Hyacinthe

Chapter 8

Chapter 83,967 wordsPublic domain

Et ma mère se mit à rire en me regardant d'un air triomphant.

Je voulus objecter:

--Mais, maman, si j'étais avoué, je ne voudrais pas de Berthe Patural pour femme, et je ne suis pas avoué. Je gagne cent francs par mois, et ce n'est pas avec ça qu'on achète n'importe quoi...

--Tâche de plaire à la demoiselle de l'avoué, répliqua ma mère d'un air mystérieux. Moi, je me charge de la place. J'emprunterai tout ce qu'il faudra.

Sur ce mot «_j'emprunterai_» que ma mère n'avait jamais prononcé devant moi et qu'elle paraissait avoir en horreur autant que le traître Judas Iscariote qui vendit Notre Seigneur Jésus-Christ pour trente sous, je pris congé et je retournai à l'étude de maître Bouchardy, mon patron.

Je descendais la côte en fredonnant:

Voyez donc ce beau garçon-là, C'est l'amant d'A, C'est l'amant d'A, Voyez donc ce beau garçon-là, C'est l'amant d'Amanda.

Mais ce n'est pas à Berthe Patural que je pensais, vous pouvez m'en croire. Oh! non. L'ange de mes rêves avait des formes plus agréables à l'oeil, une voix plus douce au coeur, et s'appelait du nom délicieux d'Angéline.

Tout à coup, comme j'arrivais devant la porte de l'étude de M. Bouchardy, une grande clameur se fit entendre à l'extrémité de la rue. De toutes parts on s'assembla devant la maison de madame Bernard, et des cris perçants retentirent.

Marion--je la reconnus à la voix--s'arrachait les cheveux et hurlait:

--Ah! madame, pauvre madame! Ils l'ont assassiné, les gueux!

En même temps elle montra le poing à la maison Forestier, reprit haleine un instant et ajouta:

--Ils lui ont coupé le cou; mais je le leur couperai à mon tour! Ah les gueux! Ah! les gueux! Pauvre chéri! Quel mal leur a-t-il jamais fait? Il allait chez eux tous les jours, il était bon comme le bon pain, il les aimait tant! Je lui disais bien: «N'y va pas, mon chéri! C'est tous de méchantes gens, de la canaille, de la bouaille! Ça n'a pas pour deux sous de coeur! Ça ne vit que pour boire et manger! Ça se fait servir des saumons de vingt livres et ça n'a pas seulement mille écus à donner en dot à leur fille!» Il n'a pas voulu m'écouter, et le voilà, il est mort maintenant; ils lui ont coupé le cou, les misérables! Mais qu'ils y viennent donc pour m'en faire autant! c'est moi qui les recevrai!

De la main droite elle brandissait un long et large couteau de cuisine pendant que de la gauche elle montrait avec le geste tragique de Niobé le corps de la malheureuse victime, déposé dans l'intérieur de la maison.

Je m'approchai très inquiet et je demandai à l'une des femmes qui étaient là:

--Qui est-ce donc qu'on vient d'assassiner?

Alors, avant que la femme pût répondre, la grosse et courte Mihiète se montra à la fenêtre du premier étage et cria:

--Fallait pas qu'il passât par-dessus le mur de notre jardin! Madame l'avait défendu; c'est bien fait!

Cette réponse me fit trembler pour Michel. Je demandai à Marion:

--Vraiment! Est-ce qu'il est mort?

Elle cria en sanglotant:

--Ah! monsieur Trapoiseau, ce n'est que trop vrai. Sa tête est d'un côté, son corps est de l'autre... Pauvre chéri, va! Comment vais-je annoncer ça à madame?

J'entrai précipitamment dans la maison pour voir ce malheureux Michel. Est-il possible! A son âge! Un grand et beau garçon, plein de force, d'amour et de joie avait si étrangement péri!

Marion me suivit en pleurant toujours comme j'allais monter dans la chambre de mon malheureux ami, elle me retint, me conduisit dans sa cuisine et me montra le défunt.

--Le voilà! dit-elle.

--Qui? Michel?

Je cherchais des yeux et ne voyais rien.

