Part 8
Cet homme dont les débuts furent si brillants et qui éblouit quelques années le Londres littéraire, a certainement une physionomie étrange et fascinatrice. M. W. Carrew Hazlitt, son dernier biographe, dont le petit livre, auquel j'ai eu souvent recours, est sans prix au point de vue des faits, pense que son amour de l'art et de la nature n'était que feinte et pose; d'autres lui refusent tout talent littéraire. C'est là une appréciation mesquine ou tout au moins erronée. Ses empoisonnements ne prouvent rien contre son style. Les vertus domestiques ne sont pas nécessaires à l'art, bien qu'elles puissent être une excellente réclame pour les artistes de seconde catégorie. De Quincey a pu exagérer les dons critiques de Wainewright et je reconnais moi-même encore une fois que dans ses œuvres beaucoup de passages sont trop familiers, trop communs, trop «journalistiques» au mauvais sens de ce mauvais mot. Ici et là sa phrase est franchement vulgaire, et il ne garde jamais sur lui-même cette maîtrise du véritable écrivain. Mais nombre de ses défauts tiennent à son temps; après tout, la prose que Charles Lamb estimait «capitale» n'a pas le moindre intérêt historique. Il me paraît certain qu'il eut un réel amour de l'art et de la nature. C'est fâcheux! mais il n'existe pas d'antinomie entre le crime et la culture: nous ne pouvons récrire l'histoire pour satisfaire notre sens moral.
En réalité il est trop étranger à notre temps pour que nous puissions l'apprécier avec quelque justice. Il est impossible de ne pas se sentir désagréablement prévenu contre un homme qui aurait pu empoisonner Lord Tennyson, ou M. Gladstone, ou le Maître de Balliol. Mais s'il avait porté des vêtements, parlé un langage différents des nôtres; s'il avait vécu à l'époque de la Rome impériale, ou de la Renaissance italienne, ou dans l'Espagne du XVII^e siècle, enfin dans un autre pays, dans un autre siècle que le nôtre, nous serions plus capables de l'estimer sans parti pris à son rang et à sa valeur. Je sais qu'il y a beaucoup d'historiens, tout au moins d'écrivains auxquels on donne ce titre, qui trouvent nécessaire de juger l'histoire en moralistes, et distribuent leurs éloges ou leurs blâmes avec la complaisance solennelle d'un tranquille maître d'école. Mais c'est une sotte habitude et qui prouve seulement que l'instinct moral à son point de perfection, se montre toujours là où il n'a que faire. Quiconque possède le sens de l'histoire, n'aura jamais l'idée de blâmer Néron, de gronder Tibère ou de réprimander César Borgia.
Ils sont devenus pour ainsi dire les marionnettes d'une comédie, ils peuvent nous remplir de terreur, d'horreur ou d'étonnement, mais ils ne nous font aucun mal. Ils n'ont pas de rapport direct avec nous. Nous n'avons rien à redouter de leurs personnes. Ils sont entrés dans le monde de l'art et de la science, et l'art non plus que la science ne s'occupent d'approuver ni de désapprouver les mœurs. Peut-être un jour en sera-t-il ainsi pour l'ami de Charles Lamb. Maintenant je sens bien qu'il est un peu trop près de nous pour être traité avec cet esprit de curiosité fine et désintéressée, qui a inspiré à M. John Addington Symonds, Miss A. Mary F. Robinson, Miss Vernon Lee et autres distingués écrivains, de si charmantes études sur les grands criminels de la Renaissance. L'art toutefois ne l'a pas oublié. Il est le héros du conte de Dickens «Aux Abois», le Varney de la «Lucrèce» de Bulwer. Ainsi la fiction, c'est un plaisir de le constater, a rendu hommage à celui qui s'était montré si puissant «avec la plume, le crayon et le poison». Or il n'est pas d'acte plus important que d'inspirer une fiction.
Le Critique Artiste
avec quelques remarques sur l'importance de ne rien faire.
_Personnages_: GILBERT ET ERNEST.
SCÈNE: _La bibliothèque d'une maison de Piccadilly, donnant sur Green Park_.
Le Critique Artiste
DIALOGUE
PREMIÈRE PARTIE
GILBERT, _au piano_.—Mon cher Ernest, de quoi riez-vous?
