Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes par le général de brigade Roguet

Part 6

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On l'adoptera comme le meilleur dans la circonstance et pour mieux vaincre par des moyens extrêmes, imprévus, décisifs, la rébellion à laquelle il sera utile de montrer ses forces et son énergie, même en se retirant. Il ne sera pas alors sans compensation que des raisons politiques et militaires engagent à prendre une direction difficile, sur laquelle le drapeau aura l'occasion de se déployer intact.

50. Cette condition fut remplie lors de la retraite de la petite garnison de Lyon, en novembre 1831, sur l'importante position de Montessuy, à travers le faubourg Saint-Clair, position principale d'une émeute redoutable.

Alors on fut étonné que le général Roguet, au lieu de passer sur la rive gauche du Rhône, ait préféré traverser le plus fort de l'insurrection pour établir de suite son camp au sortir de la ville. Cette position menaçante avait, dans la situation des choses, quelques inconvénients: mais elle imposa de suite aux rebelles, dès ce moment affaiblis par la crainte, l'indécision et la division; elle releva immédiatement le moral des troupes convaincues, dès lors, qu'on ne s'était ainsi placé que pour mieux dominer l'insurrection et la combattre, à l'aide des secours que l'on pourrait appeler à soi, des instructions que l'on serait en mesure de recevoir du Gouvernement: en pareille circonstance, le défaut de communications est toujours embarrassant et souvent décisif.

51. Il était nécessaire d'insister sur le très-petit nombre de cas exceptionnels où, d'après cette autre manière de voir, le parti extrême de l'évacuation peut être approuvé; et nous continuons à développer cette opinion.

Dans des cas différents, et même dans ceux où ce parti peut avoir les plus graves conséquences, on aurait cependant failli le prendre mal à propos.

Ainsi le principe émis par le maréchal de Montluc, au sujet de l'affaire de Toulouse en 1562, _qu'en fait d'émeute il vaut mieux être dehors que dedans, pour y faire acheminer les secours_, souffrirait des exceptions, selon les circonstances morales et politiques, surtout à l'égard des capitales des états complètement centralisés, où le principe du pouvoir a perdu des appuis essentiels.

52. En résumé, toute émeute de province peut souvent être ainsi comprimée.

Victorieuse ou vaincue, elle tendra les bras au pouvoir après quelques jours: le sang et l'honneur militaires auront été épargnés, si la troupe s'est bornée à cerner la position et à l'observer du dehors: les propriétés seules seront violées.

53. Une capitale ne doit être jamais abandonnée devant une émeute; on l'évacuera quelquefois en présence d'une révolution imminente.

Il ne faut quitter qu'à la dernière extrémité le bras de levier avec lequel on ébranle les provinces, encore moins le céder aux factions: un mouvement rétrograde donne aux révoltés 50,000 auxiliaires, un gouvernement et de puissantes ressources; il expose aux plus grands désastres.

54. En principe, chaque garnison ou fraction de troupe doit défendre, jusqu'à la dernière extrémité, la position qu'elle occupe et sauver à la fois, même au prix des plus grands sacrifices, la société et l'honneur militaire en péril.

Il faut surtout ne pas songer à une retraite avec une garnison nombreuse et bien établie, vis-à-vis de factieux mal armés, mal commandés, sans sympathie dans la population.

Enfants perdus d'un parti politique lui-même isolé, quelques hommes remuants deviendraient, au premier pas en arrière, le noyau de rassemblement d'une armée entière, bientôt grossie par la peur ou par un entraînement coupable. L'effet de cette reculade serait irréparable, surtout à l'égard d'une capitale où un gouvernement improvisé s'imposerait de suite.

Telles étaient les appréhensions, les vues différentes qui faisaient généralement préférer, aux hommes d'état dont nous avons parlé, le premier et le deuxième parti; le troisième n'était adopté par eux que pour le cas le plus extrême.