--Eh! monsieur Trapoiseau, répliqua-t-elle en colère, qui est-ce qui vous parle de Michel? Couper la tête à Michel! Ah bien! il ne manque plus que ça aux Forestier s'ils veulent que je les mette tous en chair à pâté, à commencer par la Rosine qui m'a appelée «souillon» et à finir par la Mihiète qui m'a appelée «chameau!...» Et encore qu'est-ce que je dis? de la chair à pâté! C'est bien plutôt de la chair à saucisse!... Celui qu'ils ont tué, les gueux! c'est notre pauvre paon, mon beau César... Tenez voyez la tête! son aigrette est-elle assez jolie! Et sa queue!... Il n'y en avait pas de pareille dans tout le département.

Notre saint père le pape lui-même (c'est votre oncle M. le curé qui me l'a dit à son retour de Rome) aurait voulu en avoir un pareil. Tous les cardinaux en cherchaient pour lui, mais ils n'en trouvaient pas d'aussi beau. Je crois bien que M. le curé aurait voulu l'avoir pour le donner à notre saint père, ça l'aurait peut-être fait nommer cardinal à son tour; mais pour ça, bernique! César ne voulait pas se séparer de moi, ni moi de César; il aimait tant Michel, il le suivait toujours quand il entrait dans le jardin des Forestier, et à cause de Michel il aimait tant Hyacinthe... C'est bien ça qui l'a perdu! Il avait trop de coeur, le pauvre chéri! Ce matin, Michel est allé en voyage pour les affaires de ses clients (car nous avons une clientèle, nous autres, nous ne sommes pas comme ce député galeux qui vit aux frais des pauvres gens); c'est en son absence qu'ils ont fait le coup.

Je demandai quelques détails sur l'assassinat.

Marion répliqua brusquement:

--Est-ce que je sais, moi? Est-ce que je peux savoir? Est-ce que j'ai vu? Si j'avais vu, croyez-vous que j'aurais laissé faire?... Sans doute César aura passé par-dessus le mur, comme c'était son habitude pour aller déjeuner avec les poules des Forestier. Vous savez, c'était son caractère, à ce pauvre ami; il aimait à dîner en ville, et comme il était mieux habillé que les autres et un peu glorieux, il faisait le beau devant les poules pour faire enrager le coq. On ne lui disait rien à cause du mariage de Michel et d'Hyacinthe; il a cru être dans son droit. Il a vu signer le contrat, mais il n'a pas entendu ce qui s'est dit dans la rue, devant la porte, ou, s'il a entendu, il n'a pas bien compris, car il était un peu bête, le pauvre César; il est allé dans le poulailler, la serviette autour du cou, comme il faisait tous les jours, il a voulu se mettre à table. Alors on l'a pris en traître et on l'a guillotiné.

Ici Marion fit une pause.

Puis elle leva la main vers le ciel pour implorer la justice de l'Être suprême:

--Oh! mais ils me le payeront, les scélérats, et plus cher qu'au marché encore!

Tout à coup, comme je sortais de la maison, après avoir entendu l'oraison funèbre de César, je vis de loin madame Bernard qui revenait de faire une visite et marchait à pas précipités. Alors, prévoyant une tragédie nouvelle, je me réfugiai dans l'étude de M. Bouchardy pour n'en pas être témoin.

XVI

DEUX CITATIONS

C'est un vendredi que ce déplorable événement eut lieu. Je veux dire la mort de César. Croyez que celle du vainqueur des Gaules, qui fut assassiné au milieu du Sénat, ne fit pas plus de bruit à Rome que celle du malheureux paon de madame Bernard à Creux-de-Pile.

Dès le lendemain matin, madame Rosine Forestier, à son lever, reçut, en même temps que son chocolat, la citation suivante à comparaître devant M. le juge de paix.

«L'an mil huit cent soixante-dix-sept et le vingt-cinq mai.

»A la requête de madame veuve Bernard, propriétaire, demeurant à Creux-de-Pile, laquelle fait élection de domicile en sa demeure.

»Je, soussigné, Chrysostôme Pouscaillou, huissier, audiencier, ai cité le sieur Charles Forestier, député, rue du Faubourg-Saint-Hilaire, en son domicile et parlant à la fille Mihiète, sa servante, ainsi qu'elle m'a dit être et se nommer.

