Part 9
--Ne vous agitez pas ainsi! mère, dit Jean, plutôt impatient... Toutes mes politesses seront faites, soyez sans inquiétude! Je n’oublie rien de ce que je dois...
Au ton de Jean, Mme Dautheray sent qu’il ne faut pas insister; et, sans un mot de plus, elle se détourne et rentre dans les salons, où, déjà, de nombreux couples tournoient lentement, au son d’une musique suggestive et excellente.
--Jean, votre mère a raison, ne vous occupez pas de moi... Et allez danser!
--Mais certainement, je vais y aller. Seulement, je puis bien m’accorder encore quelques minutes de récréation... Ah! vous désiriez connaître Nicole. La voici qui entre avec mon ami de Rybes, un grand champion de tennis, comme elle. C’est une jolie créature, ne trouvez-vous pas?
Hélène regarde. Oui, Jean a raison, en qualifiant ainsi cette gamine longue et souple. Les cheveux d’or roux moussent sous la capeline fleurie. La bouche qui rit montre des dents de bébé. La libre allure est celle d’une jeune Diane. Rien de la discrète correction de Madeleine de Serves.
Elle a aperçu Jean, et l’accoste, laissant derrière elle, sans façon, le cavalier qui l’accompagne.
--Jean, j’ai besoin d’échanger quelques propos avec vous... Et aujourd’hui, pas mèche! Voulez-vous, demain, m’offrir le thé à votre atelier?... Mère m’y déposera en faisant ses courses...
Jean doit être habitué; il n’a l’air nullement surpris de la proposition qu’elle a émise comme toute naturelle.
--Entendu!... Quatre heures? Cinq heures? Que préférez-vous?
--Quatre heures, ce sera très bien, parce qu’ensuite j’irai..., nous irons, si ça vous tente... au tennis. A tout à l’heure, notre fox-trott. Nous le bavarderons! J’ai des tas de tuyaux à vous demander.
Le cavalier de Nicole attend, l’air agacé, n’osant rappeler sa présence.
Nicole, qui a fini avec Jean, se retourne et rit joyeusement:
--Yves, n’ayez pas cet air de catafalque! Venez, pour vous remettre, flûter un peu de champagne... J’ai une soif!
Elle promène un bout de langue sur ses lèvres rouges à souhait; et s’approche du buffet, après un dernier signe amical à Jean, un coup d’œil étonné sur Hélène, avec qui elle l’a vu causer.
--Vous avez raison, c’est une drôle de petite personne! dit Hélène. Vous la recevez ainsi?... Je ne croyais pas que ce fût l’usage en France.
--Ce n’était pas... Mais ça est maintenant... Les temps sont changés, comme on écrit en style de tragédie... Croyez bien qu’avec ces petites filles, tout se passe le plus honnêtement du monde. Nous nous montrons à la hauteur de la confiance flatteuse qu’elles--et leurs mères!--nous témoignent. Avec Nicole, les rapports sont d’autant plus faciles, qu’elle n’est pas un brin _flirt_, plutôt garçonnière. Nous bavardons en camarades. «Deux copains», comme elle dit en ce langage qui exaspère maman.
Hélène a écouté, pensive. Pour toute réponse, elle répète, de son air de grande sœur, très sage:
--Jean, allez danser! Sans quoi, votre mère m’en voudra... Je vais encore regarder un peu le coup d’œil...
--C’est cela! Regardez, madame l’observatrice. Et ensuite, nous examinerons ensemble le fruit de vos réflexions.
Hélène est seule. Elle ne connaît personne.
Mme Dautheray est bien trop occupée pour avoir pensé à la présenter. M. Desmoutières est au bridge. Elle doit se suffire à elle-même. Mais elle ne s’ennuie jamais, surtout quand elle a matière à étude. Seulement, sa présence lui apparaît, soudain, d’une ironie un peu comique, parmi ces heureux selon le siècle, qui jouissent de tout ce qui lui a été refusé, luxe, amour, sécurité, bonheur. Que fait-elle ici, l’humble travailleuse, la modeste écrivassière!... L’ombre d’un sourire moqueur--à son adresse! erre, une seconde, sur sa bouche.
Mais, après tout, elle a été invitée pour pouvoir conseiller, en connaissance de cause; et elle a accepté dans ce but. Donc, à elle, de remplir sa mission.
