Infernaliana Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les revenans, les spectres, les démons et les vampires

Part 5

Chapter 53,897 wordsPublic domain

Plusieurs des assistans assuraient que le sang de ce malheureux était bien vermeil; d'autres juraient que le corps était encore tout chaud; d'où l'on concluait que le mort avait grand tort de n'être pas bien mort, ou pour mieux dire, de s'être laissé ranimer par le diable; c'est là précisément l'idée qu'ils ont d'un broucolaque; on faisait alors retentir ce mot d'une manière étonnante.

Une foule de gens qui survinrent, protestèrent tout haut qu'ils s'étaient bien aperçus que ce corps n'était pas devenu roide, lorsqu'on le porta de la campagne à l'église pour l'enterrer; et que, par conséquent, c'était un vrai broucolaque: c'était là le refrain.

Quand on nous demanda ce que nous croyions de ce mort, nous répondîmes que nous le croyions très-bien mort; et que, pour le prétendu sang vermeil, on pouvait voir aisément que ce n'était qu'une bourbe fort puante; enfin, nous fîmes de notre mieux pour guérir, ou du moins pour ne pas aigrir leur imagination frappée, en leur expliquant les prétendues vapeurs et la chaleur du cadavre. Malgré tous nos raisonnemens, on fut d'avis de brûler le coeur du mort, qui, après cette exécution, ne fut pas plus docile qu'auparavant, et fit encore plus de bruit. On l'accusa de battre les gens, la nuit, d'enfoncer les portes, de briser les fenêtres, de déchirer les habits, et de vider les cruches et les bouteilles. C'était un mort bien altéré. Je crois qu'il n'épargna que la maison du consul chez qui nous logions. Tout le monde avait l'imagination renversée. Les gens du meilleur esprit paraissaient frappés comme les autres. C'était une véritable maladie du cerveau, aussi dangereuse que la manie et la rage. On voyait des familles entières abandonner leurs maisons, et venir des extrémités de la ville porter leurs grabats à la place, pour y passer la nuit. Chacun se plaignait de quelque nouvelle insulte, et les plus sensés se retiraient à la campagne.

Les citoyens les plus zélés pour le bien public, croyaient qu'on avait manqué au point le plus essentiel de la cérémonie; il ne fallait, selon eux, célébrer la messe qu'après avoir ôté le coeur à ce malheureux. Ils prétendaient qu'avec cette précaution, on n'aurait pas manqué de surprendre le diable; et sans doute, il n'aurait eu garde d'y revenir; au lieu qu'ayant commencé par la messe, il avait eu tout le tems de s'enfuir et de revenir à son aise. Après tous ces raisonnemens, on se trouva dans le même embarras que le premier jour. On s'assembla soir et matin; on fit des processions pendant trois jours et trois nuits; on obligea les _papas_ de jeûner. On les voyait courir dans les maisons, le goupillon à la main, jeter de l'eau bénite et en laver les portes; ils en remplissaient même la bouche de ce pauvre broucolaque. Dans une prévention si générale, nous prîmes le parti de ne rien dire, non-seulement on nous aurait traités de ridicules, mais d'infidèles. Comment faire revenir tout un peuple? Tous les matins, on nous donnait la comédie, par le récit des nouvelles folies de cet oiseau de nuit; on l'accusait même d'avoir commis les péchés les plus abominables. Cependant nous répétâmes si souvent aux administrateurs de la ville, que dans un pareil cas, on ne manquerait pas, dans notre pays, de faire le guet la nuit, pour observer ce qui se passerait, qu'enfin on arrêta quelques vagabons qui, assurément, avaient part à tous ces désordres: mais on les relâcha trop tôt; car, deux jours après, pour se dédommager du jeûne qu'ils avaient fait en prison, ils recommencèrent à vider les cruches de vin, chez ceux qui étaient assez sots pour abandonner leurs maisons. On fut donc obligé d'en revenir aux prières.