»A comparaître le jeudi 1er juin prochain, onze heures du matin, devant M. le juge de paix du canton de Creux-de-Pile, dans le local ordinaire de ses audiences, sis à la maison de ville, pour:

»Attendu que, soit par les mains, soit par les ordres ou sur les instigations dudit sieur Forestier, son épouse, de la demoiselle Hyacinthe leur fille mineure et légitime ou des domestiques de la famille, un paon, oiseau de l'espèce la plus précieuse et la plus chère, appartenant à l'ordre des gallinacés et à la famille des phasianidés, si rare qu'on ne rencontre ses congénères que dans les plaines les plus reculées de l'Asie centrale, a été trouvé décapité, mais chaud encore, le 23 mai, dans le jardin de madame veuve Bernard, sa propriétaire;

»Attendu que la mort tragique de ce brillant animal, qui faisait la joie de madame veuve Bernard et des voisins, ne saurait être attribuée ni à l'effet ordinaire des lois de la nature, puisque César (c'est son nom), était encore à la fleur de l'âge, ni au dégoût prématuré de la vie, puisqu'il avait eu la tête tranchée d'un coup de couperet (ce qui exclut toute idée de suicide), ni à la malveillance des passants, puisqu'il ne sortait jamais de la cour ou du jardin sans la permission de ses maîtres;

»Attendu, de plus, que de certaines discussions récentes entre les deux familles et de certaines paroles malsonnantes et injurieuses prononcées, soit par la dame Forestier, soit par la fille Mihiète, sa servante, il résulte la certitude que le meurtre de César avait été dès longtemps prémédité et préparé dans l'intention de vexer et molester madame veuve Bernard;

»Attendu, de plus et subséquemment, que les paroles suivantes:--_Fallait pas qu'il passât par-dessus le mur de notre jardin, madame l'avait défendu, c'est bien fait!_ prononcées devant trente témoins, par la fille Mihiète, prouvent jusqu'à l'évidence que le coup avait été préparé;

»--S'entendre condamner, ledit sieur Forestier, député, à trois cents francs d'amende et cinq cents francs de dommages-intérêts, avec les intérêts, tels que de droit à partir de ce jour, et, en outre, aux dépens;

»Et pour que ledit sieur Forestier, député n'en ignore, j'ai, en son domicile et parlant comme dessus à ladite Mihiète, servante ci-dessus dénommée, laissé copie du présent exploit dont le coût est de un franc vingt-cinq centimes.

»_Signé_: POUSCAILLOU.»

C'est le samedi que ce poulet fut remis. La réplique ne tarda guère.

Dès le lundi suivant, c'est-à-dire le surlendemain, Chienduroy, autre huissier audiencier, rival de Pouscaillou, déposa entre les propres mains de madame Bernard une citation «analogue et reconventionnelle», comme il disait lui-même, à comparaître le même jeudi, à la même heure, devant le juge de paix, pour s'expliquer sur les injures dites à la dame Forestier, sur les ravages causés par le paon Bernard dans la pâtée des poules Forestier pour s'entendre condamner à payer les frais et les dommages-intérêts, dont ce magistrat respectable serait chargé de fixer le montant.

Peindre la colère des deux dames serait impossible. Si chacune des deux avait eu son mari sous la main, le pauvre homme aurait passé martyr et subi le sort des chrétiens dans le cirque. Mais le mari de l'une était mort, et le mari de l'autre, le pauvre M. Forestier, dès le lendemain de la signature du contrat, s'entendant appeler publiquement Sganarelle devant cent personnes, ne sachant comment parer le coup, ni comment consoler la pauvre Hyacinthe qui se désolait de voir son mariage rompu, avait pris le train express pour Paris et prétexté que les affaires publiques les plus graves l'appelaient à Versailles.

Michel, qui avait son plan, était parti quelques heures auparavant, de sorte que les deux tigresses ou si vous voulez, les deux belles-mères, se trouvèrent face à face.

Si l'une et l'autre avaient pu suivre leurs penchants naturels, n'ayant personne qui osât les séparer, elles se seraient griffées d'abord et dévorées ensuite; je n'en fais aucun doute. Mais qu'aurait dit la «société?»

Or, ces deux dames ne craignaient ou ne respectaient rien, excepté cet être insaisissable et redoutable.

