Introduction à la vie dévote

Part 13

Chapter 133,711 wordsPublic domain

Ayez beaucoup plus de soin de rendre vos biens utiles et fructueux que n'en ont même les mondains. Dites-moi, les jardiniers des grands princes ne sont-ils pas plus appliqués et plus diligens à cultiver et à embellir les jardins dont ils sont chargés, que s'ils en avoient la propriété? Pourquoi cela? parce que sans doute, ils considèrent ces jardins-là comme les jardins des princes et des rois, auxquels ils veulent plaire par leurs bons services. Philothée, les biens que nous avons ne sont pas à nous; Dieu nous les a donnés à cultiver; il veut que nous les fassions valoir; et partant, c'est lui rendre notre service agréable que d'en avoir toujours bien soin. Mais il faut que ce soit un soin plus grand et plus solide que celui que les mondains ont de leur fortune; car ils ne travaillent que pour l'amour d'eux-mêmes, et nous, nous devons travailler pour l'amour de Dieu. Or, comme l'amour de soi-même est un amour violent, soucieux, empressé, le soin qui en résulte est aussi un soin plein de trouble, d'inquiétude et de peine; et comme l'amour de Dieu est doux, paisible et tranquille, le soin qu'il donne, même quand il s'applique aux biens du monde, est un soin aimable, doux et gracieux. Ayons donc ce soin gracieux de la conservation, et je dirai aussi de l'accroissement de nos biens temporels, lorsque quelque juste occasion s'en présentera, et que notre condition le demandera; car Dieu veut que nous en usions ainsi pour son amour.

Mais prenez garde que l'amour-propre ne vous abuse; car quelquefois il contrefait si bien l'amour de Dieu, qu'on diroit que c'est lui. Or, pour empêcher qu'il ne vous trompe, et que ce soin des biens temporels ne se convertisse en avarice, outre ce que j'ai dit au chapitre précédent, il est nécessaire de pratiquer très-souvent la pauvreté réelle et effective au milieu de tous les biens et de toutes les richesses que Dieu nous a donnés. Renoncez donc toujours à quelque partie de vos biens, en les donnant de bon cœur aux pauvres; car donner ce qu'on a, c'est s'appauvrir d'autant, et plus vous donnerez, plus vous vous appauvrirez. Il est vrai que Dieu vous le rendra, non-seulement en l'autre monde, mais encore en celui-ci, puisqu'il n'y a rien qui fasse tant prospérer temporellement que l'aumône; mais en attendant que Dieu vous le rende, vous serez toujours appauvrie de cela. O le saint et riche appauvrissement que celui qui se fait par l'aumône!

Aimez les pauvres et la pauvreté; et par cet amour vous deviendrez vraiment pauvre, car il est dit dans l'Ecriture que _nous devenons semblables aux choses que nous aimons_. L'amitié rend tout égal entre les amis. _Qui est infirme_, disoit saint Paul, _avec qui je ne sois infirme_? Il pouvoit dire aussi, qui est pauvre, avec qui je ne sois pauvre? parce que l'affection qu'il portoit au prochain le faisoit tel que ceux qu'il aimoit. Si donc vous aimez les pauvres, vous participerez vraiment à leur pauvreté, et serez pauvre comme eux.

Or, si vous aimez les pauvres, mettez-vous souvent parmi eux, prenez plaisir à les voir chez vous et à les visiter chez eux. Conversez volontiers avec eux, soyez bien aise qu'ils vous approchent dans les églises, dans les rues et ailleurs. Soyez pauvre de la langue avec eux, leur parlant comme leur égale. Mais soyez riche des mains, leur donnant de votre fortune, comme plus abondante que la leur.

