Part 14
Cependant, Marise de Lacroix préside encore au buffet, où elle est exquise, costumée en fermière de Greuze, assistée d’un essaim de jolies filles travesties, parmi lesquelles Sabine, qui ressemble à un Lancret, et la fiancée d’Hugues de Champtereux, radieuse sous son bonnet de dentelle. Madeleine de Serves est là aussi; affairée, avec sa mine de fillette sage, à rendre la monnaie et à établir les comptes auxquels Marise n’entend rien. Or, l’affluence ne diminue pas autour du buffet, quoique la journée avance.
Hugues de Champtereux s’ennuie ferme, mais se tient galamment à la disposition de sa fiancée qui, aux côtés de Sabine et de Marise, lui paraît un peu exotique.
Trop de perles... Trop de dentelles... Elle a besoin qu’il la transforme en Parisienne chic!
Près de lui, se tient François de Bresmes, lequel, sous couleur de boire un verre de champagne, se délecte au voisinage de Sabine pour laquelle sa passion est arrivée au paroxysme.
Pourtant, ce jour-là, du moins, elle ne l’encourage pas... A peine, une ombre de sourire; silencieuse, une expression indéchiffrable dans ses yeux brillants, sur la bouche tentante et vite railleuse.
Elle regarde sa montre qui marque cinq heures et demie, et murmure:
--Marise, je commence à avoir un terrible mal de tête. Je vais disparaître à l’anglaise.
--Oh! pas encore, Sabine, vous attirez tant de monde! proteste naïvement Mme de Lacroix. Si vous êtes fatiguée, allez faire un tour de jardin pour vous remettre et puis, revenez. Bresmes, emmenez-la donc au frais un instant!
Sabine a un tressaillement, une hésitation, mais elle n’essaie pas de se dérober et saisit sa mante de taffetas.
--Voulez-vous me permettre? offre le duc.
Délicatement, il met le manteau sur les épaules de Sabine dont le visage a toujours la même indéfinissable expression; on dirait que les yeux brillent à travers l’ombre d’une mélancolie amère.
Elle jette un regard autour d’elle avant de s’éloigner. Jean, son rôle terminé, au Cirque, est là-bas, auprès d’un de ses nombreux flirts, la brune Mercédès del Ferias. Devant Marise, tous deux lèvent alors leur coupe de champagne. Elle est certaine qu’il l’a vue prête à sortir avec le duc, car il a eu un froncement dur des sourcils, ce pli presque dédaigneux des lèvres qu’elle connaît bien quand Bresmes s’occupe d’elle. Pourtant, il n’essaie pas de les arrêter en les rejoignant. Et elle a l’impression d’un abîme entre eux. Décidément, il n’est plus le même depuis son voyage en Alsace! Même physiquement, il semble avoir changé, mûri, en ces quelques jours. Ses traits ont pris soudain des lignes fermes et sérieuses dont elle est frappée, tandis qu’elle l’enveloppe d’un dernier regard.
--Mademoiselle Sabine, venez vite, sans quoi vous allez être retenue par quelque fâcheux! murmure Bresmes qui, impérieusement, la veut, enfin, pour lui seul.
En silence, elle le suit et se laisse emmener vers les allées du parc fermées à la kermesse, où règne un calme qui semble infini. Elle ne parle pas. Ses talons broient le sable comme si elle écrasait quelque chose. Ses yeux contemplent la mer qui est une nappe empourprée, sous la féerie du couchant.
--Sabine, qu’avez-vous? Ce n’est pas seulement de la fatigue que vous éprouvez, vous êtes triste.
Elle a un ironique sourire:
--Il y a des jours où l’on sent plus fort combien la vie est méchante, acharnée à faire mal aux êtres.
Avec une espèce de gravité ardente, il prie:
--Consentez à vous confier à moi, et je vous jure bien que la vie deviendra bonne pour vous! Je m’y emploierai de tout mon pouvoir, car je vous adore! Sabine.
Elle n’a pas un mouvement, à peine un frisson des épaules sous la mante soyeuse. Depuis qu’elle a accepté cette promenade solitaire avec François de Bresmes, elle a la certitude qu’elle touche à l’heure où sa destinée va se décider.
--Sabine, je vous offre toute mon existence pour avoir le droit de faire la vôtre aussi heureuse qu’il dépendra de ma volonté et de mon amour...