ERNEST, _levant les yeux_.—D'une bien bonne histoire que je viens de trouver dans ce volume de souvenirs qui est là sur votre table.
GILBERT.—Quel livre? Ah! je vois. Je ne l'ai pas encore lu. Est-il bon?
ERNEST.—Tandis que vous faisiez de la musique, je l'ai feuilleté, non sans amusement, bien qu'en général je n'aime pas les mémoires modernes. Ils sont presque toujours écrits par des gens qui ont totalement perdu leurs souvenirs ou ne firent jamais rien qui vaille qu'on s'en souvienne. C'est là cependant la véritable explication de leur succès, car le public anglais se sent toujours parfaitement à son aise quand une médiocrité lui parle.
GILBERT.—Oui, le public est merveilleusement tolérant. Il pardonne tout, sauf le génie. Mais j'avoue que j'aime tous les mémoires. Je les aime pour leur forme tout autant que pour leur contenu. En littérature, le pur Egotisme est délicieux. C'est lui qui nous fascine dans les lettres de personnalités aussi différentes que Cicéron et Balzac, Flaubert et Berlioz, Byron et M^{me} de Sévigné. Toutes les fois que nous le rencontrons, ce qui, chose assez étrange, est plutôt rare, nous ne pouvons que l'accueillir avec joie et nous ne l'oublions pas facilement.
Rousseau sera toujours aimé par l'humanité pour avoir confessé ses péchés, non à un prêtre, mais à l'univers, et les nymphes couchées que Cellini fit en bronze pour le château du roi François, le Persée vert et or, même, qui dans la Loggia de Florence montre morte à la lune la terreur qui jadis pétrifiait la vie, ne nous a pas donné plus de joie que cette autobiographie où le scélérat suprême de la Renaissance nous rapporte l'histoire de sa splendeur et de sa honte.
Les opinions, le caractère, les œuvres de l'homme importent très peu. Il peut être un sceptique comme le gentil Sieur de Montaigne, ou un saint comme l'âpre enfant de Monique; s'il nous dit ses secrets il peut nous charmer et contraindre nos oreilles à l'écouter et nos lèvres à se taire. Le mode de pensée que représenta le cardinal Newman—si l'on peut appeler mode de pensée celui qui cherche à résoudre les problèmes intellectuels en niant la suprématie de l'intelligence—ne peut pas, je le crois, et ne doit pas survivre. Mais l'univers ne se lassera jamais de suivre cette âme inquiète en sa marche qui la conduisit de ténèbres en ténèbres. L'église solitaire de Littlemore où «le souffle du matin est humide et rares les fidèles» lui sera toujours chère et, toutes les fois que les hommes verront fleurir les giroflées d'or sur le mur de Trinity-College, ils penseront à ce gracieux étudiant qui vit dans le retour certain de cette fleur, la prophétie qu'il resterait pour jamais avec la Bénigne Mère de ses jours ... une prophétie dont la Foi, dans sa sagesse ou sa folie, ne souffrit pas l'accomplissement. Oui, l'autobiographie est chose irrésistible. Ce pauvre, ce niais infatué de lui-même que fut M. le secrétaire Pepys est entré par son bavardage dans le cercle des Immortels et, sachant que l'indiscrétion est le meilleur du courage, il se démène au milieu d'eux en cette «robe de peluche pourpre à boutons d'or et à brandebourgs» qu'il aime tant nous décrire, tout à son aise, et bavarde avec un plaisir infini pour lui-même, et pour nous, sur le jupon bleu indien qu'il acheta pour sa femme, sur «la bonne fressure de porc» et «la délectable fricassée de veau à la française» qu'il aimait tant, sur son jeu de boules avec Will Joyce et ses «courses après les belles», sa récitation d'_Hamlet_ un dimanche, son jeu de viole en semaine et autres choses méchantes ou triviales.
Même dans la vie courante, l'égotisme n'est pas sans attraits. Quand les gens nous parlent des autres, ils sont d'habitude ennuyeux. Quand ils parlent d'eux-mêmes, ils sont presque toujours intéressants, et si l'on pouvait, quand ils nous fatiguent, les enfermer comme on le fait d'un livre dont on est las, ils seraient parfaits, absolument.