Et encore, je parle surtout de madame Rosine Forestier, car la mère de Michel, petite femme brune et moustachue, au nez allongé en forme de presqu'île, aux yeux en vrille, qui louchait toutes les fois qu'elle se mettait en fureur, c'est-à-dire presque à toutes les heures du jour, se souciait moins que sa voisine de l'opinion publique. Dès qu'elle ouvrait la bouche, la chère dame, les injures les plus atroces venaient se poser sur le bout de sa langue comme dans leur séjour naturel, et elle les crachait sans relâche à la figure des gens.

Quant à sa rivale, la grosse et couperosée Rosine, chez elle aux premiers mots tout était sucre et miel. Vous eussiez dit l'âme la plus douce, la plus gracieuse, la plus éthérée, une âme d'ange! Mais à la première contradiction l'ange repliait ses ailes et devenait vipère.

C'est donc le lundi que la seconde bombe éclata car la première avait éclaté l'avant-veille, et Creux de-Pile fut averti que les deux «dames» les plus distinguées de tout le pays, autrefois amies intimes, maintenant ennemies mortelles, allaient se rencontrer devant M. le juge de paix.

Ce sage et savant magistrat s'en réjouissait d'avance, car on s'ennuie,--quand on sent dans sa cervelle s'agiter la sagesse du roi Salomon,--de ne juger que des affaires de bornage ou de régler les comptes embrouillés d'un boulanger avec ses pratiques.

Et si les deux dames voulaient venir plaider leur cause, face à face, Reine contre Rosine, c'est là que le juge de paix aurait de quoi se réjouir, et le public aussi. Éloquentes, impétueuses et venimeuses comme on les connaissait, elles ne manqueraient pas de faire des révélations intéressantes et piquantes sur la vie privée de l'une et de l'autre... D'avance les autres dames de Creux de-Pile faisaient retenir leurs places à l'audience. Ah! quelle joie!

Je pensais à ces choses et je taillais soigneusement mes ongles au fond de l'étude de M. Bouchardy lorsque la grande Marion entra tout essoufflée et me dit:

--Monsieur Trapoiseau, madame Bernard vous demande. Venez vite!... vite!... vite!...

Je la suivis, demandant si par hasard quelque malheur était arrivé, si Michel...

--Non, non, n'ayez pas peur, répondit Marion, c'est madame qui veut vous consulter. Voilà tout.

En effet, madame Bernard me reçut assez froidement, mais assez poliment, comme elle avait l'habitude de le faire quand elle avait besoin des gens, se réservant d'ailleurs de les insulter horriblement à la première occasion.

Elle me montra les deux citations, que je ne connaissais pas encore,--si ce n'est de réputation,--et me dit:

--Mon cher Trapoiseau, Michel est à Paris, il arriverait trop tard pour plaider sa cause; d'ailleurs, c'est trop peu important pour le déranger. Est-ce que vous voulez vous en charger?

C'est en ces termes gracieux que la dame me demandait un service. Notez que j'étais le seul avocat et licencié en droit qu'elle pût prendre, car les autres, sans être plus savant que moi, auraient dédaigné de plaider devant la justice de paix. Mon seul concurrent possible était un de mes amis, premier clerc d'avoué, savant lui aussi en droit, ferré sur la dialectique, mais désigné d'avance par M. Forestier, pour plaider toutes ses causes en justice de paix. Et il en avait beaucoup, vu l'âpre caractère de la belle Rosine.

C'était donc mon adversaire naturel.

Je répondis assez froidement à la dame, car je me souvenais qu'elle avait devant moi, trois jours auparavant, appelé ma mère «_la Trapoiseau_»; cependant je promis, «pour rendre service à Michel», de plaider tout ce qu'on voudrait.

Elle vit bien la nuance; mais comme elle avait besoin de moi, elle ne se montra pas difficile.

--Surtout, dit-elle avec hauteur, souvenez-vous bien que je ne veux pas que vous ménagiez ces Forestier. Si vous le faisiez, j'en serais très mécontente, et Michel aussi.

Je promis d'écorcher vifs dans mon discours le pauvre député et madame Rosine; mais le mercredi suivant, veille de l'audience, je reçus de Michel la lettre suivante:

«Paris, 29 mai 1877.

»Cher ami,

»Je sais tout; les malheurs qui ont suivi mon départ et celui de M. Forestier, le meurtre affreux du pauvre César qui paie pour tout le monde, comme tous les êtres faibles et sans défense, les citations, les exploits d'huissier et la bataille que tu vas livrer devant le juge de paix.