Voulez-vous faire encore davantage, chère Philothée? ne vous contentez pas d'être pauvre comme les pauvres, mais soyez plus pauvre que les pauvres. Et comment cela? Le serviteur est moindre que son maître; rendez-vous donc servante des pauvres, allez les servir dans leurs lits quand ils sont malades, je dis de vos propres mains; soyez leur cuisinière, et à vos propres dépens; soyez leur lingère et leur blanchisseuse O Philothée! ce service vaut mieux qu'une couronne. Je ne puis assez admirer l'ardeur avec laquelle ce conseil fut pratiqué par saint Louis, l'un des plus grands rois que le soleil ait vus; mais je dis grand roi en toute sorte de grandeur: il avoit une table où des pauvres étoient nourris et servis de sa main; il en faisoit venir presque tous les jours trois à la sienne, et souvent il mangeoit leurs restes avec un plaisir extrême, par affection pour eux. Quand il visitoit les hôpitaux des malades (ce qu'il faisoit très-souvent), il se mettait ordinairement à servir ceux qui avoient les maux les plus horribles, les lépreux, les hommes rongés d'ulcères et autres semblables, et il leur rendait tous ces services nu-tête et genoux en terre, respectant en leur personne le Sauveur du monde, et les chérissant d'un amour aussi tendre qu'auroit fait une douce mère envers son enfant. Sainte Elisabeth, fille du roi de Hongrie se mêloit ordinairement avec les pauvres, et pour se récréer s'habilloit quelquefois en pauvre femme parmi ses dames, leur disant: Si j'étois pauvre, je m'habillerois ainsi. O mon Dieu! Philothée, que ce prince et cette princesse étoient pauvres en leurs richesses, et qu'ils étoient riches en leur pauvreté!

Bienheureux sont ceux qui sont ainsi pauvres, car le royaume du Ciel leur appartient. _J'ai eu faim, et vous m'avez nourri; j'ai eu froid, et vous m'avez vêtu: possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde_: tel sera le langage que leur tiendra le roi des pauvres et des rois au jour de son grand jugement.

Il n'est personne qui n'éprouve de temps en temps quelque privation et quelque désagrément. C'est un hôte qui arrivera et qu'on voudroit bien traiter, et il n'y aura pas moyen pour l'heure. Ce sont de beaux habits qu'on voudra avoir dans un lieu pour y paroître convenablement, et ils se trouveront dans un autre. Ou bien il arrive que tous les vins de la cave tournent et se gâtent, et qu'il n'en reste plus que de mauvais et de verts. On se trouve aux champs dans une bicoque, où tout manque; on n'a ni lit, ni chambre, ni table, ni service. Enfin, tout riche qu'on soit, il est facile d'avoir souvent besoin de quelque chose. Or, c'est là véritablement être pauvre de ce qui nous manque. Philothée, soyez bien aise de ces rencontres, acceptez-les de bon cœur, souffrez-les gaîment.

Quand il arrivera quelque accident qui vous appauvrira, soit de beaucoup, soit de peu, comme font les tempêtes, les incendies, les inondations, les sécheresses, les vols, les procès; oh! ce sera alors le véritable temps de pratiquer la pauvreté, recevant avec douceur ces diminutions de revenus, et vous accommodant avec patience et courage à cet appauvrissement. Esaü se présenta à son père avec ses mains couvertes de poil, et Jacob en fit autant: mais parce que le poil qui couvroit les mains de Jacob ne tenoit pas à sa peau, mais à ses gants, on pouvoit le lui ôter, sans aucunement l'écorcher, ni le faire souffrir; au contraire, parce que le poil des mains d'Esaü tenoit à sa peau, naturellement toute velue, quiconque eût voulu l'en dépouiller, lui eût causé beaucoup de douleur, et eût éprouvé de sa part une vive résistance. Quand notre fortune nous tient au cœur, si la tempête, si les larrons, si les chicaneurs nous en arrachent une partie, quel trouble, quelle impatience n'en avons-nous pas! Mais quand nos biens ne tiennent qu'aux soins que Dieu veut que nous en ayons, et non à notre cœur, alors si on nous les arrache, nous n'en perdons pas pour cela le calme et la raison. C'est la même différence qu'entre les bêtes et les hommes par rapport à leurs robes; car les robes des animaux tiennent à leur chair, mais celles des hommes y sont seulement appliquées, en sorte qu'ils peuvent les mettre et les ôter quand il leur plaît.

