Part 6
Le matin je fus éveillé par un messager qui me portait l'avis de la chute de mon ennemi, et l'agréable nouvelle que je le remplaçais. Je courrus, ou pour mieux dire, je volai à mon nouveau poste. Que vous dirai-je enfin, tout fut selon mes désirs; j'acquis de la réputation comme homme d'état, comme guerrier, poëte. On aurait dit que j'étais universel. Mais que la nature humaine est inconséquente, je ne pouvais jouir d'un bonheur si doux et l'ambition me dominait au point que les lauriers, les myrtes, m'ennuyaient, m'étaient à charge; je le dis au démon, qui ne sachant que faire, se fâcha, me dit que nul mortel n'avait joui d'autant de faveur que moi, que ma puissance égalait presque celle de la divinité, et qu'il craignait bien de n'avoir fait qu'un ingrat. Plein de fureur je saisis mon pacte, je répliquai qu'il était trop heureux de m'obéir, qu'il n'était que mon vil esclave, que pour le lui prouver je voulais égaler le Créateur et que moi-même je voulais créer. Je m'attendais à cette demande, dit-il, je suis obligé d'exécuter tes volontés, autrement, notre traité serait rompu, mais tu es un insensé. Je lui imposai silence, et ayant pris une statue de cire parfaitement belle, je lui ordonnai de l'animer et d'en faire une femme magnifique. Hélas! je fus obéi, et la plus belle créature qui ait jamais été sur la terre, parut devant mes yeux: je me retire, me dit le démon, tu as voulu être malheureux, tout mon pouvoir ne peut t'en empêcher; adieu.
Dès qu'il fut sorti je me livrai à l'amour le plus violent pour ma créature, je la fis passer pour ma femme, je croyais avoir trouvé le bonheur, mais grand dieu! autant cette femme était belle, autant son âme était horrible; elle me conduisit de faute en faute, de crime en crime, et elle m'avait réduit au point de dire, avec elle, que nous voudrions que toute l'espèce humaine n'eut qu'une tête pour la couper. Si le pouvoir du démon n'eût pas été anéanti par la créature qu'il m'avait fait faire, je suis forcé d'avouer que la moitié du monde aurait perdu la vie; mais comme je l'ai déjà dit, il ne pouvait plus accéder à tous mes désirs, toutes mes conjurations, toutes les siennes, n'aboutissaient qu'à quelques grâces. Lorsque je lui en demandai la raison, il me répondit que la puissance céleste l'en empêchait.
Cependant au milieu des tourmens que ma créature me faisait éprouver, le terme fatal approchait, mon esclave, qui allait devenir mon maître, m'en avertit. Tu te moques, lui dis-je, il n'y a que 20 ans, et ils ne sont pas encore écoulés.
Tu comptes 20 ans, dit-il, mais aux enfers nous comptons double, 20 ans de jour, 20 ans de nuit, cela fait bien 40 ans, terme que je t'ai accordé.
Je criai, je m'emportai; mais tout cela n'aboutit à rien, et il fallut me résoudre à être étranglé le surlendemain.
Quelque soit la position d'un homme, il n'aime pas à mourir, surtout lorsqu'il doit tomber sous la griffe du diable, et j'étais sûr qu'elle ne serait pas douce, car je n'avais pas été doux à son égard.
Plongé dans mes tristes réflexions, je sortis le matin, et tout machinalement j'allai vers l'église. Comme je mettais le pied sur le seuil de la porte, le diable me barra le chemin: retire toi, vil esclave, lui dis-je, jusqu'à demain tu n'as aucun droit sur moi; il fut intimidé et se contenta de me faire des menaces. Aussitôt je me précipitai dans le lieu saint, je demandai à parler à un vénérable prêtre que je connaissais, je lui racontai tous mes crimes.
Je les connaissais, répondit-il, et je vous attendais pour vous sauver; alors il fit fermer toutes les portes du temple, assembla tout le clergé: on m'exorcisa, on m'aspergea d'eau bénite, on me fit faire amen de honorable, en un mot on me purifia.
