Introduction à la méthode de Léonard de Vinci

Part 2

Chapter 23,739 wordsPublic domain

Un dogme qui concède à l'organisation corporelle cette importance à peine secondaire, qui réduit remarquablement l'âme, qui nous interdit et nous épargne le ridicule de nous la figurer, qui va jusqu'à l'obliger de se réincarner pour qu'elle puisse participer à la pleine vie éternelle, ce dogme si exactement contraire au spiritualisme pur, sépare, de la manière la plus sensible, l'Église, de la plupart des autres confessions chrétiennes.--Mais il me semble que depuis deux ou trois siècles, il n'est pas d'article sur lequel la littérature religieuse ait passé plus légèrement. Apologistes, prédicateurs n'en parlent guère... La cause de ce demi-silence m'échappe.

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Je me suis égaré si loin dans Léonard que je ne sais pas tout d'un coup revenir à moi-même... Bah! Tout chemin m'y reconduira: c'est la définition de ce moi-même. Il ne peut pas absolument se perdre, il ne perd que son temps.

Suivons donc un peu plus avant la pente et la tentation de l'esprit; suivons-les malheureusement sans craintes, cela ne mène à aucun fond véritable. Même notre pensée la plus «profonde» est contenue dans les conditions invincibles qui font que toute pensée est «superficielle». On ne pénètre que dans une forêt de transpositions; ou bien c'est un palais fermé de miroirs, que féconde une lampe solitaire qu'ils enfantent à l'infini.

Mais encore, essayons de notre seule curiosité pour nous éclairer le système caché de quelque individu de la première grandeur; et imaginons à peu près comme il doit s'apparaître, quand il s'arrête quelquefois dans le mouvement de ses travaux et qu'il se regarde dans l'ensemble.

Il se considère d'abord assujetti aux nécessités et réalités communes; et il se replace ensuite dans le secret de la connaissance séparée. Il voit comme nous et il voit comme soi. Il a un jugement de sa nature et un sentiment de son artifice. Il est absent et présent. Il soutient cette espèce de dualité que doit soutenir un prêtre. Il sent bien qu'il ne peut pas se définir entièrement devant lui-même par les données et par les mobiles ordinaires. _Vivre_, et même bien vivre, ce n'est qu'un moyen pour lui: quand il mange, il alimente aussi quelque autre merveille que sa vie, et la moitié de son pain est consacrée. _Agir_, ce n'est encore qu'un exercice. _Aimer_, je ne sais pas s'il lui est possible. Et quant à la gloire, non. Briller à d'autres yeux, c'est en recevoir un éclat de fausses pierreries.

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Il lui faut cependant se découvrir je ne sais quels points de repère tellement placés que sa vie particulière et cette _vie généralisée_ qu'il s'est trouvée, se composent. La clairvoyance imperturbable qui lui semble, (mais sans le convaincre tout à fait), le représenter tout entier à lui-même, voudrait se soustraire à la relativité qu'elle ne peut pas ne pas conclure de tout le reste. Elle a beau se transformer en elle-même, et de jour en jour, se reproduire aussi pure que le soleil, cette identité apparente emporte avec elle un sentiment qu'elle est trompeuse. Elle sait, dans sa fixité, être soumise à un mystérieux entraînement et à une modification sans témoin; et elle sait donc qu'elle enveloppe toujours, même à l'état le plus net de sa lucidité, une possibilité cachée de faillite et de totale ruine,--comme il arrive au rêve le plus précis de contenir un germe inexplicable de non-réalité.

C'est une manière de lumineux supplice que de sentir que l'on voit tout, sans cesser de sentir que l'on est encore _visible_, et l'objet concevable d'une attention étrangère; et sans se trouver jamais le poste ni le regard qui ne laissent rien derrière eux.

--_Durus est hic sermo_, va bientôt dire le lecteur. Mais en ces matières, qui n'est pas vague est difficile, qui n'est pas difficile est nul. Allons encore un peu.