Elle ne répond toujours pas. Sa tête s’est un peu penchée; elle regarde encore vers la mer, où moussent de petites vagues ourlées d’or... Ses lèvres demeurent serrées comme par un sceau. Nul ne saura jamais que, en cette minute, un sanglot gronde en son cœur, qui se débat dans un élan de révolte. Désespérée, elle pense:
--Oh! pourquoi n’est-ce pas Jean qui me parle ainsi?
Bresmes est troublé de ce silence qui l’effraie, et pourtant lui laisse quelque espoir. Si elle était résolue à se refuser, elle n’attendrait pas ainsi pour répondre... Est-elle donc touchée de sa prière suppliante?... Elle n’a pas dit non... Un aveugle sentiment de triomphe l’exalte... Ah! comme le démon de midi est son maître!
Pourtant, il ne s’illusionne pas. Il a la vision nette--lui qui connaît leur monde--de ce qu’elle sera, devenue duchesse de Bresmes; courtisée, adulée, tentée à tout instant; et s’il ne trouve pas le secret de la garder à lui, elle se donnera à celui qui éveillera en elle, le vertige où sombre divinement la fragilité de la femme...
De tout cela, il ne doute pas... Et cependant, il implore, dominé par l’inflexible volonté de la conquérir:
--Sabine, voulez-vous me faire l’immense honneur de devenir ma femme?
Les lèvres closes s’entr’ouvrent enfin, et Bresmes a peur, maintenant, des mots qui vont en tomber. Lentement, elle articule:
--Oui, je trouverais doux de m’abandonner à votre protection... Mais un tel sentiment vous suffirait-il?
--Tout ce que vous m’accorderez, Sabine, sera pour moi un don sans pareil, et je vous envelopperai de tant de passion que vous ne regretterez pas les années que j’ai en plus des vôtres..., qui peut-être vous effraient!
Elle le regarde. La flamme qui luit sur son visage efface vraiment, en cette minute, toute preuve des vingt années qui les séparent. Il est encore le beau cavalier dont les victoires ont été légion.
Ardemment, il poursuit:
--Écoutez encore ceci, Sabine. Jamais je n’ai désiré l’amour d’une femme comme je souhaite le vôtre. Vous vous êtes emparée de moi, le premier jour où je vous ai vue. Mais je comprends bien qu’il me faut le gagner, cet amour. Aujourd’hui, je ne vous demande rien que de me permettre de vous adorer, de vous faire le cadre digne de votre beauté dont je serai plus fier que vous ne sauriez jamais l’être vous-même. Tout ce qu’une femme reçoit de l’homme qui est à elle tout entier, vous l’aurez!
--Et vous pensez que je pourrai vous rendre assez pour... tant de trésors de toute sorte?
Son accent est étrange, son visage d’une pâleur presque tragique, mais la bouche a ce sourire qui affole la faiblesse masculine; et Bresmes répond, sincère et passionné:
--Rien qu’en me permettant d’effleurer vos lèvres, vous me ferez un don qui vaudra tout ce que vous aurez daigné accepter.
Elle est vaincue cette fois, et, lente, elle lui tend sa main.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le soir, elle et Jean se retrouvent.
Il y a réception chez les Champtereux, en l’honneur d’Hugues et de sa fiancée. Et Jean s’y est rendu, pour ne rien laisser soupçonner de la blessure qu’il porte.
Sa résolution est prise. Avant de renoncer au bonheur qu’il a entrevu, il lui faudra, à l’automne, entendre Hélène lui dire, _elle-même_, qu’elle se refuse.
Quand il entre chez Mme de Champtereux, la jeunesse danse déjà. Mais pas Sabine. Tout de suite, il l’aperçoit, superbement belle, la bouche souriante, qui cause en aparté avec le duc. Celui-ci a la main posée sur la chaise où elle appuie ses épaules nues et il se penche vers le radieux visage que semble illuminer l’allégresse d’un triomphe. Et quelle grâce caressante dans la façon dont elle lève la tête pour lui répondre!
Une impulsion irréfléchie amène Jean vers leur groupe. A peine, il salue Bresmes et, s’inclinant devant elle, il demande:
--Puis-je solliciter la faveur d’un tango?
C’est lui maintenant qu’elle regarde et, dans ses prunelles, flambe une lueur qui semble montée d’un abîme.
--Un tango? Oui, celui qui va commencer et que je vous ai promis.
