Infernaliana Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les revenans, les spectres, les démons et les vampires

Part 4

Chapter 43,930 wordsPublic domain

Thibaud, ne se possédant plus, porta Orlandine sur le lit de moire de Venise, et se crut le plus heureux des hommes..... Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée...... Le malheureux Thibaud sentit des griffes aiguës qui s'enfonçaient dans ses reins..... Il appela Orlandine! Orlandine n'était plus dans ses bras..... Il ne vit à sa place qu'un horrible assemblage de formes hideuses et inconnues..... «Je ne suis point Orlandine, dit le monstre, d'une voix formidable, je suis _Belzébut_!.....» Thibaud voulut prononcer le nom de _Jésus_. Mais le diable, qui le devina, lui saisit la gorge avec les dents, et l'empêcha de prononcer ce nom sacré.....

Le lendemain matin des paysans qui allaient vendre leurs légumes au marché de Lyon, entendirent des gémissemens, dans une masure abandonnée, qui était près du chemin et servait de voirie. Ils y entrèrent et trouvèrent Thibaud couché sur une charogne à demi-pourrie..... Ils le placèrent sur leurs paniers et le portèrent ainsi chez le prévôt de Lyon. Le malheureux de la Jacquière reconnut son fils.... Thibaud fut mis dans un lit, où bientôt il parut reprendre quelque connaissance. Alors il dit d'une voix faible: «Ouvrez à ce saint ermite.» D'abord on ne le comprit pas; mais enfin on ouvrit la porte et on vit entrer un vénérable religieux qui demanda qu'on le laissa seul avec Thibaud. On entendit long-tems les exhortations de l'ermite, et les soupirs du malheureux jeune homme. Lorsqu'on n'entendit plus rien, on entra dans la chambre. L'ermite avait disparu, et l'on trouva Thibaud mort sur son lit, avec un crucifix entre les mains....

SPECTRE QUI DEMANDE VENGEANCE.

CONTE NOIR.

Dans le treizième siècle, le comte de Belmonte (dans le Montferrat), conçut un amour violent pour la fille d'un de ses serfs. Elle se nommait Abélina. Il devait jouir sur elle du droit de seigneur; mais on ne se pressait pas de la marier, et sa flamme impatiente s'offensait de ces lenteurs.

Un jour, il rencontra à la chasse la jeune Abélina qui gardait les troupeaux de son père; il lui demanda pourquoi on ne lui donnait pas un époux?--«Vous en êtes la cause, Monseigneur, répondit-elle. Les jeunes-gens ne peuvent plus souffrir le déshonneur et la honte du droit que vous avez de passer avec leurs femmes la première nuit des noces; et nos parens ne veulent pas non plus nous marier, jusqu'à ce que le droit de cuissage soit aboli».

Le seigneur de Belmonte cacha son dépit, et fit dire au père de la jeune fille qu'il demandait à le voir.

Le vieux Cecco (c'est le nom du père d'Abélina), se hâta de se rendre au château. La nuit arrive, et contre son usage, Cecco ne rentre pas à la maison. Minuit sonne; Cecco n'est pas revenu; serait-il mort?....» Au moment où sa femme et sa fille commençaient à perdre toute espérance, une ombre d'une grandeur démesurée apparaît sans bruit au milieu de la chambre: les deux femmes épouvantées osent à peine lever les yeux. Le fantôme s'approche et leur dit: «Je suis l'âme de votre Cecco».

»--O mon père! s'écrie Abélina, quel barbare vous a ôté la vie?»

»--Le tyran de Belmonte vient de m'assassiner, répondit le fantôme, et tu es la cause innocente de ma mort. J'allai, comme tu m'en apportais l'ordre, au château du monstre. Plût au ciel que je n'en eusse jamais trouvé l'entrée! Mais je ne pouvais échapper à ses mains cruelles. Aussitôt qu'on m'eût introduit dans une chambre un peu sombre, je mis le pied sur une bascule qui s'enfonça; je tombai dans un puits profond, garni de fers tranchans: j'y laissai bientôt la vie, et j'ai franchi les portes de la redoutable éternité. J'attends ma sentence; je vais être jugé sur mes oeuvres; mais je compte sur la clémence ineffable de mon Dieu, et ma conscience est pure. Si tu chéris ton père, si tu pleures sa mort, ô ma fille! songes à me venger, et à délivrer ton pays. Et toi, femme bien aimée, sèche tes larmes, demeure en paix. Les jours sereins s'avancent, la tyrannie va tomber......»