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55. Mais la marche générale et toute exceptionnelle des choses, en Europe, la puissance destructive des partis hostiles à la société, l'insouciance, les divisions des hommes d'ordre, peuvent donner lieu, il est vrai accidentellement, à une tout autre série de considérations.

Les grandes capitales ont toujours été les places fortes de l'esprit révolutionnaire: aujourd'hui, par suite d'une centralisation chaque jour progressive, et du rendez-vous que s'y donnent successivement les plus mauvaises passions de tous les pays, on les regarde comme un péril incessant pour les gouvernements, les nationalités et les principes sociaux.

«Un grand empire suppose une influence despotique dans celui qui gouverne (prince, ville ou province); il faut que la promptitude des résolutions supplée à la distance des lieux où elles sont envoyées; que la crainte empêche la négligence du gouverneur ou du magistrat éloigné; que la loi soit dans une seule tête; et qu'elle change sans cesse, comme les accidents, qui se multiplient toujours, dans l'État, à proportion de sa grandeur.

«MONTESQUIEU.»

56. Jusqu'à quel point convient-il désormais, et tant que cet état de choses durera, de s'y engager obstinément pour remporter une victoire, qui, certaine dans le plus grand nombre de cas, si peu prévoyant que l'on soit, laisse toujours néanmoins sous la pression plus ou moins funeste d'une démagogie audacieuse, aveuglée et qu'il est impossible d'arrêter dans ses dévastations progressives?

À quoi bon un système de défense malheureusement quelquefois stérile ou compromettant contre un ennemi qui n'a rien à perdre et est décidé à ne rien respecter; qui met habilement à profit le moindre succès; qui s'arrête, sans reculer, le jour d'une défaite, pour recommencer le lendemain; telles sont les questions que, dans toutes les armées de l'Europe, se posent aujourd'hui les militaires les plus distingués.

Les événements de Paris, de Vienne, de Berlin, de Milan, de Rome, en 1848; la pression déplorable exercée sur les corps constitués, sur les hommes les plus considérables et sur les provinces, par une minorité de factieux accourus successivement de tous les coins de l'Europe dans ces capitales; les périls auxquels des États rapidement déchus ont été exposés, ainsi que la société entière, font penser qu'il pourrait y avoir, alors, un quatrième parti à prendre pour sauver la civilisation en péril.

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57. On est même arrivé à se demander si, dans une certaine situation anormale de la société, le siège du gouvernement doit rester au milieu d'une grande capitale, foyer incessant d'agitations, place d'armes redoutable des factions antisociales.

Plusieurs de nos rois, et surtout Louis XIV, n'avaient pas hésité à résoudre négativement cette question, à l'époque où une décentralisation complète la rendait moins grave.

Napoléon fut souvent préoccupé de ces tristes idées, à diverses époques d'un règne glorieux, qui cependant avait comprimé les factions avec habileté et rétabli miraculeusement la société sur ses éternelles bases.

D'abord il pensa, pour les temps plus difficiles que ses successeurs pourraient avoir à traverser, à l'établissement solide du château du roi de Rome; projet que reprit la Restauration sous le prétexte de la caserne du Trocadéro.

En 1815, il ordonna d'importants travaux sur la butte Montmartre, travaux qui, dans une autre circonstance, disait-il, auraient une autre utilité.

En 1807, il conseillait à son frère, le roi de Naples, de ne pas trop s'abuser sur les dispositions changeantes du peuple de sa capitale, et sur l'efficacité de la répression à l'aide d'une armée non cimentée par la guerre et la victoire.

En attendant que la gloire et le temps eussent donné à celle-ci les sentiments d'honneur, de fidélité et de devoir, il conseillait d'appeler des corps suisses; de créer un grand réduit de sûreté à Castellamare, pour pouvoir au besoin s'y retirer et y dominer les événements, plus encore dans l'intérêt du peuple que dans celui de la couronne.

Il suffisait alors de faire observer Naples par un corps de troupes légères, qu'appuyait un échelon également chargé de maintenir les Abruzes.

