Part 15
[110] Dès le IVe siècle et même avant, par une répercussion de l’arianisme (d’après le rapport de dom J. Chapman, de l’Ordre de Saint-Benoît, au Congrès eucharistique de Westminster, en 1908).
«Puisque chaque fois que le Sang est versé, il est versé pour la rémission des péchés, je dois le recevoir toujours, afin que mes péchés soient toujours remis. Je pèche constamment; je dois donc constamment prendre le remède contre le péché... Si c’est notre pain quotidien, pourquoi attendez-vous une année pour le recevoir, comme le font les Grecs en Orient? Recevez tous les jours ce qui tous les jours vous est profitable. Celui qui ne mérite pas de communier chaque jour ne mérite pas de communier une fois l’an.»
Il n’est point d’âme pour qui ne résonne incessamment le précepte d’amour: Prenez et mangez. Mais, tandis que la multitude des mécréants rejette en hochant la tête et souvent avec d’immondes opprobres le Dieu qui ne se lasse pas de s’offrir à tous, le reste du troupeau demeuré fidèle s’élance d’autant plus avide vers la nourriture délectable. «Dilate ta bouche et je l’emplirai», disait le Seigneur à son peuple par la voix du Psalmiste; cette parole, d’une insondable munificence, est entrée dans nos oreilles plus clairement qu’en celles de nos ancêtres. Ce n’est pas que nous méritions mieux les largesses divines; mais elles se multiplient à la mesure de notre indigence. Le viatique est pour les fragiles, les infirmes et les moribonds. Or, le monde ressemble à un grand malade qui ne sait plus de quel côté se retourner sur son lit. De quoi peut-il avoir encore faim, sinon du Pain vital, promesse d’éternité? «Il a donné _aux tristes_ la coupe de son Sang», chante une hymne de la Fête-Dieu. Plus que jamais il faut aux chrétiens, pour n’être pas tristes, «l’esprit de triomphe» qui les fait marcher avec sécurité, comme les jeunes hommes dans la fournaise, au milieu des tentations et des haines. D’où recevraient-ils cette allégresse, sinon en mêlant à leur sang toute la substance du Fort des forts, du Dominateur dont le royaume n’aura pas de fin?
Tel est le sens des Congrès eucharistiques et surtout des Congrès internationaux. Les pèlerins appartenant aux patries les plus distantes et les plus hostiles ne s’y donnent point rendez-vous à seule fin de démontrer que le catholicisme restaure la famille humaine en son harmonie plénière par l’unanimité d’une foi supra-terrestre. Leur concorde jubilante figure pour quelques jours la communion des élus, l’état de gloire et d’adoration perpétuelle qui se nomme le paradis. On dirait qu’alors, du Levant jusqu’au Ponant, les blasphèmes se sont tus, les hérésies et les schismes sont morts, que le puits de l’abîme est clos sur le dragon lié à jamais; là, tous sont en tous, étant tous en Dieu. C’est comme un après-midi d’été vêtu d’une splendeur et d’une paix où rien ne semble plus pouvoir changer. Si quelque chose peut donner une image des béatitudes, n’est-ce pas l’instant d’une bénédiction solennelle, quand le prêtre élève au-dessus de la foule le Saint Sacrement?
Et même, les bienheureux qui voient la Face de Jésus-Christ ne peuvent plus mériter comme nous, prosternés devant l’ostensoir. L’hommage que rendent de faibles humains à la Présence réelle enferme une sublimité dont les anges doivent être jaloux. Un soir, il y a deux mille ans, Jésus, tenant du pain entre ses doigts, a dit: Ceci est mon Corps; et ses disciples ont cru à sa parole, ils ont fait ce qu’il avait fait, ils le feront jusqu’à la fin des siècles et, avec eux, tous ceux qui croiront en lui. Le voilà, le règne du Verbe où la parole accomplit tout! Dans le miracle de la transsubstantiation, les apparences, infimes et passives, subsistent seulement pour que la foi ait lieu d’agir et que les sens ne soient point déçus. Sous elles pourtant s’abrègent l’univers, la terre et le froment, le soleil nourricier, la chair et le sang de l’homme; et, par la substance du Fils, la créature finie consomme son union avec l’Infini en trois personnes.