Pendant toute cette cérémonie le démon ne cessait de pousser des hurlemens épouvantables; plusieurs fois il voulut me saisir: pour l'éviter, on me donna la croix à porter, alors des vociférations horribles se firent entendre, l'église fut remplie d'une odeur sulfureuse et infecte, elle paraissait pleine de spectres, et ce ne fut qu'à force d'aspersion, qu'on parvint à chasser le malin esprit. Enfin on en vint à bout, et lorsque je fus en état de grâce, on fut chez moi faire la même cérémonie, mais là les prêtres eux-mêmes faillirent à être victimes de leur zèle; car les démons n'étant plus retenus, comme dans l'église, se livrèrent à toutes sortes d'excès. Un des saints ministres lui-même, saisi à la gorge, ne fut délivré qu'avec beaucoup de peine; ma maison, étant nettoyée de tous les hôtes infernaux, j'y retournai, mais je n'y retrouvai plus aucuns de mes anciens domestiques, ni ma créature, tout avait pris la fuite, tout avait été plongé dans les enfers.
Depuis ce temps je vis tranquille, et j'espère mourrir de même, pourvu toute fois que je ne transgresse pas les commandemens qui m'ont été faits. Il faut que je porte toujours sur moi cette relique, nous dit-il en nous montrant une image de la Vierge; mais qu'elle fut notre surprise, et notre effroi lorsque nous vîmes un de nos compagnons de voyage, s'élancer avec furie, sur celui qui venait de parler, et l'empoigner à la gorge en poussant des vociférations affreuses.
Cependant le voyageur se défendait avec sa relique, et nous remarquâmes que chaque fois que cette image touchait le démon, il reculait en écumant de rage.
Depuis longtemps, ce combat durait lorsque nous vîmes quelque chose qui descendait du ciel avec la rapidité de la foudre. Dieu! s'écrie le malheureux, je suis sauvé. Fuis, démon infernal, fuis, voilà mon sauveur. Au même instant un ange entra dans la voiture, et s'adressant à l'esprit malin il lui dit: As-tu osé porter tes mains impies sur cette image sacrée? ne sais-tu pas que tu dois la respecter en tout lieu. Esprit des ténèbres, retourne au centre de la terre, c'est là ta demeure éternelle, c'est celle que le divin Créateur t'a donnée. A ses mots, il le saisit, et le jettant fortement à terre, un abîme s'entrouvrit et le reçut.
Nous n'étions pas revenus de notre frayeur, lorsque nous arrivâmes devant le château de la dame.
Il était huit heures du soir, et d'un mouvement spontané nous descendîmes de la voiture. Un vieux concierge vint tout tremblant nous ouvrir. Il craignait que nous ne fussions une armée d'esprits, qui venaient le tourmenter, il osa à peine nous conduire dans le salon, et nous donner à souper. Cependant nous restâmes sur nos gardes en attendant les esprits.
Vers minuit, nous appercûmes une ombre, qui se dessinait sur le mur, nous approchâmes; et l'ombre ne disparut point, au contraire, elle prit diverses formes, un moment après nous en vîmes un grand nombre qui allaient en tous sens dans l'appartement. Jusque là nous n'avions fait que rire, mais la crainte nous saisit un peu lorsque la porte du salon s'ouvrit à deux battans, et qu'une femme en entrant nous adressa ces paroles: «Téméraires mortels, quelle fatale destinée vous a conduits ici: hâtez-vous de fuir ou craignez ma vengeance.»