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Pour une présence d'esprit aussi sensible à elle-même, et qui se ferme sur elle-même par le détour de «l'Univers», tous les événements de tous les genres, et la vie, et la mort, et les pensées, ne lui sont que des _figures_ subordonnées. Comme chaque _chose visible_ est à la fois étrangère, indispensable, et inférieure à la _chose qui y voit_, ainsi l'importance de ces figures, si grande qu'elle apparaisse à chaque instant, pâlit à la réflexion devant la seule persistance de l'attention elle-même. Tout le cède à cette universalité pure, à cette généralité insurmontable que la conscience se sent être.

Si tels événements ont le pouvoir de la supprimer, ils sont du même coup, destitués de toute signification; que s'ils la conservent, ils rentrent dans son système. L'intelligence ignore d'être née, comme elle ignore qu'elle périra. Elle est instruite, oui, de ses fluctuations et de son effacement final, mais au titre d'une notion qui n'est pas d'une autre espèce que les autres; elle se croirait, très aisément, inamissible et inaltérable, si ce n'était qu'elle a reconnu par ses expériences, un jour ou l'autre, diverses possibilités funestes, et l'existence d'une certaine pente qui mène plus bas que tout. Cette pente fait pressentir qu'elle peut devenir irrésistible; elle prononce le commencement d'un éloignement sans retour du soleil spirituel, du maximum admirable de la netteté, de la solidité, du pouvoir de distinguer et de choisir; on la devine qui s'abaisse, obscurcie de mille impuretés psychologiques, obsédée de bourdons et de vertiges, à travers la confusion des temps et le trouble des fonctions, et qui se dirige défaillante au milieu d'un désordre inexprimable des _dimensions_ de la connaissance, jusqu'à l'état instantané et indivis qui étouffe ce chaos dans la nullité.

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Mais, opposé tout de même à la mort qu'il l'est à la vie, un système complet de substitutions psychologiques, plus il est conscient et se remplace par lui-même, plus il se détache de toute origine, et plus se dépouille-t-il, en quelque sorte, de toute chance de rupture. Pareil à l'anneau de fumée, le système tout d'énergies intérieures prétend merveilleusement à une indépendance et à une insécabilité parfaites. Dans une très claire conscience, la mémoire et les phénomènes se trouvent tellement reliés, attendus, répondus; le passé si bien employé; le nouveau si promptement compensé; l'état de relation totale si nettement reconquis que rien ne semble pouvoir commencer, rien se terminer, au sein de cette activité presque pure. L'échange perpétuel de _choses_ qui la constitue, l'assure en apparence d'une conservation indéfinie, car elle n'est attachée à aucune; et elle ne contient pas quelque _élément-limite_, quelque objet singulier de perception ou de pensée, tellement plus réel que tous les autres, que quelque autre ne puisse pas venir après lui. Il n'est pas une telle idée qu'elle satisfasse aux conditions inconnues de la conscience au point de la faire évanouir. Il n'existe pas de pensée qui extermine le pouvoir de penser, et le conclue,--une certaine position du pêne qui ferme définitivement la serrure. Non, point de pensée qui soit pour la pensée une résolution née de son développement même, et comme un accord final de cette dissonance permanente.

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Puisque la connaissance ne se connaît pas d'extrémité, et puisque aucune idée n'épuise la tâche de la conscience, il faut bien qu'elle périsse dans un événement incompréhensible que lui prédisent et que lui préparent ces affres et ces sensations extraordinaires dont je parlais; qui nous esquissent des mondes instables et incompatibles avec la plénitude de la vie; mondes inhumains, mondes infirmes et comparables à ces mondes que le géomètre ébauche en jouant sur les axiomes, le physicien en supposant d'autres constantes que celles admises. Entre la netteté de la vie et la simplicité de la mort, les rêves, les malaises, les extases, tous ces états à demi impossibles, qui introduisent, dirait-on, des valeurs approchées, des solutions irrationnelles ou transcendantes dans l'équation de la connaissance, placent d'étranges degrés, des variétés et des phases ineffables,--car il n'est point de noms pour des choses parmi lesquelles on est bien seul.