CHAPITRE XVI.

Comment il faut pratiquer la richesse d'esprit au milieu de la pauvreté réelle.

Mais si vous êtes vraiment pauvre, très-chère Philothée, ô Dieu! tâchez de l'être encore d'esprit: faites de nécessité vertu, et employez cette pierre précieuse de la pauvreté pour ce qu'elle vaut. Elle paroît obscure aux yeux du monde, et il n'en sait pas la valeur; cependant l'éclat en est admirable, et elle est d'un grand prix.

Ayez courage, vous êtes en bonne compagnie: Notre-Seigneur, la sainte Vierge, les apôtres, tant de saints et de saintes ont été pauvres; et pouvant être riches, ils ont dédaigné de l'être. Combien y a-t-il de grands du monde, qui, à travers mille difficultés, sont allés chercher avec empressement la sainte pauvreté dans les cloîtres et les hôpitaux! Ils ont pris beaucoup de peine pour la trouver; témoins saint Alexis, sainte Paule, saint Paulin, sainte Angèle, et tant d'autres. Et voilà, Philothée, que plus gracieuse et plus prévenante, elle vient d'elle-même se présenter chez vous; vous la rencontrez sans la chercher, vous l'obtenez sans aucune peine; oh! embrassez-la donc comme la chère amie de Jésus-Christ, qui naquit, vécut et mourut avec la pauvreté qui fut sa nourrice toute sa vie.

Votre pauvreté, Philothée, a deux grands avantages, par le moyen desquels elle peut vous faire beaucoup mériter. Le premier est qu'elle ne vous est point arrivée par votre choix, mais par la seule volonté de Dieu, qui vous a faite pauvre, sans que votre volonté propre y ait aucunement contribué. Or, ce que nous recevons purement de la volonté de Dieu lui est toujours très-agréable, pourvu que nous le recevions de bon cœur, et pour l'amour de sa sainte volonté; où il y a moins du nôtre, il y a plus de Dieu. La simple et pure acceptation de la volonté de Dieu rend un état très-méritoire.

Le second avantage de cette pauvreté, c'est qu'elle est une pauvreté vraiment pauvre. Une pauvreté louée, caressée, estimée, secourue et assistée tient de la richesse, ou du moins cesse d'être pauvre; mais une pauvreté méprisée, rejetée, reprochée et délaissée est vraiment une pauvreté pauvre. Or, telle est pour l'ordinaire la pauvreté des séculiers; car, parce qu'ils ne sont pas pauvres par choix, mais par nécessité, on n'en tient pas grand compte. Et par cela même qu'on n'en tient pas grand compte, leur pauvreté est plus pauvre que celle des religieux, bien que celle-ci ait une grande excellence et se rende très-recommandable à cause du vœu et de l'intention qui l'a fait choisir.

Ne vous plaignez donc pas, ma chère Philothée, de votre pauvreté; car on ne se plaint que de ce qui déplaît, et si la pauvreté vous déplaît, vous n'êtes plus pauvre d'esprit, mais riche d'affection.

Ne vous désolez pas de n'être pas si bien secourue qu'il seroit nécessaire; car en cela consiste l'excellence de la pauvreté. Vouloir être pauvre, et ne pas vouloir en recevoir d'incommodité, c'est une trop grande ambition, car c'est vouloir l'honneur de la pauvreté et la commodité des richesses.

N'ayez point de honte d'être pauvre, ni de demander l'aumône à titre de charité. Recevez avec humilité ce qu'on vous donnera; supportez le refus avec douceur. Rappelez-vous souvent le voyage que la sainte Vierge fit en Egypte pour y porter son cher enfant, et combien de mépris, de fatigues et de misère il lui fallut endurer. Si vous vivez comme cela, vous serez très-riche dans votre pauvreté.

CHAPITRE XVII.

De l'amitié, et premièrement de la mauvaise.