Nous nous regardions tous, le voyageur à la relique la tenait fortement, la maîtresse du château faisait des signes de croix, d'autres récitaient des oraisons, en un mot chacun était occupé, moi seul, je me permis de faire le plaisant: qui que tu sois, dis-je, tu ne me cause nulle frayeur, que tu sois esprit, diable, tout ce que tu voudras, je m'en moque, et je brave ta puissance. Alors je fis quelques pas pour m'approcher du spectre, comme j'allongeais la main pour le saisir, il disparut, et je trouvai à sa place le monstre le plus hideux qu'on puisse voir: je ne m'épouvantai cependant point, et je fus pour le prendre à brasse corps; mais cet horrible spectre était tout garni de pointes aiguës qui me firent reculer, je pris mes armes: vain espoir, les balles, et le fer ne pouvaient rien sur lui. Nous étions dans cette étrange situation, lorsque le tonnerre vint ajouter à notre effroi; le château parut tout en feu, une épaisse fumée nous ôtoit la respiration et nous permettait à peine de nous voir; des ombres gigantesques allaient et venaient en tout sens, plusieurs s'approchaient de nous, en nous menaçant, mais celui qui était le plus tourmenté était le malheureux, qui avait fait le pacte, la frayeur le saisit au point qu'il laissa tomber sa divine image, au même instant, les démons le saisirent et lui tordirent le cou, nous vîmes expirer ce malheureux sans pouvoir lui donner aucun secours, mais que devînmes-nous, lorsqu'une voix aussi forte que le bruit de la mer en courroux, prononça ces mots: Homme sans foi, tu m'appartenais, j'avais fait assez de sacrifices pour t'acquérir, et au mépris de tes sermens, tu avais rompu ton pacte; retombe en ma puissance, et que les parjures tremblent en lisant ton histoire. A peine avait-il fini ces mots, que le château parut s'abîmer, et que nous perdîmes tous connaissance. Lorsque nous revînmes à nous, nous nous trouvâmes en rase campagne, et dans un tel état de faiblesse, que nous pouvions à peine nous soutenir. Nous nous rendîmes comme nous pûmes au prochain village, bien résolus de ne plus tenter d'aventure de ce genre. Néanmoins nous fîmes dire des messes, pour arracher, s'il était possible, l'âme du malheureux damné des griffes du démon, et j'ai la certitude de l'avoir fait, car il m'est apparu depuis, blanc comme la neige, ayant sa relique à la main, et me remerciant de ce que j'avais fait pour lui.
LE REVENANT ROUGE.
CONTE NOIR.
Mon éducation finie, je fus joindre un régiment de hussard dont je venais d'obtenir la lieutenance, tandis que mon intime ami le Marquis de *** se rendait au sein de sa famille qui habitoit les bords du Rhône.
Au bout de 6 ans, j'obtins un congé, et je fus passer mon semestre chez mon ami.
Nous avions tenu une correspondance active, et toutes ses lettres m'entretenaient des terreurs qu'il avait eues dans son vieux château; elles avaient été si grandes qu'il l'avait abandonné.
Doué d'une force d'âme peu commune, je ne pouvais m'empêcher de rire en lisant sa correspondance; mais ce fut bien pire lorsqu'il me raconta que véritablement effrayé, il ne mettait plus les pieds dans son donjon, parce que son grand père lui était apparu au-moins vingt fois, que tous ses gens l'avaient reconnu et avaient été témoin du vacarme que les esprits faisaient dans sa maison.
J'aime beaucoup les aventures extraordinaires, lui dis-je; la vue des revenans l'est passablement, à mon avis, aussi veux-je aller faire une visite à ton aïeul. Dieu t'en préserve, mon ami, personne n'habite le château et nulle créature humaine n'en approche, même en plein jour, sans être saisi d'effroi.
Vaines terreurs, répliquai-je, et ce soir même, je cours me livrer aux esprits infernaux. Toutes les représentations de mon ami, furent inutiles, et suivi de mon domestique, brave hussard, je partis sur-le-champ.
Dès que nous fûmes arrivés, nous commençâmes à visiter nos armes, ensuite nous parcourûmes toute la maison.
Nous choisîmes l'appartement le plus agréable, nous y allumâmes un grand feu; et fortifiés par un bon souper, nous attendîmes avec patience les revenans. Nous venions de nous livrer au sommeil, lorsque nous fûmes réveillés par un bacanal épouvantable: on traînait de lourdes chaînes, les meubles étaient en mouvement, une vapeur épaisse et infecte parcourait tout le château, un vent violent circulait dans toutes les chambres, et l'on aurait dit que la foudre allait nous écraser. Mon domestique et moi nous nous regardions, sinon épouvantés, du-moins surpris, lorsque ressemblant tout mon courage; aux armes, lui dis-je, ces morts, ne sont que des vivans qui fuiront à notre approche. A peine avais-je fini ces mots, que la porte s'ouvre, et nos regards se portent sur un fantôme d'une grandeur gigantesque; ses yeux creux étaient enflammés, sa bouche livide laissait voir des dents longues et décharnées, ses joues dépouillées de chair, n'offraient à notre vue qu'un monstre horrible, sa tête chauve ajoutait encore à ce tableau; ses mains étaient armées de griffes crochues, son corps n'était qu'un vrai squelette entouré de reptiles, enfin il était mille fois plus hideux que la mort, telle qu'on nous la représente.
