Part 2
Phrase élégiaque où il faut reconnaître autre chose que de la rhétorique. Sa complexion mentale serait assez bien figurée par la structure de ces gros crabes, appelés tourteaux, qu’on pêche sur les côtes bretonnes: leur carapace brune est dure comme du grès; mais elle couvre une chair flasque, inconsistante. Il sentait ses incertitudes et ses contradictions; il n’en faisait point, comme Renan, ses délices; même il en souffrait. Cependant, il ne voulait pas voir jusqu’où elles l’entraîneraient.
On s’est indigné parce qu’étant déjà _en esprit_, hors de l’Église, il continua, plusieurs mois, à célébrer. Mais qui peut être juge des sentiments vrais d’un homme[12]? Il croyait encore, puisqu’il se confessait à Jean-Marie. Se fût-il révolté, si les vexations atroces, les campagnes de presse, l’hypocrisie ou la fureur démesurée des attaques n’avaient exacerbé son amour-propre et froissé, en lui, le sens de la justice? Il se laissa, peu à peu, glisser vers cette dangereuse conclusion: La vérité n’est pas avec mes ennemis, elle est avec moi.
[12] «L’homme qui, même de bonne foi, dit: «Je ne crois point», se trompe souvent. Il y a bien avant dans l’âme, jusqu’au fond, une racine de foi qui ne sèche point.» (_Paroles d’un croyant_, ch. XVI.)
En somme, il hésita longuement à rompre. Dans sa lettre au Pape (du 4 août 1833) il déclarait en termes non ambigus:
«Personne, grâce à Dieu, n’est plus soumis que moi, dans le fond du cœur et sans aucune réserve, à toutes les décisions émanées ou à émaner du Saint-Siège Apostolique sur la doctrine de la foi et des mœurs, ainsi qu’aux lois de discipline portées par son autorité souveraine.»
_Sur la doctrine de la foi et des mœurs._ Il sous-entendait par cette précision _une réserve_. Son autre lettre à Grégoire XVI (du 5 novembre) définit, d’ailleurs gauchement, avec une lourdeur abominable, la limite de sa soumission:
«Afin que, dans l’état actuel des esprits, particulièrement en France, des personnes passionnées et malveillantes ne puissent donner à la déclaration que je dépose aux pieds de Votre Sainteté de fausses interprétations qui, entre autres conséquences que je veux et dois prévenir, tendraient à rendre peut-être ma sincérité suspecte, ma conscience me fait un devoir de déclarer en même temps que, selon ma ferme persuasion, si, dans l’ordre religieux, le chrétien ne sait qu’écouter et obéir, il demeure, à l’égard de la puissance spirituelle, entièrement libre de ses opinions, de ses paroles et de ses actes, dans l’ordre purement temporel.»
Dégagé des pâteuses circonlocutions, ce texte visait simplement à distinguer: En matière de foi et de mœurs, j’obéis au Saint-Siège; en politique je suis libre de ne pas obéir.
Le malheur de Lamennais fut d’établir son _Credo_ politique et social au-dessus de sa foi religieuse.
L’avenir démocratique des peuples devenait, pour son illusion, un dogme cardinal, celui que le Christ impose comme souverain. Rien n’arrêterait «le magnifique développement» de l’humanité[13]. «Quelques dégoûtants _tripoteurs_ n’empêcheront pas _l’immense changement_ de se préparer et de se faire[14].» L’état social contraire au christianisme doit être une bonne fois vaincu, ou le christianisme doit périr. «_Car il n’est point de lutte éternelle entre deux principes_ qui s’excluent rigoureusement. Or, le christianisme ne saurait périr... Le combat a duré longtemps, et il n’est pas encore fini, et il ne finira même tout-à-fait, que lorsque la régénération de l’homme aura été pleinement accomplie[15].»
[13] Lettre au baron de Vitrolles, 27 septembre 1833.
[14] Lettre à Montalembert, du 15 mars 1833.
[15] Lettre à la comtesse de Senfft, 8 juin 1834.