»Alors l'ombre devint éclatante de lumière et disparut au milieu d'un nuage, ne laissant de traces de son apparition que l'empreinte de la main qu'elle avait posé sur le dos d'une chaise.»

La prophétie du spectre s'accomplit; car peu de tems après, les paysans de Belmonte s'étant révoltés, tuèrent leur seigneur, détruisirent le village et fondèrent librement la petite ville de Nice de la Paille.

CAROLINE.

NOUVELLE.

Une jeune personne de dix-huit ans, nommée Caroline, inspira la plus violente passion à un homme d'un âge mur; et comme à cinquante ans on est, dit-on, plus amoureux qu'à vingt, quoiqu'avec beaucoup moins de moyens de plaire, l'amant suranné obsédait sans cesse la jeune Caroline, qui était loin de répondre à ses sentimens. Elle eut le tort plus impardonnable de tourner en ridicule et de tourmenter cruellement l'homme qu'elle aurait dû se contenter d'éloigner avec froideur et décence. Au bout de trois ans de persévérance d'une part, et de mauvais traitemens de l'autre, le malheureux amant succomba à une maladie, dont son funeste amour fut en grande partie le principe.

Se sentant près de sa fin, il sollicita, pour grâce dernière, que Caroline daignât au moins venir recevoir son éternel adieu. La jeune personne refusa séchement de se rendre à cette demande. Une de ses amies qui était présente, lui dit avec douceur, qu'elle ferait bien d'accorder cette triste consolation à un infortuné qui mourait pour elle et par elle. Ses instances furent inutiles. On vint une seconde fois faire la même prière, en ajoutant que le malade demandait à voir Caroline, plus par intérêt pour elle que pour lui. Mais ce second message ne fut pas plus heureux que le premier.

L'amie de Caroline, outrée de cette dureté envers un mourant, la pressa avec plus de vivacité, et lui reprocha sa coquetterie et ses mauvais procédés envers un homme à qui elle pouvait au moins offrir en expiation, un instant de pitié. Caroline, fatiguée de ses importunités, consentit enfin d'assez mauvaise grâce, et dit: «Allons, conduisez-moi donc chez votre protégé; mais nous n'y resterons qu'un moment, je vous en avertis; je n'aime ni les mourans ni les morts.»

Les deux amies partirent enfin. Le mourant, voyant entrer Caroline, fit un dernier effort, et prenant la parole, d'une voix éteinte. «Il n'est plus tems, Mademoiselle, dit-il, vous m'avez refusé avec barbarie le bonheur de vous voir, quand je vous en ai fait prier; et je ne désirais que vous pardonner ma mort. Vous me verrez dorénavant plus fréquemment que par le passé. Souvenez-vous seulement que vous avez mis trois ans à me conduire douloureusement au tombeau.... Adieu, mademoiselle.... A cette nuit.»

En achevant ces paroles, qu'il eut une peine infinie à prononcer, il expira.

Caroline, saisie de frayeur, s'enfuit précipitamment; et son amie employa tous les moyens possibles pour calmer son extrême agitation. Caroline la supplia de passer la nuit avec elle; on lui dressa un lit dans la même chambre. On laissa les flambeaux allumés, et les deux amies, ne pouvant dormir, s'entretinrent long-tems ensemble. Tout-à-coup, vers minuit, les lumières s'éteignent d'elles-mêmes. Caroline s'écrie avec terreur: «le voilà! le voilà!» Son amie n'entendant plus que des soupirs étouffés, suivis d'un profond silence, ranime ses forces, et sonne avec vivacité; on accourt, on essaie de rallumer les flambeaux, mais inutilement. Au bout d'un quart d'heure, passé dans les plus mortelles angoisses, on entend l'heure; Caroline pousse un profond soupir, comme une personne qui sort d'un long assoupissement. Les bougies se rallument d'elles-mêmes; les gens de la maison se retirent, et Caroline dit d'une voix mourante: «Ah! il est parti enfin!--Tu l'as donc vu?--Oui, et je ne suis que trop sûre qu'il exécutera ses menaces.--Et quoi! t'aurait-il parlé?--Voici ce que je viens d'entendre: Pendant trois ans, je viendrai toutes les nuits, passer un quart-d'heure avec vous. Du reste, soyez tranquille, je ne vous ferai aucun mal; je borne ma vengeance à vous forcer de voir chaque nuit, celui que vous avez conduit au tombeau par votre imprudente conduite.» L'amie, peu curieuse de voir la même scène se renouveler, refusa de passer les nuits suivantes avec Caroline, qui lui reprocha de l'abandonner à un vampire. Les visites nocturnes continuèrent.