ERNEST.—Il y a beaucoup de valeur dans ce Si, comme dirait Touchstone. Mais proposez-vous sérieusement que chacun devienne son propre Boswell? Que deviendraient en ce cas nos laborieux compilateurs de Vies et de Souvenirs?
GILBERT.—Ce qu'ils deviendraient? Ces gens-là sont le fléau du siècle, ni plus ni moins. Chaque grand homme de nos jours a ses disciples et c'est toujours Judas qui écrit la biographie.
ERNEST.—Cher ami!
GILBERT.—J'ai peur que ce ne soit vrai. Autrefois nous canonisions nos héros. La méthode moderne est de les vulgariser. Des éditions bon marché de grands livres peuvent être délicieuses, mais des éditions bon marché de grands hommes sont absolument détestables.
ERNEST.—Puis-je vous demander, Gilbert, à qui vous faites allusion?
GILBERT.—Oh! à tous nos _littérateurs_ de second ordre. Nous sommes envahis par un tas de gens qui, lorsqu'un poète ou un peintre meurt, arrivent à la maison avec l'entrepreneur des pompes funèbres et oublient que leur seul devoir est de se tenir muets. Mais ne parlons pas d'eux. Ce ne sont que les détrousseurs de cadavres de la littérature. La poussière est donnée à l'un et les cendres à un autre, mais l'âme est hors de leur atteinte. Et maintenant, laissez-moi vous jouer du Chopin ou du Dvorak? Vous jouerai-je une fantaisie de Dvorak? Il écrit des choses passionnées, d'une curieuse couleur.
ERNEST.—Non, je ne me soucie pas de musique en ce moment. C'est beaucoup trop indéfini. D'ailleurs j'avais pour voisine à table, hier soir, la baronne Bernstein et, bien que ce soit une femme absolument charmante sous tout autre rapport, elle insista pour discuter sur la musique comme si la musique était réellement écrite en langue allemande. Et, quelles que soient les affinités de la musique, elle n'en a aucune, je suis heureux de le dire, avec l'allemand. Il y a des formes de patriotisme qui sont vraiment avilissantes. Non, Gilbert, ne jouez plus. Retournez-vous et parlez-moi. Parlez-moi jusqu'à ce que dans la chambre entre le jour aux cornes blanches. Il y a dans votre voix quelque chose de merveilleux.
GILBERT, _se levant du piano_.—Je ne suis pas en humeur de causer ce soir. Comme c'est mal à vous de sourire! Vraiment, je ne suis pas disposé. Où sont les cigarettes? Merci. Que ces simples narcisses sont exquis! Ils semblent d'ambre et de frais ivoire. On dirait des objets grecs de la meilleure période. Quelle était donc l'histoire qui vous fit rire, dans les confessions de l'Académicien repentant? Dites-la moi? Après avoir joué du Chopin, je me sens comme si j'avais pleuré sur des péchés que je n'ai jamais commis, et je suis en deuil pour des tragédies qui ne me concernent pas. La musique me semble toujours produire cet effet. Elle nous crée un passé que nous ignorions, et nous remplit d'un sentiment de tristesses qui furent soustraites à nos larmes. Je puis m'imaginer un homme ayant mené une vie parfaitement banale, et qui, entendant par hasard quelque curieux morceau de musique, découvre soudain que son âme a passé, à son insu, par de terribles expériences et connu d'effrayantes joies, de sauvages amours romantiques ou de grands renoncements. Dites-moi cette histoire, Ernest. J'ai besoin d'être distrait.
ERNEST.—Oh! je ne sais si cela est de quelque importance. Mais j'ai trouvé là une explication vraiment admirable de la valeur réelle de l'ordinaire critique d'art. Il paraît qu'un jour une dame demanda gravement à l'Académicien repentant, comme vous l'appelez, si son tableau célèbre: «Un jour de printemps à Whiteley» ou «Attendant le dernier omnibus» ou quelque sujet de ce genre, était tout entier peint à la main?
GILBERT.—Et l'était-il?