Abritée par les replis d’une portière, elle peut, en toute liberté, contempler une dernière fois le spectacle qui est vraiment joli. Le cadre est d’une somptuosité harmonieuse et artistique, où évoluent tous ces jeunes. L’élément féminin est, en l’ensemble, habillé à ravir; et les couples exécutent, avec une correction irréprochable, les pas de l’_habanera_, sœur bien élevée du tango. Encore que d’aucuns affirment que, justement, les pas les plus «osés» y figurent...
Qui Jean a-t-il choisi comme danseuse?
Les yeux d’Hélène cherchent; et dans la foule des groupes qu’entraîne la grisante musique des tziganes, elle voit émerger la haute stature de Jean. Tout près de son visage, une tête brune qu’il domine, vers laquelle il se penche un peu... Tout de suite, en premier, il est allé à Sabine de Champtereux.
Quel joli couple, ils forment! et quelle harmonie dans leurs mouvements; si naturellement dociles au rythme des sons, qu’à l’encontre de la plupart des autres danseurs, ils peuvent causer ainsi qu’en une simple promenade cadencée... Et ils causent!...
Leurs personnalités morales ont-elles rencontré le même unisson?
Très nette, Hélène a conscience qu’elle en doute!
Que Jean épouse Sabine de Champtereux, certes, il trouvera en elle l’amoureuse que trahit le regard, inconsciemment prometteur, le sourire de la belle bouche sensuelle faite pour le baiser. Mais quel mélange, sur ce visage, de volonté, d’amertume dédaigneuse et passionnée!
Sûrement aussi, elle sera la mondaine de haute allure dont un mari peut être fier... Et jaloux également. Car elle se révèle femme à vouloir goûter l’encens dû à sa beauté.
Or, jamais Jean n’acceptera le rôle de «mari de la reine». Et puis, sous son apparence légère et gamine, c’est un tendre. Et à sa femme, il ne demandera pas seulement le plaisir violent qui laisse un goût de cendre...
Hélène songe... songe... L’orchestre, un instant, s’est tu, sans même, qu’elle s’en aperçoive; puis, a repris une danse nouvelle. Et voici que, encore une fois, elle voit passer Jean. C’est Madeleine de Serves que son bras enveloppe. Elle se laisse conduire, naïve et radieuse; très correcte toujours, presque timide. Lui ne parle pas. La conversation ne le tente plus, avec cette enfant qu’il ignore...
--Comme vous êtes absorbée dans les délices de la contemplation madame. J’ose à peine vous en arracher pour vous présenter mes hommages...
Elle tourne un peu la tête et voit Raymond Barcane qui s’incline, respectueux, attendant qu’elle-même lui offre la main.
--Vous devinez à merveille... Oui, mes instincts d’observatrice trouvent ici satisfaction... Et les vôtres aussi, avouez.
--Oh! moi, je suis un vieux blasé! L’inconnu, seul, m’intéresse... C’est pourquoi, parce que nous sommes des amis de fraîche date, je me sens très curieux, madame, à votre égard... Il y a, entre autres, une petite chose que je voudrais bien savoir...
Derrière le lorgnon, ses yeux luisent.
--Quoi donc? questionne-t-elle, surprise.
--Est-ce que vous avez suivi mon conseil et pensé au scénario que je vous avais engagée à esquisser, le jour où nous discutâmes certain cas de conscience, en attendant mon père... Vous souvenez-vous?
--Oui, je me souviens...
--Et...? insiste-t-il, intrigué par le sourire qui a passé sur la bouche expressive.
--Et vous allez vous moquer si je vous avoue que j’ai cédé à la tentation d’essayer!
--Vraiment?... Vous avez fait cela?
--Oui, j’ai eu cette audace! dit-elle rieuse; vous m’avez mise en goût; et j’ai découvert que ce travail, nouveau pour moi, était passionnant!
Il la regarde, curieux, et retombe sous le charme; mais un charme où il entre le minimum d’alliage.
--Savez-vous, madame, que vous me donnez un très vif désir de connaître votre essai, comme vous dites. Cela vous ennuierait de me le montrer?
--Cela, surtout, m’intimiderait extrêmement! Mon œuvre ne vaudrait pas, à coup sûr, les instants que vous perdriez à me lire. D’ailleurs, ma pièce...
Elle prononce le mot avec une emphase moqueuse.
