Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes par le général de brigade Roguet
Part 15
328. Il y a un ensemble de mesures à prendre à l'égard de quelques cabarets, quant à leurs emplacements plus ou moins favorables à la révolte comme dépôts d'armes, de munitions et comme centres d'action; quant aux intentions des personnes qui les tiennent, à leur responsabilité et à la surveillance dont ils devraient être l'objet.
Certains cabarets sont les clubs les plus dangereux, les véritables lieux de dépôt, d'organisation, de recrutement, d'excitation et les centres d'action de l'émeute; c'est là que les insurgés passent leurs revues, et sont entretenus sur le pied de la révolte: c'est de là que part le signal.
Dans les cabarets sont détournés les fruits du labeur journalier; les familles délaissées, oubliées, y voient une cause incessante de misère et de désordres intérieurs; beaucoup de délits, de crimes publics ou privés s'y préparent également: de toutes les prépondérances, la plus regrettable serait celle de l'estaminet.
329. Les armuriers et les débitants de poudre, commissionnés et constamment surveillés, seraient tenus d'inscrire sur leurs registres, à chaque vente, les noms, la demeure et la qualité de l'acquéreur assisté de témoins.
Leurs boutiques, autant que possible voisines des mairies, casernes ou postes, seraient solidement grillées et closes; pendant l'émeute, on ne pourrait pas les forcer facilement.
Les magasins ne contiendraient pas au delà d'une certaine quantité d'armes et de munitions; les premières seraient démontées et incomplètes. La fabrication de la poudre coton, sévèrement punie en tout temps, le serait plus encore pondant l'émeute.
En temps anormal, et dans une capitale complètement organisée en vue de périls journaliers, n'y aurait-il même pas lieu d'exagérer toutes ces précautions, pour quelques quartiers les plus importants?
Ainsi, les principaux magasins indispensables, pendant une insurrection, pour les approvisionnements de tous genres, pourraient être, soit à l'abri de toute attaque, par la solidité de leur clôture; soit groupés autour des mairies et de quelques positions tertiaires déterminées à l'avance.
Pendant la lutte, la vente s'y ferait à des heures déterminées, en présence des agents de l'autorité; l'action de la troupe et de la garde nationale, vis-à-vis d'une insurrection privée de moyens, serait d'autant mieux assurée.
330. Les clochers, d'où l'on pourrait tirer des coups de fusil et sonner le tocsin; les édifices publics, non susceptibles d'être gardés pendant la lutte, seraient bien clos dans le pourtour de leur rez-de-chaussée et fermés de portes assez solides pour qu'on ne puisse s'y introduire facilement; au besoin, les clefs de l'escalier de chaque clocher seraient de suite remises aux mairies.
On ne perd pas de vue les maisons particulières qui enfilent les rues, dominent les environs et les carrefours: on empêche qu'elles ne soient occupées par les rebelles; on les garnit, s'il le faut, de fusiliers.
* * * * *
331. Imposer des limites à l'extension exagérée des industries de même nature; à l'agglomération en trop grands ateliers, dans et autour des capitales.
Faire peser une certaine responsabilité sur les chefs de ces établissements; l'avenir des sociétés ne peut dépendre du plus ou du moins de prévoyance des spéculateurs.
Pendant l'émeute, ou s'assure que les ouvriers restent à l'ouvrage; une prévision est nécessaire à cet égard.
332. L'administration doit combattre la misère, non en ouvrant simultanément un nombre de travaux considérables dans la capitale, ce qui augmenterait, au delà de tous les besoins normaux, la classe ouvrière et les petits établissements qu'elle fait prospérer.
Au moment tôt ou tard inévitable de la brusque clôture de ces entreprises extraordinaires dans une seule localité, surgiraient des misères impossibles à soulager.
Mais on entreprendrait successivement des travaux aux alentours, et de plus en plus loin, afin d'y retenir les ouvriers et de diminuer d'autant la masse de ceux qui ont peine à vivre dans les grandes villes. On éviterait ainsi à cette classe, trop souvent malheureuse, un déclassement qui la ruine.
* * * * *
333. On a proposé d'établir, comme agents de sûreté, par quartier de 100,000 âmes de chaque capitale,
1 Commissaire de police central, dépense annuelle. 3,000 fr.
5 _Id_. de quartier. 10,000
25 Sergents de ville. 25,000
250 Agents de police. 125,000 ___
281 Agents de sûreté donnant lieu __________ à une dépense annuelle de 163,000 fr.
6 sergents de ville et 60 agents, c'est-à-dire six brigades de dix hommes se relevant toutes les six heures, suffisent pour parcourir constamment les divers quartiers d'un arrondissement.