ERNEST.—Vous êtes incorrigible. Mais, sérieusement parlant, à quoi sert la critique d'art? Pourquoi l'artiste ne peut-il être laissé seul, créer un nouveau monde s'il le désire ou, sinon, donner une ébauche du monde que nous connaissons déjà et dont chacun de nous, j'imagine, se lasserait si l'art avec son esprit subtil de choix et son délicat instinct de sélection ne le purifiait pour nous et ne lui donnait une perfection momentanée. Il me semble que l'imagination agrandit ou devrait agrandir autour d'elle la solitude et qu'elle travaille mieux dans le silence et l'isolement. Pourquoi l'artiste serait-il troublé par la clameur perçante de la critique? Pourquoi ceux qui ne peuvent créer prennent-ils sur eux d'estimer la valeur du travail créateur? Que peuvent-ils en connaître? Si l'œuvre d'un homme est facile à comprendre, une explication est inutile ...
GILBERT.—Et si son œuvre est incompréhensible, une explication est mauvaise.
ERNEST.—Je n'ai pas dit cela.
GILBERT.—Ah! Vous auriez dû le dire. Aujourd'hui, si peu de mystères nous restent que nous ne pouvons souffrir d'être privé de l'un d'eux. Les membres de la «Browning Society» comme les théologiens du «Broad Church Party» ou les auteurs des «Great Writers' Series» de M. Walter Scott me paraissent perdre leur temps en essayant d'expliquer leur divinité. On espérait que Browning était un mystique, ils ont cherché à nous montrer qu'il était simplement imprécis. On s'imaginait qu'il avait quelque chose à cacher, ils ont prouvé qu'il n'avait presque rien à révéler. Mais je parle seulement de son œuvre incohérente. Au point de vue d'ensemble, l'homme fut grand. Il n'appartenait pas à la race des Olympiens et eut toute l'imperfection d'un Titan. Il n'avait pas une vision étendue et ce n'est que rarement qu'il put chanter. Son œuvre est gâtée par la lutte, la violence et l'effort et il ne passa pas de l'émotion à la forme, mais de la pensée au chaos. Pourtant, il fut grand. On l'appela un penseur et certes ce fut un homme qui pensa toujours et toujours tout haut; or ce ne fut pas la pensée qui le fascina, mais plutôt les procédés par lesquels elle se meut. Ce fut la machine qu'il aima, non ce qu'elle produit. La méthode par laquelle le sot atteint la sottise lui fut aussi chère que l'ultime sagesse du sage. Et le subtil mécanisme de l'esprit le fascinait à ce point qu'il en vint à mépriser le langage ou le considérer comme un instrument incomplet d'expression. La rime, ce parfait écho qui, au creux du vallon des muses, enfante sa propre voix et lui répond, qui, aux mains d'un véritable artiste devient non seulement un élément matériel de beauté métrique mais un élément spirituel de pensée comme de passion, éveillant un nouvel état d'âme, peut-être, excitant un nouvel enchaînement d'idées ou bien ouvrant par la pure douceur et la suggestion de sa sonorité une porte d'or que l'Imagination elle-même avait heurtée en vain; la rime, qui peut muer la parole de l'homme en la langue des dieux, la rime, la seule corde ajoutée par nous à la lyre grecque, devint sous les mains de Robert Browning une chose grotesque et difforme qui fit parfois de lui un bouffon en poésie, comme un bas comédien, et le fit monter trop souvent Pégase, sa langue gonflant sa joue. Il est de ces moments où il nous blesse avec une monstrueuse musique. Et, s'il ne peut nous la donner qu'en brisant les cordes de son luth, il les brise, en des craquements discords, et nulle tettix Athénienne, créant une mélodie avec ses ailes frémissantes, ne vient se poser sur la corne d'ivoire pour rendre le mouvement parfait ou l'intervalle moins rude. Pourtant, il fut grand, et bien qu'il ait fait de la langue une argile grossière, il s'en servit pour former des hommes et des femmes qui vivent. C'est la créature la plus shakespearienne depuis Shakespeare. Si Shakespeare chantait avec des myriades de lèvres, Browning balbutiait avec des milliers de bouches. Même à cette heure où je parle, non contre lui mais pour lui, je vois se glisser dans la chambre toute la pompe de ses personnages. Là, s'avance Fra Lippo Lippi, les joues encore brûlantes du baiser ardent de quelque jeune fille. Là se tient, redoutable, Saül dont le turban scintille de princiers saphirs. Mildred Tresham est là et le moine espagnol, jaune de haine, et Blougram et Ben Ezra et l'évêque de Saint-Praxed. Le rejeton de Setebos bredouille dans le coin, et Sebald entendant Pippa qui passe, regarde le farouche visage d'Ottima, et la prend en horreur, elle et son péché et lui-même. Pâle comme le satin blanc de son pourpoint, le roi mélancolique épie de ses traîtres yeux songeurs le trop loyal Strafford qui va vers son destin, et Andréa frémit en écoutant ses cousins siffler dans le jardin et défend à sa parfaite épouse de descendre. Oui, Browning fut grand. Et quel souvenir laissera-t-il? Celui d'un poète? Non, mais d'un écrivain de fiction, des plus hauts, peut-être, que nous ayions jamais eu. Son sens de la situation dramatique fut sans rival et, s'il ne put résoudre ses propres problèmes il put, du moins, les poser et que doit faire de plus un artiste?