Entre toutes les passions de l'ame, l'amour tient le premier rang; c'est le roi de tous les mouvemens du cœur: il attire tout le reste à soi, et nous rend tels que ce qu'il aime. Prenez donc bien garde, Philothée, de n'en point avoir de mauvais; car tout aussitôt vous seriez toute mauvaise. Or, l'amitié est le plus dangereux amour de tous, parce que les autres amours peuvent subsister sans qu'il y ait communication des cœurs; au lieu que l'amitié étant totalement fondée sur cette communication, il est presque impossible d'être l'ami d'une personne, sans participer à ses qualités.

Tout amour n'est pas amitié; car on peut aimer quelqu'un sans en être aimé, et pour lors il y a de l'amour, mais non de l'amitié; puisque l'amitié est un amour mutuel, et que, s'il n'est pas mutuel, ce n'est pas de l'amitié. Et il ne suffit pas encore qu'il soit mutuel, mais il faut de plus que ceux qui s'aiment connoissent leur mutuelle affection; autrement ils auroient de l'amour, mais non de l'amitié. Il faut enfin qu'il y ait entre eux quelque sorte de communication qui soit le fondement de l'amitié.

Selon la diversité des communications, l'amitié est aussi diverse; et les communications sont différentes, selon la différence des biens qu'on se communique. Si ce sont des biens faux et vains, l'amitié est fausse et vaine; si ce sont de vrais biens, l'amitié est vraie; et plus les biens sont excellens, plus aussi l'amitié est excellente. Car, comme le meilleur miel est celui qui est cueilli sur les fleurs les plus exquises, de même aussi la meilleure amitié est celle qui résulte des communications les plus parfaites. Et comme il y a une sorte de miel à Héraclée de Pont, qui est un poison véritable, et qui fait devenir insensés ceux qui en mangent, parce qu'il est recueilli sur l'aconit, plante vénéneuse très-abondante en ces régions, ainsi l'amitié fondée sur la communication des biens faux et vicieux est toute fausse et mauvaise.

L'amitié qui est fondée sur la communication des biens extérieurs et sensibles est toute grossière et indigne du nom d'amitié; comme aussi celle qui est fondée sur certaines vertus vaines et frivoles qui n'ont également pour but que la satisfaction des sens. J'appelle biens extérieurs et sensibles, ceux qui s'attachent immédiatement et principalement aux sens extérieurs, comme le plaisir de voir la beauté, d'entendre une douce voix, d'entretenir une agréable conversation. J'appelle vertus frivoles, certaines habiletés et qualités vaines, que les esprits foibles appellent vertus et perfections.

Entendez parler la plupart des filles, des femmes et des jeunes gens; ils ne se gêneront pas pour vous dire: Monsieur un tel a beaucoup de mérite, c'est un homme parfait, car il danse à ravir, il possède à merveille toutes sortes de jeux, il est toujours habillé dans le meilleur goût, il chante admirablement bien, il a le plus excellent ton, les manières les plus agréables. Ah! Philothée, quel jugement! n'est-ce pas ainsi que les charlatans se jugent entre eux, estimant pour plus parfait celui qui excelle en boufonneries. Or, comme tout cela regarde les sens, les amitiés qui en proviennent s'appellent sensuelles, vaines et frivoles, et méritent plutôt le nom de folâtrerie que d'amitié. Ce sont ordinairement les amitiés des jeunes gens qui se laissent enchanter par des moustaches, des cheveux, un regard, un habit, une tournure et du babil. Amitiés dignes de l'âge où il n'y a encore de vertu qu'en herbe et de jugement qu'en bouton; aussi de telles amitiés ne sont que passagères, et fondent comme la neige au soleil.

CHAPITRE XVIII.

Des amitiés sensuelles.