Il tressaille. Ce qu’elle dit là, ce n’est pas vrai. Elle ne lui a rien promis. Elle veut donc lui parler? Pourquoi? Elle ne prend pas garde à l’ombre qui a passé sur les traits de Bresmes.
De nouveau, il s’incline:
--Merci de la promesse... Et à tout à l’heure...
Elle répète:
--Oui, à tout à l’heure...
Et elle se reprend à causer avec le duc, comme si lui seul, ce soir, existait pour elle...
Cependant, il l’a quittée quand, aux premiers accords du tango, Jean vient la chercher, exaspéré de son attitude.
Il l’entraîne et, tout de suite, sa voix martèle:
--Est-ce que vous avez résolu de vous afficher avec le duc de Bresmes? Quel jeu jouez-vous donc là?...
Elle a une aspiration profonde, comme pour reprendre le souffle. C’est le moment de faire la révélation qui, tout ensemble, la rend vibrante d’orgueil, de souffrance et aussi du plaisir de la vengeance; elle sait bien qu’elle va l’atteindre...
Et tandis qu’il l’enlace--comme tant de fois,--elle articule, le ton net:
--Ce n’est pas, j’imagine, s’afficher que d’accepter ouvertement les hommages d’un fiancé!
--D’un fiancé?
Elle répète avec une aisance, hautaine, mais son cœur bat à coups pressés:
--De mon fiancé, le duc de Bresmes, à qui, tantôt, je me suis promise...
--Sabine!... C’est impossible!... Je ne puis vous croire... Ce serait indigne!
--Parce que?...
--Parce que, fait-il violemment, ce serait vous vendre!
Et sa main se crispe sur la soie du corsage.
Elle a une exclamation de révolte, comme s’il l’avait frappée.
--Jean, taisez-vous!
Sa voix a été si impérative qu’elle le rappelle à lui-même. Très pâle, il s’excuse:
--Pardon, je n’ai pas été maître de mon impression. Après tout, en effet, vous êtes libre de vos actes... comme moi de mon jugement!
Elle le regarde en face et cesse de danser. Son visage est sans couleur.
--Venez un instant sur la terrasse... Il faut que je vous parle!
D’un geste machinal, elle serre son écharpe sur ses épaules et sort... Il la suit, sans un mot. La nuit, soudain, les enveloppe. Alors, la voix brève, elle prononce âprement:
--Écoutez-moi, Jean. J’épouse M. de Bresmes, non parce que je suis à vendre, comme vous avez osé me le dire, mais parce qu’il m’a offert l’adoration et le luxe dont je ne puis me passer.
Rude, les dents serrées, il murmure:
--Oui, s’il était pauvre, vous ne l’épouseriez pas!
Elle ne relève pas les mots et continue:
--... Parce que je ne pouvais plus supporter l’odieuse existence de fille à marier que je mène depuis... trop d’années déjà!... Parce que j’étais arrivée au moment où il me fallait en finir... La solution que je voulais s’est présentée de telle sorte qu’elle réalise tout ce que je pouvais souhaiter... Et j’ai consenti, consciente de faire... ce à quoi j’étais destinée...
--Une vilaine action! articule la voix impitoyable de Jean.
Dans l’ombre de la nuit tiède, il voit un éclair courir dans les yeux qui restent attachés aux siens; et, durement, elle achève:
--En somme, je m’engage dans la voie qui, d’après mon éducation, mon milieu et mon origine, devait nécessairement être la mienne... Celle où a marché ma mère, celle que suivent toutes les femmes de notre monde... J’ai atteint le but où je voulais arriver... Tout est bien ainsi.
Les yeux de Jean sont devenus graves, adoucis par la pitié. Il pose la main sur l’épaule qu’il voit trembler.
--Vous dites que tout est bien... et vous pleurez!
D’un geste rapide, elle passe les doigts sur ses joues où deux grosses larmes ont roulé sans qu’elle en ait conscience, et hausse les épaules.
--Question de nerfs!... C’est toujours un peu émotionnant d’engager toute sa vie! Demain, sans doute, je serai aussi ravie que mes parents qui exultent, que mon frère qui m’a chaudement félicitée. Quant à vous...
--Moi, je vous plains, Sabine. Oh! bien fort!
--C’est plus simple que de m’épouser! lance-t-elle brutalement.
--Sabine!