Envisagé comme créateur de personnages, il se range auprès de celui qui fit Hamlet. Eût-il été précis et ordonné qu'il eût pu s'asseoir à ses côtés. Le seul homme digne de toucher le bord de son vêtement est George Meredith. Meredith est un Browning en prose, ainsi que Browning lui-même, qui se servit de la poésie comme d'un moyen pour écrire en prose.
ERNEST.—Il y a quelque chose dans ce que vous dites, mais tout n'y est pas. En bien des points, vous êtes injuste.
GILBERT.—Il est difficile de n'être pas injuste pour ce qu'on aime. Mais revenons au point discuté. Que disiez-vous?
ERNEST.—Simplement ceci: qu'aux meilleurs jours de l'art, il n'y eut pas de critiques d'art!
GILBERT.—Il me semble avoir entendu déjà cette observation, Ernest. Elle a toute la vitalité d'une erreur et tout le maussade d'un vieil ami.
ERNEST.—C'est vrai. Oui, inutile de secouer la tête avec cette pétulance. C'est tout à fait vrai: aux meilleurs jours de l'art il n'y eut pas de critiques d'art. Le sculpteur tirait du bloc de marbre le grand Hermès aux membres blancs qui y dormait. Les modeleurs et doreurs d'images donnaient le ton et la contexture à la statue, et l'univers, en la voyant, adorait en silence. L'artiste versait le bronze en fusion dans le moule de sable et le fleuve de métal rouge se refroidissait en nobles courbes et prenait l'empreinte du corps d'un Dieu. Il donnait aux yeux sans regards la vie de l'émail et des pierres précieuses. Les boucles de cheveux couleur d'hyacinthe se frisaient sans son burin. Et quand en quelque temple sombre, peint de fresques, ou sous un portique à colonnades tout baigné de soleil, l'enfant de Leto se dressait sur son piédestal, ceux qui passaient _ἁϐρῶς βαἰνοντες διὰ λαμπροτάτου αἰθέρος_, sentaient qu'une influence nouvelle pénétrait leur vie, et songeurs, ou remplis d'une étrange et vivifiante joie, allaient à leurs foyers ou au labeur du jour ou bien, en flânant, passaient les portes de la ville, jusqu'à cette plaine hantée des nymphes où le jeune Phèdre baignait ses pieds et couchés là sur l'herbe molle, sous les hauts platanes murmurant dans la brise et les _agnus castus_ en fleurs, se prenaient à penser à la merveille de beauté et se taisaient en proie à une sainte terreur. En ces jours-là, l'artiste était libre. Il prenait au lit du fleuve de la fine argile entre ses doigts et, avec un mince outil de bois ou d'os, la façonnait en formes si exquises qu'on les donnait pour jouets aux morts et nous les retrouvons dans les tombes en poussière sur la jaune colline de Tanagra, avec l'or éteint et la pourpre fanée qui luisent vaguement encore sur les cheveux et les lèvres et les vêtements.