Assurément, Lamennais ne peut être confondu avec les humanitaires athées pour qui l’homme est à lui-même sa propre et unique fin. La «régénération des peuples» devait, dans son espérance, les rapprocher du Christ, les aider à vivre selon l’Évangile. Les libertés civiles seraient la condition des libertés spirituelles; le Sermon sur la Montagne, au lieu d’être entendu seulement par les saints, retentirait enfin au cœur des multitudes. Si les chrétiens ne prenaient part au mouvement irrésistible de libération qui emportait l’humanité, il se ferait sans eux, contre eux. Il faudrait «se résigner à des révolutions sans fin», et les catholiques subiraient éternellement «la tyrannie des hommes sans Dieu et sans foi[16]».
[16] Lettre à Montalembert, 19 novembre 1833.
Mais il posait le christianisme et la démocratie comme une équation tellement nécessaire que le second des deux termes équivalait au premier, que le premier en venait à tenir du second sa raison d’être, à n’être plus rien sans lui. Poussé vers l’alternative de renier l’Église et sa hiérarchie ou sa foi démocratique, il crut impossible de sacrifier celle-ci, parce qu’elle était «_la vérité_».
Des agitations qui précédèrent et suivirent _les Paroles d’un croyant_, M. Pierre Harispe fait un récit chargé d’incidents, où le débat noué autour du petit livre, en France et à Rome, prend une grandeur terrible, puisque le sort d’une âme allait en dépendre.
Des intrigues politiques--c’est manifeste--pesèrent sur la décision. Une partie des cardinaux--le coin des théologiens--trouvaient excessive une condamnation en forme. Le Pape inclinait à juger comme eux. S’il céda aux politiciens, ce fut «pour la paix de l’Église», afin de ne pas troubler ses rapports avec les monarchies européennes. Mais, quand bien même des motifs peu surnaturels se mêlèrent aux raisons doctrinales, si nous relisons l’ouvrage à distance, en pesant les suites des principes qu’il insinuait, nous devons reconnaître que le jugement fut mérité.
L’erreur est un danger surtout alors qu’elle pénètre sous le couvert de hautes vérités, servie par l’enchantement des images.
Telle page, dans les _Paroles d’un croyant_--comme la parabole des nids: _Deux hommes étaient voisins_, reste admirable de candeur évangélique et de lumière sereine. Lamennais veut sur terre le règne de la justice et de l’amour: qui le contredira? Il croit à l’efficacité divine de la prière. Il admet la propriété, même le pouvoir comme légitimes en fait.
«Chacun a le droit de conserver ce qu’il a... Alors, parmi eux, ils en choisirent un ou plusieurs qu’ils croyaient les plus justes... Le pouvoir qu’ils exerçaient était un pouvoir légitime, car c’était le pouvoir de Dieu qui veut que la justice règne, et le pouvoir du peuple qui les avait élus.»
La pauvreté «étant fille du péché», «il prévoit» qu’il y aura toujours des pauvres «parce que l’homme ne détruira jamais le péché en soi».
Le tableau qu’il esquisse de la condition des prolétaires, à son époque (ch. VIII) serait trop véridique s’il n’oubliait que la Révolution, en leur ôtant le droit de s’associer, les avait mis à la merci des exploiteurs.
Il oppose superbement à la tyrannie de l’État neutre les droits de la famille:
«Pouvez-vous disposer de vos enfants comme vous l’entendez, confier à qui vous plaît le soin de les instruire et de former leurs mœurs? Et, si vous ne le pouvez pas, comment, êtes-vous libres?... Vous êtes incapables de discerner quelle éducation il est convenable de donner à vos enfants, et, par tendresse pour vos enfants, _on les jettera dans des cloaques d’impiété et de mauvaises mœurs_; à moins que vous n’aimiez mieux qu’ils demeurent privés de toute instruction.»
Plusieurs épisodes détiennent un étrange prestige de terreur surnaturaliste et biblique. (Les sept ombres assises dans le brouillard sur la pierre humide. Le roi que les morts, ses victimes, enferment vivant dans un sépulcre fait avec les pierres des tombes.)
Dans la vision paradisiaque de la fin, et ailleurs, il se révèle un profond symboliste, disciple de Dante, de Saint Paul et de Platon:
«Ce que vos yeux voient, ce que touchent vos mains, ce ne sont que des ombres, et le son qui frappe vos oreilles n’est qu’un grossier écho de la voix intime et mystérieuse qui adore, qui prie et gémit au sein de la création.»