--... ma pièce n’est que commencée, parce que j’ai beaucoup d’autres choses à faire, plus importantes que mes élucubrations d’auteur dramatique (!) auxquelles je ne puis accorder que de rares loisirs... Mais je ne m’imaginais pas quel plaisir intense, c’est de donner la vie à des enfants nés du cerveau!
--Ah! ah! vous voilà séduite par la fièvre créatrice! réplique-t-il de sa voix mordante. Je ne serais pas du tout étonné que vos bonshommes se tiennent très bien debout!... Peut-être, vous êtes douée pour le théâtre... Que sait-on jamais!... Quand vous aurez fini votre œuvre, il faudra, en toute simplicité, me la communiquer... D’autant que, pour ma part aussi, j’ai été tenté par le sujet en question... Je serais curieux de voir ce que vous en avez tiré... De nos idées communes ou combinées, il pourrait peut-être sortir une pièce en collaboration!...
Évidemment, si Hélène était laide ou vieille--même très intelligente!--jamais de semblables paroles ne seraient venues aux lèvres ou à la pensée de Raymond Barcane. Elle le regarde, stupéfaite.
--Vous vous jouez de moi!... Ce n’est pas très galant!
--Mais pas du tout!... Je vous adresse une proposition.
--Bien imprudente! Car, enfin, si l’ambition me prenait et que je m’en souvienne, riposte-t-elle, malicieuse.
--Mais je compte bien que vous ne l’oublierez pas!
Il parle tranquillement. Cependant, au fond de lui-même, crie le regret que cette créature charmante soit, pour lui, le fruit défendu.
--Convenu! alors... Et maintenant, je me sauve. Il est tard! mon mioche doit penser que sa maman l’a abandonné... Je file bien vite.
--Déjà?
--Il y a très longtemps que je suis ici. Au revoir. Et merci de votre trop flatteuse confiance en mon cerveau...
Ses yeux pastel n’ont jamais été plus lumineux.
Elle lui tend sa main dégantée. Il la porte à ses lèvres. Puis la laissant retomber, il répond d’un ton singulier:
--Au revoir, enfant heureuse... Madame, tous mes hommages.
Elle se glisse à travers les salons, vers la sortie; après un rapide adieu à Mme Dautheray, tout occupée de ses hôtes. Jean ne la voit pas partir. De nouveau, il danse avec Sabine. La petite Madeleine tournoie, la mine contente. Les autres jeunes vierges également animées de sentiments divers.
Dehors, c’est un éblouissant crépuscule de juin dont le reflet dore les pelouses du parc. L’air chaud est devenu tiède et sent les roses qui foisonnent dans les massifs.
Avec allégresse, Hélène respire la brise fraîche. De cette réunion qu’elle redoutait un peu, elle repart le cœur plein d’espoirs, auxquels, à peine, elle ose croire... Et qu’elle doit à Jean, en somme...
XIV
La «saison» s’épanouit triomphalement à Trouville, vu l’approche de la «grande semaine».
Dans la rue de Paris, Marise et Sabine de Champtereux font des courses, d’une allure flâneuse; regardent les étalages, entrent dans les magasins pour voir les colifichets nouveaux, créés par la mode, ou les bibelots, hors de prix, qui les tentent et qu’elles marchandent, sans la moindre intention de les acheter.
Bien que les femmes, remarquées pour une raison ou une autre, foisonnent dans la courte rue, rafraîchie par le souffle de la mer, invisible,--les cabines, les tentes, les parasols, les promeneurs la cachent,--Marise et Sabine attirent invariablement l’attention des promeneurs qui les coudoient. Marise ressemble à un Watteau habillé au goût du vingtième siècle, et Sabine, dans sa très simple robe blanche, sous sa très simple capeline de paille, coûteux chef-d’œuvre d’une artiste en modes, Sabine est splendidement belle, avec un éclat de rose thé.
Marise soupire tout à coup:
--Sabine, ne trouvez-vous pas que nous avons assez arpenté?... Allons goûter, voulez-vous?... Je meurs de faim.
--Oui... Et après, si vous êtes reposée, nous pourrons suivre un peu la Corniche jusqu’au Calvaire. La vue doit y être merveilleuse par ce temps.
Et à pleines lèvres, elle aspire le souffle chaud, où erre la senteur marine.