Un jour, comme on récitait certaines oraisons, après avoir planté je ne sais combien d'épées nues sur la fosse de ce cadavre, que l'on déterrait trois ou quatre fois par jour, suivant le caprice du premier venu; un Albanais, qui se trouvait là, s'avisa de dire d'un ton de docteur, qu'il était fort ridicule, en pareil cas, de se servir des épées des chrétiens.--«Ne voyez-vous pas, pauvres gens, disait-il, que la garde de ces épées faisant une croix avec la poignée, empêche le diable de sortir de ce corps? que ne vous servez-vous plutôt des sabres des Turcs?»

L'avis de cet habile homme ne servit de rien; le broucolaque ne parut pas plus traitable, et on ne savait plus à quel saint se vouer, lorsque tout d'une voix, comme si l'on s'était donné le mot, on se mit à crier, par toute la ville, qu'il fallait brûler le broucolaque tout entier; qu'après cela ils défiaient le diable de revenir s'y nicher; qu'il valait mieux recourir à cette extrémité, que de laisser déserter l'île. En effet, il y avait déjà des familles qui pliaient bagage pour s'aller établir ailleurs. On porta donc le broucolaque, par ordre des administrateurs, à la pointe de l'île de Saint-Georges, où l'on avait préparé un grand bûcher, avec du goudron, de peur que le bois quelque sec qu'il fût, ne brûlât pas assez vite. Les restes de ce malheureux cadavre y furent jetés et consumés en peu de tems. C'était le premier jour de janvier 1701. Dès-lors, on n'entendit plus de plaintes contre le broucolaque; on se contenta de dire que le diable avait été bien attrapé cette fois-là, et l'on fit quelques chansons pour le tourner en ridicule.

LA PETITE CHIENNE BLANCHE.

CONTE NOIR.

On raconte que vers le commencement du dix-septième siècle, on remarquait dans la forêt de Bondy, sur le bord du grand chemin qui traverse le bois dans la direction de l'Est à l'Ouest, deux grands chênes: dans le creux de l'un on voyait toujours une jolie petite chienne d'une blancheur éblouissante qui portait au cou un collier en maroquin rouge, enrichi d'une boucle, et de clous en or.

Cette petite bête paraissait endormie et ne semblait s'éveiller que lorsque quelque passant, surpris de voir un si joli animal, perdu au milieu du bois, s'approchait pour la caresser; mais quelque adresse qu'on employât pour tacher de la surprendre, elle se levait au moment qu'on croyait mettre la main dessus, alors elle s'éloignait de quelques pas en s'enfonçant dans le bois, et si, au lieu de la poursuivre l'on passait outre, elle revenait à sa place en regardant les personnes et remuant la queue: si l'on faisait semblant de revenir, elle se laissait approcher ayant l'air d'attendre, mais bientôt elle s'échappait comme la première fois et se rendait ensuite à la même place avec opiniâtreté; quelques personnes fatiguées de revenir inutilement, lui jetaient des pierres qui l'atteignaient, mais elle n'y paraissait pas plus sensible que si elle eût été de marbre, les coups de fusil même des gardes chasse ne la faisaient pas déloger, quoiqu'ils vissent leurs balles la frapper directement sans l'avoir blessée; enfin il était reconnu dans les environs que cette petite chienne était tout au moins un suppôt du diable, si ce n'était le diable lui-même. L'anecdote suivante jetta plus que jamais la terreur dans le voisinage, le bruit s'en répandit même dans toute la contrée.

