Intentions

Part 7

Chapter 73,668 wordsPublic domain

«_Lisons d'abord la lamentation de Moschus sur Bion, le doux berger, avant de regarder cette peinture ou examinons le tableau pour nous préparer à l'élégie. On trouve pour ainsi dire les mêmes images dans les deux œuvres. Ici et là pour la victime les bois du vallon murmurent; de tristes parfums s'exhalent des fleurs; le rossignol pleure à la pointe des roches, et l'hirondelle dans les longues et sinueuses vallées; les satyres, aussi, et les faunes gémissent, et les nymphes des fontaines fondent en larmes et forment des ruisseaux qui vont se perdre dans les bois. Les moutons et les chèvres délaissent leurs pâturages, et les oréades qui se plaisent à escalader les monts à pic jusqu'à leurs hauteurs les plus inaccessibles, descendent en courant des bois de pins dont les cimes s'inclinent en gémissant sous le vent, tandis que les dryades s'inclinent entre les branches des arbres qui se joignent, et que les fleuves pleurent la blanche Procris, par tous les sanglots de leurs vagues, emplissant d'une voix l'océan sans limites._

_Les abeilles d'or se taisent sur l'Hymette embaumé de thym et le cor sonnant le deuil d'amour de l'Aurore ne chassera plus le froid crépuscule sur la cime du Mont Sacré. Le premier plan est un banc de gazon brûlé par le soleil, vallonné et creusé comme une vague, rendu plus inégal encore par des racines sortant de terre et des troncs d'arbres prématurément coupés par la hache et d'où jaillissent encore de frêles pousses vertes. Ce banc de verdure se redresse subitement à droite vers un bosquet touffu où ne pénètre la lueur d'aucune étoile, à l'entrée duquel se tient pétrifié le roi de Thessalie, tenant, entre ses genoux, ce corps poli comme l'ivoire, qui, un instant à peine auparavant, écartait de son front si doux les rudes rameaux et foulait les épines et les fleurs de son pied que la jalousie rendait si rapide, maintenant impuissant, lourd, privé de tout mouvement, sauf quand la brise, comme par moquerie, soulève sa chevelure épaisse._

_Entre les troncs voisins, serrés, les nymphes étonnées s'avancent avec de grands cris._

_Et les satyres, vêtus de peaux de cerfs, couronnés de guirlandes de lierre, s'approchent et leur visage orné de cornes montre une pitié étrange._

_Plus bas, Lælaps est couché et montre par son halètement que la mort s'avance à grands pas; de l'autre côté du groupe, l'Amour Vertueux près de «vans renversés» présente la flèche à une troupe de Sylvains: faunes, béliers, boucs, satyres, mères de satyres, serrant plus fort leurs petits entre leurs mains effrayantes, qui accourent de la gauche dans un chemin creux entre le premier plan et une muraille de rochers. En dessous et dans la partie la plus basse est un dieu gardien de fleuve, dont l'urne épanche un flot mélancolique. Au-dessus et plus loin que l'Ephidryade, une autre femme arrachant ses cheveux paraît au milieu des colonnettes festonnées de vigne d'un bosquet rustique._

_Le centre de la peinture est occupé par de fraîches prairies, dévalant vers l'embouchure d'un fleuve; au delà est la «vaste puissance de l'océan» d'où celle qui éteint les étoiles, la rose Aurore, monte en poussant avec furie ses chevaux baignés dans l'eau salée, pour voir les spasmes d'agonie de sa rivale._

Récrite avec soin, cette description pourrait être admirable. L'idée de trouver dans un tableau le sujet d'un poème en prose est elle-même excellente. Nos littératures modernes lui doivent beaucoup de leurs meilleures pages. A une époque très laide mais aussi très intelligente, les arts au lieu de s'inspirer directement de la vie s'empruntent les uns aux autres.