Ici, une voix mâle prononce, avec une aisance respectueuse:
--Est-il permis d’arrêter les belles promeneuses?
Marise, en observation devant une tunique de dentelle, lève le nez et sourit.
Devant elles, se découvrant, est le duc de Bresmes, qui s’incline profondément, puis, redressé, enveloppe Sabine d’une admiration à peine voilée.
--Comment? Vous aussi, Bresmes, vous avez déserté Deauville, tantôt?... Qu’est-ce que vous faites ici?
--Pour l’instant, je sors de la poste... Et vous?
--Nous?... Nous allons goûter!...
--Parfait!... Alors je m’invite et vous emmène, si vous me permettez...
--Sabine, vous permettez?... Moi, j’acquiesce volontiers!
Sabine dit négligemment:
--Comme vous désirez, Marise! Je vous suis où vous voudrez. Monsieur de Bresmes, la promenade à cheval a été agréable, ce matin?
--Elle l’a été autant qu’elle le pouvait, vous ne la partageant pas, fait-il d’un accent de badinage où elle perçoit l’acuité d’un regret. Pourquoi n’avez-vous pas voulu monter?
--J’avais le bain avec Jean Dautheray. Nous nous sommes couverts de gloire. Si incompétent que vous soyez en cette sorte de prouesses, vous n’auriez pu vous empêcher de nous admirer...
--Vous savez bien que je vous admire en tout, méchante!
La voix est devenue basse avec quelque chose d’ardent, qui transforme les paroles banales, bien qu’il ait parlé d’un ton léger.
Il est tout près d’elle, qui pénètre dans la pâtisserie dont il lui a ouvert la porte.
Elle l’a certainement entendu. Mais elle ne répond pas et passe de son allure souveraine.
La salle est comble. Innombrables visages de connaissance. Saluts, serrements de mains, dans le tumulte des papotages, des exclamations, des rires, le bruit des chaises remuées.
Le duc, malgré l’affluence, trouve vite le moyen d’installer ses deux compagnes et les fait servir à leur gré.
Marise, qui déguste un chocolat glacé, prie Sabine de lui passer l’assiette des gâteaux, regarde son amie pour la remercier et, toujours impulsive, s’exclame:
--Oh! Sabine, c’est immoral, d’être belle comme vous l’êtes tantôt!... Vous incitez au péché... Il n’y a pas à dire. N’est-ce pas? Bresmes.
--Si je disais «oui», je craindrais que Mlle de Champtereux ne prît mon aveu pour une hardiesse insolente. Mais tout bas, à vous, madame, je confie que je pense tout à fait comme vous... Moi, faible mortel qui ai le culte de la beauté...
--Tant pis pour vous, monsieur de Bresmes! riposte Sabine avec son indéchiffrable sourire, tout en prenant quelques fraises dans sa coupe de fruits... Il est écrit: «Regardez s’il vous convient, mais n’approchez pas!»
Il n’insiste pas et interroge:
--Irez-vous, ce soir, chez les de Myeules?
--Je pense que ma mère le voudra. Mais nous avons aussi le grand concert du Casino, dont le programme est très beau. Cela fait beaucoup de plaisirs pour un seul soir...
--Vous n’êtes jamais fatiguée! remarque le duc, coulant un regard enthousiasmé sur la peau veloutée. Cette jeunesse en fleur grise sa maturité. Pour bien des femmes, oubliées aujourd’hui, il a fait des folies. Mais aucune, peut-être, n’a plus violemment excité son désir que cette vierge savoureuse--et inaccessible--dont ses lèvres n’ont jamais frôlé que la main. Car pour lui, comme pour les autres, elle distille sa séduction à travers une réserve très provocante--qu’elle le veuille ou non.
Et ce n’est pas seulement de sa beauté qu’il est épris. Elle le charme par son allure de race, sa suprême élégance, sa grâce de mondaine raffinée... Quelle duchesse de Bresmes, elle ferait!... Lui, veuf depuis tant d’années, serait capable, à cause d’elle, de cette chose insensée, le mariage avec une femme de vingt ans plus jeune que lui... Il n’en a que trop conscience!...
Et cependant, tous trois dégustent, potinent, critiquent ou apprécient; s’amusent des histoires de plage en circulation; Marise, sans méchanceté, de sa manière gamine; Sabine, indifférente; le duc, avec un scepticisme nonchalant, un tour d’esprit régence et «mousse de champagne». Aucun d’eux n’a le désir d’aliments plus substantiels dans la causerie, charmante à leur goût et odieuse pour des esprits plus difficiles à rassasier.