Cette préoccupation a paru significative, chez un souverain, à qui on ne peut refuser l'énergie, la capacité, le jugement et la prévoyance éclairés par une connaissance profonde de toutes les conditions actuelles du pouvoir.

58. Lord Liverpool entendant, en 1822, Chateaubriand faire l'éloge de la solidité de la monarchie anglaise pondérée par le balancement égal de la liberté et du pouvoir, dit, en montrant la cité de Londres: «_Qu'y a-t-il de solide avec ces villes énormes? Une insurrection sérieuse à Londres et tout est perdu._»

Si l'on récapitule, en effet, les dangers que telle capitale aurait fait courir à son empire depuis qu'il existe; l'appui ouvertement prêté à l'étranger et aux ennemis de l'état; les abîmes où elle aurait failli précipiter; la tyrannique pression exercée, par elle, sur les pouvoirs les plus élevés, on la considérera comme une des fatalités qui entraînent vers la décadence.

59. On fait aussi observer, qu'en même temps que la position morale des populations et celle des gouvernements ont graduellement varié, les moyens de sécurité ont décru.

Ainsi, par exemple, Vincennes et même le Louvre étaient déjà d'insuffisants réduits intérieurs ou rapprochés, eu égard au Paris du XVIe siècle; et cependant, la Bastille dominait alors le faubourg le plus populeux.

Il faudra bien un jour aborder cette redoutable question des chefs-lieux de gouvernement; on décidera, enfin, si l'existence des États devient possible avec une seule ville exclusivement prépondérante.

La chute des pouvoirs ne serait qu'une révolution, si, dans un certain état des sociétés, les pouvoirs n'entraînaient, avec eux, les empires et les nationalités à une ruine commune.

§ IV.

POSITION EXTÉRIEURE DE RALLIEMENT.

60. Ainsi, supposons qu'une grande effervescence politique règne uniquement dans la capitale; l'on est assuré des provinces irritées contre une tyrannique oppression; la garde nationale est décidément aveuglée ou hostile; les moyens de répression suffisants n'ont point été réunis à propos; les dévouements sont sur le point de flotter incertains; alors des militaires compétents recommandent l'adoption du quatrième parti.

Ils regardent la lutte comme très-chanceuse, non-seulement à l'intérieur de toute la ville, mais même à une de ses extrémités, vu les graves conséquences qu'elle peut entraîner, conséquences à redouter, la garnison eût-elle de forts points d'appui dans les principaux quartiers; car il peut y avoir contre l'autorité, disent-ils, et au moment le plus critique, une influence morale rapidement croissante.

61. Dans ce cas, le Gouvernement exprime le désir qu'une méprise, qu'une surexcitation passagère et sans fondement ne finisse pas par une boucherie regrettable; il livre la capitale à la garde nationale sommée de la préserver du pillage.

Il rallie son armée avant qu'elle ne soit paralysée par les manifestations, les hésitations, les insuccès; il la rallie, ainsi que les assemblées et les principales administrations, en dehors de ce foyer de révolte; soit sur une place forte ou position voisine; soit sur une ligne de places frontières, communiquant avec la majeure partie du pays ou appuyée à une puissance amie, et convenablement approvisionnée.

Son but doit être d'aviser, selon les événements; il pourra, au moins, dans l'intérêt de la société, exiger que l'autorité soit transmise régulièrement, du pouvoir tombant à un autre élevé selon le voeu du pays, qui ne tardera pas à se faire connaître.

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62. À cet effet, toute grande capitale doit être dominée, à moins d'une journée de marche, par un réduit fortifié du 1/10e de son développement, du 1/25e de sa surface; 20 fronts seraient quelquefois nécessaires; cette citadelle est, ou peut devenir accidentellement, le siége du Gouvernement.

Des dispositions sont prises pour que ce cas échéant:

1° Les principaux services administratifs y trouvent réunis leurs moyens d'action les plus indispensables, en personnel et en matériel de tout genre;

2° L'armée ait un considérable approvisionnement de vivres, de munitions, de matériel, avec les moyens de transports nécessaires.