Comme la perfide musique compose les libertés du sommeil avec la suite et l'enchaînement de l'extrême attention, et fait la synthèse d'êtres intimes momentanés, ainsi les fluctuations de l'équilibre psychique donnent à percevoir des modes aberrants de l'existence. Nous portons en nous des formes de la sensibilité qui ne peuvent pas réussir, mais qui peuvent naître. Ce sont des instants dérobés à la critique implacable de la durée; ils ne résistent pas au fonctionnement complet de notre être: ou nous périssons, ou ils se dissolvent. Mais ce sont des monstres pleins de leçons que ces monstres de l'entendement, et que ces états de passage,--espaces dans lesquels la continuité, la connexion, la mobilité connues sont altérées: empires où la lumière est associée à la douleur; champs de forces où les craintes et les désirs orientés nous assignent d'étranges circuits; matière qui est faite de temps; abîmes littéralement d'horreur, ou d'amour, ou de quiétude; régions bizarrement soudées à elles-mêmes, domaines non-archimédiens qui défient le mouvement; sites perpétuels dans un éclair; surfaces qui se creusent, conjuguées à notre nausée, infléchies sous nos moindres intentions... On ne peut pas dire qu'ils sont réels; on ne peut pas dire qu'ils ne le sont pas. Qui ne les a pas traversés ne connaît pas le prix de la lumière naturelle et du milieu le plus banal; il ne connaît pas la véritable fragilité du monde, qui ne se rapporte pas à l'alternative de l'être et du non-être; ce serait trop simple!--L'étonnement, ce n'est pas que les choses soient; c'est qu'elles soient _telles_, et non telles autres. La _figure de ce monde_ fait partie d'une famille de figures dont nous possédons sans le savoir tous les éléments de groupe infini. C'est le secret des inventeurs.

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Au sortir de ces intervalles, et des écarts personnels où les faiblesses, la présence de poisons dans le système nerveux, mais où les forces et les finesses aussi de l'attention, la logique la plus exquise, la mystique bien cultivée, conduisent diversement la conscience, celle-ci vient donc à soupçonner toute la réalité accoutumée de n'être qu'une solution, parmi bien d'autres, de problèmes universels. Elle s'assure que les choses pourraient être assez différentes de ce qu'elles sont, sans qu'elle-même fût très différente de ce qu'elle est. Elle ose considérer son «corps» et son «monde» comme des restrictions presque arbitraires imposées à l'étendue de sa fonction. Elle voit qu'elle correspond, ou qu'elle répond, non à un _monde_, mais à quelque système de degré plus élevé dont les éléments soient des mondes. Elle est capable de plus de combinaisons internes qu'il n'en faut pour vivre; de plus de rigueur que toute occasion pratique n'en requiert et n'en supporte; elle se juge plus profonde que l'abîme même de la vie et de la mort animales; et ce regard sur sa condition ne peut réagir sur elle-même, tant elle s'est reculée et placée hors du tout, et tant elle s'est appliquée _à ne jamais figurer dans quoi que ce soit qu'elle puisse concevoir ou se répondre._ Ce n'est plus qu'un corps noir qui tout absorbe et ne rend rien.

Retirant de ces remarques exactes et de ces prétentions inévitables une hardiesse périlleuse; forte de cette espèce d'indépendance et d'invariance qu'elle est contrainte de s'accorder, elle se pose enfin comme fille directe et ressemblante de l'être sans visage, sans origine, auquel incombe et se rapporte toute la tentative du cosmos... Encore un peu, et elle ne compterait plus comme existences nécessaires que deux entités essentiellement inconnues: Soi et X. Toutes deux abstraites de tout, impliquées dans tout, impliquant tout. Égales et consubstantielles.

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L'homme que l'exigence de l'infatigable esprit conduit à ce contact de ténèbres éveillées, et à ce point de présence pure, se perçoit comme nu et dépouillé, et réduit à la suprême pauvreté de la puissance sans objet; victime, chef-d'œuvre, accomplissement de la simplification et de l'ordre dialectique; comparable à cet état où parvient la plus riche pensée quand elle s'est assimilée à elle-même, et reconnue, et consommée en un petit groupe de caractères et de symboles. Le même travail que nous faisons sur un objet de réflexions, il l'a dépensé sur le sujet qui réfléchit.