Toute une part d’aspirations justes pouvait donc défendre contre la censure romaine _Les Paroles d’un croyant_. Si Lamennais n’avait pas été un ecclésiastique, il est bien probable qu’on l’eût épargné.
Mais, osées par un prêtre, un ex-ultramontain, certaines insolences choquèrent en haut lieu comme inadmissibles: le portrait du Pape, du vieillard qui a les Sept Peurs autour de son lit[17]; et, plus encore peut-être, l’apostrophe:
[17] Dans les premières éditions, il l’avait remplacé par des points et un _blanc_; ce qui donnait à supposer des outrages beaucoup plus graves, impubliables.
«Écoutez-moi: il faut gagner les prêtres du Christ avec des biens, des honneurs et de la puissance. Et ils commanderont au peuple, de la part du Christ, de nous être soumis en tout, quoi que nous fassions, quoi que nous ordonnions.»
Ces imputations, que Victor Hugo et d’autres devaient tourner en blasphèmes, attirèrent contre Lamennais les animosités cléricales. Il fut très facile de donner corps au procès de tendances que ses ennemis voulaient pousser à fond. Son livre est, en effet, gonflé d’opinions subversives; et je n’en dirais pas avec M. Harispe: «Il peut faire plus de bien que de mal.»
Enchaîné aux erreurs de Rousseau, Lamennais en a subi l’héritage; son œuvre demeure, en partie, responsable des calamités où elles acheminent le genre humain. Erreurs de deux espèces: d’expérience et de doctrine.
«Tous les hommes naissent égaux.» Il répète obstinément cette sottise du maître; comme si jamais deux hommes étaient nés égaux de corps, d’esprit, de volonté, d’aptitude à vivre. Même s’il voulait dire que tous naissent prédestinés à une même perfection: celle de posséder Dieu, son langage serait faux encore; car l’inégalité reste la loi de l’éternelle assomption dans l’amour que nous appelons le Paradis. Seules sont égales entre elles les Trois Personnes Divines.
Sur l’origine du pouvoir, ignorant des faits comme tous les idéologues, il croit que l’élection du peuple a établi dans leur fonction ceux qui commandaient. Il connaît fort mal l’histoire de l’antiquité, celle du royaume de France, et, chose plus grave, celle de l’Église dont la hiérarchie semble inexistante devant ses yeux.
Pour lui les rois sont, fatalement, des usurpateurs, des oppresseurs, des suppôts de l’Enfer:
«Et après avoir écouté la parole du Serpent, ils se levèrent et dirent: «Nous sommes rois.»
Ces rois, les peuples doivent se dresser contre eux, les abattre, les exterminer. Lamennais reprend à son compte la thèse anarchique de La Boétie, l’ami de Montaigne, dans _La servitude volontaire_ ou le _Contre un_[18].
[18] Il donna de cet opuscule déclamatoire, en 1835, une édition accompagnée d’une préface-pamphlet dirigée contre Louis-Philippe.
«Si les oppresseurs des nations étaient abandonnés à eux-mêmes, sans appui, sans secours étranger, que pourraient-ils contre elles?»
Vous êtes le nombre; le roi n’est qu’un homme; et vous vous courbez devant lui! L’écrasement d’un seul par les masses, tel est l’Évangile que propose au peuple l’abbé de Lamennais.
Dans une Europe faite de monarchies, il prêche la révolution universelle, donc l’émeute et la terreur[19], puis la guerre avec les pays qui résisteraient à l’idéal démocratique. Et ne faut-il pas que toutes les nations, de gré ou de force, arrivent à «ne faire plus qu’une nation»?
[19] Lamennais, en 1834, n’allait pas encore au bout de ses conceptions jacobines. Plus tard, vers 1852 ou 53, il déclarait à un journaliste américain: «A mon avis, le programme de l’ancienne révolution est le seul bon: il faut en finir avec l’aristocratie! Qu’attendre de ces gens-là? _Ce sont des voleurs et des assassins: on devrait les exécuter comme les autres criminels._ Autrefois... je m’imaginais qu’on pouvait gagner à la justice et au progrès _les classes dirigeantes_; aujourd’hui je suis persuadé que ce rêve est irréalisable. Elles sont radicalement, entièrement, cordialement opposées au peuple; elles ne céderont jamais: il faut s’en débarrasser.» (Cité par Duine, _La Mennais_, p. 295.)
