Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes par le général de brigade Roguet

Part 16

Chapter 161,460 wordsPublic domain

Cette grave question aurait pu être envisagée à un point de vue tout autre, mais trop étranger au sujet de ce livre pour qu'on doive en tenir compte ici.

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354. L'humanité réagit constamment sur elle-même; quand elle n'a pas la guerre de nation à nation, elle la fait de classe à classe, de gouverné à gouvernant: ainsi les sociétés se dissolvent.

Les forces vives des peuples paraissent d'autant plus dangereuses, pour leur bonheur et leur puissance, qu'elles sont plus accumulées par l'inaction.

Il faut que les nations, aussi bien que l'homme, soient sérieusement occupées, sinon elles emploient mal leurs puissantes facultés trop longtemps oisives.

355. Pendant la paix, chacun développe son énergie, son intelligence dans les affaires; on voit grandir des réputations, des moyens d'influence et d'action, dont aucuns ne sont à la disposition du Pouvoir; celui-ci reste privé, ainsi que ses principaux agents, de la force que donne une activité fécondante; alors les gouvernements désarment plus encore vis-à-vis les mauvaises passions que contre l'extérieur; ils perdent une partie de leur puissance; ils détendent leurs ressorts.

La guerre autorise, oblige même l'État à réunir, augmenter, entretenir, perfectionner, mettre en action tous ses moyens; alors lui et ses agents occupent presque seuls la scène; les réputations, les influences sont exclusivement son partage: la force morale et l'héroïsme deviennent sa base inébranlable.

La guerre emploie au dehors les forces matérielles d'une nation, donne une noble direction à ses forces morales.

Une lutte longue et désastreuse épuise un empire; la paix prolongée lui donne, en dehors du pouvoir, un excédent de vie, de célébrités ou d'influences qui pourraient le rendre ingouvernable.

356. On a fait observer que ces préoccupations extérieures seraient indispensables là où les révolutions auraient tout détruit, tout uniformisé: à défaut d'antagonisme de classes, de sectes, de professions, de corporations, de pouvoirs, de provinces, on verrait les passions d'autant plus violentes, qu'après avoir davantage renversé, elles seraient sans frein: ne sachant plus où se prendre, puisqu'il ne resterait rien d'humain à combattre ou à détruire, elles en viendraient, peut-être, à attaquer les éternelles et divines conditions de l'existence des sociétés, qui seules subsisteraient: la famille, la propriété, la religion.

Les voeux de paix universelle et de désarmement sont donc irréalisables.

Jusqu'à ce jour, l'humanité a vécu par la famille; par les nationalités et les religions diverses.

Vouloir abaisser toutes les barrières, détruire toutes les nuances qui différencient, qui classent, qui facilitent l'équilibre du monde par l'antagonisme de ses parties; qui assurent le progrès indéfini de l'humanité par la concurrence, par la division du travail dans l'acception la plus élevée, la plus générale de ces deux mots, ce serait préparer la barbarie.

De tous les antagonismes, le moins dangereux, le plus indispensable pour le bonheur de l'humanité, c'est celui qui résulte de l'esprit de patriotisme; loi divine du la famille appliquée à l'harmonie de l'univers.

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357. Les états, où des révolutions successives ont altéré le principe d'autorité, sont le jouet de leurs voisins habiles à ne leur point laisser rétablir les éléments de nationalité.

La grandeur passée d'un peuple et celle qu'il pourrait encore avoir excitent des états rivaux à le faire périr dans l'anarchie.

Telle puissance ne daigne même pas faire la guerre aux gouvernements qui gênent sa politique ambitieuse; elle soudoie la révolte et les ébranle en quelques journées.

Ainsi, au risque de compromettre sa propre existence dans la ruine commune, elle entretient depuis longues années de malheureux pays dans cet état normal d'anarchie qui les prive également d'institutions mûries par le temps et de la puissance des traditions.

À l'aspect des redoutables fléaux qui peuvent chaque fois lui être renvoyés de tant de nationalités ébranlées par elle, l'appel coupable aux passions révolutionnaires de tous les pays cessera peut-être; une politique moins machiavélique peut rendre le repos au monde.

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358. Trois partis sérieux, et non incompatibles avec toute pensée d'ordre ou d'avenir, affaiblissent plusieurs sociétés européennes: l'aristocratie, la bourgeoisie, la démocratie; leur désaccord pourrait seul faire triompher le génie de la destruction.

L'un de ces partis s'est-il établi au pouvoir..., on a vu les deux autres aveuglés préparer et décider sa chute, à l'aide de l'anarchie, qui seule en a profité.

Partout, à chaque révolution, la condition du principe d'autorité et de la société a également empiré; le nombre et l'influence des hommes ou des idées anarchiques ont crû, en même temps que celui des hommes ou des idées d'ordre a diminué; et toujours le flot révolutionnaire avance engloutissant de nouvelles ruines.

