Part 4
La soumission de Sœur Claire fut totale et admirable: «Mon âme, remarquait-elle, a un besoin naturel d’être méprisée et humiliée de temps en temps... Parfois je suis étonnée d’entendre dire que les mépris blessent et offensent profondément. Cela me paraît incompatible avec le véritable amour de Dieu... O un mépris, un seul mépris, que de grandes choses il peut valoir devant Dieu!... _Je n’ai pas d’ennemis_, car tous ceux qui nous calomnient et nous persécutent sont nos meilleurs amis.»
Pourtant, le Tiers-Ordre de Saint Dominique commençait à se propager dans le Grand-Duché de Luxembourg. Sœur Claire et les autres Sœurs y furent admises. C’était une étape vers la fondation du monastère régulier. D’inintelligentes hostilités la retardaient. Une fausse extatique s’était introduite auprès de Sœur Claire; l’évêque les condamna toutes deux, interdit aux prêtres qui les dirigeaient d’avoir désormais aucun rapport avec elles. Sœur Claire se vit délaissée, méprisée comme une visionnaire «maladive et dangereuse». Elle n’aurait, par instants, souhaité qu’une chose: être libérée de sa mission, ne plus approcher de Dieu par des chemins extraordinaires. Mais la Voix inflexible lui intimait d’obéir en tout: «Je veux achever en toi ce que j’ai commencé, tu n’as pas la possibilité d’échapper à ma puissance.» Le même Esprit, qui lui commandait de souffrir, l’armait d’une force supérieure à toutes les lassitudes.
En 1869, et pendant les six années qui suivirent, elle satisfit aux nécessités réparatrices en jeûnant tout le Carême un jeûne absolu, n’étant sustentée que d’un seul aliment: de la communion quotidienne. Et son corps se pliait à cette abstinence. Elle ne dormait qu’une heure par nuit.
Des périodes de paix radieuse surpayaient ses désolations. Elle atteignait une telle profondeur «d’union transformante» que, parfois, la présence sensible du Christ se substituait en elle au sentiment de sa propre vie:
«Dès que j’eus reçu la Communion--ceci se passait en 1876, le jour de la fête du Sacré-Cœur,--je perçus que mon cœur était mystérieusement transformé en celui de mon Bien-Aimé. Les espèces du pain disparurent, et je sentis en moi le Cœur vivant de mon adoré Rédempteur qui enveloppa totalement mon cœur et le liquéfia, de façon que je dus me dire: «Ton cœur n’existe plus; à sa place se trouve celui de ton Époux bien-aimé.»
Humainement, des assistances imprévues, celle d’un oncle prêtre qui revint des États-Unis, celle du P. Rouard de Card, vicaire général des Frères-Prêcheurs, avaient soulagé l’excessive indigence du Couvent et redressé, à l’égard de Sœur Claire, l’opinion publique. Les Sœurs avaient maintenant un petit oratoire; en 1873, il leur fut permis de faire, là, profession. Elles étaient dominicaines, mais sans l’habit. L’évêque de Luxembourg mourut; son successeur, Mgr Koppes, autrement disposé, fit examiner par des théologiens les révélations de Sœur Claire. Ils répondirent à l’unanimité: «Sœur Claire n’a pu être trompée par le Démon et tout ce qu’elle se propose est louable.»
La Volonté du Christ lui désigna, pour y établir le monastère des dominicaines, une vallée du Luxembourg belge, Clairefontaine, ainsi appelée parce que Saint Bernard, dit-on, accompagnant le Pape Eugène III de Reims à Trèves, fit halte en ce lieu et bénit une source dont l’eau reçut une vertu de guérison. Des châtelains du pays donnèrent l’argent que Sœur Claire n’avait pas, afin qu’on pût construire une chapelle et des bâtiments. Sœur Claire, seule religieuse de chœur depuis qu’étaient mortes Sœur Josepha et Sœur Johanna, aidée de quelques converses, disposa tout dans leur nouvelle demeure, avec un enthousiasme de joie qu’atteste cette parole d’une de ses lettres:
«Pour faire la volonté de Dieu, j’affronterais le glaive et le feu. Je sens en moi une telle force surnaturelle qu’il me semble que rien ne pourra m’ébranler. Qu’un monde nouveau et un enfer nouveau surgissent et se conjurent pour m’exterminer, je ne broncherai pas.»
