Hyacinthe

Chapter 7

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»Je n'avais pas pu résister à vos pressantes supplications et à celles de Michel, malgré le soupçon que j'avais que mon enfant serait difficilement heureuse dans la famille Bernard. Mais, après la scène honteuse et les viles et basses calomnies de ce matin, vous devez comprendre vous-même que ma chère enfant ne peut pas, ne veut pas être exposée à entendre matin et soir insulter une mère qu'elle adore.

»Le contrat est déchiré. Je refuse mon consentement. Aussi bien la fille de M. Forestier, député de Creux-de-Pile, n'aura pas de peine à trouver un mari plus présentable qu'un petit avocat sans réputation et sans fortune à laquelle il pourrait prétendre.

»J'ai l'honneur de vous saluer, madame, avec les sentiments qui vous sont dus.

»Rosine FORESTIER.»

--Que dis-tu de ça? demanda Michel en repliant sa lettre avec soin et la mettant au fond de sa poche.

--Je dis que ta mère a dû répondre, et de la bonne encre.

A quoi il répliqua en tirant de la même poche une autre lettre;

--Écoute ceci. C'est le brouillon de la lettre de ma mère qu'elle m'a permis d'emporter et recommandé de relire souvent, tant elle était contente soit du fond, soit de la forme de ses pensées;

«Madame,

»Vous m'avez prévenue. J'allais vous envoyer un compliment tout pareil. Michel est, croyez-vous, un petit avocat sans réputation. Je n'en dirai pas au tant d'Hyacinthe. Elle a celle de sa mère qui la suivra en tous lieux. Je la plains, la pauvre enfant!... Rien n'est plus affreux que d'avoir à rougir des fautes qu'on n'a pas commises et d'entendre partout murmurer sur son passage: C'est la fille de madame Chose, vous savez bien, celle qui...

»Mais, madame, puisque nous ne devons plus nous revoir, ce n'est pas la peine de rappeler des souvenirs qui, tout en ayant peut-être quelque douceur pour vous, ne sauraient être que pénibles pour ce pauvre M. Forestier.

»Un mot pourtant.

»Vous parlez de mes pressantes supplications et de celles de Michel. Vous êtes folle, ma chère. Oui, en vérité, vous avez perdu la raison.

»Qui? Moi! vous supplier! Et de quoi? bon Dieu! de donner à mon fils unique la main de mademoiselle Hyacinthe Forestier, la fille de Rosine Forestier! Allons donc!

Ma commère, il faut vous purger Avec deux grains d'ellébore...

»Hyacinthe n'a pas de dot, puisque vous gardez tout. Son père est député aujourd'hui, mais les élections approchent et tout le monde demande à Michel de se présenter. Par générosité, il ne voulait pas le faire, mais qu'il dise un mot: M. Forestier tombe à terre du premier coup.

Et sans avoir l'éclat du verre, Il en a la fragilité.

»Et je vous aurais suppliée, ma chère, de donner à mon fils qui sera député dans trois mois (car il le sera, je vous en réponds), la fille sans dot d'un député dégommé et d'une femme dont il vaut mieux ne point parler, puisqu'on n'en peut rien dire que de honteux! Allons donc! vous vous prenez pour une autre, ma pauvre Rosine; vous vous croyez encore au temps où vous étiez jeune et fringante, où le capitaine Smintéry...

»..... A propos, en avez-vous des nouvelles? On dit qu'il est aujourd'hui colonel à Batna... Est-ce vrai? Vous devez le savoir mieux que personne... Il doit être bien cassé aujourd'hui, car il y a quinze ans de cela, ma chère, et vous n'étiez déjà plus ni l'un ni l'autre de la première jeunesse...

»Enfin, à tout péché miséricorde. Ce mariage est rompu. Je le regrette pour Hyacinthe, qui avait besoin d'entrer dans une honnête famille et d'avoir de bons exemples sous les yeux. Cette chère enfant est jeune et innocente encore. Je la plains sincèrement. Elle méritait mieux que de vivre près de vous. Je le dis sans vouloir vous offenser, ma chère, mais parce que c'est la vraie vérité.

»Présentez, je vous prie, mes compliments à ce bon M. Forestier. On annonce un prochain concours régional.

»Dites-lui de se présenter pour les bêtes à cornes et qu'il aura le prix. C'est certain.

»Au plaisir de ne jamais vous revoir, chère bien-aimée!

»Reine BERNARD.»

Comme je retournais le papier avec étonnement, Michel me dit:

--Je t'ai fait voir les deux lettres, parce que je voulais te demander conseil. D'ailleurs ma mère a pris soin de recopier la sienne et deux ou trois exemplaires circulent déjà dans la ville. Il ne me servirait donc de rien d'en garder le secret...

--Alors ton mariage est rompu?

--Comme tu vois. Nos deux mères retirant l'une et l'autre leur consentement, Hyacinthe et moi nous demeurons assis par terre... A ma place, Félix, qu'est-ce que tu ferais?

Je me grattai la tête, ce qui favorise le travail de la réflexion, et je répondis:

--Ça dépend.