Il est trop vrai de dire que l’éternité n’épuisera pas la contemplation d’un tel mystère. En même temps, quoi de plus simple, de plus accessible aux simples! Je me souviens d’un mot dit par une femme de pêcheur, aux Sables-d’Olonne, à une voisine dont les vilenies l’exaspéraient:
«Allez! Vous me le payeriez cher si, ce matin, je n’avais pas mangé mon Dieu.»
Manger son Dieu! Personne autre que les catholiques n’a jamais osé se servir de cette prodigieuse expression. Mais, surtout, qu’on songe à ce qu’y mettait la pauvre femme et qu’on essaye d’évaluer quelle somme de charité humble, de miséricorde, de pureté, de patience, de paix entre dans le monde par l’Eucharistie.
Lorsque les délégués de la catholicité s’assemblent pour adorer et méditer le Sacrement saint entre tous, l’effet qu’il produit en eux est de leur communiquer, autant qu’ils peuvent la recevoir, son unité surnaturelle; il fait d’eux comme des grains de blé moulus et pétris qui deviennent un seul pain. S’ils se séparent ensuite, la force d’une cohésion mystique persiste dans leur vie, se propage autour d’eux. Dieu seul mesure l’efficacité qu’ont eue et auront, en des pays où, depuis des siècles, la Présence réelle était officiellement niée, des spectacles tels que ceux de Westminster et de Cologne, ces processions immenses qui figuraient la continuité de la véritable Église, son pèlerinage militant et triomphant, conduit du Golgotha au jugement dernier.
Lille peut se glorifier d’avoir été la première ville choisie pour un grand Congrès eucharistique. C’était en 1881: trois cents prêtres et laïques s’y étaient groupés; quatre mille hommes prirent part à la cérémonie de clôture. Ce commencement, comparé à ce que furent les récents Congrès, fait penser au grain de senevé croissant en un arbre où les oiseaux du ciel bâtissent leur nid.
Le choix de Lourdes, cette année, a une signification magnifique: il atteste une reprise solennelle de la terre de France par Jésus-Christ Roi et par Marie. Lourdes est pour les catholiques un fief inexpugnable; le Sauveur est là, si l’on peut dire, chez lui plus qu’en nul autre lieu; il circule parmi les foules qui l’acclament, et sa présence est tellement sensible que jamais il ne passe sans guérir des infirmes ou délivrer des âmes souffrantes.
Les apparitions de Lourdes ne sont qu’une révélation anticipée, imparfaite du paradis. Quand on lit les récits de Bernadette et des témoins immédiats[111], on éprouve quelque chose de ce rafraîchissement qu’au sortir du purgatoire doivent connaître les sanctifiés.
[111] Ils sont bien transcrits dans le livre limpide et fervent de M. REYNÈS-MONLAUR, _la Vision de Bernadette_.
Je ne crois point qu’il y ait dans l’histoire du christianisme une série de phénomènes comparables aux dix-huit apparitions, à ces conversations, devant une foule, entre une petite fille agenouillée et la Dame qu’on ne voyait pas, mais dont le visage se réverbérait sur le sien, à qui elle répondait, selon les volontés de qui elle agissait; et la source irrécusable afflua pour témoigner elle-même que Bernadette avait _vu_. Cela se passait en 1858, alors que Renan, maître des esprits, prétendait avoir exclu, sans retour, des faits le surnaturel. Quelle compassion démesurée dans cette insistance de Marie à s’affirmer existante!
Mais, bien qu’elle ait à Lourdes redit trois fois le mot: Pénitence! elle ne s’y révèle pas, comme à la Salette, la Mère douloureuse, transfixée par les sept glaives et prédisant à ses fils ingrats les dernières épouvantes. Quand elle se montre à Bernadette, elle sourit et, tandis que l’enfant récite son chapelet, elle prononce avec elle: Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit. Ce sourire de l’Immaculée, cet hosanna réitéré à la Trinité sainte, n’est-ce point le paradis vermeil, celui qui descendait sur la figure de Bernadette, «transparente comme si de la lumière passait au travers?» Et, racontait la voyante, la Dame souriait aussi en regardant les autres petites filles qui étaient là, les hommes et les femmes, toute l’humanité pécheresse. Or, le regard de Marie sur nous, c’est celui même du Fils de Dieu resplendissant en elle, l’éblouissement de l’éternelle Hostie réfléchi sur celle qui n’a jamais péché.