Quand ces amitiés vaines et badines se rencontrent entre des personnes de différent sexe, sans aucune vue de mariage, elles ne méritent pas le nom ni d'amitié ni d'amour, à cause de leur incroyable vanité et de leurs grandes imperfections; et l'on ne peut les nommer autrement que sensuelles, ainsi que je l'ai dit dans le chapitre précédent: cependant les cœurs de ces personnes s'y trouvent pris, engagés et comme enchaînés par de vaines et folles affections, qui ne sont fondées que sur ces frivoles communications et misérables agrémens dont j'ai parlé: et bien que ces sortes d'amours dégénèrent ordinairement en voluptés les plus grossières, ce n'est pas néanmoins la première vue que l'on ait eue; autrement tout ce que je viens de dire seroit une impureté déclarée et fort criminelle. Il se passera même quelquefois plusieurs années, sans que les personnes qui sont frappées de cette folie, fassent rien qui soit formellement et directement contraire à la chasteté, ne se repaissant l'esprit et le cœur que de souhaits, de soupirs, d'assiduités, d'enjouemens, et d'autres semblables vanités et badineries, pour parvenir aux fins que chacun s'y propose.

Les uns n'ont point d'autre dessein que de satisfaire une certaine inclination naturelle qu'ils ont à donner de l'amour et à en recevoir, et ceux-là ne font aucun choix et n'ont aucun discernement, mais suivent seulement leur goût et leur instinct: de sorte qu'à la première occasion imprévue ils se laissent prendre à un objet qui leur paroît agréable, sans en examiner le mérite; et c'est toujours un piége pour eux, dans lequel ayant donné à l'aveugle, ils s'embarrassent si fort, qu'ils ne peuvent plus en sortir. Les autres se laissent aller à cela par vanité, persuadés qu'ils veulent être, qu'il y a de la gloire à s'assujettir un cœur; et ceux-ci font un grand discernement des personnes, voulant entreprendre celles dont l'attachement leur peut faire plus d'honneur. Dans plusieurs, l'inclination naturelle et la vanité conspirent également à cette folle conduite; car bien qu'ils aient du penchant à aimer et à vouloir être aimés, ils prétendent cependant l'accorder avec le désir de cette vaine gloire. Ces amitiés, Philothée, sont toutes mauvaises, folles et vaines; elles sont mauvaises, parce qu'elles se terminent ordinairement par les plus grands péchés de la chair, et qu'elles dérobent et à Dieu et à une femme, ou bien à un mari, un cœur et un amour qui leur appartiennent: elles sont folles, parce qu'elles n'ont ni fondement ni raison: elles sont vaines, parce qu'il n'en revient ni utilité, ni honneur, ni joie; au contraire on y perd le temps, on y expose beaucoup son honneur, puisque la réputation en souffre; et l'on n'en reçoit point d'autre plaisir que celui d'un empressement de prétendre et d'espérer, sans savoir ce que l'on prétend ni ce qu'on espère. Ces foibles esprits s'entêtent toujours de la créance qu'il y a je ne sais quoi à désirer en ce témoignage qu'on se donne, d'un amour réciproque, et ils ne peuvent dire ce que c'est. Malheureux qu'ils sont encore en ce point-là, que ce désir bien loin de s'éteindre, agite leur cœur par de perpétuelles défiances, jalousies et inquiétudes! Saint Grégoire de Nazianze, écrivant sur cela contre ces femmes si vaines, en parle excellement bien, et voici un petit fragment de son discours, lequel peut être également utile aux deux sexes. «C'est assez, dit-il à une femme, que votre beauté vous rende agréable aux yeux de votre mari: si pour vous attirer une estime étrangère, vous en exposez les attraits à d'autres yeux, comme l'on tend des filets à des oiseaux qui s'y laissent prendre, que croyez-vous qu'il en doive arriver? indubitablement celui à qui votre beauté plaira, vous plaira lui-même: vous rendrez regard pour regard, œillade pour œillade; les doux souris suivront les regards, et ils seront eux-mêmes suivis de ces demi-mots qu'une passion naissante arrache à la pudeur. Après cela on se verra bientôt librement; la liberté tournera en une mauvaise familiarité d'enjouemens indiscrets, et puis... Mais taisez-vous ici, ma langue, qui en voulez trop dire, et ne parlez pas de la suite. Cependant je dirai encore une vérité générale: jamais rien de toutes ces folles complaisances entre les jeunes gens et les femmes, soit pour les actions, soit pour les paroles, n'est exempt de plusieurs atteintes que les sens et le cœur souffrent; parce que tout ce qui fait le commerce des amitiés sensuelles se tient l'un à l'autre, et s'entre-suit par une manière d'enchaînement, comme un anneau de fer attiré par l'aimant en attire plusieurs autres.»