Le chant du jeune soldat (ch. XXXVI), sauf le premier verset: «je vais combattre pour Dieu et les autels de la patrie», pourrait aisément devenir l’hymne du soldat rouge:
«Je vais combattre pour renverser les barrières qui séparent les peuples et les empêchent de s’embrasser comme les fils d’un même père.»
Ces phrases et beaucoup d’autres devaient être, en leur influence, coupables du sang qui fut versé aux journées de juin 48.
Mêlées aux tendresses mystiques, les incitations à la haine étaient d’autant plus troublantes; il y avait là un vertige de confusion, mortel au bon sens latin.
Cet esprit d’erreur brouille la théologie du livre, volontairement vague, comme honteuse d’elle-même. Il le reconnaissait, dans sa lettre du 29 avril 1834 à l’archevêque de Paris, à l’admirable Mgr de Quélen, qui poussa pour lui l’indulgence jusqu’aux extrêmes limites de la compassion:
«En parlant (au peuple) de Jésus-Christ, je m’abstiens soigneusement de prononcer un mot qui s’applique au christianisme déterminé par un enseignement dogmatique et positif. Le nom même d’Église ne sort pas de ma bouche une seule fois.»
Alors, à quoi bon une Église qu’on peut et doit sous-entendre? Dans l’avenir de la démocratie, quelle place aura-t-elle? Les médiateurs seront inutiles. L’Esprit-Saint viendra; le règne de Satan va finir; celui de Dieu commencera. «En ce temps-là, les petits enfants cueilleront des fleurs et les apporteront à leurs mères qui doucement leur souriront... Il n’y aura plus ni pauvres, ni riches...»
Peu importe à Lamennais de se contredire; il oublie qu’ailleurs il a dit: «Il y aura toujours des pauvres.» Un reste de foi chrétienne cohabite comme il peut avec le délire d’un millénarisme idyllique.
Peut-on s’étonner qu’après avoir débattu le pour et le contre, Grégoire XVI ait conclu: Ce livre est mauvais, et qu’il l’ait désigné à la réprobation des fidèles par l’encyclique: _Singulari nos_...?
Même sans être condamné Lamennais n’aurait guère pu rester prêtre de la Sainte Église catholique romaine. Entre l’Église du Pape et la démocratie son choix était fait: il serait officiant dans le temple du dieu Peuple. L’Encyclique précipita simplement sa révolte. Le succès éphémère des _Paroles d’un croyant_ l’enivra; il se crut investi d’un rôle messianique, persécuté comme le Christ par les Pharisiens.
Il n’essaya point de fonder une secte ou une école; ses doctrines lui appartenaient trop peu; il n’avait point l’étoffe d’un grand hérésiarque; vieilli, solitaire, impuissant, il ne garda de ses anciennes facultés qu’un don de raillerie âpre et cynique. Sa bouche prit le rictus de ceux qui n’ont plus d’espérance.
Et sa personne douloureuse évoque le profil grimaçant d’une ruine frappée par la foudre, de la ruine d’une chapelle désaffectée, rongée de lichen, sans clocher, sans portail et sans vitraux. Le vent d’automne, quand il s’y lamente, semble répéter à jamais deux voix: celle du moribond criant à sa nièce, qui le suppliait de recevoir un prêtre: «Non! Non! Non!» et l’appel de son frère visitant la Chênaie; «Féli! où es-tu?».
UNE AUXILIATRICE DE LACORDAIRE: ANNA MOËS
L’histoire, celle qu’écrivent les historiens profanes, rappelle ces canevas où des petites filles brodent gauchement les premiers points d’une tapisserie. Ils marquent les lignes extérieures des faits palpables; la merveilleuse trame des Causes fuit sous leurs doigts. Sans doute, des obscurités inaccessibles leur dérobent la plus vaste part du mystère humain; nous ne saurons qu’au Jugement universel _le tout_ de l’histoire. Mais on voudrait sentir chez les narrateurs d’événements connus une humilité tremblante vis-à-vis de cet Inconnu, l’adoration de l’invisible Main qui pousse, à travers l’imprévu des conjonctures, dans la gloire ou les catastrophes, les hommes, les groupes d’hommes et les peuples. La révélation des principes et des effets, leur concentrique intelligence, les Élus la voient, d’un coup d’œil, dans l’unité de la lumière, comme peinte sur la rose d’un vitrail. En attendant, voici un épisode, entre mille autres, qui nous laisse suivre, au fond d’un clair-obscur miraculeux, un fil ténu des divines concordances.