Caroline, belle, riche et maîtresse de ses actions, à vingt-un ans, voulut se marier, dans l'espoir d'éloigner le fantôme; mais le bruit de ces apparitions retint les prétendans. Un seul, un gascon, nommé Monsieur de Forbignac, se présenta pour époux. La nécessité le fit agréer; mais dès le lendemain des noces, (sans qu'on put savoir comment s'était passée la nuit), il disparut avec la dot, et quantité de bijoux qui n'en faisaient pas partie.

L'amie de Caroline, sensible à tant de malheurs, accourut auprès d'elle, la consola de son mieux, et l'emmena dans une terre où elle acheva tristement sa pénitence. Les trois ans écoulés, son vampire lui annonça enfin qu'elle ne le verrait plus; il tint parole. Une leçon aussi sévère adoucit son caractère. La mort de M. de Forbignac, qui eut l'honnêteté de ne pas revenir, laissa Caroline libre de se remarier, et cette fois elle trouva un époux qui la rendit parfaitement heureuse.

FLAXBINDER CORRIGÉ PAR UN SPECTRE.

M. Hanor, illustre professeur et bibliothécaire de Dantzic, a combattu avec tout l'avantage que peut donner la vérité, les superstitions et les préjugés de la plupart des peuples anciens et modernes, au sujet du retour des âmes et des apparitions; et cependant il raconte avec la plus grande gravité la fabuleuse aventure arrivée, selon lui, à un jeune homme, nommé Flaxbinder.

Ce jeune homme, dont l'intempérance et la débauche étaient les seules occupations, se trouvait un soir absent de la maison: sa mère, entrant dans sa chambre, aperçut un spectre, qui ressemblait si fort à son fils, par la figure et par la contenance, qu'elle le prit pour lui-même. Ce spectre était assis près d'un bureau couvert de livres, et paraissait profondément occupé à méditer et à lire tour à tour.

La bonne mère, persuadée qu'elle voyait son fils, et agréablement surprise, se livrait à la joie que lui donnait ce changement inattendu, lorsque tout-à-coup elle entendit dans la rue la voix de ce même Flaxbinder, qu'elle voyait dans la chambre...

Elle fut d'abord horriblement effrayée, ensuite, ayant observé que celui qui jouait le rôle de son fils, ne parlait pas, qu'il avait l'air sombre, taciturne, et les yeux hagards, elle en conclut que ce devait être un spectre; et cette conséquence redoublant sa terreur, elle se hâta de faire ouvrir la porte au véritable Flaxbinder.

Le jeune homme qui revenait d'une partie de débauche, entre avec bruit dans la chambre. Il voit le fantôme..., il approche..., et l'esprit ne se dérange pas.... Flaxbinder, pétrifié de ce spectacle, forme aussitôt, en tremblant, la résolution de s'éloigner du vice, de renoncer à ses désordres et de se livrer à l'étude, enfin il promet d'imiter le fantôme.

A peine a-t-il conçu ce louable dessein, que le spectre sourit d'une horrible manière, jette les livres et s'envole. Pour Flaxbinder, il tint parole et se convertit.

L'APPARITION SINGULIÈRE.

ANECDOTE.