Une centralisation administrative exagérée rend indispensable l'adoption la plus complète de ces mesures difficiles.

À une marche autour de la capitale, sur la circonférence des lignes d'invasion, sont trois ou quatre places semblables écartées, entre elles, d'une journée de marche, et dominant les lignes transversales ou parallèles de défense.

Ces places et le réduit paraissent également nécessaires contre l'ennemi du dehors et celui du dedans. En temps de paix, on y entretient de fortes garnisons, auxquelles les troupes des divisions militaires voisines viennent se rallier, en cas d'évacuation de la capitale.

Ces grands dépôts de sûreté contiennent, en tous temps, les approvisionnements, le matériel, les vivres et les moyens de transports nécessaires.

Des règlements de police et de servitude militaires s'opposeraient à l'extension exagérée de la population, et surtout d'une population remuante, soit à l'intérieur, soit aux environs.

63. La capitale cernée, menacée d'un blocus ou d'un siége, ayant contre elle le pays tout entier, serait bientôt obligée de rentrer dans le devoir; sa révolte la plus obstinée ne pourrait se prolonger au delà de quelques jours, ainsi que l'ont démontré les derniers événements de Vienne, en octobre 1848.

Presque toujours, et ce n'est pas la moindre compensation des inconvénients de ce plan, car on est obligé de lui en reconnaître, l'emploi des moyens de rigueur serait moins nécessaire.

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64. Nous avons vu Henri IV dominer ainsi, de 1590 au commencement de 1596, la capitale révoltée; la ligue était secourue par l'armée espagnole de Flandres, à l'aide de la position intermédiaire de Laon, son dernier réduit.

Le roi, pour resserrer Paris, l'affamer et l'isoler, occupa simultanément plusieurs des positions suivantes: Meulan, Chartres, Chevreuse, Montlhéry, Corbeil, Melun, Moret, Montereau, Nogent-sur-Seine, Provins, Nangis, Brie-Comte-Robert, Lagny, Cressy et les places de l'Oise.

Plus habile politique et officier de combat que général dirigeant, Henri IV sut néanmoins, par la persévérance de ses efforts intelligents, arriver enfin à un succès définitif, qui d'abord avait paru impossible aux plus capables.

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65. En 1652, Turenne contint, de la même manière, avec une armée de 8 à 11,000 hommes, en s'appuyant sur les principales positions, à une journée de marche autour de Paris, depuis l'Oise jusqu'à la Loire, la capitale révoltée et les 15,000 hommes de l'armée des princes.

Ceux-ci étaient successivement secourus, de Cambrai, par les 12,000 Espagnols détachés sous les ordres de Fuenseldange; des rives de la Marne, par les 8,000 hommes du duc de Lorraine.

Les forces de Turenne ne s'élevaient pas au tiers de celles de l'insurrection trop favorisée par le pays; le roi ne pouvait être reçu dans la plupart des villes. On avait à combattre le grand Condé.

Du 30 janvier au 15 octobre, pendant huit mois d'angoisses journalières, Turenne sauva plusieurs fois par son activité, son habileté et sa prudence, la royauté chaque jour au moment de périr; il finit par la ramener triomphante dans la capitale.

Les positions circonvallantes autour de Paris, occupées successivement par ce grand capitaine, dans cette immortelle campagne, furent:

Sur l'Eure, Chartres;

Sur la Loire, Jargeau, Briare et Bleneau;

Sur la Haute-Seine, Melun, Corbeil, Ablon et Villeneuve-Saint-Georges;

Sur la Marne, Meaux et Lagny;

Entre la Marne et l'Oise, Dammartin et le Thillay près Gonesse, la Nonette de Borrestz à Senlis;

Sur l'Oise, Compiègne, Creil et Beaumont;

Sur la Basse-Seine, Épinay.