En effet, ça dépendait, mais de quoi?

C'est ce que Michel me demanda.

--Ça dépend de ce que pense mademoiselle Hyacinthe.

--Ah! s'écria Michel, elle pense tout ce qu'il faut penser. Elle m'aime, je l'aime, et nous voulons nous marier: voilà!

--Comment le sais-tu?

--Parce qu'elle me l'a dit ce matin.

--Ah! ah!

--Parbleu! reprit Michel pendant que les servantes se disputaient, j'ai compris qu'il allait arriver quelque chose, alors j'ai couru sous la fenêtre d'Hyacinthe, qui, par bonheur, ne dormait pas plus que moi; je lui ai confié mes inquiétudes. Elle est descendue en robe de chambre dans le jardin et m'a ouvert la porte. J'ai dit:--«Je crains un malheur épouvantable,» et j'ai expliqué ce qui se passait dans la rue. J'ai ajouté: «M'aimerez-vous toujours?

«--Oui.--Quoi qu'il arrive?» Elle m'a répondu en riant:--«Ah! pourtant, si vous ne m'aimiez plus, vous, Michel?» Alors je me suis mis à genoux et prosterné. J'ai baisé le dessus de ses célestes pantoufles, j'aurais baisé la semelle si elle l'avait permis, je me suis relevé, j'ai baisé les mains et le bas de la robe, j'ai fait tous les serments imaginables, j'ai invoqué tous les saints, j'ai prié saint Michel archange, mon patron, de me frapper de sa foudroyante épée si je venais à violer ma foi, j'ai adoré de nouveau, enfin je ne m'ennuyais pas ni elle non plus, j'espère, et je serais encore devant elle à genoux dans l'herbe et la rosée, si la terrible madame Forestier n'avait paru subitement et prononcé ces funestes paroles:

--Hyacinthe! Rentrez!

L'ange s'est sauvé. Le diable est resté. J'ai voulu m'excuser sur ce que, le contrat étant signé, j'avais cru pouvoir... Madame Forestier m'a répliqué:

«--Monsieur, je vous défends de parler à ma fille, de voir ma fille, de penser à ma fille!»

Et comme je m'écriais:

«--Ah! madame...»

Elle a continué:

«--Tout est rompu entre nous, monsieur! Allez rejoindre votre mère!»

Puis elle a ouvert la porte de son jardin d'un geste si impérieux que j'ai dû rentrer dans le mien. Mais comme elle refermait cette maudite porte, j'ai vu Hyacinthe à la fenêtre et j'ai crié:

«--A vous toujours! M'attendrez-vous?

»--Je vous attendrai, Michel!»

Sur quoi la mère est arrivée et a fermé la fenêtre.

Tel fut le récit de Michel qui fut fait dans l'allée des _Fayants_,

Sous la sombre clarté qui tombe des étoiles.

XIV

LACHE! LACHE!! LACHE!!!

J'écoutais ce récit avec la plus profonde attention. Je ne demandai rien si ce n'est:

--Que vas-tu faire maintenant, Michel?

--Voilà, répondit cet amant malheureux, voilà ce qui m'embarrasse et sur quoi je voulais avoir ton avis. Car tu es un sage, Trapoiseau...

Et comme je déclinais modestement ce titre:

--Oui, tu es un sage, répliqua Michel avec chaleur, tu n'as jamais aimé, toi! Ou si tu as aimé...

Je pensai à la belle Angéline.

--Dans ce cas, lui dis-je en l'interrompant, j'ai pris patience. L'amour, vois-tu, c'est comme la faim et la soif quand on se promène dans la campagne. Si l'on ne trouve pas à dîner dans une auberge, on dîne dans une autre.

Je faisais le philosophe, mais Michel indigné s'écria:

--Blasphémateur! sacrilège! oses-tu comparer?...

--Enfin, ta mère et ta belle-mère sont d'accord pour te séparer d'Hyacinthe, n'est-ce pas?

--Oui.

--Parce qu'elles se détestent, elles veulent que leurs enfants se détestent aussi?

--Tu l'as dit!

--Et vous ne vous détestez pas! au contraire!

--Ah! certes!... Par Jupiter, le père des dieux et des hommes, je ne l'ai jamais aimée davantage!

--Et papa Forestier, qu'est-ce qu'il dit de tout ça?

--Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas vu depuis la catastrophe.

--Comment! tu ne l'as pas vu et tu désespères!

--Il est si peu maître chez lui!

--Maître ou non, Michel, il faut le sommer de tenir sa parole?

Tout à coup Michel s'écria:

--Attends-moi. Le voici. Je vais lui parler tout de suite.

En effet, M. le député de Creux-de-Pile s'avançait lentement donnant le bras à sa femme. Mademoiselle Hyacinthe marchait sur la même ligne, mais à trois pas de distance, tout près de la belle Angéline Bouchardy, que M. Bouchardy, mon patron, côtoyait. Un peu plus loin, venait M. le président Vire-à-temps, accompagné du gros Francis. Tous deux s'essoufflaient à monter la côte pour rejoindre la famille Forestier.