Ainsi, Henry de Lacroix qui, en connaissance de cause, reste dans son cabinet, à «potasser» ses études historiques, ou se promène avec Jean. Le duc, lui, a une mentalité de pur clubman que sa position sociale et la vie parisienne ont façonné, le conduisant tout voir: œuvres dramatiques,--les revues surtout lui agréent--expositions, ventes artistiques, concerts, où il somnole discrètement. En blasé, il lit--ou plutôt parcourt--les livres dont il faut pouvoir parler. Ce qui lui agrée, vraiment, ce sont les sports, qui lui ont conservé, la quarantaine venue, une svelte robustesse d’homme très jeune. Les rides sont discrètes, comme les stries blanches dans le blond fauve de la chevelure, coupée court. En vérité, il est toujours le beau François de Bresmes dont les succès, soutenus par une fortune princière, ont été légion et se poursuivent encore, tout à son gré.
Il n’a jamais su ni désiré, d’ailleurs, être plus. Il lui suffit d’être duc de Bresmes.
Pour le présent, il est tout à la jouissance du voisinage de Sabine, dont quelques gouttes de porto ont rendu l’éclat éblouissant.
Il demande:
--Demain matin, montons-nous à la ferme Marie-Antoinette prendre un chocolat? Il y a de la brise, ces jours-ci... Un temps de galop sera exquis!
Il sait qu’elle adore le cheval autant que lui; aussi bien en vertu d’un goût naturel que par la conscience d’être une superbe amazone.
Pourtant, elle répond légèrement:
--Si mon frère peut m’accompagner, volontiers...
Un pli barre le front de Bresmes. Ce n’est pas en tiers qu’il veut cette promenade. Marise vient à son secours.
--Sabine, demandez à Hugues d’offrir cette course équestre à son flirt, Edith Weldon, qui est aussi fervente écuyère que vous-même... Et sûrement, il viendra.
--C’est cela, je vais arranger la chose avec miss Weldon, accepte le duc enchanté.
Et il envoie à Marise un coup d’œil reconnaissant.
--... Demain, vers dix heures et demie, si cette heure vous convient, nous trottons vers Houlgate.
--C’est entendu, dit Sabine, qui se lève, estimant qu’elle a fait assez, ce jour-là, pour tenir en goût ce connaisseur dont l’hommage lui plaît.
--... Marise, venez-vous faire le tour que nous avions projeté?
--Puis-je être des vôtres? glisse Bresmes, debout.
--Non, nous avons des propos confidentiels à échanger, réplique-t-elle tranquillement, mais avec un si charmant sourire que Bresmes ne peut lui tenir rigueur malgré son âpre regret.
--Alors, à demain.
--Oui, à demain, si vous avez pu entraîner Hugues et Edith! Je ne suis pas sûre de les rencontrer tantôt, c’est pourquoi je vous confie les négociations. Au revoir.
Il baise la main nue qui lui est abandonnée une seconde, tandis que Marise remet un frisson de poudre sur le bout de son nez, car, déclare-t-elle:
--Ce diable de porto me fait luire!
Nouveaux saluts, _shake-hands_, échange de propos rapides et de sourires avec les hôtes de la pâtisserie... Puis les deux jeunes femmes sont dehors, abandonnant le duc, déçu... Sabine, pour lui, est devenue une soif!
Qu’éprouverait-il, s’il surprenait le «ouf!» qui s’échappe des belles lèvres, si discret que Marise ne le remarque même pas.
Alertes, toutes deux remontent la rue de Paris encombrée de flâneurs. Le souffle de la mer flotte plus frais. Elles traversent les rues étroites entre les villas fleuries et s’engagent, selon le vœu de Sabine, sur la route qui, en corniche, suit la côte. Le soleil irise la poussière blonde que soulève la brise. La mer, enfin apparue, est une nappe de satin idéalement bleue, ondulée par une imperceptible houle, sur laquelle glisse le bateau du Havre, qui revient, rapide comme un grand oiseau.
Marise s’est abritée sous son ombrelle. Mais Sabine, insouciante du soleil, marche de son pas de jeune déesse, offrant son visage au souffle plus vif monté de l’eau, couleur d’opale.