Un jeune garçon âgé de dix ans fut envoyé par ses parens, faire des fagots dans le bois. Il ne revint pas à l'heure où sa famille se rassemblait pour déjeûner, mais comme on lui avait bien recommandé de ne pas aller du côté du grand chemin de l'est à l'ouest, et que ce jeune garçon était très-soumis aux ordres de ses parens, on ne s'en inquiéta que légèrement, et chacun retourna à son travail. A l'heure du dîner il ne parut point encore, on commença alors à soupçonner quelque malheur; enfin, l'heure du souper étant arrivée sans qu'il fut de retour, son père, nommé Jean Fortin, dit à son épouse:» Femme allume ma lanterne;. Enfans, donnez-moi mon fusil à deux coups, cherchez mes balles et ma poire à poudre. Je vais aller chercher votre frère, et si je ne rentre pas ce soir, couchez-vous; car je suis résolu de battre toute la forêt et de ne revenir qu'avec Célestin, c'est ainsi que l'on appelait le jeune garçon absent.--Mon père, dit l'aîné, grand gaillard de vingt ans, je viens avec vous.--Viens si tu te sens assez de courage, réponds Fortin; mais je te préviens que je vais droit aux deux chênes.--Vous n'y pensez pas, mon père, réplique Thomas; allons viens ou reste, reprends Fortin, quant à moi je suis décidé à périr ou à éclaircir cette diablerie. Il faut que je retrouve mon Célestin; il aura sans doute courru après cette maudite chienne; eh bien! je la suivrai aussi, et fut-ce le diable, j'aurai ses cornes ou il m'emportera, Thomas dit: partons.--Toute la famille tremblait et personne n'eut la force, ni peut-être la pensée, tant ils étaient effrayés, de s'opposer à ce téméraire dessein.

Ils partent donc: la nuit était des plus sombres; en vain Thomas avançait sa lanterne; ils se heurtoient à chaque instant contre les arbres, s'embarrassaient dans les ronces, revenaient sur leurs pas croyant trouver une issue et s'égaraient toujours davantage. Enfin ils atteignirent le grand chemin de l'Ouest, et alors ils marchèrent assez librement.

Il y avait déjà une heure qu'ils cheminoient en silence prêtant l'oreille, espérant entendre la voix de Célestin, sans qu'aucun bruit pût éclairer leur marche, les chênes fatals même ne paraissaient pas, Thomas dit à son père, je crois que nous les avons passés.--Non, dit Fortin, j'ai trop bien regardé à droite et à gauche et nous n'y sommes pas encore.--Cependant je croyais que nous avions fait plus de chemin.--Ne nous décourageons pas, reprit le père.--Ils marchent encore une demi-heure et les deux arbres ne paraissent point encore.

Pour le coup, dit Fortin, voilà qui me parait bien singulier; nous devrions être à l'autre bout du bois, il ne faut que cinq quarts d'heure pour le traverser tout entier, et voilà déjà une grande heure et demie que nous marchons, il faut nécessairement que nous ayons dépassé les deux chênes.--Retournons, dit Thomas: retournons, dit Fortin; mais dans ce moment il vint un si fort coup de vent qu'ils furent obligés de porter la main à leurs chapeaux. Le bruit extraordinaire qu'il faisait en sifflant dans les branches leur fit lever les yeux.--Voici les chênes, dit Thomas en tremblant de tous ses membres, et en effet Fortin reconnut les deux grands arbres qui se dessinaient dans l'ombre, et qui leur paraissaient être au plus à la distance de vingt pas.--Allons, Thomas, dit Fortin d'une voix assez forte, malgré qu'il ne fut pas très-rassuré lui-même, allons, dit-il, c'est à mon tour à marcher devant: en disant cela, il arme son fusil; marche droit aux arbres, Thomas le suit. Ils font environ trois cents pas, et les chênes qu'ils croyaient tout près, se trouvent à la même distance qu'auparavant; ils cheminent encore, mais à mesure qu'ils avancent, il semble que les arbres s'éloignent; la forêt paraît ne plus finir, Fortin entend de tous côtés des sifflemens comme si le bois était rempli de serpens. De tems en tems il roule sous ses pieds des corps inconnus; des griffes semblent vouloir entourer ses jambes, cependant il n'en est qu'effleuré: une odeur infecte l'environne; plusieurs êtres semblent se glisser autour de lui, mais il ne sent rien.--Exténué de fatigue, il se retourne pour proposer à Thomas de s'asseoir un instant. Thomas n'y est plus, il croit appercevoir à travers des buissons, l'oeil de boeuf de la lanterne, il reconnaît même le bas du pantalon blanc de son fils, il l'appelle, une voix inconnue lui répond: viens, je t'attends! il hésite, cependant il va en avant, la lumière disparaît bientôt; il la revoit plus loin, on lui crie encore»: me voilà, viens, je t'attends. Fortin ne peut reconnaître cette voix, ce n'est ni celle de Thomas ni celle de Célestin; la lanterne disparaît tout à fait, il ne sait plus où il est; il veut retourner sur ses pas, il ne peut retrouver le grand chemin qu'il vient de quitter: une sueur froide découle de tout son corps, des substances aériennes passent à tout moment devant son visage, et autour de lui; il ne les voit pas, mais il sent une haleine puante et brûlante, et un air froid comme si quelque oiseau de grandeur extraordinaire agitaient ses ailes au dessus de lui; il commence à se repentir d'être entré dans le bois, son courage l'abandonne, son fusil tombe de ses mains: soit fatigue, soit saisissement, il est forcé de s'appuyer contre un arbre qui se trouve près de lui. Dans ce moment terrible, il recommande son âme à Dieu et tire de sa poche un crucifix que cet homme pieux avait toujours avec lui; mais ses forces l'ont abandonné, il tombe à genoux au pied de l'arbre, et bientôt il perd l'usage de ses sens!....