Un seigneur espagnol sortit un jour pour aller à la chasse sur une de ses terres où il y avait plusieurs montagnes couvertes de bois. Il fut très-étonné lorsque, se croyant seul, il s'entendit appeler par son nom: la voix ne lui était pas inconnue. Mais comme il ne paraissait pas fort empressé de répondre, on l'appela une seconde fois. Il crut reconnaître la voix de son père, mort depuis peu. Malgré sa frayeur il ne laissa pas d'avancer quelques pas. Mais quel fut son étonnement de voir une grande caverne, ou une espèce d'abîme, dans laquelle était une fort longue échelle, qui allait depuis le haut jusqu'en bas. Le spectre de son père se présenta sur les premiers échelons, et lui dit que Dieu avait permis qu'il lui apparut, pour l'instruire de ce qu'il devait faire pour son propre salut; et pour la délivrance de celui qui lui parlait, aussi bien que pour celle de son grand-père, qui était quelques échelons plus bas. Il ajouta que la justice divine les punissait et les retiendrait là jusqu'à ce qu'on eût restitué _à tel monastère_, un héritage usurpé par ses ayeux.... Il recommanda en conséquence à son fils de faire au plutôt cette restitution, pour éviter la vengeance divine, car autrement sa place était marquée dans ce lieu de souffrance.

Après cette menace, l'échelle et le spectre commencèrent à disparaître insensiblement, et l'ouverture de la caverne se referma. Le seigneur, dont l'effroi était au comble, retourna aussitôt chez lui; l'agitation de son esprit ne lui permit pas de chercher à approfondir ce mystère. Il rendit aux moines le bien qu'on lui avait désigné, laissa à son fils le reste de son héritage et entra dans un monastère où il passa saintement le reste de sa vie....

LE DIABLE COMME IL S'EN TROUVE.

ANECDOTE.

Un habitant d'un petit village, à quelques lieues d'Aubusson, département de la Creuze, avait acheté la maison presbytérale. Il tomba malade: aussitôt le curé du lieu se présente pour le confesser, et lui offre l'absolution, à la condition, par lui mourant, de léguer sa maison à la cure. Il refuse, le curé insiste, sous peine de damnation éternelle; mais, hélas! le malheureux persiste dans son refus; il meurt sans confession, et son âme devient sans doute la proie des flammes, auxquelles on l'avait dévolue. Le bruit s'en répand: toutes les femmes en sont alarmées, et la crainte de voir Satan en personne venir s'en emparer, ne permet pas à une seule de veiller auprès du cadavre.

Cependant un gendarme, neveu du défunt, bravant les propos de femmes, et les menaces du curé, se décide à passer la nuit auprès de son oncle. Sur le minuit (car c'est toujours à cette heure que le diable fait ses tours), sur le minuit donc, trois anges cornus, aussi laids que nous les peint Milton, et aussi noirs qu'ils étaient diables, se présentent pour enlever le corps avec des chaînes, et tout l'attribut de la diablerie. Le gendarme s'y oppose; il fait le moulinet avec son sabre, et écarte les assaillans. Ce ne sont point des corps fantastiques qui s'offrent à ses coups, mais bien des composés de chairs et d'os. Un des assaillans voit d'abord tomber son poignet. Il n'en est point ému, et de l'autre main saisit le mort; alors même il voit ou il sent un tête rejoindre sa main. Ce terrible coup ne laisse plus aux deux autres diables d'espoir que dans la fuite; et le gendarme, resté seul possesseur de son oncle et du presbytère, reçoit les félicitations de toutes les bonnes femmes qui s'attendaient à ne plus le trouver en vie.

Mais admirez jusqu'où le diable poussa la ruse et la méchanceté! quand le jour vint éclairer la scène, on reconnut que l'infâme avait, pour cette expédition, pris les traits et la figure du curé; et ce qu'il y a de plus fâcheux dans tout cela, c'est que, pour rendre l'illusion durable, il a si bien caché ce pauvre curé, que, depuis lors, on ne l'a plus revu[2].

[Note 2: Extrait des journaux de l'an X.]

FÊTE NOCTURNE, OU ASSEMBLÉE DE SORCIERS.

Propriétaire d'une terre sur les confins de la Dordogne et de la Garonne, j'avais vingt-cinq ans que je ne la connaissais pas encore, et ce ne fut qu'à force d'importunités que je me décidai à quitter les salons de la capitale, pour y aller.

