Chapter 10
--Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas lui dire que j'assiste aux leçons de Flavie; le monde est si méchant et si facile à tout mal interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur mon assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma fille, une ange, monsieur, une ange.
Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses leçons au prince Mazzazoli.
Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron Lazarus y assista, trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel Chamberlain.
Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui qu'il avait tenu au maître de chant, la première fois qu'il l'avait rencontré; seulement il mettait un peu plus de précision dans ses paroles, surtout en ce qui touchait la rupture de ce mariage.
--Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce serait pour le bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment?
Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucillière, il insistait sur les impossibilités qu'il y avait à cette rupture: l'intérêt du prince, l'amour du colonel.
Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, voyant chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre on mettait à accomplir ce mariage.
Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer à de grands efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait et chez le prince et chez le colonel.
Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans l'autre maison.
Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même plusieurs fois par jour.
Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi souvent.
C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que le colonel préparait pour sa fiancée, avec une générosité qui rappelait la prodigalité orientale.
C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixée pour le mariage serait forcément retardée pour l'accomplissement de certaines formalités. Le père de Carmelita, le comte Belmonte, était mort en Syrie, où il avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, et il fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la distance, demandait des délais, et, d'un autre côté, par suite du bon ordre qui règne dans les pays administrés par les Turcs, présentait des difficultés.
En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, le baron, ne s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, auprès des uns et des autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles.
Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.
Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.
Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, étaient remplis de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien dit pour l'empêcher.
Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blâmaient bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'était tout.
Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que Carmelita était assez belle pour qu'on fît la folie de l'épouser.
Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pompéran.
Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer ce mariage:
--C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit Gaston; au moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait retourner à sa petite cousine, ce qui était indiqué, et la prendre pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis reconnaissant à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le colonel Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg Saint-Antoine!
Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela.
XIII
Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent à réfléchir.
Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, revenir à sa petite cousine après sa rupture avec madame de Lucillière, n'y reviendrait-il pas après sa rupture avec Carmelita?
Il devait donc prendre des précautions contre cette faubourienne, mais quelles précautions?
Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen de la résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît pas; car il ne fallait pas s'avancer à l'étourdie en cette affaire, ni s'exposer à blesser le colonel en agissant d'une façon brutale et surtout directe contre un membre de sa famille.
Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était cette petite Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements qu'il était possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action.
Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour le baron, qui ne pouvait pas aller entreprendre une enquête de ce genre en plein faubourg Saint-Antoine.
Heureusement cette enquête pouvait être faite par des tiers, et le baron n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; restant soigneusement dans la coulisse, sans même laisser voir son ombre, il devait se contenter de faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait agir et dont il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'à reprendre et à répéter la tactique qui lui avait si bien réussi, lorsqu'il avait voulu savoir comment la marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le colonel.
Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il devait se servir.
Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui l'inquiétait, c'était ce qui se passait chez elle.
C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans l'intérieur d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations suivies avec celui-ci, qu'il devait employer.
Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces conditions, et de plus étant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eût été difficile à trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.
Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un financier français, anglais ou russe, ne l'était pas pour un financier allemand, ayant, comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande établie à Paris, dans celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la colline», ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier Saint-Marcel.
Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que Paris, à cette époque, exerçait une toute-puissante attraction; de tous les coins du monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches ou misérables, Paris ouvrait ses portes.
--Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous êtes chez vous, nous n'avons de défiance ou de jalousie contre personne. C'est à l'entrée de Paris que devait être accrochée cette enseigne, qu'on ne trouve plus que dans les villages perdus: _Au soleil d'or, il luit pour tout le monde_; cela vaudra bien le _Fluctuat nec mergitur_.
De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement profité de cette hospitalité étaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands à Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu près impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce qui se produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. A ce moment, ils n'étaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et bien souvent, quand on demandait quel était leur pays à des gens qui prononçaient d'une étrange façon les _p_, les _b_ et les _v_, ils vous faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouvé qu'il y avait plus d'Alsaciens à Paris que dans le Haut-Rhin et dans le Bas-Rhin.
Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui était que ce chiffre était considérable: partout des Allemands. Dans la finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission, des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des Allemands; dans les hôtels, comme _kellner_ et comme _oberkellner_, des Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage, la carrosserie, l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des quartiers exclusivement occupés par des Allemands «la colline» à la Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles, à la barrière de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de grandes cours allemandes _(deutsche hoefe)._
Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis on n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.
Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune position officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires d'aucun petit prince allemand, était en relations avec le plus grand nombre de ses compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tête de la colonie allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin lui serraient la main; les carriers de la barrière de Fontainebleau, les balayeurs de la Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.
Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois rue du Colisée, et lorsqu'ils étaient enfermés dans son cabinet, où il les recevait seuls, son secrétaire veillait sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils parlaient de lui, ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on les interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un homme occupant une haute position sociale comme le baron, ils répondaient contradictoirement. Pour les uns, le baron était simplement un banquier qui voulait bien faire passer, généreusement et sans frais, à leur famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu plus francs, c'était le correspondant d'associations établies dans la mère-patrie.
Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait organiser les recherches qu'il désirait, car plusieurs de ces ouvriers étaient les camarades et les amis d'Antoine.
Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui il devait s'adresser:
--Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connaît bien; ils se voient tous les jours.
Hermann était précisément un de ces ouvriers que le baron recevait mystérieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait.
Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue du Colisée. Et, en moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait été en relations avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était le rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.
Mais Thérèse?
Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus vagues sur cette petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la regarder, et qui pour lui était sans importance. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il était question d'un mariage entre cette jeune fille et l'associé d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.
Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, cet associé de son père, elle n'était pas à craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper d'elle davantage.
--Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave Hermann, et discrètement.
Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel d'heureuses dispositions pour faire des recherches et des enquêtes, s'occupa d'apprendre quand Thérèse devait épouser Michel.
Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et après avoir interrogé adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'écouter et emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage était fixée à la fin de l'année 1870.
--Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout fier de sa découverte, lui reporta cette nouvelle.
--Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer le mariage.
--C'est un brave homme.
--Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, et il voudrait marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas.
--Pourquoi ne veut-elle pas?
--On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses raisons.
Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita. Or, à ce moment, Thérèse n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le colonel pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même.
Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce départ qu'il devait employer les ressources de son esprit, son énergie, ses relations.
Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.
--Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait être arrêté sous l'inculpation de société secrète. Prévenez-le qu'il ne se laisse pas prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement.
--Antoine ne voudra pas se sauver.
--Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à user de tous les moyens pour l'y décider. Si votre association est d'avis qu'Antoine Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de mauvais antécédents judiciaires; la justice le condamnera sévèrement, il aura au moins trois ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris, qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour être réduit à ce rôle de martyr.
--Il ne voudra jamais partir.
--Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut être utile. C'est précisément ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce qui s'est passé en 1867, au moment où l'on a pu craindre une guerre entre la France et la Prusse?
--Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles qui se sont échangées entre Allemands et Français.
--Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements plus menaçants qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le moment plus que jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il pourra exercer une utile influence et entraîner une vigoureuse pression sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre intelligence tirer les conséquences de cette indication, Antoine Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à Paris, il en a un d'une importance capitale à prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez le décider à partir. Commencez par mettre vos archives en sûreté, et vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le doivent.
XIV
C'était un système dont le baron s'était toujours bien trouvé de donner, dans des circonstances graves, ses instructions d'une façon assez vague.
Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.
Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il l'avait inspirée;
Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité de cet échec: c'était sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait été expliqué. On ne lui avait pas noté le détail.
Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?
En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage de ne s'engager qu'autant qu'il lui convenait.
Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il était pleinement tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait pas voulu préciser seraient intelligemment développées: si Antoine Chamberlain pouvait être poussé à quitter Paris et la France, il le serait sûrement par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement à cette tâche.
Depuis longtemps le baron savait par expérience que ce sont les gens de bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services.
Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; il agirait sans qu'il fût besoin de le relancer.
Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de quitter Paris.
--On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne lui convenait pas de fuir comme un coupable.
On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui pouvait être utile à la cause et à l'association, rien de plus.
L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser arrêter.
Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: il attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre d'arrestation.
Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à Hermann qu'Antoine Chamberlain devait être prochainement arrêté, un commissaire de police, accompagné de trois agents en petite tenue et de six agents en bourgeois, la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq heures du matin: la grande porte était fermée.
Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été tirée, et cependant le concierge s'était réveillé: un agent, qui avait collé son oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait à des pas légers courant sur le pavé de la cour.
Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui était là.
--Au nom de la loi, ouvrez!
--C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.
Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; mais elle était sombre et de plus encombrée, comme à l'ordinaire, de ferraille et de pièces de bois, il y eut une chute et des jurons.
Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la lumière se fit.
Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine.
Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se plaça devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en évitant autant que possible de faire du bruit.
Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur laquelle se lisait, gravé dans le bois, _Chamberlain._
Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa de nouveau plus fort, un agent frappa à son tour avec sa canne.
Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas à l'intérieur.
--Qui est là? demanda une voix d'homme.
--Au nom de la loi, ouvrez!
--Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit une voix goguenarde, ça s'est vu.
Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat de justice à faire exécuter.
--La justice, on ne lui demande rien, répondit la même voix goguenarde.
--C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un agent.
--Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitôt la porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra son visage narquois.
Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.
--De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul.
--J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le commissaire, ouvrant son paletot et montrant son écharpe.
--Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.
Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées assez rapidement, les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine.
--Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.
--Allons donc! on a établi une surveillance; depuis trois jours, il n'est pas sorti.
--Dites qu'il n'est pas rentré.
--C'est bien, nous allons voir.
--Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda Denizot, ils auront besoin de voir clair.
Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thérèse, Sorieul se plaça devant lui.
--C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez pas dans la chambre d'une jeune fille, sans doute?
--En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. Mais, comme il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tirée du dedans, et Thérèse parut, vêtue d'une robe, passée à la hâte.
A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au commissaire de police:
--L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, il est chaud encore.
--Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les armoires.
Puis, après avoir placé deux agents en faction devant la porte, il commença ses recherches.
Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda sous les lits, on déplaça les panneaux de bois qui étaient entassés dans l'atelier, on fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arrêter.
--Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; si ces messieurs veulent une autre lampe?
Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.
Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un grand placard posé contre la muraille, la clef n'était pas sur la porte.
--La clef? dit un agent en tirant le lit.
Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel avec un geste désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert cette cachette.
--La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole!
--Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.
Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre.
--Enfoncez la porte, dit un agent.
En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se décida à prendre la clef à un clou où elle était accrochée, mais il parut n'avoir pas la force d'ouvrir la porte lui-même.
La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable éclat de rire.
Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas dix centimètres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits accrochés à des clous.
C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à jouer aux agents.
--Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, il aurait été aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donné ma parole qu'il n'y avait rien là-dedans.
Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait en sûreté.
Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre quelque chose.
L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le temps qu'on avait perdu à se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver.
On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on chercha sur le toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce toit gagner facilement la maison voisine.
Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la consolation de saisir ses papiers; son pupitre était vide et ne contenait que du papier blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre.
Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot avait été se placer à la porte et là il attendait au port d'armes, fredonnant entre ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des agents:
Zut au préfet, Mes respects aux mouchards; Oui, voilà, oui, voilà Balochard.
Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la démonstration de la joie la plus respectueuse.