--Oh! ne protestez pas!... C’est tellement inutile!
--Sabine, vous le savez bien que je redoutais encore le mariage!
--Soit... Mais je ne suis pas une fillette naïve... Je sais très bien aussi que je vous plais... fort, parce que je suis une femme... tentante!... Mais vous ne m’aimez pas... Sinon, vous m’auriez attirée à vous, telle que je suis; même avec les défauts qui vous irritaient, et peut-être, auraient disparu près de vous... J’ai menti quand je vous ai dit que c’étaient mes nerfs qui me faisaient pleurer... C’était le regret du bonheur qui aurait pu être le mien et me sauver de moi-même... Maintenant, advienne que pourra!
--Sabine, il est temps encore. Ne vous engagez pas ainsi, je vous en supplie... Vous préparez votre malheur!
Elle a un rire sec, où semble se briser un sanglot. Les dernières mesures du tango résonnent dans la nuit. La terrasse déserte va être envahie.
--Trop tard! Jean... Adieu. Et le baiser de la fin!
Elle se coule entre ses bras et l’attire.
Instinctivement, la tête perdue, il se penche. Mais avant que ses lèvres aient touché la bouche entr’ouverte, il se redresse vivement:
--Non! je ne veux pas du bien d’autrui.
Serrée contre lui plus étroitement, elle murmure:
--C’est moi, alors, qui vous le donnerai!
Et ses lèvres brûlantes se posent lourdement sur celles de Jean...
Puis, sans l’attendre, elle rentre dans le salon.
XX
Le lendemain matin, comme Jean revient par les hauteurs de la côte, d’une longue course pédestre pour briser l’énervement de la nuit d’insomnie, il se trouve, soudain, devant Madeleine de Serves, qui sort de la chapelle de Bénerville.
Elle a dû y entrer seulement pour dire une prière matinale; car elle est en costume de tennis, sa raquette à la main.
La vue de Jean fait courir une onde rose sur son visage, où les yeux rayonnent aussitôt.
Lui, correct, salue froidement. Mais son œil de peintre note que cette petite fille en blanc, si fraîche sous sa «charlotte» de linon, est la personnification même du printemps, en cette large prairie herbue qui domine la mer, miroitante jusqu’à l’horizon. Ce jour de septembre est lumineux et chaud, ainsi qu’un jour d’été.
Comme ils sont face à face dans le sentier, Madeleine demande, son clair sourire voilé de timidité:
--Vous venez au tennis?
--Non, pas ce matin. Je rentre.
--Décidément, vous nous abandonnez? remarque-t-elle d’un ton qui étonne Jean.
Bref, il explique:
--J’ai eu des... préoccupations qui m’ont absorbé, ces jours-ci.
Elle incline sa tête blonde où les yeux ont pris soudain une gravité pensive et ardente. En ce moment, elle n’a plus du tout son air d’enfant.
--C’est cela que, depuis quelques jours, vous n’êtes plus _vous_!
Il mord sa lèvre, furieux contre lui-même. S’est-il donc dominé si mal? Ou bien une intuition a-t-elle éclairé Madeleine?
Pour savoir, il répète:
--Je n’étais plus moi?
Toute rougissante, elle dit, n’osant se dérober à la question:
--Non, vous n’aviez plus votre air de tant vous amuser dans la vie. Et cela me semblait triste de penser que je ne pouvais rien pour que vous le repreniez et soyez de nouveau heureux!
--Oh! non, rien, en effet.
--Seulement prier pour que vos soucis disparaissent. Je l’ai fait et je le ferai encore! finit-elle avec une simplicité candide, comme si elle énonçait la chose la plus naturelle du monde.
Jean la considère effaré. Il est touché, en même temps que confus, se souvenant qu’il a souhaité au diable cette enfant qui a prié pour que la peine s’éloigne de lui.
Les paroles de sa mère surgissent en son souvenir, et il a la certitude qu’elle a dit vrai. Cette fillette, encouragée par les agissements maternels, s’attache à lui, bien inutilement.
Et parce qu’il n’ignore plus, maintenant, ce que c’est d’espérer en vain, il se sent pris de compassion pour elle qui suit une chimère.
Toujours, il lui a été insupportable de sentir ou de voir souffrir un être; et il est navré du chagrin que l’imprudence des deux mères va causer à ce jeune être.