Au surplus Wainewright éprouvait des inclinations singulièrement variées. Tout ce qui a rapport au théâtre l'intéressait; il voulait que le costume, les décors fussent conformes à la vérité historique. On ne pouvait la négliger: «En art, dit-il, ce qu'on juge digne d'être entrepris mérite d'être bien fait.» Si l'on se permet un anachronisme, où s'arrêtera-t-on? En littérature, comme lord Beaconsfield, dans une circonstance fameuse, Wainewright se rangeait «du côté des anges.» Il fut des premiers à admirer Keats et Shelley, «la tremblante sensitive Shelley», ainsi qu'il l'appelle. Son admiration pour Wordsworth était sincère et profonde. Il appréciait beaucoup William Blake. L'une des meilleures copies que nous ayons encore des «_Chants de l'innocence et de l'expérience_» a été faite spécialement pour lui. Il aimait Alain Chartier, et Ronsard, et les poètes dramatiques de l'époque d'Elisabeth, et Chaucer, et Chapman, et Pétrarque. Pour lui tous les arts se tiennent: «Nos critiques, observe-t-il fort judicieusement, ne semblent pas se douter que la poésie et la peinture ont les mêmes origines, et que tout progrès véritable dans l'un de ces arts amène l'autre à un degré correspondant de perfection.» Ailleurs il prétend que c'est se duper soi-même ou essayer d'en faire accroire aux autres que de prétendre que l'on aime Milton si l'on n'admire aussi Michel Ange. Lui-même ne réservait point son enthousiasme. Avec ses collaborateurs du _London Magazine_ il se montre toujours très généreux et loue Barry Cornwall, Allan Cunningham, Hazlitt, Elton et Leigh Hunt sans jamais laisser percer dans ses louanges la malice d'un ami.

Certains de ses croquis de Charles Lamb sont charmants en leur genre. Avec l'art du véritable comédien il prend le ton de son sujet.

«_Que puis-je dire de toi que tous ne sachent déjà? Que tu as la gaieté d'un enfant et le savoir d'un homme: jamais plus noble cœur ne fit verser des larmes._

«_Qu'il savait spirituellement tromper votre attente et vous insinuer des pensées bien opportunément hors de saison! Son langage sans affectation était précis, comme celui de ses chers Elizabéthiens, jusqu'à devenir parfois obscur. On eut pu étendre ses phrases comme des grains d'or en de très larges feuilles. Il se montrait sans pitié pour les fausses célébrités et ses observations mordantes sur_ la mode pour hommes de génie _étaient son plat habituel. Sir Thomas Brown était son compère, et Burton, et le vieux Fuller. Dans son humeur amoureuse il folâtrait avec leurs livres, beautés sans rivales aux odeurs de vieux bouquin, et les rudes comédies de Beaumont et Fletcher l'induisaient en légers rêves. Il les jugeait comme un poète, mais il était bon de le laisser à son jeu; quelqu'un osait-il se lancer sur ses sujets favoris, il était homme à arrêter le parleur ou à lui répondre de telle sorte qu'on n'eût pu dire s'il voulait adresser un reproche ou tout simplement faire une malice. Un soir, à C..., on parlait justement des deux dramaturges. M. X. vantait la passion et le style magnifique de je ne sais quelle tragédie. Elia l'interrompit brusquement. «Ce n'est rien, dit-il, les lyriques seuls ont le style magnifique, les lyriques!_».

Wainewright, pour un côté de sa carrière d'écrivain, mérite tout spécialement de retenir l'attention. Il n'est personne, dans la première partie du siècle, à qui le journalisme moderne soit autant redevable. Il fut le précurseur de «l'asiatisme», se plut aux épithètes pittoresques et aux amplifications pompeuses. Un style si somptueux qu'il dérobe la pensée, tel est l'idéal de cette école littéraire si admirée, de Fleet-street, dont «Janus Weathercock» peut être appelé le créateur.

Il comprit également qu'il était très facile, en s'y reprenant sans cesse, d'intéresser le public à sa personne, et dans ses articles quotidiens ce jeune homme extraordinaire nous renseigne sur le monde qu'il avait à dîner, sur le tailleur qui l'habille, le vin qu'il aime, son état de santé actuel, ni plus ni moins que s'il rédigeait la chronique de la semaine pour quelque journal populaire de notre temps. Cette partie de son œuvre, certainement la moins précieuse, est cependant celle qui a eu l'influence la plus incontestable. Un publiciste, de nos jours, est un homme qui assomme les gens avec la singularité de son existence.