Les sergents et agents de police ont, sur leur uniforme, un n° d'ordre et la lettre du quartier, dont ils connaissent les rues, les habitants et les gens suspects.
Chaque réunion de quatre brigades surveille 25 rues, places, quais, passages, boulevards ou ports.
334. On compte habituellement, en temps les plus tranquilles, dans une capitale et par arrondissement de 100,000 âmes, un régiment d'infanterie de 2,000 hommes, et près d'un million de dépenses annuelles, pour la garnison.
En réduisant dans les circonstances ordinaires, là où les précédents et les habitudes de la population le permettraient, cette garnison ainsi que cette dépense du tiers, on ferait, a-t-on dit, plus que l'économie nécessaire pour payer l'excédent d'agents de police, qui résulterait de ce projet.
La tranquillité journalière serait assurée; la troupe pourrait être utilement employée ailleurs, dans l'intérêt de l'état et du maintien des traditions militaires.
Si des troubles graves, si des circonstances anormales nécessitaient éventuellement la présence d'une force armée plus considérable et son intervention, la garnison serait bientôt secourue par une ou plusieurs divisions, survenant pour agir d'une manière militaire et avec d'autant plus de chances de succès.
À l'aide des communications par chemins de fer ou bateaux à vapeur, des camps convenablement placés pourraient ainsi exercer au loin leur puissante action.
Napoléon, alors qu'il était obligé de jouer chaque jour la fortune du monde aux extrémités de l'Europe, et à une époque où n'existait pas la même rapidité de communications, contenait ou défendait les contrées laissées au loin derrière lui, avec un petit nombre de camps successivement renforcés, au besoin, par des réserves d'élite agissant, sur une circonférence de 7 à 8 journées de marche, à l'aide de relais de postes habilement organisés.
§ II.
DISPOSITIONS PENDANT L'ÉMEUTE.
335. Si la majeure partie de la population est contre l'émeute, l'autorité l'invite, dès les premiers rassemblements, à porter un signe qui la distingue des révoltés et constate leur isolement.
L'autorité municipale, les chefs de légions, les agents de sûreté empêchent également que les insurgés ne se glissent travestis dans les compagnies de la garde nationale, ou n'agissent au nom de celle-ci.
336. Par d'incessantes patrouilles jumelées, lancées de chacun des centres d'action sur des directions parallèles et voisines, on cerne, on dissipe les groupes; on y arrête les meneurs, serait-ce dans la proportion de un sur dix, de manière à intimider l'émeute, à dissoudre ses cadres.
Dans chaque mairie, une commission permanente met de suite en liberté la moitié ou le tiers des moins coupables, parmi les individus arrêtés: on interroge, on fait observer les autres.
* * * * *
337. En cas d'émeute sérieuse, la circulation est interdite aux voitures et à toutes personnes étrangères à l'autorité ou non employées par elle.
Les messageries partent et reviennent toutes à une grande place, ou enclos du quartier militaire, surveillé et gardé.
338. Les boutiques des armuriers, marchands de vin, débitants de poudre et de plomb, pharmaciens, toutes à clôtures solides, et dans les plus importants quartiers à proximité des mairies ou des centres d'actions militaires, seront fermées et surveillées par la garde nationale de l'arrondissement.
339. La troupe, assistée d'un commissaire de police, d'un officier municipal ou de trois gardes nationaux du quartier, dont un officier, pourra pénétrer dans les maisons, jardins et cours, soit pour les visiter, soit pour les occuper ou empêcher que l'émeute ne les envahisse dans le but de les défendre.
S'il y avait refus de la part des propriétaires, on aurait le droit de s'y installer, en respectant, autant que possible, les personnes et les propriétés.
En cas de soumission de la part des habitants, la force armée ou l'État deviendrait responsable des dégâts, des pertes ou des accidents éprouvés.
* * * * *
340. Les chefs d'établissements industriels, les administrations publiques et particulières tiendront réunis leurs employés étrangers à la garde nationale; ils adresseront chaque jour, aux mairies, l'état des individus présents ou absents, lequel pourra être vérifié.
341. Les bureaux de journaux et les imprimeries, dans ou à l'occasion desquels il y aurait des réunions hostiles, seraient momentanément fermés.
Un journal anarchique et les feuilles de province qui deviendraient bientôt ses succursales, dans chaque localité, pourraient constituer, en face de l'État, un véritable Gouvernement révolutionnaire avec toute une hiérarchie d'agents.
* * * * *
342. Le télégraphe donne fréquemment des nouvelles sur les diverses lignes.
Chaque courrier, chaque messagerie, emporte et distribue, sur sa route, des bulletins imprimés où l'autorité résume la situation des choses.