Tout le monde sait qu’au lendemain de la Révolution, jusqu’en 1840, l’Ordre dominicain subit une phase de lamentable délabrement: «En France, en Allemagne, en Belgique, en Irlande, plus un seul couvent régulier... Il y en avait bien quelques-uns à travers l’Italie, mais en quel état! La vie religieuse y était éteinte... Ils ne gardaient même plus les observances essentielles. Seules, les provinces d’Espagne pouvaient prétendre à sauver l’héritage de saint Dominique; encore s’étaient-elles soustraites à l’obédience du maître général. La révolution de 1835 allait d’ailleurs... saccager tous leurs couvents, à l’exception d’un seul[20].»
[20] R. P. BERNADOT, O. P.: «_L’action surnaturelle dans la restauration dominicaine au XIXe siècle: La Mère Claire Moës_». Je m’appuie, pour cette étude (qui a paru dans _La Vie spirituelle_) sur cet excellent opuscule, et j’utilise la biographie d’Anna Moës adaptée de l’allemand, d’après l’ouvrage de l’abbé Barthel: _La Mère Marie-Dominique-Claire de la Sainte-Croix_ (Couvent des Dominicaines, à Limpertsberg, Luxembourg, 1910).
Or, la restauration, on peut dire la résurrection de l’Ordre se fit avec une vigueur qui déconcerta les obstacles: le 9 avril 1839, Lacordaire recevait, à Rome, l’habit des novices; soixante ans plus tard, les Frères Prêcheurs occupaient, dans l’univers, quatre cents couvents. Le grand point, pour Lacordaire et son coopérateur admirable, le P. Jandel, fut de rétablir les Dominicains dans la primitive observance, selon la règle du moyen âge. Les jeûnes, l’office de nuit, l’austérité conventuelle, la dure superposition d’une vie apostolique et d’une vie claustrale, ils ne se firent grâce de rien. Ce qui veut être chrétien ne peut l’être sans héroïsme. Ils le savaient; mais, pour soutenir ce paradoxe d’énergie magnanime, ils eurent à ployer leur vouloir insoumis et, ensuite, à retremper chez leurs disciples une tradition d’ascétisme presque perdue.
Dans ce labeur, en apparence surhumain, l’Aide infaillible leur réserva une très humble auxiliatrice, d’autant plus puissante qu’elle était toute faiblesse, une pauvre fille lointaine, ignorant qu’ils existaient; comme ils ont, jusqu’à la fin, ignoré son existence. Sa mission était de pâtir et de mériter à seule fin que pût renaître la famille dominicaine; et, avec chaque étape insigne de ce relèvement coïncidait, au fond de ses souffrances ou de ses extases, quelque signe prodigieux.
Anna Moës, sœur Dominique-Claire de la Sainte-Croix, reste, maintenant encore, un nom à peine connu. Elle a été, cependant, une des plus extraordinaires mystiques du dernier siècle. Mais ce n’est point à cause de sa singularité que je voudrais, ici, la désigner à la vénération de ceux qui désirent le contact des saints. Rechercher, dans l’ordre religieux, l’étrange pour l’étrange, c’est une faiblesse de dilettante curieux, comme le fut Huysmans, même après sa conversion. En approchant d’une âme telle qu’Anna Moës, une tout autre pensée nous incline: nous sentons notre indignité accablante; mais, par cette vie extatique, nous atteignons les mondes sublimes où la bienheureuse fut admise, presque de plain-pied, dès ici-bas. Nos yeux, trop imbus de ténèbres, s’épurent et se consolent dans les blancheurs qui ont touché son visage.