Comme certains êtres très artificiels, Wainewright avait un grand amour de la nature: «J'ai trois plaisirs», écrit-il quelque part: «m'asseoir paresseusement sur une éminence d'où je découvre un bel horizon; me tenir à l'ombre d'épais feuillages par un brillant soleil, et goûter la solitude sans avoir l'idée de l'isolement. La campagne me donne tout cela.»

Il écrit sur sa promenade parmi les brandes et les bruyères embaumées en répétant l'«Ode au Soir» de Collin, pour mieux saisir la délicate beauté de l'heure; il dit s'être caressé le visage «dans un lit de primevères humides de la rosée de Mai» et parle du plaisir de voir les vaches soufflant doucement «s'en aller lentement à l'étable, au crépuscule» et d'entendre «le tintement lointain des clochettes d'un troupeau». La phrase: «le polyanthus brillait sur sa froide couche de terre comme un tableau de Giorgione, seul, sur un panneau de chêne bruni», caractérise de façon curieuse son tempérament et le passage que voici n'est pas sans grâce:

«_L'herbe courte et tendre était toute semée de marguerites—de celles qu'on nomme des pâquerettes—nombreuses comme les étoiles d'une nuit d'été. Le croassement rauque des corneilles affairées arrivait, adouci, des hauteurs d'un bouquet d'ormes, très loin, et par intervalles on entendait la voix d'un enfant chassant les oiseaux des champs fraîchement semés. Les profondeurs bleues du ciel étaient de la couleur du plus sombre outre-mer; pas un nuage ne rayait l'ether calme. Seule au ras de l'horizon flottait une légère vapeur, une brume de chaleur et de clarté sur laquelle se dessinait nettement le village voisin avec sa vieille église de pierre, d'une aveuglante blancheur. Je songeais aux_ «Vers écrits en Mars» _de Wordsworth_.

Nous ne devons cependant pas oublier que le jeune homme si cultivé qui écrivait ces lignes et qui était si sensible à la poésie de Wordsworth était aussi, comme je l'ai dit au commencement de cet essai, un des plus secrets, des plus habiles empoisonneurs qu'il y ait jamais eu au monde. Comment il fut fasciné par l'étrange péché, il ne nous l'a point dit, et le journal où il avait pris soin de noter sa méthode et le résultat de ses terribles expériences est malheureusement perdu pour nous. Même en ses derniers jours, il n'abordait ce sujet qu'avec beaucoup de réticences et préférait parler de «l'excursion» ou des Poëmes inspirés par l'Amitié. On ne doute pas toutefois que le poison dont il se servait, ne fût la strychnine. Dans une de ces belles bagues dont il était si fier et qui servaient à montrer le fin modelé de ses délicates mains d'ivoire, il avait coutume de renfermer quelques gouttes de noix vomique indienne, «un poison», nous dit un de ses biographes, «presque sans goût, difficile à découvrir et qu'on peut mêler à une grande quantité d'eau.» Ses meurtres, nous dit de Quincey, ne furent jamais connus de la justice. Ils ne sont pas douteux pourtant et quelques-uns sont dignes d'être mentionnés.