Nous étions encore à considérer ce monstre, lorsqu'un vieillard paraissant avoir 80 ans et tout habillé de rouge entre dans la chambre; sa figure respectable nous rassure. Insensés, nous dit-il, qui a pu vous porter à venir troubler mon repos; persécuté par ma famille, durant toute ma vie, veut-elle me persécuter encore après ma mort. Fuis, malheureux, fuis, ou redoute mon courroux. Mille bombe, s'écrie mon hussard, je n'ai pas fui devant des régimens entiers, et je fuirais devant un esprit; attends, téméraire vieillard, je vais t'apprendre qu'un hussard français ne tremble point, même devant les puissance de l'enfer. En disant ces mots, il saisit son pistolet, ajuste l'esprit, la balle part, frappe sa poitrine et roule à ses pieds. Que peuvent tes armes contre moi, dit le revenant d'un ton froid et ironique. Elles pourront mieux cette fois, dit le hussard, et un second coup n'a pas plus de succès que le premier. Le diable m'emporte si j'y conçois rien, dit mon domestique, jamais je n'ai visé si juste, et avec si peu de succès. Suis-moi, dit une voix sépulcrale. Je te suivrai aux enfers, s'écrie le hussard. Eh bien! marche, répond l'esprit. Nous le suivons: son guide allait devant, nous traversons une foule d'appartemens, les cours, les jardins. Arrivés à l'extrémité de celui-ci, le vieillard nous adresse ces mots: Je suis damné, ma famille en est la cause: repoussé de son sein, je me suis donné aux esprits infernaux, et c'est pour me venger que je répands l'allarme dans ce château; dis à mon petit fils que de dix ans, ni lui, ni personne n'habitera ici. Mais l'heure de mon retour approche, je sens déjà les cruelles atteintes des flammes, je brûle.... S'adressant alors à son compagnon qui s'emparait de lui: Monstre, lui dit-il, auras-tu bientôt fini de me tourmenter, tes ongles me déchirent, tes dents affreuses me dévorent, et ton souffle m'empoisonne. En effet, le vieillard était déjà tout en feu, et son terrible conducteur, le mettait à la torture. Nous étions stupéfaits. Cependant l'esprit infernal frappa la terre de son pied, en poussant un cri effroyable. Aussi-tôt, la terre s'entrouvrit, et engloutit le vieillard et son bourreau.
Notre courage devenant inutile, nous nous retirâmes, et ayant pris nos chevaux, nous nous éloignâmes de toute la vitesse de leurs jambes.
Arrivés chez le Marquis, nous lui fîmes le récit exact de notre aventure, et l'engageâmes très fort à ne plus remettre les pieds dans son château.
LE LIÈVRE.
Un mien ami, honnête agriculteur, était un chasseur déterminé; on le voyait dès la pointe du jour, franchir les fossés, gravir les collines et poursuivre le malheureux gibier jusque dans ses derniers retranchemens.