Le 24 juillet, le roi ayant eu connaissance que les princes marchaient vers la Brie et avaient des intelligences sur l'Yonne, que les espagnols ne pénétreraient pas plus avant dans le royaume, avait prescrit d'occuper simultanément, sur les principales lignes transversales, à quatre et dix lieues de Paris, Étampes, Melun, Corbeil, Meaux, Lagny, Beaumont et Creil, dont on venait d'apprécier l'importance.

Pendant cette campagne, la cour, pour laquelle les Parisiens conservèrent l'apparence de quelques ménagements, erra successivement de la rive gauche de la Loire, à Chartres, Saint-Cloud, Saint-Germain, Poissy et Saint-Denis.

Laon, comme point de jonction des armées d'Espagne et de Lorraine, ou de refuge de l'armée des princes; Villeneuve-Saint-Georges, comme lieu de réunion de celle ci à l'armée de Lorraine, jouèrent un rôle important.

C'est à Turenne, à la promptitude, à la sûreté de son jugement, à une activité et à un dévouement de tous les jours, de toutes les heures, que la France doit, pour ainsi dire, le beau siècle de Louis XIV. Jamais général ou homme d'état ne rendit à son pays, mis sur le bord de l'abîme par la félonie et l'esprit de faction, des services aussi signalés; de telles campagnes sont de celles qui laissent après elles autre chose que des morts et des dépenses ruineuses. L'exemple de Turenne a inspiré généreusement les hommes de guerre appelés, par les événements, à jouer le rôle si grand de défenseurs du principe d'autorité, au milieu de la société en ruine; pour honorer convenablement de tels génies, de tels services rendus, les plus éclatantes voix de la renommée seraient encore impuissantes.

«Les princes doivent avoir toujours auprès d'eux, à tout événement, plusieurs hommes d'épée d'une fidélité et d'une capacité éprouvées pour étouffer les séditions dès le commencement.

«BACON.»

À la même époque, Condé, autrefois et plus tard digne émule de Turenne, persévérait dans l'erreur avec les criminels agitateurs de la France; il devait un jour réparer aussi noblement, et par son repentir, et par de glorieux services, ces écarts regrettables.

«Et puisqu'il faut une fois parler de ces choses, dont je voudrais pouvoir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison, il n'avait seulement pas songé qu'on pût rien attenter contre l'État; et, dans son plus grand crédit, s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il souhaitait encore plus de les mériter; c'est ce qui lui faisait dire qu'il était entré en prison le plus innocent des hommes, et qu'il en était sorti le plus coupable: _Hélas_, poursuivait-il, _je ne respirais que le service du roi et la grandeur de l'État_. On ressentait dans ses paroles un regret sincère d'avoir été poussé si loin dans ses malheurs.

«BOSSUET.»

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66. À défaut des dispositions de prévoyance militaire et politique détaillées au n° 62, le dernier Gouvernement, placé dans des circonstances peut-être équivalentes, n'avait-il pas encore, en Février 1848, plusieurs partis à prendre; le succès était d'autant plus probable que telle était l'attente de la France?

On pouvait se retirer, avec les forces de la 1re division militaire, entre les places de l'Aisne et de l'Oise, et rallier en quelques jours, de cette position importante, plusieurs armées sur les avenues de la capitale.

1° Sur la ligne de la Somme, les nombreuses troupes de la 16e division.

2° Sur Châlons et la Marne, celles des 2e, 3e et 5e divisions.

3° Sur Troyes et la Haute-Seine, celles des 6e et 18e divisions.

4° Sur Blois et la Loire, celles des 4e et 15e divisions.

5° Sur la Basse-Seine, celles de la 14e division.

Dans cette position, adossé au royaume ami de Belgique, en rapport avec l'Europe, le Gouvernement de 1830 eût intercepté, à son avantage, les communications du reste de la France.

Parmi tant de capacités et d'illustrations, dont le dévouement ne pouvait être mis en doute, l'homme d'État pour conseiller et organiser l'exécution d'un tel plan, aurait-il été impuissant?