Sa première victime fut son oncle, M. Thomas Griffiths. Il l'empoisonna en 1829 pour hériter de Linden-House, une propriété qui lui plaisait beaucoup. Au mois d'août de l'année suivante il empoisonna Mrs Abercrombie, la mère de sa femme, et la même année, en décembre, il empoisonna la charmante Helen Abercrombie, sa belle-sœur. On ne sait au juste pour quelle raison il tua Mrs Abercrombie: par caprice, pour exercer l'horrible pouvoir qui était en lui, ou parce qu'il avait des soupçons? peut-être fut-ce sans motifs. Mais si, avec l'aide de sa femme, il assassina Helen Abercrombie, c'est qu'il l'avait assurée à plusieurs compagnies pour une somme de 18.000 livres. Voici comment fut commis le crime. Le 12 décembre, Wainewright, sa femme et son fils, revinrent de Linden-House à Londres et se logèrent au n^o 12 de Conduit Street, dans Regent Street. Les deux sœurs Helen et Madeleine Abercrombie les accompagnaient. Dans la soirée du quatorze ils allèrent au théâtre, et Helen se trouva souffrante au souper. Le jour suivant elle était au plus mal, et on appelait pour la soigner, le docteur Locock, de Hanover square; le lundi 20, après la visite matinale du médecin, M. et M^{me} Wainewright lui apportèrent une tisane empoisonnée et s'en allèrent à la promenade.

Quand ils revinrent, Helen Abercrombie était morte. Elle avait seulement vingt ans. C'était une grande et aimable fille aux beaux cheveux blonds. Un charmant portrait à la sanguine existe encore qui est l'œuvre de son beau-frère et qui nous montre combien Wainewright subit l'influence de Sir Thomas Lawrence, un peintre dont les œuvres lui inspirèrent toujours une grande admiration. De Quincey dit que Mrs Wainewright ne fut pas complice du meurtrier. Puisse-t-il ne pas se tromper. Le crime alors eût été unique, et Wainewright le seul coupable.

Les compagnies d'assurances, qui soupçonnaient la vérité, refusèrent de payer; se retranchant derrière les règles spéciales de leurs polices, elles prétendirent qu'on leur avait fait de faux rapports et négligé de verser les primes. L'empoisonneur, avec un étrange courage, commença une action judiciaire devant la Cour de chancellerie contre l'Impérial qui se solidarisait avec les autres compagnies. Le procès dura cinq ans et se termina par un verdict en faveur de l'Impérial. Le juge était Lord Abinger. _Egomet Bonmot_ avait pour le représenter M. Erle et Sir William Follet; Sir Frederick Pollock se trouvait avec l'avocat général à la partie-adverse. Le plaignant, par malheur, ne pouvait pas assister aux audiences.

En refusant de lui verser les 18.000 livres, les compagnies lui avaient causé les plus pitoyables embarras. Quelques mois après le meurtre d'Helen Abercrombie, on l'avait arrêté pour dettes dans une rue de Londres, alors qu'il donnait une sérénade à la fille d'un ami. Il put recouvrer sa liberté, mais il pensa qu'il valait mieux cette fois s'en aller à l'étranger jusqu'à ce qu'il se fût arrangé avec ses créanciers. Il partit donc pour Boulogne, descendit chez le père de la jeune fille à la sérénade et le décidait bientôt à s'assurer sur la vie pour 3.000 livres à la compagnie du Pélican. Il eut soin que toutes les formalités nécessaires fussent accomplies, et la police bien rédigée; puis un soir, après dîner, comme ils prenaient ensemble le café, il laissa tomber quelques granules de strychnine dans la tasse de son hôte.

Cet empoisonnement ne pouvait lui procurer aucun avantage pécuniaire; s'il le commit, ce fut simplement pour se venger de la première compagnie qui avait refusé de lui payer le prix de son crime. Son ami mourut le lendemain en sa présence, et il quitta Boulogne aussitôt pour entreprendre un voyage d'études à travers les régions les plus pittoresques de la Bretagne. Quelque temps il fut l'hôte d'un vieux gentilhomme français qui avait une belle maison de campagne à Saint-Omer. De là il se rendit à Paris, où il demeura plusieurs années, menant une existence fastueuse, disent les uns, tandis que d'autres racontent «qu'il avait coutume de porter sur lui du poison et qu'il effrayait tous ceux qui le connaissaient». En 1837 il retourna secrètement en Angleterre où l'attirait comme une folle et étrange fascination. Il suivait une femme qu'il aimait.