Tout à coup, comme un devoir, s’impose à lui la nécessité qu’elle apprenne la vérité pour ne pas se leurrer plus longtemps.
Ils marchent lentement à travers la prairie ensoleillée où leurs ombres s’allongent toutes bleues. Résolu, avec une douceur amicale et sérieuse, il reprend:
--Vous avez bien deviné, petite fille. J’ai été triste car je viens d’éprouver une très cruelle déception.
--Oh! Jean, que je suis désolée! dit-elle passionnément.
--Parce que vous avez un cœur exquis. Aussi je vais vous confier quelque chose que je n’ai dit à personne et dont je vous prie de me garder le secret... absolu. Mais je crois qu’il vaut mieux que vous sachiez, pour vous expliquer ma conduite envers vous.
Elle est devenue toute blanche et ses prunelles interrogent intensément. La brise soulève les cheveux dorés autour du visage qu’ils nimbent. Il l’entend murmurer:
--Oh! Jean, qu’allez-vous donc m’apprendre?
Il continue, quoique la pensée lui soit horriblement désagréable que, peut-être, il va lui faire mal:
--Ce que je vais vous apprendre? Une chose bien simple, mais qui vous fera comprendre, petite amie, pourquoi je n’ai pu être tout à fait le même ces jours-ci. Je souhaite, de toute mon âme, épouser une personne qui m’est très chère depuis bien longtemps. Et j’ai été amené à craindre que mon désir ne se réalise pas.
Il voit Madeleine tressaillir toute et il songe avec terreur:
--«Pourvu qu’elle ne pleure pas, grand Dieu!»
Mais non, elle ne pleure pas, toujours blanche autant que sa robe, et ses lèvres, qui tremblent un peu, articulent:
--Mais _elle_ ne vous aime donc pas? Est-ce possible?
--Elle m’aime, seulement... en amie, j’en ai peur, et veut rester libre, pour différents motifs sérieux, à son point de vue.
--Ah! oui...
--Vous comprenez maintenant que j’aie été un peu... «autre» ces jours-ci. C’est le bonheur que j’ai vu fuir.
Cette fois, de la tête seulement, elle fait «oui», car elle sent que des sanglots lui serrent la gorge. Pourtant, elle n’est pas désespérée, puisque l’inconnue repousse la prière de Jean. Il demeure libre. Peut-être, il se consolera, il se laissera consoler... par elle qui le désire de tout son cœur.
Une seconde, tous deux demeurent silencieux, regardant le radieux horizon de la mer... Puis elle interroge, sa réserve brisée par une curiosité douloureuse:
--Dites-moi comment _elle_ est... Très jolie, n’est-ce pas?...
Jean répond, la voix lente, regardant en lui-même:
--Elle est mieux que jolie, le charme même; car l’expression de son visage est le reflet de son intelligence... supérieure, de son cœur qui est fait de dévouement, de loyauté, de bonté...
--Oh! que vous l’aimez!... Comment peut-elle dire «non», à l’homme qui la juge ainsi que vous venez de le faire!
--C’est qu’elle a des raisons que je devine peut-être...
--Et que vous ne pouvez vaincre?
--J’essaierai, tout au moins! Mais je ne suis pas sûr de réussir. Elle a une forte volonté, si droite, qu’elle ne fait que ce qui lui semble devoir être fait!
--Que c’est bien! Je l’admire... Et je comprends qu’une insignifiante créature comme moi n’existe pas pour vous, qui pouvez comparer!
Jean proteste sincèrement.
--Madeleine, ne soyez pas injuste envers vous-même! Vous savez maintenant pourquoi je voulais rester libre. Quand on a le cœur plein d’un être on ne peut songer à aucun autre, si charmant soit-il...
Un sourire sceptique effleure les lèvres qui n’en ont jamais connu de pareil. Elle répond, et son jeune visage est si sérieux qu’elle semble une nouvelle Madeleine:
--Vous avez bien raison d’être fidèle... malgré tout!... C’est seulement malheureux pour moi que nos mères aient ignoré... ce qui était... La manière d’être de maman m’avait accoutumée à la pensée que vous seriez... celui qui m’apporterait le bonheur que, toutes à nos âges, nous attendons avec tant de foi! Et maintenant, c’est dur de renoncer à un espoir qui... était bon!
Elle s’arrête, mordant ses lèvres qui se contractent un peu, comme celles d’un enfant prêt à pleurer.