Dans la société actuelle, sans hiérarchie, affaiblie, usée, dissoute par tant de révolutions successives et contraires, tous les liens, tous les dévouements, toutes les énergies, toutes les croyances, tous les pouvoirs sont-ils relâchés ou altérés au point de rendre impossible un effort sérieux à l'heure suprême de la vie des Gouvernements?

67. Cependant, on a cru que le pouvoir de juillet s'était préparé, même avec préoccupation, à une telle lutte et à toutes ses conséquences.

C'est peu présumable: car, de toutes les dispositions de prévoyance, ce pouvoir intelligent aurait donc, alors, pris la moins heureuse: celle de préparer, par l'enceinte continue et ses 14 forts détachés, une place forte à la révolte.

Ces forts sont trop nombreux pour qu'on puisse espérer qu'ils seraient, dans de pareilles circonstances, convenablement garnis de troupes et utilisés.

Ils augmentent la nécessité déjà si fâcheuse des détachements, et déplacent avec désavantage le casernement de Paris, en dehors des quartiers à dominer.

Ils sont trop rapprochés de la capitale, trop inquiétants pour elle, et chacun pas assez importants, pour résister longtemps à l'influence révolutionnaire qui y surgirait.

Tout au plus les positions principales, et cependant encore trop rapprochées, de Vincennes, de Saint-Denis, du Mont-Valérien, du haut Clamart, auraient pu être fortifiées, dans ce but et avec quelque avantage, sur une plus grande échelle: elles auraient été occupées et conservées par quatre détachements d'élite.

Eu cas d'invasion étrangère, toujours malheureusement appuyée par un simulacre de parti, ces fortifications, colossales par leur étendue et les détachements qu'elles nécessiteraient, auraient une utilité toute spéciale: elles serviraient surtout contre une armée qui n'oserait pas ou ne pourrait pas réunir les immenses moyens nécessaires pour les aborder. Elles auraient toute leur incontestable valeur dans une certaine situation morale des populations. Comme ouvrages d'art, et surtout pour la rapide exécution, ces immenses travaux resteront un des monuments du dernier règne.

68. Un fait a, d'ailleurs, été constaté: c'est la répugnance du roi Louis-Philippe pour l'emploi des moyens sanglants; c'est sa persévérance à résoudre la crise, par des voies de conciliation et de légalité, même aux dépens de sa dynastie.

Si l'on ne craignait pas de paraître injuste pour de grandes infortunes, et de ne pas tenir assez de compte des impossibilités qui, vu l'étal actuel de notre société démantelée, peuvent, à une heure critique, arrêter, annihiler les plus beaux caractères, les plus nobles résolutions, ne serait-ce même pas le cas de dire: «semblables au pilote qui, environné d'écueils et assailli par la tempête, lutte, succombe ou se sauve avec l'équipage recueilli sur une mer agitée, les princes ont toujours mission de diriger, d'exciter leurs peuples, de les entraîner de force au milieu des grandes crises, et non de les abandonner à cet esprit de vertige ou de découragement qui les saisit alors: plus élevés vers la région des orages politiques ou sociaux, eux seuls peuvent leur faire tête et en triompher.»

Trop d'esprits puissants ont échoué devant le mystère d'événements si grands, si imprévus, pour que longtemps encore le vulgaire soit excusable de revenir ainsi sur ce que l'on pouvait attendre de princes tant de fois éprouvés, partout où il y avait de nobles exemples à donner, et qui avaient si bien compris les exigences, les nécessités, les rudes devoirs de leur époque.

Le 15 mars 1815, après le débarquement de Napoléon à Cannes, le duc d'Orléans conseillait au duc de Feltre, ministre de la guerre, de faire rallier la cour et le gouvernement à Lille.

«Votre Altesse ne sait pas, lui avait répondu le ministre, ce qu'est une translation semblable: nous l'avons vu, l'an dernier, lorsque nous voulûmes transférer le gouvernement impérial à Blois. La queue de nos voitures s'étendait de Paris à Vendôme. Cela est impraticable; il faut tenir à Paris, car il est impossible d'aller ailleurs.»