Marise lui jette un coup d’œil de malice.
--Sabine, vous êtes songeuse!... Vous pensez à votre admirateur...
--Mon admirateur?...
--Oui, François de Bresmes. Vous n’allez pas me dire qu’il ne vous fait pas une cour... oh! très correcte mais pressante?... Il est amoureux fou de vous, le pauvre.
--Le pauvre?... Pourquoi?
--Parce que vous êtes plutôt fraîche avec lui!
--Vraiment?... C’est votre impression? Marise. Moi, je me trouve... très aimable.
--Vous n’êtes pas désagréable, bien entendu!... Et c’est très bien, à vous, de ne pas lui laisser espérer que vous couronnerez sa flamme...
Sabine ne répond pas. Elle regarde, sans le voir, le bateau du Havre, qui approche de la jetée des Anglais.
Marise dresse la tête.
--Sabine, vous ne pensez pas, sérieusement, que vous pourriez épouser un homme de son âge!
--Vous trouvez que j’aurais tort?
--Il a au moins quarante-quatre ans!
--Oui, je pense aussi.
--Et vous, à peine plus de vingt!
Sabine a un ironique sourire.
--Précisez. J’en aurai vingt-quatre en octobre... Si je ne prends un parti radical, je vais arriver à coiffer sainte Catherine. Et j’aime autant pas!
Marise proteste.
--Si vous coiffez sainte Catherine, Sabine, c’est que vous l’aurez voulu. Vous n’avez que le choix, parmi votre cour...
--Ma cour!... Ah! oui, j’en ai des courtisans!... Ils abondent plus que les épouseurs. Je suis une fille très difficile à placer! Marise... Trop belle pour sa dot,--ceci établi, sans vaine modestie,--et de plus, trop exigeante, sur une foule de points. Il me faut trouver, à mon gré, l’homme, la fortune--une grosse fortune! je connais mon appétit--et le nom. Je suis sans courage pour me mésallier... Or, les hommes riches de notre monde cherchent les grosses dots; et avec ceux qui ne le sont pas... ou pas assez, le mariage m’est impossible...
Sabine s’arrête un peu; ses prunelles veloutées contemplent la mer.
--Pourquoi, impossible?
--Nous végéterions... et cela, aussi, est au-dessus de mes forces... Tenez, parmi les plus... enflammés, il y a, par exemple, Roger de Castillon, gentil, bonne naissance, mais qui ne peut m’offrir que la vie de garnison; or, je ne prétends pas quitter Paris! Et trente mille francs de rentes au plus! Une misère... Il me faut déjà douze à quinze mille pour ma toilette... Et en pratiquant une sordide économie... Alors?... Quoi?... Roger est impossible, comme ses pareils, je ne veux pas d’une vie qui serait un enfer pour moi!
Marise a suivi, très attentive, les paroles de Sabine, écho de sa propre pensée. Elle dit tout haut, un peu hésitante:
--Il me semblait que vous auriez épousé Jean Dautheray.
Une ombre voile les yeux de la jeune fille.
--Oui, s’il avait voulu... Jean aurait été l’époux qui pouvait me plaire. C’est un garçon très chic à tous points de vue. Il lui manque le nom... Mais, en somme, il est tout à fait des nôtres par l’éducation, l’allure, les habitudes.
--Eh bien, alors?...
Et les yeux de Marise cherchent ceux de son amie qu’elle ne rencontre pas. Ils ne quittent pas l’horizon. Mais la voix mordante, Sabine articule avec une ironie où il y a de l’amertume:
--Eh bien! la difficulté est que Jean ne m’aime pas!... Tout bonnement, je le tente... Si j’étais quelque divette et non une Champtereux, les choses pourraient s’arranger... Telle que je suis, je l’effraie, je l’inquiète. Il y a en lui un atavisme bourgeois que son âme très moderne ne peut vaincre. Je ne constitue pas l’épouse qui a existé dans sa famille depuis des générations, l’épouse qu’inconsciemment, il cherche... Je sais très bien que je le grise... Mais quand la griserie se dissipe, quelque chose lui dit: «Non, ce n’est pas elle qu’il te faut...» Je déplais à sa mère, carrément... Et lui est trop habitué aux femmes de notre milieu pour ne pas comprendre l’existence qu’il me faut...
--Laquelle?
Le visage de Sabine a une étrange expression: