Introduction à la vie dévote

Part 12

Chapter 123,652 wordsPublic domain

Il y a deux sortes d'obéissance: l'une nécessaire, et l'autre volontaire. Par la nécessaire, vous devez humblement obéir à vos supérieurs ecclésiastiques, comme au pape et à l'évêque, au curé et à ceux qui les représentent. Vous devez obéir à vos supérieurs politiques, c'est-à-dire à votre prince et aux magistrats qu'il a établis sur votre pays; vous devez enfin obéir à vos supérieurs domestiques, c'est-à-dire à votre père, à votre mère, à votre mari, à votre maître et à votre maîtresse. Or, cette obéissance s'appelle nécessaire, parce que nul ne peut s'exempter d'obéir à ces supérieurs-là, Dieu les ayant chargés de nous commander et de nous gouverner, chacun selon l'autorité qu'il a sur nous. Obéissez donc à leurs commandemens, cela est de nécessité; mais de plus, si vous voulez être parfaite, suivez encore leurs conseils, et même leurs désirs et leurs inclinations, en tant que la charité et la prudence vous le permettront: obéissez quand ils vous ordonneront une chose agréable, comme de manger ou de prendre la récréation; car, encore qu'il paroisse qu'il n'y a pas grand mérite à obéir en ce cas, ce seroit néanmoins un grand vice que de désobéir. Obéissez dans les choses indifférentes, comme de porter tel ou tel habit, d'aller par un chemin ou par un autre, de chanter ou de se taire, et ce sera déjà une obéissance fort recommandable. Obéissez dans les choses difficiles, âpres et dures, et ce sera une obéissance parfaite. Obéissez enfin doucement sans réplique, promptement, sans retard, gaîment, sans chagrin, et surtout obéissez amoureusement pour l'amour de celui qui pour l'amour de nous s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix; et qui, comme dit saint Bernard, aima mieux perdre la vie que l'obéissance.

Pour apprendre à obéir aisément à vos supérieurs, condescendez aisément à la volonté de vos égaux, cédant à leurs opinions en ce qui n'est pas mauvais, sans être contentieuse, ni revêche: accommodez-vous volontiers aux désirs de vos inférieurs, autant que la raison le permettra, sans exercer sur eux aucune autorité impérieuse tant qu'ils se tiendront dans leur devoir.

C'est un abus de croire que si l'on étoit religieux ou religieuse on obéirait aisément, si l'on sent de la difficulté et de la répugnance à obéir aux personnes que Dieu a mises au-dessus de nous.

Nous appelons obéissance volontaire celle à laquelle nous nous obligeons par notre propre choix et qui ne nous est imposée par personne. On ne choisit pas pour l'ordinaire son prince ou son évêque, son père et sa mère, ni même souvent son mari, mais l'on choisit bien son confesseur, son directeur. Or, soit qu'en le choisissant on fasse vœu de lui obéir, comme fit la mère Thérèse, qui, outre l'obéissance vouée solennellement au supérieur de son ordre, s'obligea encore par un vœu simple à obéir au père Gratian; soit que, sans vœu, l'on se soumette à l'obéissance de quelqu'un, toujours cette obéissance s'appelle volontaire, à raison de son fondement qui dépend de notre volonté et de notre choix.

Il faut obéir à tous les supérieurs, et à chacun en particulier, selon l'espèce d'autorité qu'il a sur nous: aux princes, en ce qui regarde la police et les choses publiques; aux prélats, en ce qui regarde la discipline ecclésiastique; dans les choses domestiques, au père, au maître, au mari; et quant à la conduite particulière de l'ame, au confesseur et au directeur particulier. Faites-vous ordonner par votre père spirituel les pratiques de piété que vous devez observer, parce qu'elles en seront meilleures et auront double grâce et bonté; l'une tirée d'elles-mêmes, puisqu'elles sont pieuses, et l'autre tirée de l'obéissance en vertu de laquelle elles auront été prescrites et accomplies. Bienheureux sont les obéissans, car Dieu ne permettra jamais qu'ils s'égarent.

CHAPITRE XII.

De la nécessité de la chasteté.

La chasteté est le lis des vertus, et dès cette vie elle nous rend presque semblables aux anges. Partout rien n'est beau que par la pureté, et la pureté des hommes est la chasteté. On appelle cette vertu honnêteté, et sa pratique honneur; on la nomme encore intégrité, et le vice qui lui est contraire, corruption. En un mot, elle a cette gloire, entre toutes les vertus, qu'elle est tout ensemble la vertu de l'ame et du corps.

Il n'est jamais permis de faire servir ses sens à un plaisir voluptueux, en quelque manière que ce soit, hors d'un légitime mariage, dont la sainteté puisse par une juste compensation réparer la perte que l'ame y peut souffrir de ce commerce sensuel; encore faut-il y donner tant d'honnêteté à l'intention, que la volonté n'en puisse recevoir aucune tache. Le cœur chaste est semblable à la mère perle, laquelle ne reçoit aucune goutte d'eau qui ne vienne du ciel; car il ne souffre aucun plaisir, que celui du mariage établi par le Ciel: hors de là, la seule pensée même ne lui est pas permise; j'entends une pensée à laquelle la volupté porte et attache l'esprit volontairement.

Pour le premier degré de cette vertu, jamais, Philothée, ne souffrez volontairement rien de tout ce qui est défendu dans toute l'étendue de la volupté, comme universellement parlant, tout ce que l'on en cherche hors de l'état du mariage, ou même ce qui est contraire aux règles de cet état.

Pour le second degré, retranchez, autant que vous pourrez, toutes les délectations des sens superflues et inutiles, quoiqu'elles soient honnêtes et permises.

Pour le troisième degré, n'attachez point votre affection à celles qui sont nécessaires et ordonnées; car bien qu'il faille s'assujettir à celles qui sont de l'institution et la fin du saint mariage, il ne faut jamais y attacher l'esprit et le cœur.

Au reste, cette vertu est incroyablement nécessaire à tous les états. Dans celui de la viduité, la chasteté doit être extrêmement généreuse pour le défendre du plaisir, non-seulement à l'égard du présent et de l'avenir, mais encore à l'égard du passé, dont les idées, toujours dangereuses, rendent l'imagination plus susceptible de mauvaises impressions. C'est pourquoi saint Augustin admirait en son cher Alypius cette admirable pureté d'ame qui l'avoit entièrement affranchi des sentimens, et même des souvenirs de tous ses déréglemens passés. En effet, chacun sait bien qu'il est facile de conserver long-temps les fruits qui sont encore en leur entier; mais pour peu qu'ils aient été flétris ou entamés, l'unique moyen de les bien garder, c'est de les confire au sucre ou au miel. Je dis aussi que l'on a plusieurs moyens de conserver avec sûreté la chasteté, tandis qu'elle a toute son intégrité: mais quand elle l'a une fois perdue, rien ne peut plus la conserver qu'une solide dévotion, dont j'ai souvent comparé la douceur avec celle du miel.

Dans l'état de la virginité, la chasteté demande une grande simplicité d'ame, et une grande délicatesse de conscience pour éloigner toutes sortes de pensées curieuses, et pour s'élever au-dessus de tous les plaisirs sensuels, par un mépris absolu et entier de tout ce que l'homme a de commun avec les bêtes, et qu'elles ont même plus que lui. Que jamais donc ces ames pures ne doutent en aucune manière que la chasteté ne leur soit incomparablement meilleure que tout ce qui est incompatible avec sa perfection: car, comme dit saint Jérôme, le démon ne pouvant souffrir cette salutaire ignorance du plaisir, tâche du moins d'en exciter le désir dans ces ames, et leur en donne pour cela des idées si attirantes, quoique très-fausses, qu'elles en demeurent fort troublées, parce qu'elles se laissent imprudemment aller, ajoute ce saint Père, à estimer ce qu'elles ignorent. C'est ainsi que tant de jeunes gens, surpris par une fausse et folle estime des plaisirs voluptueux, et par une curiosité sensuelle et inquiète, s'y livrent avec la perte entière de leurs intérêts temporels et éternels; semblables à des papillons qui s'imaginant que la flamme est aussi douce qu'elle leur paroît belle, vont étourdiment s'y brûler.

A l'égard de l'état du mariage, c'est une erreur vulgaire et très-grande, de penser que la chasteté n'y soit pas nécessaire; car elle l'est absolument et même beaucoup, non pas pour s'y priver des droits de la foi conjugale, mais pour se contenir dans les bornes. Or, comme l'observation de ce commandement: _Fâchez-vous, et ne péchez point_, porte plus de difficulté que la pratique de celui-ci, _ne vous fâchez point_, par la raison qu'il est plus aisé d'éviter la colère que de la régler; de même il est plus facile de se priver de tous les plaisirs de la chair, que de les modérer. Il est vrai que la licence du mariage, sanctifié par la grâce de Jésus-Christ, peut beaucoup servir à éteindre la passion naturelle; mais l'infirmité de plusieurs personnes qui s'en servent, les font passer aisément de la permission à l'usurpation, et de l'usage à l'abus. Et comme l'on voit beaucoup de riches s'accommoder injustement du bien de leur prochain, non pas par indigence, mais par avarice; l'on voit aussi beaucoup de personnes mariées, qui pouvant et devant fixer leur cœur à un objet légitime, s'emportent encore à des plaisirs étrangers, par une incontinence effrénée. Il est toujours dangereux de prendre des médicamens violens, parce que si l'on en prend plus qu'il ne faut, ou qu'ils ne soient pas bien préparés, la santé en souffre beaucoup. Le mariage a été institué et sanctifié en partie pour servir de remède à la cupidité naturelle, et si on doit dire que ce remède est salutaire, on peut dire qu'il est violent et par conséquent dangereux, si l'on s'en sert sans modération et sans les précautions nécessaires de la piété chrétienne.

J'ajoute que la variété des affaires de la vie, et les longues maladies séparent souvent deux personnes que l'amour conjugal a unies; c'est pourquoi cet état a besoin d'une double chasteté: de l'une pour s'abstenir de tout plaisir dans les temps d'absence; et de l'autre, pour se modérer dans les temps de présence. Sainte Catherine de Sienne vit entre les damnés plusieurs ames excessivement tourmentées pour avoir profané la sainteté du mariage; non pas précisément par la raison de l'énormité de leurs péchés, puisque les meurtres et les blasphèmes sont plus énormes; mais par cette raison, que ceux qui les commettent ne s'en font aucun scrupule, et que par conséquent ils y persévèrent durant toute leur vie.

Vous voyez donc combien la chasteté est nécessaire à tous les états. _Cherchez la paix avec tous_, dit l'Apôtre, _et la sainteté, sans laquelle personne ne verra Dieu._ Or, remarquez que par la sainteté, il entend la chasteté, selon l'observation de saint Jérôme et de saint Chrysostôme. Non, Philothée, personne ne verra Dieu sans la chasteté; personne n'habitera en ces saints tabernacles qu'il n'ait le cœur pur; et comme dit le Sauveur même, les chiens et les impudiques en seront bannis. _Aussi, bienheureux sont_, nous a-t-il dit, _ceux qui auront le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu!_

CHAPITRE XIII.

Avis pour conserver la chasteté.

Ayez toujours une grande attention sur vous, pour éloigner promptement tout ce qui peut porter quelque attrait à la volupté, car c'est un mal qui se prend insensiblement, et qui par de petits commencemens, fait de grands progrès. En un mot, il est plus aisé de le fuir, que de le guérir.

La chasteté est ce trésor que saint Paul dit que nous possédons dans des vases bien fragiles; et véritablement elle tient beaucoup de la fragilité de ces vases qui, pour peu qu'ils se heurtent les uns contre les autres, courent risque de se casser. L'eau la plus fraîche que l'on veut conserver dans un vase, y perd bientôt la fraîcheur, si quelque animal y a tant soit peu touché. Ne permettez donc jamais, Philothée, et défendez-vous à vous-même tous ces badinages extérieurs des mains, également contraires à la modestie chrétienne, et au respect que l'on doit à la qualité ou à la vertu d'une personne: car bien que peut-être on puisse absolument conserver un cœur chaste parmi ces actions qui viennent plutôt de légèreté que de malice, et qui ne sont pas ordinaires, cependant la chasteté en reçoit toujours quelque mauvaise atteinte. Au reste, vous jugez assez que je ne parle pas de ces attouchemens malhonnêtes qui ruinent entièrement la chasteté.

La chasteté dépend du cœur comme de son origine, et sa pratique extérieure consiste à régler et à purifier les sens; c'est pourquoi elle se perd par tous les sens extérieurs, comme par les pensées de l'esprit et par les désirs du cœur. Ainsi toute sensation que l'on se permet sur un objet déshonnête et avec esprit de déshonnêteté, est véritablement une impudicité; jusque là que l'Apôtre disoit aux premiers chrétiens: _mes frères, que la fornication ne se nomme pas même entre vous_. Les abeilles, non-seulement ne touchent pas à un cadavre pourri, mais fuient encore la mauvaise vapeur qui en exhale. Observez, je vous prie, ce que la Sainte-Ecriture nous dit de l'Epouse des Cantiques; tout y est mystérieux: La myrrhe distille de ses mains, et vous savez que cette liqueur préserve de la corruption; ses lèvres sont bandées d'un ruban vermeil, et cela nous apprend que la pudeur rougit des paroles tant soit peu malhonnêtes; ses yeux sont comparés aux yeux de la colombe, à cause de leur netteté; elle a des pendans d'oreilles qui sont d'or, et ce précieux métal nous marque la pureté; son nez est comparé à un cèdre du Liban, dont l'odeur est exquise et le bois incorruptible. Que veut dire tout cela? telle doit être l'ame dévote, chaste, nette, pure et honnête en tous ses sens extérieurs.

A ce propos, je veux vous apprendre un mot bien remarquable, que Jean Cassien, un ancien Père, assure être sorti de la bouche de saint Basile, qui parlant de soi-même, dit un jour avec beaucoup d'humilité: _je ne sais ce que sont les femmes, cependant je ne suis pas vierge_. Certes la chasteté se peut perdre en autant de manières qu'il y a de sortes d'impudicités, lesquelles, à proportion qu'elles sont grandes ou petites, l'affoiblissent ou la blessent dangereusement, ou la font entièrement périr. Il y a de certaines libertés indiscrètes, badines et sensuelles, qui, à proprement parler, ne violent pas la chasteté, mais qui l'affoiblissent, qui l'amollissent et qui en ternissent l'éclat. Il y a d'autres libertés non-seulement indiscrètes, mais vicieuses; non-seulement badines, mais déshonnêtes; non-seulement sensuelles, mais charnelles, qui du moins blessent mortellement la chasteté: je dis du moins, parce qu'elle périt entièrement, si cela va jusqu'au dernier effet du plaisir voluptueux. Alors la chasteté périt d'une manière plus indigne que méchante, et plus malheureuse que quand elle se perd par la fornication, même par l'adultère et par l'inceste; car, quoique ces dernières espèces de la brutale volupté soient de grands péchés, les autres, comme dit Tertullien dans son livre de la pudicité, sont des monstres d'iniquité et de péché. Or Cassien ne croit pas, ni moi non plus, que saint Basile ait voulu s'accuser d'un dérèglement pareil, quand il dit qu'il n'étoit pas vierge; et je crois avec raison qu'il n'entendoit parler que des seules pensées voluptueuses qui ne font que salir l'imagination, l'esprit et le cœur: donc la chasteté a toujours été si chère aux ames généreuses, qu'elles en ont été extrêmement jalouses.

N'ayez jamais de commerce avec des personnes dont vous connoîtrez que les mœurs soient gâtées par la volupté, surtout quand l'impudence est jointe à l'impureté, ce qui arrive presque toujours.

L'on prétend que les boucs touchant seulement de la langue les amandiers, qui sont doux de leur espèce, en rendent le fruit amer; et ces ames brutales et infectes ne parlent guère à personne, ni de même sexe, ni de sexe différent, qu'elles ne fassent un grand tort à la pudeur: semblables aux basilics qui portent leur venin dans leurs yeux et dans leur haleine.

Au contraire, faites une bonne liaison avec les personnes chastes et vertueuses; occupez-vous souvent de la lecture des Livres sacrés, car la parole de Dieu est chaste, et rend chastes ceux qui l'aiment. C'est pourquoi David la compare à cette pierre précieuse qu'on appelle topaze, et dont la propriété spéciale est d'amortir le cœur de la concupiscence.

Tenez-vous toujours auprès de Jésus-Christ crucifié, soit spirituellement par la méditation, soit réellement et corporellement par la sainte communion. Vous savez que ceux qui couchent sur l'herbe nommée _Agnus-castus_, prennent insensiblement des dispositions favorables à la chasteté; pensez donc que, reposant votre cœur sur Notre-Seigneur, qui est véritablement l'agneau immaculé, vous trouverez bientôt votre ame, votre cœur et vos sens entièrement purifiés de tous les plaisirs sensuels.

CHAPITRE XIV.

De la pauvreté d'esprit au milieu des richesses.

_Bienheureux sont les pauvres d'esprit! car le royaume des cieux est à eux._ Malheureux donc sont les riches d'esprit, car la misère de l'enfer est à eux. Celui-là est riche d'esprit, qui a les richesses dans son esprit, ou son esprit dans les richesses. Celui-là au contraire est pauvre d'esprit, qui n'a ni les richesses dans son esprit, ni son esprit dans les richesses. Les alcions font leurs nids comme une pomme, et n'y laissent qu'une très-petite ouverture par en haut: ils les placent sur le bord de la mer, et les font si fermes et si impénétrables, que l'eau, venant les surprendre, ne peut y entrer; mais tenant toujours le dessus, ils demeurent au milieu de la mer, sur la mer, et maîtres de la mer. Votre cœur, chère Philothée, doit être comme cela, ouvert seulement au Ciel, et impénétrable aux richesses et aux biens périssables de ce monde. Si vous en avez, gardez-vous d'y attacher votre cœur: qu'il tienne toujours le dessus, et que parmi les richesses il soit sans richesses et maître des richesses. Non, ne mettez pas cet esprit céleste dans les biens terrestres; faites qu'il les domine toujours, qu'il soit sur eux et non pas dans eux.

Il y a bien de la différence entre avoir du poison et être empoisonné. Les apothicaires ont presque tous des poisons pour s'en servir en diverses occurrences; mais ils ne sont pas pour cela empoisonnés, parce qu'ils n'ont pas ces poisons dans leur corps, mais dans leur boutique. Ainsi pouvez-vous avoir des richesses sans être empoisonnée par elles: ce sera si vous les avez dans votre maison ou dans votre bourse, et non dans votre cœur. Etre riche en effet et pauvre en affection, c'est le grand bonheur du chrétien; car par ce moyen il a les avantages de la richesse pour ce monde, et le mérite de la pauvreté pour l'autre.