»C'est cette bataille surtout que je crains. Ma mère et ma belle-mère (car la vieille Rosine sera ma belle-mère ou je lui couperai le cou comme elle l'a fait à César) ont juré de me séparer d'Hyacinthe. J'ai juré, moi, de l'épouser, et mon serment vaut le leur.

»Mais il faut user d'adresse.

»A parler sincèrement, j'avais pensé d'abord à l'enlever comme on faisait au siècle dernier, l'épée à la main. Malheureusement (ou heureusement peut-être) ma chère Hyacinthe a des idées bourgeoises. N'en parlons plus.

»Pour me consoler et arriver au même but par un autre moyen, j'ai formé un projet d'une profondeur étonnante.

»Amour et politique, je ne te dis que ça... Dans quelques jours, et de vive voix, je t'expliquerai mon idée.

»En attendant, cher ami, poursuis le moins possible la vengeance de César qu'on ne peut plus le ressusciter. Mets autant d'huile dans les ressorts que ma mère et ma belle-mère y voudront mettre de vinaigre pour les rouiller et les faire grincer. Si l'une et l'autre pouvaient être renvoyées, dos à dos, dépens compensés, mon bonheur serait au comble.

»A propos, on m'écrit que le gros Francis et son père, le rusé Vire-à-Temps, tournent autour d'Hyacinthe. Serait-il vrai, grand Jupiter! Dans ce cas, j'étranglerai Francis. Dis-lui ça, et que tu seras mon témoin.

»Adieu, ami,»

»MICHEL.»

Sur ces derniers mots, je repliai la lettre et je dormis d'un sommeil paisible en attendant la bataille du lendemain qui fonda pour longtemps à Creux-de-Pile ma réputation de dialectique et d'éloquence.

XVII

LA SALLE D'AUDIENCE

La salle d'audience de la justice de paix était pleine dès neuf heures du matin. C'était un long parallélogramme à angles droits qui servait à diverses cérémonies et que décoraient les images de tous les chefs de gouvernement qui ont fait depuis 1815 le bonheur de la France.

Au fond, à la place d'honneur, était le portrait en pieds du feu roi Louis XVIII. Je dis en pieds, pour expliquer qu'on voyait ses pieds aussi bien que sa tête, car d'ailleurs le pauvre gros homme avait été obligé de se faire peindre assis dans un fauteuil de velours rouge à cause de ses infirmités. Dans le même cadre et debout se tenait madame la duchesse d'Angoulême, la pieuse Antigone, comme on disait à la cour, mais la sévère figure d'Antigone, exposée dans un champ de blé, aurait mis en fuite les moineaux les plus braves.

Dans le cadre de droite était le bon roi Charles X,--debout celui-là,--en grand uniforme, la main gauche appuyée sur son épée, maigre et mince d'ailleurs, la lèvre pendante, la bouche ouverte et souriant agréablement à son peuple.

Dans le cadre de gauche resplendissait le roi Louis-Philippe. Près de lui était sa femme; un peu en arrière, une demi-douzaine de princes et de princesses, la plus belle famille royale qui fût au monde, comme disaient les préfets entre 1830 et 1848.

Et enfin, à l'autre bout de la salle, bien en face du public, mais derrière le fauteuil de M. le juge de paix, se tenait Napoléon III; à côté de lui, l'impératrice Eugénie et le prince impérial en grenadier de la garde.

Comme on voit, la salle était décorée de manière à satisfaire tous les goûts et à flatter toutes les dynasties.

--En effet, disait le concierge de la mairie,--celui que ses concitoyens appelaient _maire deux_, comme on dit Henri Deux ou Charles Deux, pour exprimer d'un mot l'importance de ses fonctions et qu'il était le second de sa dynastie,--est-ce que nous savons qui est-ce qui sera roi ou empereur demain matin? Faut-il se brouiller avec celui-ci ou avec celui-là? C'est toujours celui qu'on n'attendait pas qui arrive. Au moins, comme ça, que ce soit Pierre, Paul ou Jacques, il trouvera son portrait sur le mur, il verra qu'on a pensé à lui et qu'on l'avait toujours au fond du coeur, quoique, par politesse pour les autres, on ne voulût pas le dire tout haut... Ça le flattera, ce brave homme!