Il était grand jour lorsqu'il revint de son évanouissement: le soleil en réchauffant ses membres, était peut-être cause du retour de ses forces. Fortin regarda autour de lui, il vit son arme brisée, et macérée comme si elle avait été mâchée avec des dents: les pièces de fer qui la composait paraissaient avoir passé au feu, les arbres étaient teints de sang, des caractères magiques et épouvantables y étaient empreints, les branches étaient cassées, les feuilles noircies et séchées, l'herbe était foulée et couverte de lambeaux de vêtemens. Fortin reconnut ceux de ses deux malheureux fils, et le même sort lui était réservé s'il n'avait été armé du signe divin qui seul l'avait sauvé du démon.

Il se leva avec effroi, courut comme un fou jusques chez lui. Le fait raconté, fut vérifié par les autorités qui vinrent avec les archers visiter les lieux, le récit de Fortin fut reconnu vrai: on vit toutes les traces d'un repas horrible, des danses et des jeux de la troupe diabolique. En vain voulut-on faire des recherches, la petite chienne blanche paraissait et aussitôt chacun était glacé d'effroi; reconnaissant que ce lieu était habité par le démon qui s'y tenait d'une manière inexpugnable, on résolut de planter des croix à l'entour, afin que ce signe put l'empêcher d'étendre son domaine, et depuis on n'entendit plus parler d'accidens dans l'autre partie du bois. Mais malheur à qui osait enfreindre les limites.

LE VOYAGE.

Je partis de la capitale pour faire un voyage que nécessitait mes affaires: quatre voyageurs, une voyageuse et moi, remplissions la voiture. On débuta par les complimens; ensuite on mangea, on dormit; mais enfin on ne peut pas toujours dormir et manger, et il faut passer le temps à quelque chose. Après qu'on eut épuisé les modes, passé en revue le genre humain, critiqué chaque ministre, les autorités, les missions, les missionnaires; réglé les états du monde entier, et contrôlé jusqu'au plus petit commis, on n'avait plus rien à dire, lorsque la conversation tomba sur les revenans. Ah! mon Dieu dit la voyageuse, j'ai un château que je ne peux habiter, parce que tous les esprits de l'autre monde y reviennent. Où est votre château, dîmes-nous? Nous passerons devant, répondit-elle. Tant mieux, nous verrons ces esprits.

Je ne suis pas très curieux de ces sortes d'aventures, dit un voyageur qui avoit toute la mine d'un homme de bon sens, ni moi non plus, répondit un autre, et je suis bien payé pour ne pas les aimer. Notre curiosité étant excitée par ces réflexions, nous les priâmes de nous dire pourquoi ils redoutaient tant les esprits.

Rien de plus facile, dit le premier qui avait parlé, je vais vous conter mon histoire.

LE CHEVAL SANS FIN.

CONTE NOIR.

J'ai toujours aimé les voyages et semblable au juif errant je ne restais jamais dans le même lieu: tantôt en voiture, tantôt à cheval, tantôt à pied, j'étais toujours par monts et par vaux.