Le voici sans instincts, presque sans images; et il n'a plus de but. Il n'a pas de semblables. Je dis: _homme_, et je dis: _il_, par analogie et par manque de mots.

Il ne s'agit plus de choisir, ni de créer; et pas plus de se conserver que de s'accroître. Rien n'est à surmonter, et il ne peut pas même être question de se détruire.

Tout «génie» est maintenant consumé, ne peut plus servir de rien. Ce ne fut qu'un moyen pour atteindre à la dernière simplicité. Il n'y a pas d'acte du génie qui ne soit _moindre_ que l'acte d'être. Une loi magnifique habite et fonde l'imbécile; l'esprit le plus fort ne trouve pas mieux en soi-même.

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Enfin, cette conscience accomplie s'étant contrainte à se définir par le total des choses, et comme l'_excès_ de la connaissance sur ce Tout,--elle, qui pour s'affirmer doit commencer par nier une infinité de fois, une infinité d'éléments, et par épuiser les objets de son pouvoir sans épuiser ce pouvoir même,--elle est donc différente du néant, d'aussi peu que l'on voudra.

--Elle fait songer naïvement à une assistance invisible logée dans l'obscurité d'un théâtre. Présence qui ne peut pas se contempler, condamnée au spectacle adverse, et qui sent toutefois qu'elle compose toute cette nuit haletante, invinciblement orientée. Nuit complète, nuit impénétrable, nuit absolue; mais nuit nombreuse, nuit très avide, nuit secrètement organisée, toute construite d'organismes qui se limitent et se compriment; nuit compacte aux ténèbres bourrées d'organes, qui battent, qui soufflent, qui s'échauffent, et qui défendent, chacun selon sa nature, leur emplacement et leur fonction. En regard de l'intense et mystérieuse assemblée, brillent dans un cadre fermé, et s'agitent, tout le Sensible, l'intelligible, le Possible. Rien ne peut naître, périr, être à quelque degré, avoir un moment, un lieu, un sens, une figure,--si ce n'est sur cette _scène_, définie, que les destins ont circonscrite, et que l'ayant séparée de je ne sais quelle confusion primordiale, comme furent au premier jour les ténèbres séparées de la lumière, ils ont opposée et subordonnée à la condition d'_être vue..._

Si je vous ai menés dans cette solitude, et jusqu'à cette netteté désespérée, c'est qu'il fallait bien conduire à sa dernière conséquence l'idée que je me suis faite d'une puissance intellectuelle. Le caractère de l'homme est la conscience; et celui de la conscience, une perpétuelle exhaustion, un détachement sans repos et sans exception de tout ce qu'y paraît, quoi qui paraisse. Acte inépuisable, indépendant de la qualité comme de la quantité des choses apparues, et par lequel l'_homme de l'esprit_ doit enfin se réduire sciemment à un refus indéfini d'être quoi que ce soit.

Tous les phénomènes, par là frappés d'une sorte d'égale répulsion, et comme rejetés successivement par un geste identique, apparaissent dans une certaine équivalence. Les sentiments et les pensées sont enveloppés dans cette condamnation uniforme, étendue à tout ce qui est perceptible. Il faut bien comprendre que rien n'échappe à la rigueur de cette exhaustion; mais qu'il suffit de notre attention pour mettre nos mouvements les plus intimes au rang des événements et des objets extérieurs: du moment qu'ils sont observables, ils vont se joindre à toutes choses observées.--Couleur et douleur; souvenirs, attente et surprises; cet arbre, et le flottement de son feuillage, et sa variation annuelle, et son ombre comme sa substance, ses accidents de figure et de position, les pensées très éloignées qu'il rappelle à ma distraction,--_tout cela est égal..._ Toutes choses se substituent,--ne serait-ce pas la définition des _choses?_

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Il est impossible que l'activité de l'esprit ne le contraigne pas enfin à cette considération extrême et élémentaire. Ses mouvements multipliés, ses intimes contestations, ses perturbations, ses retours analytiques, que laissent-ils d'inaltéré? Qu'est-ce qui résiste à l'entrain des sens, à la dissipation des idées, à l'affaiblissement des souvenirs, à la variation lente de l'organisme, à l'action incessante et multiforme de l'univers?--Ce n'est que cette conscience seule, à l'état le plus abstrait.