Des bulletins plus fréquents, plus détaillés, sont affichés aux portes des mairies, casernes, centres d'action et postes conservés à l'intérieur de la capitale.
343. Dans les provinces, des mesures sont prises pour protéger le service des télégraphes, des chemins de fer et des relais de poste.
Ou assurera de deux manières les communications menacées:
1° Par la remise des dépêches à des voyageurs connus ou à des agents en mission.
2° Les directeurs de poste font parvenir, sans retard, aux fonctionnaires voisins, les nouvelles importantes; et ces derniers les communiquent aux autorités limitrophes qui peuvent ne pas les connaître.
344. Le télégraphe ou des estafettes portent immédiatement, à quelques-uns des généraux commandant les divisions militaires territoriales, l'ordre de faire usage, comme commissaires généraux extraordinaires, des pleins pouvoirs pour l'exercice desquels ils auraient d'avance les instructions nécessaires.
Ces gouvernements accidentels, délimités militairement et de manière à grouper des pays et des intérêts homogènes, auraient une étendue, une population, une importance et des ressources telles que la résistance y serait possible contre toute influence anti-nationale.
Chacun de ces gouvernements compterait: 2 à 4 mille lieues carrées de superficie; 2 à 4 millions d'habitants; 25 à 30,000 hommes de troupes de ligne de toutes armes avec les états-majors, les moyens administratifs et approvisionnements nécessaires.
Les chefs-lieux de ces gouvernement accidentels doivent également être importants sous les rapports militaire, administratif et commercial; ils commandent les grands cours d'eau et les communications principales: leur choix dépend aussi de l'esprit des populations, dont on peut attendre indifférence ou appui; des états étrangers circonvoisins amis ou ennemis; des postes ou cordons de places fortes à proximité; du chef-lieu éventuel de gouvernement central que l'on se propose de choisir, en cas d'évacuation de la capitale comme moyen extrême; il dépend enfin des rapports généraux de défense ou d'approvisionnements qu'il serait nécessaire d'établir pour une lutte sérieuse contre l'anarchie.
Chaque commissaire général, dans son importante circonscription, concentrerait accidentellement en ses mains et exercerait, sur sa responsabilité, tous les pouvoirs y compris celui de déclarer l'état de siége.
345. Ces commissaires généraux, à dix ou douze marches les uns des autres, réunissent autant d'armées, organisent autant de centres de résistance énergique à la révolte.
Ils communiquent, avec le Gouvernement, par les voies les plus promptes et les plus fréquentes.
Ils correspondent avec toutes les autorités de leur ressort, qu'ils suspendent, révoquent ou investissent de certaines attributions.
Ils peuvent réunir les conseils provinciaux, auprès d'eux, ou autour des chefs d'administration.
Ils maintiennent partout l'ordre, dans les limites de leur situation militaire et politique, et tiennent les populations au courant de la marche des événements.
Ils ont autorité pour mobiliser les gardes nationales, rappeler les réserves de l'armée et faire toutes réquisitions.
Partout, et principalement sur les grandes communications, les milices urbaines, les agents de sûreté, les garnisons veillent, font des patrouilles, arrêtent tous gens suspects revenant de la capitale ou s'y rendant sans papiers.
Les commissaires généraux peuvent, sur leur responsabilité, porter aux extrémités du commandement, vers la capitale ou les villes qui réclameraient ces secours, des troupes de ligne et de garde nationale, pour s'y tenir prêtes à franchir cette limite à la demande, soit du Gouvernement, soit du commissaire général limitrophe.
Toujours la garde nationale est mobilisée par fractions constituées; les hommes, dont l'indisponibilité est régulièrement constatée, sont seuls exempts de marcher.
Ainsi, au premier signe du télégraphe, les divers pouvoirs aussitôt centralisés par grandes circonscriptions constitueraient chacune de celles-ci, dans l'étendue de la nationalité menacée, et sous la direction du gouvernement central, sur un pied de résistance redoutable, contre toute tentative de guerre civile.
§ III.
CAUSES GÉNÉRALES D'ANARCHIE.
346. Terminons par des considérations qui, bien que diverses, sortent des entrailles même du sujet: car le seul moyen préventif réellement efficace serait la suppression de causes puissantes quoique d'un ordre différent; ne pas laisser produire le désordre vaut certes mieux que d'avoir périodiquement à le combattre sur une arène sanglante: sous ce rapport, et s'il était donné à l'humanité de ne pas s'égarer sans cesse, ou de pouvoir revenir facilement sur ses erreurs, le sombre sujet de ce livre pourrait heureusement perdre tout intérêt.