Ainsi, Lourdes est bien l’endroit de la terre où il nous convient le mieux de célébrer les merveilles du Saint Sacrement. Ainsi, nous tissons à notre siècle un manteau d’une pourpre radieuse, où sera mêlé, souhaitons-le, le rouge de notre sang[112], mais qui porte déjà la couleur du Sang de Jésus-Christ. Quand bien même son avenir serait lourd de calamités et d’ignominies, il aura eu l’ineffable privilège d’être le siècle eucharistique.
[112] Ces pages furent écrites _en Juin 1914_; elles parurent le 12 Juillet dans _La Semaine littéraire_.
LA JOIE CHRÉTIENNE
Certains mots portent, dans l’unité simple de leur forme, un signe d’absolu. Est-ce hasard si notre langue et d’autres font tenir en une syllabe le nom qui surpasse tout nom: Dieu? Le terme _joie_ semble élémentaire comme le feu, quand la flamme, droite et vive, surgit des sarments prêts à flamber.
S’il fallait définir la joie, nous dirions que c’est un accroissement d’essor vital par l’espérance ou la possession d’un bien. L’arbre qui monte le plus haut qu’il peut, hors du taillis, vers le soleil, reçoit en ses fibres un sourd bien-être, tandis que ses feuilles boivent dans l’azur, à la source ardente. J’ai vu, en mer, sur le pont d’un bateau, des poulains hennir de contentement au premier rayon de l’aurore qui touchait leurs yeux. Un chien bondit à son écuelle pleine, comme s’il conquérait pour la première fois la vie.
La joie des enfants est semblable à celle des jeunes animaux, naïve, impétueuse et totale. Elle imite d’autre part celle des Anges et des élus parce qu’ils savent atteindre dans les plus humbles délices la présence du parfait. Ils désignent du doigt, en questionnant, le mystère des origines; ils ont la paix des simples, la paix avec les créatures et avec Dieu; ils s’élèvent aisément à l’évidence de son Être; et lui-même nous a prévenus que nous n’entrerions pas dans son Royaume, si notre âme n’était pareille à leur âme.
Mais, les enfants, déjà leur condition d’homme les éloigne du Paradis. Ils naissent en souffrant et pour souffrir; leur volonté convoite au delà de ce qu’elle possède; elle s’exaspère des résistances; elle est ramenée durement en deçà des bornes. La candeur les quitte; une loi de déchéance signifie durement à leur faiblesse: «En toi, c’est le péché.»
Et, dès qu’ils ont grandi, la joie, même naturelle, leur est encore moins concédée. Elle exige une victoire à gagner et à regagner sur le trouble des appétits, sur les puissances de la mort. Ceux qui jouissent d’elle combien sont-ils? On peut trouver, dans l’histoire, des siècles qui eurent de la gaîté; un siècle _joyeux_ est encore à naître. L’homme moderne a sculpté, plus profondes, sur son visage, les rides de la tristesse. Les romantiques s’en sont parés. «Sot et vilain ornement» aurait dit Montaigne qui ne songeait, en épicurien de Gascogne, qu’à se maintenir gaillard et dispos. Affaissement de la vie spirituelle, débilité physique, frénésie et lassitude des sens, inquiétude des cœurs isolés, nostalgie du perpétuel _ailleurs_, perturbations nationales, pressentiments de catastrophes, dégoût et désespoir, toutes les misères du siècle dernier devaient aboutir au refrain d’Edgar Poë, _Nevermore_:
«Mon âme hors de cette ombre qui gît flottante sur le plancher Ne s’élèvera jamais plus.»[113]
[113] Dernière strophe du _Corbeau_.