Je n'appris point sans surprise que je possédais une vigne où l'on voyait de tems à autres, et toujours à minuit, une foule d'esprits, qui prenaient diverses formes, telles que hommes, femmes, chevaux, boucs, etc. Un soir, assis tranquillement à faire de la musique, on frappe avec violence à la porte. Je donne ordre qu'on ouvre, un malheureux paysan se précipite dans la maison, et tombe presque sans vie. Ses cheveux hérissés, son oeil hagard, tout son être annonce l'effroi; je lui prodigue des secours, mais il bat la campagne, il ne répond à mes questions que par ces mots: ils sont là...., voyez-les...., ils approchent....., cette chèvre....., ce chat..... Je me décidai à le laisser tranquille et à attendre que sa raison fut revenue pour l'interroger. Dès que je le crus en état de me répondre, je le questionnai sur la cause de sa frayeur. Ah! monsieur, me dit-il, le récit que j'ai à vous faire est épouvantable, je tremble encore seulement d'y penser.

J'avais été voir un de mes parens, nous nous sommes amusés à boire, et tellement à boire, qu'il était onze heures lorsque nous nous sommes quittés. Il m'est venu dans l'idée de faire le grand tour pour ne pas passer devant la vigne du diable, mais ayant une pointe de vin, je me suis dit: quand tout l'enfer serait là je n'aurais pas peur, et aussitôt me voilà passant hardiment mon chemin. Mais arrivé en face la grande haie de la maudite vigne, j'ai entendu de grands éclats de rire, et j'ai aperçu une assemblée si nombreuse que j'ai été effrayé, cela a été bien pire lorsque j'ai vu que la haie disparaissait, qu'il n'y avait plus qu'une vaste plaine illuminée de cent mille cierges au moins, et qui éclairaient un bal complet: plus loin une multitude de monde était à table et mangeait avec un appétit dévorant. Cependant je ne connaissais plus mon chemin, et je ne savais de quel côté tourner, lorsque plusieurs personnes ont quitté la table et la danse, et sont venues m'accoster.--Que veux-tu, l'ami? veux-tu être des nôtres? viens-tu signer ton pacte? nous allons faire venir notre seigneur le diable. A ces mots, je me suis troublé; néanmoins j'ai répondu: non, messieurs, je suis bon chrétien et je ne veux point me donner à Satan.--Tu as tort, nous sommes tous de bons enfans, tu ne te repentiras point d'être avec nous, oublie les sottises de ton curé, et renie ta religion. Oh! mon Dieu, me suis-je écrié, en faisant le signe de la crois, venez à mon secours; à ces mots les bougies se sont éteintes, le tonnerre a grondé, tout a disparu, et je n'ai plus vu, au travers des éclairs, qu'une foule de chauve-souris et de chats-huans qui voltigeoient autour de moi, en poussant des cris épouvantables; à peine avais-je la force de respirer, lorsque j'ai entendu une voix qui me criait: Ne crains rien, chrétien, tout l'enfer ne peut prévaloir contre toi. Ces paroles m'ont rendu la force, et je me suis mis à courir jusqu'ici.

Ton aventure est extraordinaire, lui dis-je, et je verrai par moi-même.

En effet quelque tems après, je partis un vendredi par un beau clair de lune, bien résolu de me rendre au sabat; mes voeux furent accomplis: et en arrivant à la vigne du diable, je trouvai une fête complète, des femmes magnifiques, des élégans, des feux d'artifices, des joutes, des danses, tout était réuni pour embellir ce spectacle.

Je restais stupéfait, lorsqu'une dame d'une beauté ravissante, parée comme Vénus, s'avança vers moi; soyez le bien venu, me dit-elle, nous vous attendions et vous manquiez à la fête; notre maître et seigneur vous prouve le cas particulier qu'il fait de votre personne, puisque, contre son ordinaire, il vient au devant vous.

Un très bel homme alors m'adressa la parole: vous êtes, dit-il, après m'avoir salué très-poliment, au milieu d'une assemblée de sorciers, mais, comme vous voyez, ils ne sont pas effrayans, entrez hardiment, aucun mal ne vous sera fait; et aussitôt je fus introduit dans une vaste enceinte où tout respirait la joie et la gaîté.

Des rafraichissemens circulaient à la ronde, et j'étais surpris de voir qu'on ne m'en offrait point. Je devine votre pensée, me dit le seigneur et maître; mais avant de vous faire partager nos repas, il faut que nous ayons une petite explication.