On était au mois de juin et il se trouvait à un des hôtels de Covent Garden. Son salon était au rez-de-chaussée, et prudemment il en tenait les jalousies baissées de crainte d'être découvert. Treize ans plus tôt, alors qu'il composait sa belle collection de majoliques et de Marc-Antoine, il avait contrefait dans une procuration et produit à son contrat de mariage la signature de ses curateurs pour entrer en possession d'une partie de son héritage maternel. Il savait que l'on avait découvert le faux et qu'en retournant en Angleterre il exposait sa vie. Il y retournait pourtant. Qui s'en étonnera? On dit que la femme était très belle. Et puis elle ne l'aimait pas.

Ce fut tout à fait par hasard qu'il fut découvert. Un bruit dans la rue attira son attention; en artiste qui se plaît à toutes les manifestations de la vie ambiante, il ne sut pas se défendre de lever un moment ses jalousies. Aussitôt quelqu'un s'écria du dehors: «Tiens! Wainewright, le faussaire!» C'était Forrester, le coureur de Bow-Street.

Le 5 juillet, il fut amené à Old Bailey. Le _Times_ publia sur le procès le compte rendu suivant:

_Devant M. le juge Vaughan et M. le Conseiller Alderson, a comparu Thomas Griffiths Wainewright, âgé de quarante-deux ans, homme d'apparences distinguées, portant moustaches, accusé d'avoir signé un faux billet de 2259 livres et de s'en être servi avec l'intention de porter préjudice au Gouverneur et à la société de la Banque d'Angleterre._

_Il y avait cinq accusations contre le prisonnier, et Wainewright les a toutes repoussées à l'interrogatoire que lui a fait subir dans la matinée M. le juge d'instruction Arabin. Cependant, au tribunal, il a demandé qu'il lui fût permis de renoncer à sa première défense, et il s'est reconnu coupable de deux délits qui ne devaient pas entraîner de condamnation capitale._

_L'avocat de la Banque a déclaré que trois autres accusations étaient portées contre lui, mais que la Banque ne désirait pas une effusion de sang. En conséquence, on a seulement retenu les deux charges les moins importantes, et le prisonnier, à la fin de la session, s'est vu condamner à la déportation à perpétuité._

On le conduisit à Newgate pour le préparer à son transport aux colonies. Dans un passage singulier de ses premiers essais il imagine qu'il est lui-même enfermé dans la prison d'Horse Monger, condamné à mort pour n'avoir pu résister à la tentation de dérober au British Museum quelques Marc Antoine qui manquaient à sa collection. La peine qu'il allait subir était une sorte de mort pour un homme aussi artiste. Il s'en plaint amèrement à ses amis, et remarque, non sans raison, comme on le verra, que l'argent était réellement le sien, qu'il en avait hérité de sa mère et que le faux, si c'en était un, avait été commis il y a trente ans, ce qui était au moins, dit-il, une _circonstance atténuante_. La permanence de la personnalité est un problème métaphysique des plus subtils, que certainement la loi anglaise résout d'une manière extrêmement rude et primitive. N'est-ce pas d'ailleurs impressionnant qu'il se soit attiré une condamnation aussi sévère pour un acte qui, si nous nous rappelons son influence déplorable sur la prose de nos modernes journalistes, n'est pas le pire de tous ses péchés.

Lorsqu'il était à Newgate, Dickens, Macready et Hablot Browne qui visitaient les prisons dans un but artistique, l'y découvrent. Il leur lança un regard méfiant, nous dit Forster; Macready fut effrayé de reconnaître un homme avec lequel il avait été si étroitement lié dans sa jeunesse et qui l'avait reçu à sa table.

D'autres furent plus curieux, et sa cellule fut quelque temps comme un rendez-vous de flânerie élégante. Nombre d'hommes de lettres y vinrent visiter leur vieux camarade. Mais, depuis longtemps, il n'était plus ce charmant Janus au cœur léger qu'admirait Charles Lamb. Il était, semble-t-il, devenu tout à fait un cynique.