Au temps de Musset et de Baudelaire il eût semblé absurde d’inscrire au front d’un livre le mot fulgurant; joie. Zola, plus tard, l’a osé dans un roman dont le titre a survécu. Mais l’ensemble de son œuvre atteste impossible cette joie païenne de vivre qu’il s’essayait à prêcher. La logique d’un matérialiste le courbe vers le non-espoir; d’une vie que des forces imbéciles ont faite pour l’exterminer sans savoir pourquoi, il ne peut attendre que «des minutes heureuses»; et encore, de ces minutes-là saura-t-il éliminer l’amertume de songer qu’elles finies, tout est fini? S’il se console, c’est dans la fiction d’une humanité future, libérée de la souffrance, fraternelle, pacifique et juste. Il met au bout de l’horizon un Paradis terrestre sans Dieu.
Non, le culte des instincts naturels ne nous a pas redonné le sens de la joie. La plupart des romans naturalistes se terminent fatalement par un désastre.
L’espérance est un aimant dont la pointe n’est en repos que tournée vers le ciel. L’Église seule a gardé le rythme de l’_Alleluia_. Elle convertit en une fête quotidienne le cercle uniforme des jours. Tous les matins, elle reprend l’éternelle _réjouissance, le Sacrifice qui ouvre la béatitude_.
Ses liturgies honorent des couleurs triomphales, l’or, le blanc et le rouge; quant au noir, elle le met à la portion congrue. Les oraisons des rites[114], les litanies de la Bienheureuse Vierge et des Saints détiennent des trésors de magnificences. Nulle exaltation n’est comparable à la liesse d’une foule croyante, pressée dans une cathédrale, entonnant _le Credo, le Te Deum, le Magnificat_. C’est pour les sens et pour tout l’être, la synthèse des ivresses, la communion dans la plénitude.
[114] Dans l’ordination des diacres, le Pontife, en les revêtant de la dalmatique, dit à chacun: _Induat te Dominus vestimento laetitiae._
A cette jubilation extérieure correspond la paix des volontés. Maintes fois je me suis dit que, même si tous les bonheurs terrestres m’étaient refusés, personne ne me dépouillerait de cette allégresse: le Verbe s’est fait chair et _il habite_ parmi nous. La communion matinale illumine les plus grises, les plus douloureuses journées d’un chrétien. L’Évangile est par essence un message de joie.
Aussi les écrivains qui ont restitué à la pensée moderne la notion d’espérance, le goût de la splendeur sont-ils des catholiques. Même Léon Bloy, dans son _Désespéré_, a suspendu, par le récit d’une grand’messe, les sombres et furieux déchirements de Marchenoir. Verlaine, le pitoyable Verlaine, nota en des modes exquis la douceur d’être catholique:
Va, mon âme, à l’espoir immense[115]...
[115] _Sagesse_.
Ceux qui surent et purent croire,... Ceux-là, _vers la joie infinie_, Sur la colline de Sion, Monteront, d’une aile bénie, Aux plis de son Assomption[116].
[116] _Sagesse_. Voir aussi _Liturgies intimes_, le poème intitulé: _Vêpres rustiques_.
Le Christ, en apparence, est venu apporter aux hommes de la douleur plus que de la joie, le glaive plus que la paix, les épines de sa couronne pour oreiller et les clous de sa Croix, pour qu’ils les enfoncent dans leurs mains. Ses vrais disciples ont été, seront toujours des martyrs. On concevrait mal un Saint dont la vie serait exempte de souffrances singulières, sans des phases de sécheresse désolée et le brisement de toutes les inclinations naturelles. La nature et la Grâce s’opposent comme deux terribles adversaires; ce qui est donné à l’une amoindrit l’autre; ce que l’une veut, l’autre le déteste; et, comme la nature ne s’anéantit pas, il faut qu’elle soit tourmentée jusqu’à la mort. Dirons-nous pourtant des Saints qu’ils ressemblent à ce curé de campagne dont Mme de Sévigné s’amusait: «Il mange de la merluche en ce monde afin de manger de la morue dans l’autre»? La béatitude à venir reste la chose inestimable, la perle unique. Pour l’avoir, vendre tout le reste, c’est payer bien peu cher.
Et, dès ici-bas, l’espérance de la conquérir fait, seule, la joie qui _est_. Les Saints, parce qu’ils souffrent, ont le don d’être joyeux. Ils le tiennent de leur Maître qui souffrit dans la joie.