Un soir vers la brune accablé de lassitude, je dis tout haut: si j'avais un cheval, je serais bien heureux; à peine avais-je fini ce souhait qu'un cavalier passa et me dit: Monsieur, vous avez l'air bien fatigué, vous avez encore trois lieues à faire, si vous voulez profiter de la croupe de mon cheval il ne tient qu'à vous. J'hésitais, cependant la nécessité me força à accepter et me voilà derrière le cavalier: nous n'avions pas fait cinq cents pas qu'un second voyageur se présente, même offre, encore acceptée; bientôt après un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième; enfin un douzième est à la file, et le cheval de s'allonger pour laisser de la place au dernier venu.

Depuis longtemps la peur s'était emparée de moi: je n'osais respirer, et j'étois plus mort que vif. Mais que devins-je, lors que je vis que la maudite monture alloit d'une vitesse égale à la foudre et prenoit un chemin nouveau.

Ah ciel! m'écriai-je, notre Seigneur était en même compagnie que nous, ils étaient treize, et le treizième était Judas, qui le vendit, nous avons certainement un Judas parmi nous, Jésus ne nous abandonnez pas. Au même instant des hurlemens épouvantables se firent entendre; et bientôt après je ne sentis plus rien autour de moi; cependant j'allais toujours avec une rapidité extraordinaire, et je me trouvai presqu'à la même place où j'avais rencontré mon maudit cavalier.

Voilà Messieurs ce qui m'a dégoûté de voyager, et m'a rendu moins incrédule sur les esprits.

Nous ne savions que dire de cette aventure, lorsque le second commença son récit.

LA MAISON ENCHANTÉE.

CONTE PLAISANT.

Étant à Marseille, j'eus besoin d'aller à la Ciotat, petite ville qui n'en est éloignée que de six lieues, je partis tard, je m'amusai à considérer les sites romantiques de ce beau pays, enfin, je flânai tant, que la nuit me surprit au milieu des montagnes, sans que je susse où j'étais. Je marchais au hasard depuis longtemps, lorsque j'aperçus une lumière qui n'était qu'à quelque distance de moi, je m'y rendis, résolu de demander l'hospitalité. Je frappe; une domestique vient m'ouvrir, accède à ma demande et m'introduit dans un salon magnifique où je trouve une dame très belle, très élégante, qui me reçoit de la meilleure grâce et m'engage à m'asseoir à son côté, elle fait servir à souper, et pendant la soirée j'eus tout lieu de croire que je serais heureux de toute manière.

L'heure du coucher étant venue, je me disposais à me mettre au lit, lorsque la perfide me pria d'attendre un instant, disant qu'elle allait bientôt revenir. Hélas! elle n'avait pas encore paru lorsque minuit sonna, heure fatale: l'horloge n'avait pas fini de faire entendre ses sons, que je vis entrer dans la chambre une foule d'esprits, les uns marchaient, les autres voltigeaient, tous paraissaient dans la plus grande joie. Jusque là je n'en fus pas effrayé, mais bientôt après ils s'approchèrent de moi, et un colosse ayant une voix de Stentor me dit: Malheureux qu'es-tu venu faire ici? ne savais-tu pas que cette maison appartient aux esprits et que chaque nuit nous nous y rassemblons? J'avais au plus la force de lui répondre, lorsque mon vigoureux colosse s'empare de moi, m'enveloppe dans les matelas, les couvertures et me transporte au milieu de la chambre. Ce qu'il y a de surprenant dans cette aventure, c'est que je ne sentais rien, et que mon transport se fit comme par enchantement.

Lorsqu'ils m'eurent assez baloté, ils me délivrèrent, me firent asseoir, et un plaisant de cette société infernale, proposa de me faire la barbe, aussi-tôt le bassin, la savonnette, la serviette en un mot un nécessaire complet parurent, et une main sinon invisible, du moins très légère me rasa avec une dextérité sans exemple, mais le malin esprit ne me rasa que d'un côté, et la preuve que ce que je vous dis est vrai, c'est que la barbe n'a plus poussé sur ma joue gauche, tandis que la droite n'a éprouvé aucun changement.

Nous vérifiâmes le fait, et nous nous apperçumes que le poil du côté gauche était raz et qu'il était comme si le feu y avoit passé.