Le 30 avril 1882, en la fête de Sainte Catherine de Sienne, fut célébrée la cérémonie de sa vêture, où, selon le rite de l’Ordre, l’officiant présente aux novices deux couronnes, une de fleurs et une d’épines. Devant celle-ci, Claire Moës n’était point une novice. La couronne qu’elle avait, en secret, choisie dès son enfance, elle la prenait liturgiquement; de même que la consécration de l’Ordre dominicain au Sacré-Cœur, accomplie, depuis des années, dans le désir de la Voyante, avait été visiblement réalisée par le Père Jandel, peu avant sa mort, en 1872.
Mais Sœur Claire ne demandait à Dieu que de souffrir jusqu’à la fin. Elle voulait les dérisions et les injures comme son seul manteau de gloire. Le fiel ne manqua jamais dans son calice. En 1884, il y eut, à travers les rues de Luxembourg, au temps du carnaval, un défilé sacrilège; Sœur Claire, en effigie, fut bafouée, déshonorée avec les prêtres qui la dirigeaient. Deux ans plus tard, au moment d’une grève, les ouvriers d’Arlon allèrent manifester devant le monastère de Clairefontaine; on insulta les religieuses, on lança des pierres contre leur porte; une hache envoyée par-dessus le mur de la clôture alla s’enfoncer dans le plancher d’une cellule. Les Sœurs décidèrent de revenir à Luxembourg, au Limpertsberg, et c’est là que fut édifié leur couvent actuel. L’ampleur des constructions, proportionnée à l’affluence des postulantes, fait songer au grain de senevé devenu un grand arbre.
Sœur Claire, élue prieure, se manifesta aussi apte au gouvernement temporel qu’à la direction ascétique. Ses maximes portaient le sceau d’un bon sens que les inspirations divines avaient confirmé dans sa rectitude:
«Les austérités, disait-elle, doivent être pratiquées avec un esprit vrai d’humilité et de renoncement; sans cela elles sont vides de mérites et peuvent devenir une abomination aux yeux de Dieu... Mieux vaut faire peu avec suite et allégresse que de se charger de fardeaux qu’il faut déposer presque aussitôt.
«L’obéissance extérieure, sans la soumission de la Volonté et du jugement, est comme l’enveloppe d’une noix sans son fruit.»
«La vraie liberté consiste dans l’obéissance.»
Pour prévenir les zizanies, les aigreurs médisantes, les vanités stériles, elle avait imposé une règle: quand deux religieuses, pendant la récréation, s’entretenaient, il leur était interdit de parler d’une troisième, ni de se décerner l’une à l’autre des louanges. Elle exigeait des Sœurs l’obéissance absolue, mais s’humiliait devant elles, expiait leurs fautes à leur place, voulait être la plus pauvrement vêtue.
Trois ans avant sa mort, le 29 juillet 1892, elle subit encore une crise d’obsessions démoniaques où elle se croyait damnée, criait son désespoir, injuriait, malgré elle, le prêtre qui l’exorcisait. Victorieuse jusqu’au terme, elle ne connut le repos qu’après avoir consommé l’offrande d’elle-même. Les derniers temps de son épreuve terrestre, elle ne pouvait plus, trop faible, quitter sa cellule. Mais, de son lit, ses yeux atteignaient le chœur de l’oratoire et l’autel. Elle expira le 24 février 1895, sa tête inclinée en avant, comme Jésus moribond. Sa bouche et ses yeux se fermèrent d’eux-mêmes.
Il ne semble pas que sa mort ait suscité autour de sa vie une immédiate rumeur de vénération. J’allai à Luxembourg six mois plus tard, j’y retournai en 1896; personne ne me parla d’elle dans le pays. Elle devait être de ces âmes cachées qui émergent peu à peu du silence et d’une sorte de nuit surnaturelle.
Je n’ai pu qu’abréger, à traits rudimentaires, les phases saillantes d’une existence dont le récit intime, tracé par Anna Moës à la demande expresse de son confesseur, tient 1,704 pages de manuscrit. Ce que j’en ai dit suffit à dévoiler, une fois de plus, l’inévaluable pouvoir d’une âme qui s’est donnée au Christ totalement. L’élection mystique de Sœur Claire, ses douleurs et ses joies suréminentes témoignent quel prix Dieu mettait à l’avenir de l’Ordre dominicain; et telles furent les conditions de sa renaissance, telles demeurent celles de sa durée. «La vraie dominicaine _se bâtit_ dans les souffrances», répétait Sœur Claire. La croix de Lacordaire, dans la crypte des Carmes, la grossière croix brune couronnée d’épines où il se faisait suspendre et flageller a plus acquis aux Frères Prêcheurs que toutes les persuasions de son éloquence. «Nous sommes faits, disait le Curé d’Ars, en forme de croix.» _Se faire croix_, c’est, qu’on le veuille ou non, l’unique manière d’être homme au sens de Dieu.
LE CATHOLICISME DE BARBEY D’AUREVILLY
Le centenaire[24] de Barbey d’Aurevilly semble une occasion de ruiner sa légende paradoxale et d’imposer sur sa mémoire un jugement véridique en criant la grandeur de ce qu’il fut.
[24] D’Aurevilly est né le 2 novembre 1808.
Il prévoyait assurément l’indifférence posthume des générations. Il eut le cœur assez haut pour en souffrir peu; sans toutefois porter le dédain ou l’abnégation jusqu’à vouloir se faire, ainsi que Maurice de Guérin, son ami, «une auréole d’obscurité», ni prendre à son compte le mot plus humble de Donoso Cortès: «Je ne veux pas que mon nom résonne»; car il aima le succès, même populaire[25]: à chacun de ses retours en Basse-Normandie, dans ce Cotentin où les vieilles pêcheuses l’appelaient toujours _Monsieur Jeules_, il exultait de retrouver son pays plus fier de ce qu’il l’avait peint. Mais il ne pouvait admettre qu’un catholique condescendît à des courbettes devant les dispensateurs de glorioles: Hello, quémandant des articles laudatifs, l’indignait. En songeant à Raymond Brücker, le magnanime apôtre qui, ayant beaucoup fait pour l’Église, n’en avait rien eu, il concluait pour lui-même, loin de toute aigreur:
[25] «J’ai la plus belle popularité de salon, écrivait-il à Trebutien en 1845, au moment où il travaillait à _Une vieille maîtresse_, et je veux un succès grossier de cabinet de lecture.»
«Le catholicisme a cela de beau qu’il peut, sans ingratitude, se décharger sur Dieu du soin de payer les services qu’on lui rend[26].»
[26] _Romanciers d’hier et d’avant-hier_, p. 153.
Seulement, plus d’une fois, il se revancha par un sursaut d’orgueil des aveuglements et des haines qu’il affrontait:
«Le bétail imbécile qui forme le monde est digne d’un tel mépris que la plus belle pourpre qu’on puisse attacher aux épaules d’un être fier, c’est la pourpre de la calomnie, et les plus beaux diamants dont on puisse consteller cette pourpre, ce sont les crachats de l’insulte qu’on ne mérite pas[27].»
[27] _Sensations d’histoire_, p. 194.
Calomnié, il le fut et dénigré, plus encore par ceux qui devaient le défendre que par les autres. M. de Pontmartin dépassa contre lui Zola en âcreté de rage. Il a eu beau disparaître: ou bien, à son égard, l’iniquité du silence se prolonge; ou on s’en tient à l’opinion qu’ont faite ses ennemis; on lui en veut, comme s’il vivait, de deux supériorités irrémissibles: d’avoir été un aristocrate et un catholique, et de l’avoir été superbement, en conquérant, non en vaincu.
Son aristocratie[28], même s’il en eût renié les principes, eût offensé des temps démagogiques exécrant d’instinct quiconque humilie, par sa stature, l’anonyme pleutrerie des masses. Mais Barbey d’Aurevilly, loin d’effacer son écusson sur sa porte, le relustra, et laissait éclater dans tous ses gestes les privilèges d’un sang hautain. Bien qu’il crût aux aristocraties _personnelles_--certaines individualités «valent des races, parce qu’elles sont faites pour en fonder»,--il n’en croyait pas moins que le signe le plus authentique d’une élite traditionnelle, «le génie du Commandement», peut passer d’un ancêtre à quelques descendants élus. Ces virtualités héréditaires, pour sa part, il les transmua en force imaginative et en idées, les glorifia dans ses fictions.
[28] Paul Bourget, qui fut son intime et qui l’a défini avec sa pénétration dans la préface du deuxième mémorandum, me livrait naguère (décembre 1926) ces particularités. Quinze jours avant sa mort, d’Aurevilly l’appela auprès de lui, rue Rousselet, et lui montra des papiers de famille établissant que son arrière-grand-père était le chevalier Barbey: «Vous attesterez, lui dit-il, que mon vrai nom n’est pas Barbey d’Aurevilly, que je suis le chevalier Barbey.» Faut-il admettre que ce Barbey fut fait chevalier, ayant consenti à épouser une demoiselle honorée quelques semaines des faveurs de Louis XV et devenue enceinte du Roi? Bourget interrogea un jour sur cette origine Barbey; il répondit par une boutade: «Je ne veux pas être le cousin du comte de Chambord, d’un prince qui ne sait pas monter à cheval.» Mais le duc d’Aumale, qui se croyait bien informé, dit au même Paul Bourget, lorsqu’il lui posa cette question: «Oui, Barbey est un Bourbon.»
Aussi ses goûts aristocratiques lui furent-ils imputés comme une bravade. Il est clair que son besoin de s’en targuer trahissait l’inquiétude d’une décadence, de même qu’avant lui, chez Saint-Simon, le tourment des préséances et de l’étiquette. Néanmoins, il y avait là mieux qu’une pose d’artiste et de mondain; le gentilhomme en lui se défendait, défendait tout un monde contre la submergeante vulgarité. Ses semblants de dandysme, son souci des nuances rares et des sentiments absolus équivalaient à des vestiges d’indépendance féodale. Il se permettait des élégances tranchantes, sachant trop que personne n’aurait l’audace de les imiter, et il eut celle d’être _lui_ aussi bien dans les dentelles de ses cravates et les tortillons de ses paraphes sanglants que dans ses paradoxes de contre-révolutionnaire et de chrétien. Ce que ses manières étalaient d’original et qu’on a pris pour de l’enfantillage romantique répondait à l’esprit d’une caste qui, dépouillée de ses distinctions, pour attester qu’elle ne voulait pas mourir, se singularisait plus jalousement.
Ses attitudes ostentatoires prévenaient une anxiété du même ordre. D’ailleurs, il ne dépendait guère plus de son caprice d’avoir, comme eussent dit ses pères, le «boute-hors» aisé et avantageux, que d’être doué d’une voix mordante et d’un œil de gerfaut. Il était de ceux qui portent leur blason jusque dans la gouttière de leur nez. Il eût voulu s’encanailler, ou se faire une échine docile; malgré lui, il se serait dénoncé patricien, impérieux. Très conscient de ce qu’il valait, il passait au milieu des hommes avec une allure de justicier, n’oubliait pas qu’il avait eu pour aïeul un grand bailli à robe rouge, Ango, longtemps fameux en Normandie par ses rigueurs. Sous son harnois de journaliste, il n’abdiqua point la franchise de sa fierté: «On doit la vérité, prononçait-il, à tous, sur tout, en tout lieu et à tout moment, et on doit couper la main à ceux qui, l’ayant dans cette main, la ferment.» Il sabrait les coquins et les médiocres, d’autant plus qu’il les voyait puissants, et se plaisait à claironner les noms d’inconnus qu’il admirait. Plus strictement qu’à Saint-Simon, il lui eût été permis de témoigner qu’il gardait «son pucelage entier sur les bassesses»; il mourut, ainsi qu’il se le promettait, sans avoir «quitté son gant blanc», et put le tendre à Dieu, net au moins de tout vasselage malpropre.
De telles façons cavalières devaient exaspérer ou le rendre incompréhensible; une aversion, faite de peurs et de rancunes, s’est étendue de sa personne à son œuvre.
Comment, au reste, eût-on supporté des livres qui prenaient à rebrousse-poil les préjugés modernes? L’aristocratie elle-même, au temps de Louis-Philippe et du Second Empire, elle que d’Aurevilly reconnaissait étiolée par la vie de salon, «hébétée par le turf», ou racornie, en province, au fond d’un stérile isolement, aurait-elle saisi la beauté d’un roman, tel que le _Chevalier Destouches_, conçu à la gloire de la Chouannerie? Aujourd’hui, plus encore, peu de lecteurs, voire titrés, sentiraient la magnificence de cette parole que, dans l’_Ensorcelée_, la vieille Clotte jette aux pieds de l’abbé de la Croix-Jugan:
«Ah! vous autres seigneurs, qu’est-ce qui peut effacer en vous la marque de votre race, et qui ne reconnaîtrait pas ce que vous étiez aux seuls os de vos corps, quand ils seraient couchés dans la tombe?»
Ses romans sont écrits comme les Mémoires d’un homme de qualité qui aurait traversé des aventures de guerre[29] ou d’amour, souvent étranges, au-dessus de la vie commune, en des pays excentriques, vieux de mœurs et d’aspects, où son âme, comme celle d’un bouvier normand d’autrefois, se saturait de légendes et voyait spontanément le surnaturel inséré dans les faits tangibles. Une ère de vile bourgeoisie, s’il en fut jamais, une France peu romanesque, lasse de ses antiques vertus guerrières, blasphémant tout ce qu’elle avait cru, pouvait-elle en faire sa pâture?
[29] V. dans le livre de François LAURENTIE: _sur Barbey d’Aurevilly_, son masque mortuaire reproduit en frontispice. C’est le visage d’un vieux colonel de lanciers.
D’autre part, son catholicisme lui valut des hostilités sans merci; l’intransigeance, en critique, de ses convictions, gênait les croyants de moyenne espèce non moins que les libres penseurs. Quand les catholiques subissaient l’erreur du libéralisme, d’Aurevilly, avec ses axiomes foudroyants pour la tolérance, sa fidélité à expliquer l’histoire dans le sens absolu de l’Église et à scruter les événements sous le flambeau de ses seules doctrines, effarait la quiétude des compromis. Comme il ne s’embrigada dans nulle faction politique, pas plus qu’il ne voulut être d’aucun cénacle ni d’aucune Académie, les milieux cléricaux se méfièrent d’un si redoutable paladin. La médiocratie, soi-disant religieuse, réprouva, plus que des maîtres incroyants, un artiste qui, s’avérant catholique, représentait sans fausses décences les désordres de la chair, ou ailleurs exaltait le saint et le pauvre, ces deux épouvantails des honnêtes gens.
Et pourtant, dès ici proclamons-le, Barbey d’Aurevilly restera une des gloires les plus solides du catholicisme intellectuel, au siècle dernier. Ses romans ont prouvé--ce que Chateaubriand n’avait su démontrer par l’exemple--qu’un art imbu de surnaturalisme, six cents ans après Dante, est encore possible, et que les sources des intuitions supérieures ne sont point fermées pour nous. En tant qu’essayiste et philosophe catholique, moins perçant que Joseph de Maistre dans l’acuité des aperçus, il le vaut par la décision et l’ampleur de son dogmatisme. Il ramena toutes les modulations de ses idées à cette unique évidence «qu’en dehors du catholicisme il n’y a rien de profond nulle part»; postulat dont sa propre expérience vérifia l’absolue justesse; car si sa foi ne fut pas tout son génie, son génie, hors de sa foi, n’eût été qu’une flamme errante, dévastatrice, s’agitant au gré des partis pris et des passions.
* * * * *
Ce qu’il dut à ses croyances, il le savait d’autant mieux que, sans avoir jamais renié son patrimoine de catholicisme, jusqu’à son âge mûr il le laissa dormir infructueusement. Ses deux premiers _Memoranda_ (1836-1838), ses poèmes de jeunesse, _Léa_, _Amaïdée_, _Ce qui ne meurt pas_, accusent les égarements de sensibilité, la détresse d’orgueil où ses forces eussent dépéri, s’il ne fût enfin revenu, de tout son élan, aux tonifiantes réfections des nourritures sacramentelles.
Après une phase juvénile, celle de son droit à Caen,--il rêvait alors «d’une vie fringante, du bruit militaire, des charges et des sonneries, des uniformes et des aiguillettes»,--il éprouva, entre vingt-cinq et trente ans surtout, une période d’anémie sentimentale, «de tristesse sèche», de «sensation du néant». Le byronisme l’atteignit plus intimement que bien d’autres, parce qu’il trouvait une séduction à cette amertume méprisante de l’aristocrate qui s’ennuie. L’ennui devenait «le dieu de sa vie». Il se jugeait «vieux, vieux, vieux». Des veilles démesurées, un régime bizarre--souvent il dînait d’une tranche de melon ou d’un morceau de sucre, ou même ne dînait pas du tout--entretinrent son état mélancolique. Lorsqu’il restait seul, dans sa chambre, au crépuscule, des angoisses indéfinies l’oppressaient; un temps pluvieux, l’après-midi d’un dimanche, par les rues désertes, le navraient comme un abandon.
Irrégulier d’humeur, capricieux, à ses moments les plus moroses il débitait «des folies et des fatuités» ou cédait à une paresse torpide, singulière chez un artiste, plus tard si productif--sa promptitude d’action ne devait, au reste, en nul temps, exclure une certaine pente à l’indolence, au reploiement; empoigner son labeur «avec une rapidité d’oiseau de proie», n’était-ce pas une façon de s’en libérer plus vite?--Sa voracité de lectures trompait son isolement; il lisait n’importe quoi, même les _Mémoires du Diable_ de Soulié, pour «voir ce que c’était». Avec cela, des riens frivoles comblaient le vide de ses heures: la venue du coiffeur est rarement omise dans son journal; il se faisait de l’essayage d’une redingote une affaire grave. Il fréquentait quelques salons, s’y composait un rôle de nonchalante et sarcastique supériorité, ne trahissant son fond passionné que par des concetti et des traits étincelants. Mais, quoiqu’il se donnât le maintien d’un héros selon Stendhal, il n’aurait pu, comme Stendhal, rester sèchement l’analyste retors des hypocrisies mondaines. Dès son petit livre du _Dandysme_ et son roman de l’_Amour impossible_, la verve du poète frémit sous les rigueurs de l’analyse.
Ses froideurs de dandy cachaient une ténuité d’impressions morbide, des facultés d’analogies aussi subtiles que celles des lyriques anglais. La vue d’une capote de soie blanche avec un nœud flottant le remuait pour toute une soirée; un beau jour de septembre, dans une lumière ambrée, lui causait des sensations «_inavouables_, tant elles étaient incompréhensibles.» Ses idées, quand elles se cristallisaient en maximes, affectaient une finesse d’antithèse presque féminine:
«Si la perte de _ce qui fut_ est amère, notait-il un matin, la perte de _ce qui n’a pas été_ l’est bien davantage[30].»
[30] _Deuxième mémorandum_, p. 23.
Une grande affection sans espoir pour une femme qu’il revit à de rares intervalles creusait au centre de sa vie comme un puits de silence et de douleur murée; des passades sensuelles eurent peine à l’en divertir; il aimait, en damoiseau nerveux qu’il était, les femmes sculpturales, ou d’une animalité provocante; toutefois, peu capable de plaisir, lorsqu’il ne l’intellectualisait point par le sentiment et l’imagination.
Ses amis, Guérin et Trebutien entre tous, l’occupaient plus que ses maîtresses: il s’enivrait de causeries métaphysiques, de correspondances insatiables.
D’Aurevilly, vers cette époque, semblait promettre une sorte de Musset, moins impulsif, plus abstrait, plus réfléchi.
Chez lui, la violence des instincts n’opprima que par crises le libre arbitre. Son besoin de domination sur les autres et sur lui-même, ou, pour mieux dire, son invincible aristocratie le préserva des grossiers dévergondages. Porté, comme tout Normand, aux liqueurs fortes, il s’interdisait d’en faire abus; il s’exerçait à ne point se rendre l’esclave même des femmes qui lui plaisaient. De même que Julien Sorel, dans _le Rouge et le Noir_, il cherchait les occasions de petites victoires réitérées, afin de se prouver la force de son ascendant: «On obtient tout ce qu’on veut des hommes, écrivait-il, par la persistance sans colère et par l’idée fixe éternellement reproduite dans les mêmes termes et les mêmes accents.» En attendant, il se contentait, au cours d’une discussion, de «ne pas se laisser désarçonner plus qu’un centaure»; il s’imposait d’accepter avec calme les déconvenues; il aurait voulu, à l’exemple de Napoléon, pouvoir prendre et quitter librement «le poids de ses pensées, se maintenir maître, en toute occurrence, de transposer son attention». Il s’indignait, approchant de la trentaine, d’avoir, jusque-là, si peu agi:
«Qu’ai-je fait et que suis-je? Qu’est-ce que je laisserais d’achevé, de _forclos_, si je mourais?»