez de bons changeurs et de bons monnoyeurs;_ c'est-à-dire, ne recevez pas la fausse monnoie avec la bonne, ni le bas or avec l'or fin; séparez ce qu'il y a de précieux d'avec ce qu'il y a de vil. Oui, car il n'y a presque personne qui n'ait quelque imperfection; et quelle raison y a-t-il de recevoir les défauts et les imperfections d'un ami avec son amitié? Il le faut certes aimer, nonobstant son imperfection, mais il ne faut ni aimer ni recevoir son imperfection; car l'amitié demande la communication du bien, et non pas du mal. Comme donc ceux qui tirent le gravier du Tage en séparent l'or qu'ils y trouvent pour l'emporter, et laissent le sable sur le rivage; de même ceux qui jouissent des communications d'une bonne et sainte amitié doivent en séparer le sable des imperfections, et ne point le laisser entrer dans leur ame. Saint Grégoire de Nazianze assure que plusieurs des amis et des admirateurs de saint Bazile s'étoient laissé porter à l'imiter jusque dans ses imperfections extérieures, son parler lent, son air abstrait et pensif, et même en la forme de sa barbe et en sa démarche; et nous voyons des maris, des femmes, des enfans, des amis, qui ayant en grande estime leurs amis, leurs pères, leurs maris et leurs femmes, contractent par condescendance ou par imitation mille mauvaises petites habitudes dans le commerce d'amitié qu'ils ont ensemble. Or, cela ne doit aucunement se faire; chacun a bien assez de ses mauvaises inclinations, sans se surcharger encore de celles des autres; et non-seulement l'amitié ne demande point cela, mais, au contraire, elle nous oblige à nous entr'aider pour nous affranchir réciproquement de toutes sortes d'imperfections. Il faut bien supporter doucement l'ami en ses imperfections, mais il ne faut pas l'y entretenir, et encore moins les transporter en nous.

Je ne parle ici que des imperfections; car, quant aux péchés, il ne faut pas même les supporter dans un ami. C'est une amitié foible ou méchante de voir périr un ami, et de ne point le secourir; de le voir mourir d'une apostème, sans oser lui donner le coup de lancette qui pourroit le sauver. La vraie et vivante amitié ne peut exister parmi les péchés. On dit que la salamandre éteint le feu dans lequel elle se couche: Eh bien! de même, le péché ruine l'amitié en laquelle il se loge. Que si c'est un péché passager, l'amitié le met soudain en fuite par une sage correction; mais si c'est un péché qui séjourne et demeure, tout aussitôt l'amitié périt; car elle ne peut subsister que par la vertu. Combien à plus forte raison doit-on craindre de pécher par amitié? Un ami devient notre ennemi quand il veut nous conduire au péché, et il mérite de perdre notre amitié, dès-lors qu'il veut nous perdre et nous damner; or l'attachement à une personne vicieuse est la marque la plus certaine d'une fausse amitié. Si celui que nous aimons est vicieux, assurément notre amitié est vicieuse; car puisqu'elle ne peut s'appuyer sur la vraie vertu, il faut bien qu'elle s'appuie sur quelque vertu folâtre, ou quelque qualité sensuelle.

Quant aux sociétés de marchands pour intérêt de commerce, elles ne sont que l'image de la véritable amitié, car elles se font, non pour l'amour des personnes, mais pour l'amour du gain.

Enfin rappelez-vous ces deux divines paroles, qui sont comme les deux grandes colonnes de la vie chrétienne; l'une est du Sage: _Qui a la crainte de Dieu, aura aussi une bonne amitié_; l'autre est de saint Jacques: _L'amitié de ce monde est ennemie de Dieu._

CHAPITRE XXIII.

Des exercices de mortification extérieure.

Les naturalistes nous assurent que si on écrit quelque mot sur une amande bien entière, et qu'on la remette dans son noyau, le pliant et serrant bien proprement et le plantant ainsi, tout le fruit de l'arbre qui en viendra se trouvera écrit et gravé du même mot. Pour moi, Philothée, je n'ai jamais pu approuver la méthode de ceux qui, pour réformer l'homme, commencent par l'extérieur, par les contenances, par les habits, par les cheveux.