Un des rapports insondables de l’humain et du divin en la personne de Notre-Seigneur Jésus, c’est qu’au moment où il subissait les affres de l’agonie, alors qu’il se lamentait, crucifié et impuissant: «Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m’avez-vous abandonné?» il se voyait sublime à la droite de son Père; il percevait les fruits magnifiques de la Rédemption. Il était ineffablement heureux; et, en un sens, l’absolu de ses opprobres, de son délaissement, de ses tortures, augmentait sa gloire divine, la consommait.
Une simultanéité analogue, très imparfaite, se noue dans l’âme des Saints. En même temps qu’ils pâtissent au delà des forces humaines, ils sont comblés d’un bonheur supra-sensible. Car la joie mystique n’est point la jouissance, mais la conformité dans l’amour avec le souverain Bien. Elle est l’expansion de la charité parfaite. Dans le plus affreux abandon, celui qui aime goûte la paix; et, parce qu’il est désolé sans perdre l’amour, il mérite d’incroyables délices, il les acquiert par anticipation. Les ravissements des extatiques succèdent volontiers à des épreuves où, sans une aide mystérieuse, ils auraient succombé.
Rien de plus triste pour des yeux frivoles qu’une vie pénitente comme celle d’un Rancé considérant qu’après ses désordres il n’avait qu’une ressource: «se revêtir d’un sac et d’un cilice en repassant ses jours dans l’amertume de son cœur.» Eh bien! Rancé acceptait, comme un viatique de consolation, même les rigueurs qui le frappaient par les mains d’hommes injustes:
«Ma profession veut que je me regarde comme un vase brisé qui n’est plus bon qu’à être foulé aux pieds; et, dans la vérité, si les hommes me prennent par des endroits où je ne suis pas tel qu’ils me croient, il y a en moi des iniquités qui ne sont connues de personne et sur lesquelles on ne dit mot; de sorte que je ne puis ne pas croire que les injustices qui me viennent du monde ne soient des justices sécrètes et véritables de la part de Dieu... C’est la disposition dans laquelle je suis et que je dois conserver d’autant plus que les extrémités de ma vie sont proches: aux portes de l’éternité il n’y a rien de plus puissant pour faire que Dieu me juge dans sa clémence que d’être jugé des hommes sans pitié[117].»
[117] Lettre au maréchal de Bellefonds écrite en 1678.
Des joies sont liées aux humiliations pénitentes, non le sursaut d’orgueil qui pousserait un Saint à jouir d’être méprisé, mais le contentement de savoir qu’une loi de justice est satisfaite par l’iniquité de ses ennemis, et mieux encore, l’élan de l’obéissance aimante, l’allégresse de continuer la _bienheureuse_ Passion.
La félicité des Saints est d’un ordre paradoxal, transcendant; elle se fonde sur un renversement des valeurs communes; ce qui est souffrance pour les autres se tourne en bonheur pour eux. Mais cette joie surnaturelle devient comme une seconde nature, si bien qu’ils ne semblent plus pouvoir la perdre.
Dans le parloir d’un couvent je rendais un jour visite à une religieuse, femme d’un grand cœur et qui montre, d’ordinaire sur son visage, une sorte d’hilarité céleste. Elle venait, à l’instant, d’apprendre la mort d’une personne qu’elle aimait; elle arriva, les yeux pleins de larmes; mais le pli de ses lèvres restait souriant; et ce sourire illuminait ses pleurs.
J’ai revu naguère un fascinant François d’Assise sculpté en bois brun par Alonso Cano, d’après quelque moine surpris dans une extase. Cette figure, comme celle du Saint Paul d’Hugo Van der Goës, concentre une double expression: regardée à droite, elle évoque, sous le capuchon, un jeune Frère, de mine fruste et radieuse, tendu vers la vision du Paradis prochain; regardée à gauche elle donne la présence même de la Béatitude; les muscles de la face sont caressés d’une flamme suave qui semble descendre en eux; la bouche entr’ouverte oublie de respirer; un rayon invisible attire en haut le regard embué d’ivresse. L’humain subsiste; et pourtant la transfiguration est plénière. L’âme s’est déjà comme installée dans le ciel.
Je me souviens aussi d’un petit trappiste blondin à qui je demandais: Êtes-vous heureux?--«Oh! oui, me répondit-il, _trop heureux_.»