Un seul portrait ou buste manquait, c'est celui de la République; mais d'abord, comment est-elle faite? Qui a vu jamais son image ou ressemblance? Ensuite,--et c'est plus grave,--parmi les autorités, pas une seule, ni préfet, ni sous-préfet, ni maire, ni fonctionnaire payé par l'État n'a demandé qu'on lui fît cette honneur.

Au contraire, on entend dire à toute heure dans tous les salons de Creux-de-Pile (car nous avons des salons, nous autres, tout comme les Parisiens) que la République n'a pour elle que des meurt-de-faim, des va-nu-pieds et des pas-grand-chose.

Je crois que Michel et moi nous étions à peu près les seuls parmi les gens sachant lire, écrire et parler correctement le français qui eussions l'audace de se dire républicains, et encore, je le laissais dire, moi, mais je ne le disais pas, excepté à maman Trapoiseau qui connaissait toutes mes pensées depuis le jour de ma naissance.

Quand à Michel, il l'avait proclamé de tout temps, mais Michel était riche, et les riches, voyez-vous par tout pays, mais surtout en province.

C'est les rois de la terre,

comme dit la chanson.

On vient de voir quel était le mobilier de la salle d'audience. Il faut y ajouter vingt-huit ou trente bancs de chêne sur lesquels le public était invité à s'asseoir, plus une chaise pour le greffier, et enfin un fauteuil pour M. le juge de paix.

Ce jour-là, je veux dire le 1er juin 1877, par extraordinaire, quarante ou cinquante chaises de paille avaient été placées derrière le fauteuil du juge et réservées,--cela se voyait du reste,--à des personnes de la plus haute distinction.

Ces personnes ou personnages, c'était la fameuse «société» de Creux-de-Pile. Tout ce qu'il y avait de plus huppé dans le pays.

En première ligne, M. de Courbillon et son épouse, propriétaires, bourgeois d'ancienne date, de fortune médiocre, de capacité pire, mais relevés aux yeux des hommes par une piété profonde, une honnêteté véritable, une habitude de ne rien faire qui datait de trois générations et un respect profond de leur gentilhommerie, qui d'ailleurs pour l'origine et l'ancienneté en valait beaucoup d'autres plus célèbres en France.

En seconde ligne... mais peut-être, afin d'éviter une énumération plus longue que celle d'Homère, ferai-je mieux de répéter la conversation que j'avais ce jour-là même, un quart d'heure avant l'audience, avec mon camarade, adversaire et ami Néanmoins, qui devait plaider pour madame Forestier.

Et d'abord, il faut que je vous présente Néanmoins. Ce nom bizarre qu'il n'avait pas reçu au baptême où il fut présenté sous le nom de Charles-Jules (père et mère inconnus) lui vint de ce que, très bien doué d'ailleurs du côté de l'intelligence, il avait entre les deux yeux un nez plus petit des trois quarts que le plus petit de tous les nez de l'arrondissement.

Ce n'était pas sa faute; il n'avait pas eu le choix, comme disait la bonne soeur de Saint-Roch qui le recueillit; le pauvre garçon était arrivé le dernier à la foire des nez, et n'en ayant pas trouvé d'autre, s'était accommodé de celui-là. De là vint le nom de Néanmoins (_Nez-en-moins_), qui fut collé sur lui par ses camarades au lieu et place du nom de son père.

Ce n'est pas tout. Néanmoins, un peu trop court du côté du nez, était trop bombé du côté opposé. En d'autres termes, il était bossu, et sa bosse s'élevait entre ses deux épaules comme une montagne entre deux plateaux. Un large buste, de longs bras et de longues jambes pareilles à celles d'un faucheux, un visage assorti à tout le reste, très intelligent, mais aussi très trivial, voilà mon ami Néanmoins, qui ajoutait à ces grâces naturelles une certaine manière d'agiter en marchant ses bras comme un batelier agite ses rames, de sorte que les enfants se retournaient dans la rue pour le voir et pour le contrefaire.

Très populaire avec cela, il avait deux noms au lieu d'un. Quand on l'appelait par devant, son nom était Néanmoins; mais quand il avait le dos tourné, on l'appelait Bossenplus.

Contrefait comme il était, horriblement laid, sans famille, sans fortune, couvert de deux sobriquets ridicules, il aurait dû être triste ou méchant.