Après que cette opération fut finie, reprit notre compagnon, ils partirent d'un grand éclat de rire et résolurent de me faire sauter sur la couverture; ils me bernèrent un bon quart d'heure, après quoi ils me laissèrent en repos.

Cependant le jour commençait à poindre, sans doute le moment du départ approchait; car ils s'enfuirent précipitamment, mais avant ils me firent diverses marques sur le corps, marques qui ont été ineffaçables et que je porterai sans doute toujours.

Ce qui me surprit le plus, c'est que la maison disparut et que je me trouvai aux portes de la Ciotat, sans que j'aie jamais pu savoir comment j'y avait été transporté; et comment la maison avait disparu.

Depuis cette époque, que j'ai toujours présente à la mémoire, je n'aime plus à me trouver avec des esprits.

Hélas! messieurs, que sont vos aventures auprès de celles que mes crimes m'ont attiré, dit un troisième voyageur.

Votre histoire, demandâmes-nous en même tems? Volontiers répondit-il, mais vous en frémirez; j'en frissonne encore.

LE PACTE INFERNAL.

PETIT ROMAN.

Je suis né ambitieux, violent et irascible, la moindre contrariété me mettait hors de moi, et lorsque le malheur s'appesantissait sur ma tête, je devenais furieux.

Un soir que trompé dans mes espérances ambitieuses, je me maudissais de bon coeur, je m'écriai tout haut: Oui, s'il y a un esprit infernal, qu'il apparaisse, qu'il vienne; sous quelque forme qu'il se présente, pourvu qu'il me porte la vengeance, je me donne à lui.

Ces paroles n'étaient pas sorties de ma bouche que je sentis une chaleur brûlante: le thermomètre qui était dans ma chambre monta subitement à 48 degrés, des flammes de diverses couleurs remplirent mon appartement; un vent brûlant m'ôtait la respiration; enfin j'étais presque suffoqué.

Tous ces symptômes me causèrent de l'effroi, et je me dis: Serait-il possible que le diable se présentât devant moi? Bientôt un spectre horrible s'approche: Que me veux-tu, dit-il, parle.

J'avais à peine la force de considérer cette hideuse figure, qui vomissoit des flammes par tous les pores, et dont le corps affreux était entouré de serpens qui se mouvaient en tous sens, lorsqu'il m'apostropha en ces termes:

Réponds-moi vite, mon tems est précieux, d'autres m'attendent, veux-tu de l'or? en voilà, veux-tu te venger? voilà la vengeance, veux-tu devenir homme d'état, homme de lettres, guerrier, tes désirs seront accomplis, je suis le dispensateur des grâces... de la gloire... choisis..... J'eus cependant la force de lui demander à quelle condition.

Je t'accorde encore 40 ans de vie, pendant lesquels tu feras tout ce que tu voudras, mais au bout de ce tems tu m'appartiendras entièrement. Tant que tu vivras, je serai ton esclave; mais après ta mort tu seras le mien; vois si ces conditions te conviennent: en ce cas, signons notre contrat, si non n'en parlons plus, adieu.

Un crime entraîne un crime nouveau, hélas! vous l'avouerai-je, j'eus la faiblesse de signer ce pacte infâme.

Chacun de nous frissonna.

Mon pacte signé, le démon me dit: Seigneur je suis votre esclave, ordonnez; toutes les fois que vous aurez besoin de moi, vous frapperez la terre avec votre pied, et de suite je serai à vos ordres. Puisqu'il en est ainsi, lui dis-je, j'exige que tu changes de forme et que tu en prennes une moins hideuse, je n'avais pas fini de parler que je vis devant moi un charmant jeune homme, qui me demanda si j'étais content; oui, mais il faut à présent que tu me donnes de l'argent, et un coffre-fort fut se placer au pied de mon lit. Tu sais que j'ai une haine mortelle _contre un homme d'état, il faut me venger_.

Tu seras satisfait, demain sa disgrâce sera prononcée, et tu seras à sa place.

En voilà assez pour cette fois, retire toi, et que je jouisse d'un sommeil paisible.

Mon maître futur, mon esclave présent se retira et j'eus le repos le plus parfait.