Ces ardeurs de joie ne sont-elles qu’une flambée de jeunesse? Ici, la nature tendrait à prévaloir. Le plus grave obstacle où s’émousse la joie, ce ne sont pas les tentations; c’est plutôt la torpeur, la fatigue d’actes longtemps réitérés, la paresse d’un Moi qui renonce à se libérer de lui-même. La joie requiert une souplesse neuve de mouvements, des impressions fraîches. Seul, un puissant amour répète sans ennui des paroles qu’use l’habitude. Le vieux moine, quand il monte d’un pas lourd à la stalle où il reprendra son office, le même depuis cinquante ans, sommeille quelquefois sur les psaumes, non seulement parce qu’il est vieux, mais parce que les psaumes n’ont pas changé.
Cependant, par le jeu de la Grâce, une loi supérieure intervient: plus on a aimé, plus on aime. L’expérience consommée de l’oraison affective vaut à l’ascète une plus ferme possession de la méthode qui soutient le colloque avec l’inlassable Ami. La joie dans la prière est un don; elle est, à beaucoup d’égards, une science. Certains hommes d’âge possèdent un cœur plus allègre que bien des jeunes; et ceux-là connaissent la perfection de la joie.
Ainsi donc, _joie_ et _sainteté_ sont synonymes. Nous le savions sans doute avant que le R. P. Hostachy eût l’heureuse audace de mettre sous leur signe les portraits de Saintes dont il nous offre la quatrième série. Mais son ouvrage illustre par toute la richesse des faits cette divine relation. Matière inépuisable, ample comme l’univers des âmes. Les formes de la joie sainte varient prodigieusement selon ses causes et ses objets, selon les caractères, les milieux et les temps.
La joie d’une Claire d’Assise, parfaitement pauvre dès qu’elle a secoué, comme la poussière de ses pieds, les biens de ce monde, ne peut être pareille à celle d’une Mélanie la jeune, s’évertuant à disperser entre les mains des pauvres une fortune si énorme qu’elle n’en sait pas l’étendue.
La joie d’une Jeanne de Chantal, femme de France, raisonnable et fine, héroïque avec réflexion, ne ressemble pas aux hyperboles extatiques d’une Angèle de Foligno.
La joie dominicaine n’est pas la joie franciscaine; l’une est plus logicienne, dominatrice; l’autre plus ingénue. La première considère avec Dante--dont le Paradis est thomiste--que «la béatitude se fonde d’abord sur l’acte de voir, puis sur l’acte d’aimer qui vient après[118]». La seconde inclinerait à aimer d’abord, puis à comprendre parce qu’elle aime.
[118] _Paradis_, XXVIII, 37. Voir aussi l’opuscule attribué à saint Thomas sur la béatitude et les conférences du R. P. Janvier (Carême de 1903) sur le même sujet.
L’historien d’une sainte Catherine de Gênes définira en elle la joie du repentir. Le biographe d’Eustochium, la très pure et charmante amie de saint Jérôme, s’attachera aux joies de la virginité.
Le pieux auteur s’est gardé de tourner ses portraits en méditations édifiantes ou en sèches études de sentiments. Comme dans une _Légende dorée_, mais d’où seraient bannis les miracles invraisemblables et les trop naïfs détails, il choisit les moments les plus expressifs d’une destinée, ses parties dramatiques. Des anecdotes, des extraits de lettres nous introduisent, de plain-pied, près de saintes et de leur entourage.
Bien qu’il ait cru devoir associer à des figures lointaines quelques mystiques plus modernes, Thérèse d’Avila, Marguerite-Marie, il a compris que la nouveauté serait de ranimer surtout des chrétiens des premiers siècles.
Revenir aux sources, c’est le grand attrait. Le commun des lecteurs connaît fort mal l’Église du temps des Pères et se plairait à la connaître.
Si l’on veut s’assimiler la pleine joie catholique, il semble rationnel de la saisir en sa floraison native. Le Christianisme se présentait comme la voie du bonheur. Au moyen âge, les épouvantes du Jugement, l’ombre pénitentielle des cathédrales offusqueront d’une anxiété cette candide espérance. Villon, dans sa Ballade fameuse, fait dire à sa bonne femme de mère, devant les vitraux où elle voit peints l’enfer et le paradis:
L’un me fait paour, l’autre joie et liesse...