Hélas! Philotée, jamais personne ne confessera qu'il soit avare; chacun désavoue cette bassesse d'ame: on s'excuse sur le nombre des enfans, sur la prudence qui exige qu'on prenne les moyens de s'établir: jamais on n'en a trop. Il se trouve toujours quelque bon motif d'en avoir davantage; et même les plus avares, non-seulement n'avouent pas qu'ils le soient, mais encore en conscience ils ne pensent pas l'être: non, ils n'y songent pas; car l'avarice est une fièvre qui tient du prodige; on la sent d'autant moins qu'elle est plus violente et plus ardente. Moïse vit le feu sacré brûler un buisson sans le consumer; mais, au contraire, le feu profane de l'avarice consume et dévore l'avare, sans le brûler aucunement. Au moins il se vante, parmi les plus grandes ardeurs, qu'il respire la plus douce fraîcheur du monde, et tient que son altération insatiable est une soif toute naturelle et toute bonne.

Si vous désirez continuellement, fortement et d'une manière inquiète les biens que vous n'avez pas, vous avez beau dire que vous ne voulez pas les avoir injustement, vous ne laisserez pas pour cela d'être vraiment avare. Celui qui désire continuellement, avidement et avec inquiétude de boire, encore qu'il ne veuille boire que de l'eau, témoigne suffisamment qu'il a la fièvre.

O Philotée! je ne sais si c'est un désir juste de désirer avoir justement ce qu'un autre possède justement; car il semble que par ce désir nous voulons nous accommoder en incommodant les autres. Celui qui possède un bien justement n'a-t-il pas plus de raison de le garder justement que nous de l'avoir justement? Et pourquoi donc étendons-nous notre désir sur son bien pour l'en priver? Assurément, quand ce désir seroit juste, il ne seroit pas charitable; car nous ne voudrions pas que quelqu'un désirât, même justement, ce que nous voulons garder justement. Ce fut le péché d'Achab, qui voulut avoir justement la vigne de Naboth, que celui-ci voulut encore plus justement garder; il la désira ardemment, long-temps, avec inquiétude; et partant il offensa Dieu.

Attendez, chère Philotée, pour désirer le bien du prochain, qu'il commence à désirer de s'en défaire; car alors son désir rendra le vôtre non-seulement juste, mais charitable: oui, car je veux bien que vous ayez soin d'accroître vos moyens et vos facultés, pourvu que ce soit, non-seulement justement, mais encore doucement et charitablement.

Si vous affectionnez beaucoup les biens que vous avez, si vous en êtes fort préoccupée, y attachant votre cœur et vos pensées, et craignant d'une crainte vive et inquiète de les perdre, croyez-moi, vous avez encore quelque sorte de fièvre; car les fiévreux boivent l'eau qu'on leur donne avec un certain empressement et une sorte d'attention et de joie que ceux qui sont sains n'ont pas accoutumé d'avoir. Il n'est pas possible de se plaire beaucoup à une chose, et de ne pas y mettre beaucoup d'affection. S'il vous arrive de perdre des biens, et que vous sentiez que votre cœur s'en désole beaucoup, croyez, Philotée, que vous y avez beaucoup d'affection; car rien ne témoigne tant l'affection que l'on a pour la chose perdue, que l'affliction que cause la perte.

Ne désirez donc pas d'un désir déterminé le bien que vous n'avez pas; ne mettez pas fort avant votre cœur dans celui que vous avez; ne vous désolez pas des pertes qui vous arriveront, et alors vous aurez quelque sujet de croire qu'étant riche en effet, vous ne l'êtes pas d'affection; mais que vous êtes pauvre d'esprit, et par conséquent bienheureuse, puisque le royaume des Cieux vous appartient.

CHAPITRE XV.

Comment il faut pratiquer la pauvreté réelle au milieu des richesses.

Le peintre Parrhasius peignit le peuple athénien d'une manière fort ingénieuse, le représentant avec son caractère changeant, frivole, colère, injuste, inconstant, courtois, clément, généreux, hautain, fier et humble, brave et timide, tout cela ensemble. Pour moi, chère Philotée, je voudrois aussi faire entrer dans votre cœur la richesse et la pauvreté tout ensemble, un grand soin et un grand mépris des choses temporelles.