Il me semble au contraire qu'il faut commencer par l'intérieur: _Convertissez-vous à moi_, dit Dieu, _de tout votre cœur. Mon fils, donnez-moi votre cœur._ Car en effet, le cœur étant la source des actions, elles sont telles qu'il est lui-même. Le divin époux invitant l'ame, lui adresse ces paroles: _Mettez-moi comme un cachet sur votre cœur, comme un cachet sur votre bras._ Oui vraiment; car quiconque a Jésus-Christ dans son cœur, l'a bientôt après dans toutes ses actions extérieures. C'est pourquoi, chère Philothée, j'ai voulu avant toutes choses graver sur votre cœur ce mot saint et sacré: vive Jésus! assuré que je suis, qu'après cela votre vie, qui vient du cœur comme l'amandier vient de son noyau, produira tous ses fruits, c'est-à-dire toutes ses actions empreintes et gravées du même mot de salut; et que, comme ce doux Jésus vivra dans votre cœur, il vivra aussi dans toute votre conduite, et paroîtra en vos yeux, en votre bouche, en vos mains, voire même en vos cheveux, en sorte que vous pourrez dire, à l'exemple de saint Paul: _Je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi._ Bref, qui a gagné le cœur de l'homme a gagné tout l'homme. Mais ce cœur même, par lequel nous voulons commencer, a besoin qu'on lui apprenne à régler tout l'extérieur, afin que non-seulement on y voie la sainte dévotion, mais encore une grande discrétion et sagesse. Pour cela, je vais vous donner en peu de mots plusieurs avis.

Si vous pouvez supporter le jeûne, vous ferez bien de jeûner quelques jours, outre les jeûnes que l'Église commande; car, outre l'effet ordinaire du jeûne, qui est d'élever l'esprit, de réprimer la chair, de faciliter la vertu, et d'acquérir une plus grande récompense dans le Ciel, c'est encore un très-grand bien que de se maintenir en la possession de gourmander la gourmandise même, et de tenir le corps et les sens soumis à la loi de l'esprit: et bien qu'on ne jeûne pas beaucoup, l'ennemi néanmoins nous craint davantage quand il voit que nous savons jeûner. Les mercredi, vendredi et samedi, sont les jours auxquels les anciens chrétiens s'exerçoient le plus à l'abstinence. Prenez-en donc de ceux-là pour jeûner, selon votre dévotion et les sages avis de votre directeur.

Je dirois volontiers comme saint Jérôme à la bonne dame Léta: _Les jeûnes longs et immodérés me déplaisent fort, surtout dans ceux qui sont encore d'un âge tendre._ J'ai appris par expérience que les petits ânons étant las en chemin, cherchent à s'en écarter, c'est-à-dire que les jeunes gens devenus infirmes par l'excès du jeûne, en viennent aisément aux délicatesses. Les cerfs courent mal en deux temps: quand ils sont trop chargés de venaison, et quand ils sont trop maigres. De même nous sommes grandement exposés aux tentations quand notre corps est trop nourri, et quand il est trop abattu; car dans le premier état il devient insolent et rebelle, et dans le second il devient lâche et désespéré; et comme nous ne pouvons le porter quand il est trop gras, aussi ne peut-il nous porter quand il est trop maigre. Ce défaut de modération dans le jeûne, la discipline et les autres exercices de pénitence, rend inutiles aux œuvres de la charité les meilleures années de plusieurs; comme il arriva même à saint Bernard, qui se repentit d'avoir usé de trop d'austérité. En sorte qu'après avoir maltraité leur chair au commencement, ils sont contraints de la flatter à la fin. N'eussent-ils pas beaucoup mieux fait de s'imposer dès le principe des mortifications modérées, égales et proportionnées aux travaux et aux devoirs que leurs conditions leur imposoient?