* * * * *
347. «Repassez, dit Massillon, sur les grands talents qui rendent les hommes illustres; s'ils sont donnés aux impies, c'est toujours pour le malheur de leur nation et de leur siècle. Les vastes connaissances empoisonnées par l'orgueil ont enfanté ces chefs et ces docteurs célèbres de mensonge qui, dans tous les âges, ont levé l'étendard du schisme et de l'erreur, et formé, dans le sein même du christianisme, les sectes qui le déchirent.
«Ces beaux esprits si vantés, et qui par des talents heureux ont rapproché leur siècle du goût et de la politesse des anciens, dès que leur coeur s'est corrompu, ils n'ont laissé au monde que des ouvrages lascifs et pernicieux, où le poison, préparé par des mains habiles, infecte tous les jours les moeurs publiques, et où les siècles qui nous suivront viendront encore puiser la licence et la corruption du nôtre.
«Tournez-vous d'un autre côté, comment ont paru sur la terre ces génies supérieurs, mais ambitieux et inquiets, nés pour faire mouvoir les ressorts des états et des empires, et ébranler l'univers entier? Les peuples et les rois sont devenus le jouet de leur ambition et de leurs intrigues; les dissensions civiles et les malheurs domestiques ont été les théâtres lugubres où ont brillé leurs grands talents.
«Esprits vastes, mais inquiets et turbulents, capables de tout soutenir, hors le repos, qui tournent sans cesse autour du pivot même qui les fixe et qui les attache, et qui, semblables à Samson, sans être animés de son esprit, aiment encore mieux ébranler l'édifice et être écrasés sous ses ruines, que de ne pas s'agiter et faire usage de leurs talents et de leur force. Malheur au siècle qui produit de ces hommes rares et merveilleux! et chaque nation a eu là-dessus ses leçons et ses exemples domestiques.»
* * * * *
348. La guerre civile ruine les nationalités sous des formes diverses: mais toujours le fléau résulte d'un état de civilisation anormal. De nos jours, cette idée a été développée avec le langage de la plus vive préoccupation.
Dans la Vendée, a-t-on dit, il y eut défaut d'activité et de centres de population, au milieu d'un dédale de borderies, échappant à toute influence réelle par leur isolement, leur petitesse et leur nombre.
Les grandes capitales offrent aujourd'hui des inconvénients contraires: et, après tant d'efforts de plusieurs siècles, l'homme, parvenu à une haute civilisation, retrouverait-il, à coté, l'ingouvernable rudesse des contrées primitives, surexcitée par le besoin des jouissances, l'excès des misères?
Dominé par de nouvelles préoccupations, il sonderait épouvanté les redoutables mystères d'une autre société longtemps ignorée: en présence de l'envie des uns, de la turbulence, de la légèreté des autres, quelle mission auraient ces hommes de diverses nations, invisibles, errants ou flétris par la justice, dans l'immense dédale de tant de quartiers, de rues, de maisons, d'étages, de réduits, ainsi pressés et superposés?
Chaque jour y condense plus imprudemment la vie, l'activité, les richesses, les passions, les mécontentements d'un grand pays, classe vis-à-vis classe, intérêts vis-à-vis intérêts, au risque d'explosions redoutables.
Si le progrès du mal continuait, on en viendrait peut-être à se demander: quelle administration possible pour tant de nécessités diverses; quelle police pour ce nombre de délits et de sinistres projets; quelle règle pour trop d'appétits échappant à toute censure réelle; quelle répression facile et non sanglante pour des forces imprévues, se produisant à l'appel des plus dangereuses passions, surexcitées par les paroles et les actions de chaque jour?
349. La centralisation ne souffre de vie que dans les capitales; décentraliser, ce serait diviser le territoire en éléments assez importants, conservant encore, dans de certaines limites, une existence administrative propre: de ces limites, que l'on ne choisit pas à volonté, peuvent résulter, soit l'anarchie, soit une salutaire pondération.
La centralisation une fois établie devient une nécessité chaque jour plus grande, par suite de l'affaiblissement graduel du pouvoir local; un peuple convaincu de ses inconvénients ne serait pas toujours maître de les atténuer, encore moins de s'en débarrasser.
Regrettons donc que les nations modernes n'aient pas été dirigées sur une voie de civilisation également éloignée de ces deux extrêmes: _le défaut et l'excès de centralisation_: et si partagés que puissent être les avis à cet égard, continuons d'examiner l'un des deux côtés d'une question que le temps, ou des circonstances au-dessus de toute volonté humaine, semblent exclusivement dominer.