Un soir, qu'accablé de lassitude, et de fort mauvais humeur, il prenait tristement le chemin de sa demeure, la carnacière vide; un lièvre part à ses pieds, mon ami l'ajuste, et le manque: sa mauvaise humeur redouble; cependant elle cesse lorsqu'il voit le lièvre se tapir à cent pas de lui. Il recharge son fusil, et va dessus, l'ajuste et le manque encore de ses deux coups; il ne savait comment il avait pu être si maladroit, lui, qui ne tirait jamais en vain. Il reprenait son chemin, en grommelant, lorsqu'il revoit son lièvre, assis sur son derrière et se frottant paisiblement la moustache. Cette fois, dit le chasseur, tu ne me braveras plus, alors, le visant d'un coup d'oeil qui ne le trompa jamais, il lâche le coup, et croit avoir abattu sa victime, vain espoir; elle fuit à quelque pas, et semble se moquer de son ennemi. L'intrépide chasseur, outré de colère, jure de le poursuivre jusqu'au bout du monde, il tint parole, et si bien qu'en deux heures il avait usé toute sa munition, et il voyait encore le malin animal le narguer à quelques pas de lui. Mon ami ne se possédant plus de rage, retourne toute sa gibecière, trouve une charge de poudre, mais point de plomb; il ne savait comment faire, lorsque l'idée le prit de tortiller des pièces de six liards et de six sous pour en faire des balles. Il était parvenu à force de peine et de patience à recharger son fusil, et se disposait à tirer, lorsque le lièvre changea tout-à-coup de forme et fut remplacé par un homme qui adressa cette parole au chasseur: Cesse de me poursuivre, malheureux, le ciel a permis que je redevinsse créature humaine pour t'empêcher de commettre un crime. Apprends que je suis ton aïeul: depuis cinquante ans, j'habite cette plaine, sous la figure d'un lièvre, et ma pénitence doit durer cinquante ans encore. Toi, évite mes autes, si tu ne veux éprouver la même peine. Sa phrase finie, il redevint lièvre et laissa son petit-fils stupéfait et tout tremblant de frayeur.
Depuis ce temps, mon pauvre ami n'a jamais osé tirer un lièvre.
LA BICHE DE L'ABBAYE.
CONTE NOIR.
Il existait au milieu du 10e siècle une abbaye située aux confins d'une immense forêt de la Normandie.
La légende a rendu cette forêt fameuse par les apparitions continuelles qui y avaient lieu et bien plus encore par la présence d'une biche blanche, qui depuis un tems immémorial avait répandu la consternation dans toute la contrée. Le grand-père disait à son petit fils: Fuis les murs de l'abbaye aussitôt que la nuit approche; en mourrant, mon aïeul me fit la même recommandation, elle lui avait été faite par le sien.
Nombre de jeunes gens indociles avaient tenté d'approcher l'animal; mais les uns en avaient été victimes, les autres n'avaient pu y parvenir et tous avaient vu des choses épouvantables.
Les religieux avaient en vain promis des récompenses considérables à ceux qui mettraient l'aventure à fin, mais la terreur était si grande que personne n'osait plus la tenter.
Les choses en étaient là lorsque deux chevaliers furent demander l'hospitalité au monastère: leur contenance noble et fière, leur force qui paraissait surnaturelle, les nombreuses cicatrices qui honoraient leur bravoure, tout annonçait que ces étrangers étaient de preux chevaliers.
L'abbé leur fit l'accueil le plus gracieux et les pria avec tant d'instances de passer quelques jours avec lui qu'ils ne purent s'y refuser.
Ce n'est que pour reconnaître les bontés que vous avez pour nous, dit un des chevaliers à l'abbé, que mon frère d'arme et moi acceptons votre offre; car nos chagrins sont si cuisans que notre intention était d'aller finir notre triste existence dans quelques climats lointains. Mon fils, reprit l'abbé, le ciel a de grandes vues sur vous, je vous attendais et je connais vos peines: le souverain qui vous a disgracié reviendra de son erreur, et vous serez encore à la cour ce que vous méritez d'y être; songez toujours que c'est ici le terme de vos infortunes. En finissant ces mots, l'abbé se leva et leur souhaitant une bonne nuit, ils furent se coucher.
Les chevaliers restèrent tout surpris du discours du digne abbé: nous savions bien qu'il était un saint homme, se dirent-ils, mais nous ignorions qu'il fut prophète.
Le lendemain au point du jour, l'abbé entra dans leur cellule, s'assit près de leur lit et leur tint ce discours:
Chevaliers aussi nobles que braves, le ciel seul a guidé vos pas parmi nous, le dieu que nous servons vous a envoyés exprès pour mettre fin à vos chagrins et aux miens.
Apprenez, illustres chevaliers, que depuis plus de cent ans les alentours de cette abbaye sont en proie à des visions plus ou moins terribles: le malin esprit y fait sa demeure, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Un nombre prodigieux de nos vassaux et de braves chevaliers ont été sa victime, et l'on a cru jusqu'à présent que nulle puissance terrestre ne pouvait triompher de ces esprits infernaux.