359. Deux de ces partis n'auraient pu, même réunis, lutter contre l'anarchie, accidentellement renforcée par le troisième; tous ensemble détourneraient les nations des abîmes où elles sont entraînées.

On fonderait peut-être ainsi quelque chose de solide; on assurerait, du moins, aux contemporains si agités quelques années de repos; et de nouvelles péripéties modifieraient la direction des esprits.

Dès qu'ils ne réunissent pas l'unanimité de voeux, sans lesquels ils ne triompheraient qu'accidentellement, et pour l'anarchie, tout parti, toute idée patriotique doivent renoncer à leur individualité et se rallier au drapeau qui compte le plus de forces; agir autrement serait un crime de lèse-humanité.

Le naufragé s'obstine-t-il à périr en refusant la main qui peut le sauver, pour une autre hors de portée?

Celui qui ne surnage pas doit-il s'efforcer d'entraîner tous les autres dans sa ruine?

Pourquoi se diviser par des préoccupations d'un autre temps?

Les partis impatients, quelque agitation qu'ils se donnent, ne parviendront pas à arracher de l'avenir un secret, qui, comme lui, est encore à naître.

À moins qu'un bienfait providentiel ne fasse surgir, du milieu des sociétés désunies, la force qui, étrangère à tant d'aberrations, mettrait fin à l'aveuglement, au désordre des esprits, ces sociétés sont condamnées à périr de marasme anarchique ou par la conquête.

Il ne s'agit même plus, pour des nationalités jadis prospères, d'intérêts de famille, de classe ou de dynastie; c'est la vieille Europe qui s'en va avec ses grandeurs, ses gloires, sa foi, ses idées d'avenir, ses éléments de progrès, fruits de longs et heureux efforts de la civilisation moderne; c'est le principe d'autorité successivement démoli par tous qu'il faut recréer; c'est la société qui est à relever en commençant par ses bases primordiales.

360. Ce grand labeur, on doit l'entreprendre, avec quelques rares et chétifs débris, sous l'ouragan déchaîné des idées de destruction, et en présence d'états rivaux qui préparent ou convoitent toutes les ruines.

Au-dessous d'aucune noble ambition, cette tâche sera, partout, l'oeuvre providentielle de fortes volontés. Le monde a besoin de grands exemples.

Le 22 juin 1815, après sa seconde abdication, et alors qu'en butte aux factions qui déchiraient son pays, il devait s'expatrier pour toujours, Napoléon, plus que jamais nécessaire, disait-il au peuple français: _Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation indépendante._ Ce solennel adieu, cette dernière et patriotique trace du génie des temps modernes, devrait aussi éclairer la génération européenne actuelle sur le plus grand de ses intérêts.

Si tant de sublimes esprits, hommes d'état, écrivains ou capitaines, la gloire et jadis la force des nationalités aujourd'hui menacées, si leur puissante raison pouvaient encore renaître et dominer au milieu d'elles, ils gémiraient sur leur oeuvre follement compromise, sur trop de pénibles travaux et de généreux efforts devenus inutiles; ils conjureraient l'humanité égarée de revenir, en toute hâte, à la concorde et au respect du pouvoir qui peuvent seuls sauver.

_O navis, referent in mare te novi Fluctus! o quid agis? fortiter occupa Portum ... tu, nisi ventis debes ludibrium, cave!_

(HORACE, Ode 12, liv. 1er.)

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361. Parvenu au terme de ce travail, il reste à choisir entre les deux parties principales qui le composent.

Si l'on admet la nécessité du système général de défense proposé dans les chapitres 3 et 4, on devra, pour compléter ceux-ci, extraire des chapitres suivants de nombreuses prescriptions pratiques et de détails nécessaires dans toute hypothèse.

Si l'on juge les considérations des chapitres 3 et 4 exagérées et trop théoriques, il suffira de s'en tenir aux chapitres 5 et 6, où se trouvent également résumés les principes les moins contestables de la première partie.

Dans l'une ou l'autre manière de voir, ce livre, rédigé à deux points de vue différents, mais dans un même but, paraîtra peut-être utile; en quelque pays, et, de quelque manière que l'émeute surgisse, un ou plusieurs des principes exposés deviendraient plus ou moins applicables.

Si nous avons pu contribuer à rendre encore plus évidente pour tous cette vérité: _Vis-à-vis d'un pouvoir régulier pénétré de ses devoirs, et au milieu de nations éclairées par tant de désastres, l'anarchie ne peut désormais espérer que des succès trop éphémères pour exciter ses coupables projets_; alors le but de cet ouvrage sera rempli.

Dans un pareil sujet, plus que dans tout autre, un mot de Napoléon doit-être constamment rappelé: «À la guerre, les trois quarts sont des affaires morales; la balance des forces réelles n'est que pour un autre quart.»

Terminons enfin par cet adage de tous les temps: _L'anarchie est le fléau du peuple, la ruine des nationalités_.