O que ce grand évêque en parle bien! car enfin, que pensez-vous faire? donner de l'amour seulement; vous vous trompez: jamais personne n'en donne volontairement sans en prendre nécessairement; à ce mauvais jeu, qui prend est toujours pris. Le cœur n'est que trop semblable à l'herbe nommée aproxis, laquelle de loin prend feu aussitôt qu'on le lui présente. Mais, dira quelqu'un, j'en veux bien prendre, pourvu que ce ne soit pas beaucoup. Hélas, que vous vous abusez! ce feu d'amour est plus actif et plus pénétrant que vous ne pensez. Si vous croyez n'en recevoir qu'une étincelle, vous vous étonnerez d'en avoir tout d'un coup votre cœur embrasé. Le Sage s'écrie: _qui aura compassion de l'enchanteur, qui s'est laissé piquer par un serpent?_ Et je m'écrie après lui: ô aveugles et insensés, pensez-vous donc enchanter l'amour, pour en disposer à votre gré? Vous voulez vous divertir avec lui, comme avec un serpent; il fera couler tout son poison en votre cœur, par les atteintes les plus piquantes qu'il lui donnera; alors chacun vous blâmera de ce que par une téméraire confiance vous aurez voulu recevoir et nourrir en votre cœur cette méchante passion qui vous aura fait perdre vos biens, votre honneur et votre ame.

O Dieu! quel aveuglement que de risquer comme au jeu, sur des gages si frivoles, ce que notre ame a de plus cher! oui, Philothée, car Dieu ne veut l'homme que pour son ame, et il ne veut l'ame que pour son amour. Hélas! nous sommes bien éloignés d'avoir autant d'amour que nous en avons besoin: je veux dire qu'il s'en faut infiniment que nous en ayons assez pour aimer Dieu. Et cependant, misérables que nous sommes, nous le prodiguons avec un épanchement entier de notre cœur sur mille choses sottes, vaines et frivoles, comme si nous en avions de reste. Ah! ce grand Dieu qui s'étoit réservé le seul amour de nos ames, en reconnoissance de leur création, de leur conservation, de leur rédemption, exigera un compte bien rigoureux de l'usage et de l'emploi que nous en aurons fait. Que s'il doit faire une recherche si exacte des paroles oiseuses, que sera-ce des amitiés oiseuses, imprudentes, folles et pernicieuses?

Le noyer nuit beaucoup aux champs et aux vignes, parce qu'étant fort gros et fort grand, il tire tout le suc de la terre; qu'il lui fait perdre l'air et la chaleur du soleil, par son feuillage extrêmement étendu et touffu, et qu'il attire encore les passans, qui pour avoir de son fruit, y font un grand dégât. C'est le symbole des amitiés sensuelles: elles occupent si fort une ame, et épuisent tellement ses forces, qu'il ne lui en reste plus pour la pratique de la religion; elles offusquent entièrement la raison par tant de réflexions, d'imaginations, d'entretiens et d'amusemens, qu'elle n'a presque plus d'attention, ni à ses propres lumières ni à celles du Ciel; elles attirent tant de tentations, d'inquiétudes, de soupçons et de sentimens contraires à son vrai bien, que le cœur en souffre un dommage incroyable. En un mot, elles bannissent non-seulement l'amour céleste, mais encore la crainte de Dieu; elles énervent l'esprit, elles flétrissent la réputation; elles font les divertissemens des cours, mais elles sont la peste des cœurs.

CHAPITRE XIX.

Des vraies amitiés.