Jean est au supplice et stupéfait de l’entendre parler de la sorte. Jamais elle ne s’était révélée telle. Il voudrait lui dire les mots qui consolent, qui, tout au moins, engourdissent l’angoisse de la déception. Mais ceux-là mêmes, il ne peut les prononcer... Et, en son for intérieur, il est exaspéré contre l’imprudence de Mme de Serves et l’égoïsme de sa mère, qui, toutes deux, pour réaliser leurs projets, ont joué la paix de ce cœur d’enfant...
Alors, affectueux, il reprend:
--Petite Madeleine, je suis navré d’être pour vous la cause d’un moment de tristesse. Ne me faites pas regretter de vous avoir dit la vérité, parce qu’il me semblait plus... loyal que vous ne l’ignoriez pas...
--Oui, c’est mieux ainsi... Car, n’est-ce pas?...
Elle s’arrête, regardant la prairie ensoleillée où elle a tant de chagrin; puis les yeux levés vers Jean, elle interroge:
--... car, n’est-ce pas, je n’ai plus rien à espérer?... Jamais je ne pourrai vous la faire oublier, _elle_?...
Il prend la main qui chiffonne fiévreusement la robe blanche.
--Quand serai-je capable d’oublier!... Petite Madeleine, pour votre bonheur, que je désire bien fort, il ne faut plus penser à ce qui, sans doute, restera irréalisable... Sûrement, un autre viendra bientôt, qui vaudra beaucoup plus que moi; et, libre de son cœur, vous aimera comme vous méritez si bien de l’être!... Nous deux, nous demeurerons de très bons amis, confiants l’un dans l’autre, heureux de tout ce qui nous arrivera de bon à l’un ou à l’autre... Toujours, Madeleine, je me souviendrai, moi, que vous vouliez bien me donner un trésor... Mais il ne m’était pas possible de le recevoir.
Elle l’écoute immobile. Une désolation infinie l’écrase et l’affole tout bas. C’est la première fois, dans son existence d’enfant gâtée, qu’elle voit son affection repoussée; et elle s’étonne, en son inexpérience, qu’une épreuve si cruelle puisse l’atteindre, sans qu’elle l’ait méritée...
Elle sent aussi que Jean voudrait lui faire du bien; et si elle s’abandonnait au mouvement qui frémit en elle, comme un bébé, elle se jetterait dans ses bras, pour qu’il berce sa peine... Mais elle est beaucoup trop bien élevée pour se conduire aussi ridiculement et elle sait très bien que, seule, elle doit porter son chagrin.
Dans leur distraite promenade, ils ont atteint la grand’route qui va la ramener chez elle, à Blonville. De sa raquette pendante, elle frôle les herbes qui bordent le sentier. Une dernière question s’échappe de ses lèvres:
--Est-ce que vous allez la revoir, _elle_?
--Sûrement, oui.
--Bientôt?
--A l’automne, quand je serai de retour à Paris.
--Et vous recommencerez à plaider votre cause?
--Peut-être.
--_Certainement!_ corrige-t-elle de sa jeune voix sérieuse.
A son tour, il secoue les épaules.
--Aujourd’hui, je ne sais pas bien ce que je ferai alors!
Elle ne répond pas. Une résolution s’implante en son cœur. Elle n’acceptera d’épouser personne avant que Jean ait revu l’inconnue qu’il aime et soit fiancé, lui arrachant l’espoir--bien frêle!--qui s’obstine à vivre encore en elle.
Ils sont sur la route où, pêle-mêle, bicyclettes, autos, charrettes filent vers Trouville et Villers. Le soleil de midi ruisselle sur les villas fleuries, sur les bois que cuivre l’automne, sur la mer éblouissante où la brise fait palpiter les voiles rousses.
--Au revoir, Jean, et merci d’avoir eu confiance en moi. Je garderai bien votre secret, dit Madeleine, très simple.
Elle lui a tendu la main. Doucement, il la porte à ses lèvres.
--J’en suis sûr. Au revoir, ma chère petite amie!
Et c’est vrai qu’il éprouve maintenant pour elle une sorte de fraternelle amitié.
Une clarté humide passe dans les yeux de Madeleine. Puis, sage, elle se détourne et s’en va, la tête penchée, tandis qu’un soupir d’allégement s’échappe de la poitrine de Jean.
--Ah! Quelle matinée!
XXI
A Versailles.