Seulement, pour voir à travers elle un peu de ce qu’elle vit, il faut se soumettre aux possibilités du mystère, répudier le vieil homme, les préjugés scientistes, la peur du surnaturel, et ne plus hocher une tête dédaigneuse ou méfiante quand résonnent les mots: _miracle_ ou _mystique_. Je connais des croyants qui ont lu, dans leur enfance, les récits des Saintes Écritures; ils admettent que, parfois, au long d’un passé proche de la légende, des anges aient apparu à des hommes exceptionnels, à Jacob, à Tobie, à Saint Joseph. Mais, si on ose leur raconter d’une petite fille de notre temps qu’elle eut, dès son baptême, la présence lucide de son ange gardien, qu’elle reçut par son entremise des intuitions transcendantes, leur premier mouvement sera un recul de scepticisme, non un sursaut de ferveur joyeuse. Cette personne, lorsqu’elle s’avoua, plus tard, comblée de privilèges exorbitants, ne fut-elle pas dupe d’une rétrospective autosuggestion? Et puis, les mystiques, les femmes surtout, peut-on croire ce qu’elles ont cru sentir, entendre et contempler?
«Mystique», dans des milieux où l’on prétend avoir la foi, équivaut à: exalté, morbide, follement crédule. La note de mysticisme est dangereuse pour ceux et celles qui en sont frappés. Il y a, c’est trop évident, une zone à maintenir entre le vrai et le faux mysticisme, entre les visions réelles et les imaginaires[21]. Le surnaturel a, d’ailleurs, pour se manifester, bien d’autres moyens que les visions. On n’en affecte pas moins de confondre avec les visionnaires les mystiques; et on qualifierait sans peine d’halluciné quiconque rencontre Dieu familièrement dans l’intimité du cœur ou dans des signes tangibles.
[21] Les théologiens l’ont nettement définie (ainsi, le cardinal Bona, dans son traité _De discretione spirituum_). En fait, l’Église n’impose à notre créance aucune révélation privée. Mais, quand un homme ou une femme ont vécu une vie de sainteté authentique et éminente, il n’est pas admissible que leurs visions aient été constamment illusoires, ou mal interprétées par eux. Ne l’oublions pas, au reste: dans la langue exacte de la théologie, une âme _mystique_, c’est une âme élevée à l’état d’union intérieure, sans qu’elle ait nécessairement des révélations.
Et pourtant, devraient se dire ces croyants incrédules, s’il existe des Anges, des Saints, une Vierge Marie, un Christ ressuscité, et, au centre d’une gloire sans limites, Trois Personnes éternellement agissantes, les suppose-t-on claquemurés en leur Paradis, absents des choses qui se passent dans le royaume de l’Homme, image de Celui qui _est_? La Lumière veut illuminer, la gloire se dilate, l’Amour se donne; et comment des vestiges n’attesteraient-ils pas ces visites de la Béatitude à notre misère, de la Justice à notre iniquité? Ce n’est point la faute de la Splendeur cachée si notre condition pécheresse lui résiste, si les Puissances d’en bas nous tirent à elles de tout leur poids. Chaque homme vient en ce monde avec la clarté du Verbe; et certaines créatures, élues selon des fins nécessaires, sont envahies, en naissant, par de célestes prédilections; l’intégrité des dons est restituée, en leur âme, autant qu’elle peut l’être, au genre humain; elles ressuscitent une part du premier Paradis, de cet état où l’Image de Dieu parlait à Dieu, comme un fils parle à son père, étant constituée «peu au-dessous des Anges», dit le Psalmiste dans ce Psaume VIII qui articule, sur les privilèges des Saints, d’ingénues et magnifiques vérités: «De la bouche des petits enfants qui tètent tu as tiré la louange, parfaite, et cela, à cause de tes ennemis...»
Les Saints ne sont pas des anormaux. L’anormal, c’est l’homme enfoncé dans l’illusion des appétits, caricature bestialisée de la race divine qu’eux seuls rétablissent près de l’originelle perfection; et leurs souffrances, en partie volontaires, ne sont qu’une conformité aux douleurs glorieuses d’une Rédemption qui, par eux, développe sa plénitude.
Si on met en doute le miracle de cette renaissance paradisiaque, on ne peut rien comprendre à une vie tissue de prodiges, comme celle d’Anna Moës.
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