Notre _personnalité_ elle-même, que nous prenons grossièrement pour notre plus intime et plus profonde _propriété_, pour notre souverain bien, n'est qu'une _chose_, et muable et accidentelle, auprès de ce _moi_ le plus nu; puisque nous pouvons penser à elle, calculer ses intérêts, et même les perdre un peu de vue, elle n'est donc qu'une divinité psychologique secondaire, qui habite notre miroir et qui obéit à notre nom. Elle est de l'ordre des Pénates. Elle est sujette à la douleur, friande de parfums comme les faux dieux, et comme eux, la tentation des vers. Elle s'épanouit dans les louanges. Elle ne résiste pas à la force des vins, à la délicatesse des paroles, à la sorcellerie de la musique. Elle se chérit, et se trouve par là docile et facile à conduire. Elle se disperse dans le carnaval de la démence, elle se plie bizarrement aux anamorphoses du sommeil. Plus encore: elle est contrainte, avec ennui, de se reconnaître des égales, de s'avouer qu'elle est _inférieure_ à telles autres; et ce lui est amer et inexplicable.

Tout, d'ailleurs, la fait convenir qu'elle est un simple événement; qu'il lui faut figurer, avec tous les accidents du monde, dans les statistiques et dans les tables; qu'elle a commencé par une chance séminale, et dans un incident microscopique; qu'elle a couru des milliards de risques; été façonnée par une quantité de rencontres, et qu'elle est en somme, tout admirable, toute volontaire, tout accusée et étincelante qu'elle puisse être, l'effet d'un incalculable désordre.

Chaque _personne_ étant un «jeu de la nature», jeu de l'amour et du hasard, la plus belle intention, et même la plus savante pensée de cette créature toujours improvisée, se sentent inévitablement de leur origine. Son acte est toujours relatif, ses chefs-d'œuvre sont casuels. Elle pense périssable, elle pense individuel, elle pense par raccrocs; et elle ramasse le meilleur de ses idées dans des occasions fortuites et secrètes qu'elle se garde d'avouer.--Et d'ailleurs, elle n'est pas sûre d'être positivement _quelqu'un_; elle se déguise et se nie plus facilement qu'elle ne s'affirme. Tirant de sa propre inconsistance quelques ressources et beaucoup de vanité, elle met dans les fictions son activité favorite. Elle vit de romans, elle épouse sérieusement mille personnages. Son héros n'est jamais soi-même...

Enfin, les neuf dixièmes de sa durée se passent dans ce qui n'est pas encore, dans ce qui n'est plus, dans ce qui ne peut pas être; tellement que notre véritable _présent_ a neuf chances sur dix de n'être jamais.

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Mais chaque vie si particulière possède toutefois, à la profondeur d'un trésor, la permanence fondamentale d'une conscience que rien ne supporte; et comme l'oreille retrouve et reperd, à travers les vicissitudes de la symphonie, un son grave et continu qui ne cesse jamais d'y résider, mais qui cesse à chaque instant d'être saisi,--le _moi_ pur, élément unique et monotone de l'être même dans le monde, retrouvé, reperdu par lui-même, habite éternellement notre sens; cette profonde _note_ de l'existence domine, dès qu'on l'écoute, toute la complication des conditions et des variétés de l'existence.

L'œuvre capitale et cachée du plus grand esprit n'est-elle pas de soustraire cette attention substantielle à la lutte des vérités ordinaires? Ne faut-il pas qu'il arrive à se définir, contre toutes choses, par cette pure relation immuable entre les objets les plus divers, ce qui lui confère une généralité presque inconcevable, et le porte en quelque manière, à la puissance de l'univers correspondant?--Ce n'est pas sa chère _personne_ qu'il élève à ce haut degré, puisqu'il la renonce en y pensant, et qu'il la substitue dans la place du _sujet_ par ce moi inqualifiable, qui n'a pas de nom, qui n'a pas d'histoire, qui n'est pas plus sensible, ni moins réel que le centre de masse d'une bague ou d'un système planétaire,--mais qui résulte de tout, quel que soit ce tout...

Tout à l'heure, le but évident de cette merveilleuse vie intellectuelle était encore... de s'étonner d'elle-même. Elle s'absorbait à se faire des enfants qu'elle admirât; elle se bornait à ce qu'il y a de plus beau, de plus doux, de plus clair et de plus solide; elle n'était gênée que de sa comparaison avec d'autres organisations concurrentes; elle s'embarrassait du problème le plus étrange que l'on puisse jamais se proposer, et que nous proposent nos semblables, et qui consiste simplement dans la possibilité des autres intelligences, dans la pluralité du singulier, dans la coexistence contradictoire de durées indépendantes entre elles,--_tot capita, tot tempora_,--problème comparable au problème physique de la _relativité_, mais incomparablement plus difficile...

Et voici que son zèle pour être unique l'emportant, et que son ardeur pour être toute puissante l'éclairant, elle a dépassé toutes créations, toutes œuvres et jusqu'à ses desseins les plus grands, en même temps qu'elle dépose toute tendresse pour elle-même, et toute préférence pour ses vœux. Elle immole en un moment son individualité. Elle se sent conscience pure: il ne peut pas en exister deux. Elle est le _moi_, le pronom universel, appellation de _ceci_ qui n'a pas de rapport avec un visage. Ô quel point de transformation de l'orgueil, et comme il est arrivé où il ne savait pas qu'il allait! Quelle modération le récompense de ses triomphes! Il fallait bien qu'une vie si fermement dirigée, et qui a traité comme des obstacles ou que l'on tourne ou que l'on renverse, tous les objets qu'elle pouvait se proposer, ait enfin une conclusion inattaquable, non une conclusion de sa durée, mais une conclusion en elle-même... Son orgueil l'a conduite jusque là, et là se consume. Cet orgueil conducteur l'abandonne étonnée, nue, infiniment simple sur le pôle de ses trésors.

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Ces pensées ne sont pas mystérieuses. On aurait pu écrire tout abstraitement que le groupe le plus général de nos transformations, qui comprend toutes sensations, toutes idées, tous jugements, tout ce qui se manifeste _intus et extra_, admet un _invariant._

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Je me suis laissé aller au delà de toute patience et de toute clarté, et j'ai succombé aux idées qui me sont venues pendant que je parlais de ma tâche. J'achève en peu de mots cette peinture un peu simplifiée de mon état: encore quelques instants à passer en 1894.

Rien de si curieux que la lucidité aux prises avec l'insuffisance. Voici à peu près ce qui arrive, ce qui devait arriver, ce qui m'arriva.

J'étais placé dans la nécessité d'inventer un personnage capable de bien des œuvres. J'avais la manie de n'aimer que le fonctionnement des êtres, et dans les œuvres, que leur génération. Je savais que ces œuvres sont toujours des falsifications, des arrangements, l'_auteur_ n'étant heureusement jamais l'_homme._ La vie de celui-ci n'est pas la vie de celui-là: accumulez tous les détails que vous pourrez sur la vie de Racine, vous n'en tirerez pas l'art de faire ses vers. Toute la critique est dominée par ce principe suranné: l'homme est _cause_ de l'œuvre,--comme le criminel aux yeux de la loi est _cause_ du crime. Ils en sont bien plutôt l'effet! Mais ce principe pragmatique allège le juge et le critique; la biographie est plus simple que l'analyse. Sur ce qui nous intéresse le plus, elle n'apprend absolument rien... Davantage! La véritable vie d'un homme, toujours mal définie, même pour son voisin, même pour lui-même, ne peut pas être utilisée dans une explication de ses œuvres, si ce n'est indirectement, et moyennant une élaboration très soigneuse.