Comme je vous l'ai déjà dit, toutes les personnes assemblées ici sont des sorciers ou des sorcières, et par conséquent ont l'honneur de m'appartenir; si vous eussiez mangé ou bu la moindre des choses, vous auriez été à moi de plein droit; mais nous ne voulons surprendre personne; la bonne foi règle toutes nos actions; maintenant que vous êtes instruit, si vous voulez signer votre pacte, il ne tient qu'à vous; établissez vos conditions, je pense que nous serons bientôt d'accord. Vraiment monsieur le diable, lui dis-je, vous n'êtes pas aussi diable comme on le croit parmi nous; mais je ne puis accepter vos offres, content de mon sort ici bas, je ne désire point changer de condition; faites vos réflexions, répondit-il d'une voix sévère, et vous nous trouverez ici tous les premiers vendredis de chaque mois.

Comme il achevait ces mots, une cloche fit entendre les sons de l'angelus; aussitôt toute la troupe poussa des hurlemens affreux, le diable prit une forme horrible qui me glaça d'effroi, cette femme qui m'avait paru si belle, devint une vilaine chatte noire, tous les autres personnages furent changés en chauve-souris, chat-huant et autres animaux nocturnes. Ils m'effrayèrent véritablement, lorsque, transformés ainsi, ils m'entourèrent en menaçant de me dévorer; j'étais dans des ténèbres épaisses; je voyais autour de moi des abîmes prêts à m'engloutir, ce qui m'empêchait de faire un seul pas pour m'éloigner; la terre vomissait une quantité de souffre, de bitume et exhalait une odeur fétide et insupportable. J'étais oppressé, j'étouffais, la sueur découlait de tout mon corps et ma faiblesse était si grande que je me voyais près de succomber.

Cependant les sons argentins de la cloche annonçaient les premiers rayons de l'aurore; selon ma coutume, je récitai mon angelus. Aussitôt, les cris, les hurlemens redoublèrent, le diable s'agita de mille façons, la foudre éclata de tous côtés et je me trouvai au milieu de torrens de flammes, entouré de reptiles malfaisans.

Ma prière finie, je fais le signe de la croix; aussitôt, la terre s'entrouvre et engloutit tous les monstres qui m'avaient épouvanté.

Le jour me rendit les forces et le courage. Je me retirai et ne fus plus tenté d'aller voir les fêtes nocturnes.

HISTOIRE D'UN BROUCOLAQUE.

L'anecdote que nous allons raconter se trouve dans le voyage de Tournefort au Levant, et peut éclaircir les prétendues histoires des vampires.

Nous fûmes témoins, (dit l'auteur), dans l'île de Mycone, d'une scène bien singulière, à l'occasion d'un de ces morts, que l'on croit voir revenir après leur enterrement. Les peuples du nord les nomment _vampires_; les Grecs les désignent sous le nom de _broucolaques_. Celui dont on va donner l'histoire était un paysan de Mycone, naturellement chagrin et querelleur. C'est une circonstance à remarquer par rapport à de pareilles sujets: il fut tué à la campagne; on ne sait par qui ni comment.

Deux jours après qu'on l'eût inhumé dans une chapelle de la ville, le bruit courut qu'on le voyait la nuit se promener à grands pas; qu'il venait dans les maisons renverser les meubles, éteindre les lampes, embrasser les gens par derrière et faire mille petits tours d'espiègle. On ne fit qu'en rire d'abord; mais l'affaire devint sérieuse, lorsque les plus honnêtes-gens commencèrent à se plaindre. Les _papas_ (prêtres grecs) eux-mêmes convenaient du fait, et sans doute qu'ils avaient raison. On ne manqua pas de faire dire des messes. Cependant le paysan continuait la même vie sans se corriger. Après plusieurs assemblées des principaux de la ville, des prêtres et des religieux, on conclut qu'il fallait, je ne sais par quel ancien cérémonial, attendre neuf jours après l'enterrement. Le dixième jour, on dit une messe dans la chapelle où était le corps, afin de chasser le démon, que l'on croyait s'y être renfermé. Après la messe, on déterra le corps et on en ôta le coeur; le cadavre sentait si mauvais qu'on fut obligé de brûler de l'encens; mais la fumée, confondue avec la mauvaise odeur, ne fit que l'augmenter et commença d'échauffer la cervelle de ces pauvres gens. On s'avisa de dire qu'il sortait une fumée épaisse de ce corps. Nous qui étions témoins de tout, nous n'osions dire que c'était celle de l'encens.