A l'agent de la Compagnie d'assurances qui le visitait, un après-midi, et pensait mettre sa rencontre à profit en lui lançant cette pointe: «Après tout, le crime est une mauvaise spéculation», il répliqua: «Monsieur, vous autres, gens de la Cité, vous vous lancez dans une spéculation et vous en courez la chance. Quelques-unes de vos spéculations réussissent, d'autres échouent. Il arrive que les miennes ont échoué, que les vôtres ont réussi. C'est la seule différence, Monsieur, qui existe entre vous et moi. D'ailleurs, je vous dirai, Monsieur, que, jusqu'à la fin, j'ai réussi au moins l'une de mes entreprises. En dépit de toutes les vicissitudes, je me suis obstiné à rester un homme distingué. Je l'ai toujours été, je le suis encore. Ainsi, c'est la coutume en cette maison que les locataires d'une cellule la balaient le matin à tour de rôle. J'occupe une cellule avec un maçon et un ramoneur, eh bien! ils ne m'ont jamais présenté le balai!» Quand un ami lui reprochait le meurtre d'Hélène Abercrombie, il haussait les épaules en disant: «Je l'avoue, c'est horrible, mais elle avait les hanches trop développées.»

De Newgate, on le conduisit aux pontons de Portsmouth, et de là, il fut embarqué sur la _Suzanne_ pour la terre de Van Diemen avec trois cents autres condamnés. Il semble que le voyage lui déplut fort, si l'on en juge par une lettre écrite à un ami où il se plaint amèrement du sort ignominieux qui le force à se mêler, lui, le compagnon des poètes et des artistes, à des rustres grossiers. Les épithètes dont il se sert ici ne doivent pas nous surprendre. Le crime, en Angleterre, est rarement une œuvre de réflexion; presque toujours il est causé par la faim. Il n'y avait probablement personne à bord qui pût l'écouter avec sympathie et dont le caractère lui offrit un intérêt psychologique.

Son amour de l'art, toutefois, ne l'abandonna jamais. A Hobart-Town, il découvrit un atelier et recommença à dessiner et à peindre des portraits. Sa conversation et ses manières, dit-on, étaient toujours aussi charmantes. Encore ne semble-t-il pas avoir renoncé à ses habitudes d'empoisonneur; on les retrouve en deux circonstances où il essaya d'en finir avec des gens qui l'avaient offensé. Mais il avait perdu son adresse de main.

Deux de ses entreprises échouèrent complètement; aussi se dégoûta-t-il tout à fait de la société tasmanienne et, en 1844, il présenta au gouverneur de la colonie, Sir John Eardley Wilmot, un mémoire où il demandait sa libération. «Je suis, disait-il, torturé par des idées qui se battent en moi pour obtenir leur expression; je souffre de ne pouvoir accroître mon savoir ni exercer ma parole d'une façon agréable, même utile!» Cependant, on rejeta sa requête, et l'associé de Coleridge n'eut pas d'autre consolation que d'évoquer ces merveilleux Paradis artificiels dont les fumeurs d'opium ont seuls le secret. En 1852, il mourut d'apoplexie. Son seul compagnon était un chat pour lequel il ressentait une extraordinaire affection.

Ses crimes ont eu, je pense, beaucoup d'influence sur son art. Ils donnèrent à son style un caractère vigoureux qui est certainement absent de ses premières œuvres. Dans une note de sa _Vie de Dickens_, Forster mentionne qu'en 1847, Lady Blessington reçut de son frère, le major Power, qui avait un emploi militaire à Hobart-Town, le portrait à l'huile d'une jeune fille qui était dû à ce peintre spirituel. «Dans les traits de cette aimable et gracieuse personne, nous dit le biographe, il avait réussi à exprimer sa propre méchanceté.» Ainsi un roman de M. Zola nous montre un jeune artiste impressionniste qui, ayant commis un meurtre, se met à peindre en des tons verdâtres, morbides, et dont tous les portraits, même ceux de ses plus respectables modèles, ressemblent à sa victime. Ce fut à des suggestions encore plus singulières que M. Wainewright dut son développement artistique. Le mal est quelquefois créateur.