350. Y-a-t-il nécessité que la capitale soit la ville la plus considérable de l'empire, pour la population ou pour le mouvement des esprits? la liberté d'action de l'autorité n'est-elle pas en raison inverse de l'agitation tumultueuse de son chef-lieu? À certains égards, il paraîtrait quelquefois plus avantageux, pour la durée des états, l'indépendance de leurs grands pouvoirs, que le centre du Gouvernement fût établi en dehors d'une telle ville, mais à proximité: et alors, on apprécierait l'utilité d'une capitale militaire fortifiée, comme contrepoids de celle à qui l'on aurait laissé prendre, sans retour possible, une importance excessive.
Plus la centralisation est complète, a-t-on dit, plus le gros de toutes les forces nationales se fixe exclusivement dans la métropole: ce séjour les altère à la longue; et l'influence peut s'étendre jusqu'aux provinces les plus éloignées.
En transportant le centre de son Gouvernement Lombardo-Vénitien, de Milan à Vérone, alors qu'il en était encore temps, l'Autriche n'a pas eu seulement pour but de prendre une ligne militaire contre toutes éventualités: elle place le pouvoir central en lieu sûr, d'où, libre des plus redoutables préoccupations, il dominera mieux Milan, que s'il y demeurait exposé à la contagion d'une atmosphère anarchique.
351. Au même point de vue, il n'y aurait pas toujours nécessité que les richesses, l'activité et la masse des forces vives d'un État fussent exclusivement concentrées dans une seule capitale, sous la pression des passions anarchiques qui y établissent leur empire: l'avantage de paraître tout diriger plus facilement ne devrait pas faire renoncer à celui, plus réel, de ne pas tout exposer à la fois? Un peuple sage se constitue également, quand il le peut, en vue de tous les périls extrêmes, sans prétendre éviter aussi les moindres.
À de certaines époques exceptionnelles, deux métropoles rivales, par une importance et des intérêts différents, assureraient peut-être quelque temps, la durée du pouvoir, les contenant l'une par l'autre; ainsi s'expliqueraient ces déplacements de capitales, ou ces centres multiples de gouvernement, dont le singulier spectacle étonne dans l'histoire de quelques nations.
L'État le moins imparfait ne serait-il pas celui dans lequel de sages limites assignées aux excès de chaque influence, déterminent une harmonie où tout se balance? cet équilibre ne peut résulter que de l'antagonisme constant mais régulier de forces à peu près égales, se contenant quelquefois l'une l'autre sans trop de violences, et conspirant presque toujours pour leur grandeur commune.
352. Tel pays se serait exposé à décheoir, au milieu de révolutions successives, par le fait d'une subdivision administrative et territoriale uniformément parcellaire, affaiblissant pouvoir et forces réelles partout ailleurs qu'au centre.
Quels auraient été, à chaque crise révolutionnaire, les moyens réguliers des autorités attendant du premier courrier, dans une petite circonscription, leur sort et celui de l'état.
Ailleurs, on aurait supprimé, à la fois, et à tous les points du vue, social, politique, religieux, territorial jusqu'aux dernières traces des influences, des antagonismes, des contre-poids, des fonctions rivales enfin sur lesquelles se fonde un équilibre véritable.
Une telle situation serait peu favorable aux libertés: il semble, quelquefois, que les empires ainsi uniformément découpés ne puissent aller que de l'anarchie au despotisme, à travers des convulsions et des ruines.
353. Tôt ou tard, des dangers sérieux résulteraient également d'une constitution d'état opposée; mais est-il donné de rester longtemps dans une situation raisonnable: l'essentiel, le possible est de ne pas trop s'écarter de cet équilibre instable où les passions humaines empêchent de séjourner.
Sitôt que l'on approche de la dernière limite des excès dans un sens, il ne faudrait pas craindre de pouvoir se retourner vers les maux opposés: si grands, si inévitables que soient ceux-ci, on ne les subirait pas de longtemps, et sans avoir traversé, pendant une courte période de bonheur, la position la plus convenable, mais où il est si difficile de se maintenir contre la tendance à de successives oscillations politiques.
Chaque époque a ses infirmités dont il faut d'abord se préoccuper: qui signalerait, aujourd'hui, le danger des écarts de la foi et du dévouement; des influences provinciales, de l'esprit de profession, de classe, de secte ou de nationalité trop exclusifs?
Sans prétendre résoudre, dans un mémoire militaire, un problème aussi complexe, aussi difficile, et qui, d'ailleurs, doit être pris de loin ou dans les circonstances les plus favorables, il convient d'insister sur son importance.