Sur un mur de plâtre frais coloré de vermillon clair ou mêlé de lait et de safran, il peignait une figure allant d'un pied las par les champs d'asphodèles, les champs pourpres semés d'étoiles blanches, «gardant sous ses paupières toute la guerre de Troie», Polyxène, la fille de Priam; ou bien Odysseus, le sage et le rusé, lié de cordes serrées au grand mât pour qu'il puisse entendre sans danger la chanson des Sirènes, ou voguant près de l'Achéron clair dont le lit de cailloux voit passer en foule des fantômes de poissons, ou bien il montrait les Persans court vêtus et fuyant devant les Grecs à Marathon, ou les galères entrechoquant leurs proues de cuivre dans la petite baie de Salamine. Il dessinait avec une pointe d'argent et du charbon sur des parchemins et du cèdre préparé. Sur la terre cuite couleur d'ivoire ou de rose il peignait avec de la cire qu'il amollissait d'huile d'olives puis durcissait au fer chaud. Sous son pinceau, le panneau et le marbre et la toile devenaient merveilleux et la vie, voyant son image, s'arrêtait et n'osait parler. Toute vie, d'ailleurs, était sienne, depuis les vendeurs assis au marché jusqu'au berger couché dans son manteau sur la colline, depuis la nymphe blottie dans les lauriers roses et le faune jouant du pipeau sous le soleil de midi, jusqu'au roi dans sa litière aux longs rideaux de couleur verte, que portaient des esclaves sur leurs épaules luisantes d'huile et que d'autres éventaient d'éventails en plumes de paon. Des hommes et des femmes, aux visages de plaisir ou de tristesse, passaient devant lui. Il les regardait, attentif, et leur secret devenait le sien. Par la forme et la couleur il créait un nouveau monde.
Tous les arts délicats lui appartenaient aussi. Sur la roue tournante il appliquait la pierre précieuse, et l'améthyste devenait le lit de pourpre d'Adonis et sur la sardoine veinée couraient Artemis et sa meute. Il faisait d'or battu des roses, et les liait ensemble, collier ou bracelet. Il faisait d'or battu des guirlandes pour le casque du vainqueur, ou des palmes pour la robe tyrienne, ou des masques pour le roi mort. Au dos du miroir d'argent il gravait Thétis porté par ses Néreides, ou Phèdre malade d'amour et sa nourrice, ou Persephone, lasse de souvenirs, mettant des pavots dans ses cheveux. Le potier s'asseyait en son atelier et du tour silencieux, le vase s'élevait comme une fleur de ses mains. Il décorait le pied et les flancs et les anses de délicates feuilles d'olivier ou d'acanthe ou de lignes ondulées. Puis il peignait rouges et noirs, des éphèbes en lutte ou à la course, des chevaliers en armes, avec d'étranges boucliers héraldiques et de curieuses visières, courbés du char en forme de conque, sur les chevaux cabrés, les dieux assis au banquet ou faisant des prodiges, les héros dans leur victoire ou leur tourment. Parfois il traçait en minces lignes de vermillon sur fond blanc l'époux alangui et son épouse et, voletant autour d'eux, Eros, un Eros pareil à l'un des anges de Donatello, un petit être qui rit, ailé d'or ou d'azur. Sur le flanc du vase il écrivait le nom de son ami. ΚΑΛΟΣ ΑΛΚΙΒΙΑΔΗΣ ou ΚΑΛΟΣ ΧΔΡΜΙΔΗΣ nous dit l'histoire de son temps. Sur le bord de la large coupe plate, obéissant à son caprice il dessinait le cerf qui broute ou le lion au repos. Du menu flacon de senteurs, riait Aphrodite à sa toilette et, les Ménades nues lui faisant cortège, Dyonisos dansait autour de la jarre de vin, les pieds tachés de lie, tandis que le vieux Silène se vautrait sur les outres gonflées ou agitait cet épieu magique ayant au bout une pomme de pin sculptée et qu'enguirlandait du lierre sombre. Et nul ne venait troubler l'artiste en travail. Nul inconscient bavardage ne le dérangeait. Il n'était pas ennuyé d'opinions. Près de l'Ilissus, dit quelque part Arnold, il n'y avait pas d'Higginbotham. Près de l'Ilissus, mon cher Gilbert, il n'y avait pas de niais congrès artistiques, apportant du provincialisme aux provinces et enseignant aux médiocrités comment on pérore. Près de l'Ilissus il n'y avait pas d'ennuyeuses revues d'art où les industrieux parlent de ce qu'ils ne comprennent pas. Sur les bords couverts de roseaux de cette petite rivière, ne se pavanait pas de journalisme ridicule accaparant le siège du juge, alors qu'il devrait, au banc des accusés, venir faire des excuses. Les Grecs n'avaient pas de critique d'art.