En proie à la plus vive douleur, je le croyais aussi, lorsque la nuit qui a précédé votre arrivée, j'ai eu une vision, un ange m'est apparu et m'a dit: abbé le ciel est touché de tes peines, et veut y mettre fin; il t'enverra deux chevaliers bannis injustement de la cour, le chagrin les dévore et ils vont sous un ciel étranger chercher un repos qu'ils ont perdu, engage les à tenter l'aventure de la forêt, dis leur bien que s'ils sont purs, que si leurs mains sont nettes du sang innocent, si leur âme n'est pas souillée, ils sortiront victorieux de cette lutte, mais qu'ils s'examinent bien, que leur salut dépend de la sainteté de leur vie.
A ces mots, j'étais tombé la face contre terre; lorsque je me suis relevé, je n'ai plus vu qu'une vive lumière qui fendait la voûte éthérée. Voilà, mes enfans, comment j'ai su vos aventures, et si je juge bien, je vous crois destinés à de grandes choses.
Le plus ancien des chevaliers prenant la parole, dit: Mon père, le jeune homme que vous voyez là est mon élève, issus tous les deux d'une noble race, l'amitié la plus sainte nous unit presque dans l'enfance, un léger duvet ombrageait à peine mon menton qu'Ernof commençait à marcher; bien jeune encore, il perdit les auteurs de ses jours, mais son père avant de mourir me fit jurer que jamais je n'abandonnerais son fils; après, il m'arma chevalier, me donna diverses instructions et s'endormit du sommeil des justes.
La carrière que je venais d'embrasser m'appelait à la cour... Aux combats... Je m'y rendis. Le roi fut touché de ma jeunesse, me prit en amitié et bientôt me témoigna de l'estime.
Dans diverses batailles où je combattis sous ses yeux, j'eus le bonheur de lui plaire et un jour que près d'être accablé sous le nombre, il était sur le point de perdre la liberté, je ralliai quelques chevaliers, je revins à la charge et je fus assez heureux pour ramener mon roi, et le ramener triomphant de ses ennemis.
Sa reconnaissance égala le service que je venais de lui rendre; il exigea que je fusse attaché spécialement à sa personne, et tous le palais retentit des louanges qu'il me donna.
Cependant cinq années s'étaient écoulées sans que j'eusse vu mon élève, je l'avais confié aux soins d'un écuyer fidèle; mais je sentais que ma présence lui devenait nécessaire; j'en parlai au roi; il me permit d'aller chercher mon ami, mon enfant. Je fis toute la diligence possible, je me jettai dans les bras de mon Ernof; je le trouvai tel que je le désirais, plein d'ardeur, et de noblesse d'âme. Je l'emmenai avec moi, et il eut le bonheur de plaire à la cour. Notre illustre monarque voulut l'armer lui-même chevalier, et la jeune princesse lui donna sa devise, hélas! cet heureux tems n'a pas été de longue durée.
Un vassal donne le signal des combats, le roi près de se mettre à la tête de son armée fait une chute; on est obligé de le transporter dans son lit.
Cependant les Anglais accouraient soutenir le rebelle; il fallait se hâter de combattre, et le roi ne pouvait se tenir debout. Dans cette extrémité, il me fit appeler. Chevalier me dit-il, partez, mettez vous à la tête de mes troupes et qu'à vos coups, mes soldats reconnaissent l'ami de leur monarque. Je mis un genou à terre et je jurai de triompher ou de mourir. Revenez victorieux, me dit le prince, et je vous ferai l'honneur de vous allier à ma famille, vous épouserez ma cousine la princesse de..... Cette promesse redoubla mon ardeur; le monarque s'en apperçut, et ayant fait appeller la princesse, il lui dit de me regarder comme son époux; de me donner sa devise et ses couleurs: il ajouta qu'il ne pouvait mieux nous récompenser l'un et l'autre, qu'en unissant en nous la vertu et la valeur.
A ces mots, la princesse resta toute interdite, dit qu'elle obéirait, me donna pour devise: Protégez le faible et respectez la vertu. Sa couleur favorite était noire, je la pris, et depuis on m'a appelé le Chevalier noir.