En un mot, toute l'élite de la «_société_» s'avançait, car à Creux-de-Pile on appelle «société» tous ceux qui ont reçu de l'argent en naissant ou qui en ont gagné par un moyen quelconque. Le reste est du «petit monde».

Moi, j'étais du «petit monde»; Michel était de la «société», et de la plus haute, quoique son père eût été républicain, ce qui parut très bizarre, car le grand-père était légitimiste: or, il est reçu comme article de foi dans Creux-de-Pile qu'on doit hériter des opinions et des tics de son père comme de ses vieux paletots et de ses vieilles bottes.

Michel alla donc bravement au-devant de madame Forestier; mais comme par une manoeuvre habile il se rapprochait beaucoup plus de la fille que du père madame Forestier dit d'une voix impérieuse:

--Hyacinthe, donne le bras à ton père!

La jeune demoiselle obéit, et (sa mère s'étant placée de l'autre côté) se trouva flanquée de ses parents comme un pauvre petit agneau innocent qui aurait à sa droite et à sa gauche deux forts chiens de berger pour le défendre de la dent des loups. Je voyais la manoeuvre et j'en riais, car, certes, le doux agneau ne craignait pas la dent du loup qui s'approchait.

J'entendis, car je n'étais qu'à dix pas, la conversation qui suivit:

Michel salua silencieusement madame Forestier, qui ne répondit pas à ce salut et ne parut même pas le voir, puis mademoiselle Hyacinthe, qui ne parla pas davantage, mais dont les yeux noirs disaient bien des choses; puis il tendit la main au député, qui ne la prit pas,--foudroyé qu'il était par un coup d'oeil terrible de sa femme,--et enfin demanda:

--Monsieur Forestier, je désirerais causer un instant avec vous...

L'autre consulta du regard sa femme et répondit d'un air fort embarrassé:

--Mon cher ami, vous voyez bien que ce n'est pas le moment. On ne cause pas ainsi d'affaires sur le grand chemin... car c'est d'affaires je suppose...

--C'est de l'affaire la plus importante de ma vie, s'écria Michel. En deux mots, à quelle heure voulez-vous venir après demain à la mairie?

L'autre répliqua:

--A la mairie? Pourquoi faire?

--Pour nous marier, Hyacinthe et moi. L'avez-vous déjà oublié?

Forestier demeura stupéfait.

--Mais, mon cher ami, répliqua-t-il en cherchant ses mots avec lenteur, je croyais que vous...

Alors la belle Rosine, plus hautaine, plus grisonnante et plus couperosée que je l'avais jamais vue, interrompit son mari, et d'une voix sifflante comme un coup de cravache:

--Monsieur, après les infamies que, ce matin...

Mais Michel lui coupa la parole:

--Madame, dit-il, je ne vous parle pas. C'est à M. Forestier que je m'adresse. Il est votre mari. Il est père d'Hyacinthe. Il est chef de la famille aussi, je suppose?...

--Et moi, j'en suis sûr! dit le député d'une voix sonore et en se rengorgeant comme un vieux dindon.

--Montre-le donc alors! reprit la mère.

--Eh bien, oui, je le montrerai, continua le gros homme, et pour commencer: tais-toi, ma femme!...

Mais cet éclair de vigueur n'était destiné qu'à couvrir sa lâcheté:

--Monsieur Bernard, je suis maître chez moi, et je déclare solennellement qu'après la scène de ce matin jamais personne de votre famille n'entrera dans la mienne et ne passera le seuil de ma maison!

--Très bien, dit madame Forestier. Monsieur Bernard, nous n'avons plus qu'à nous saluer.

Et elle esquissa une révérence pleine d'ironie et de dignité,--du moins à ce qu'elle croyait.

Mais Michel, à son tour, répliqua:

--Madame, je suis majeur. Hyacinthe le sera bientôt. Nous attendrons jusque-là... N'est-ce pas, Hyacinthe?

La jeune demoiselle lui tendit la main. Il la lui baisa et vint me rejoindre à dix pas de là.

J'entendis quelques mots qui furent comme les dernières fusées d'un feu d'artifice qui s'éteint.

--Tu ne l'as pas souffleté quand il a osé te dire une pareille insolence? s'écriait la belle Rosine.

--Mais, ma bonne amie, répliquait Forestier, j'aurais bien voulu te voir à ma place! Vous autres femmes, vous ne parlez que de donner des soufflets. On voit bien que vous n'en craignez pas les conséquences. Après tout, souffleter Michel parce qu'il veut épouser Hyacinthe--ce qui était légitime et permis, hier au soir,--c'est peut-être un peu vif... On y regarde à deux fois.

--Oh lâche! lâche!! lâche!! s'écria Rosine. Ah! si j'étais homme!

--Maman! dit la belle Hyacinthe d'un ton conciliant, tu n'y songes pas!... Si l'on venait à t'entendre.

--C'est pour le coup, conclut le député, que mon élection, qui déjà branle dans le manche, serait joliment fichue à l'eau.

Au même instant le président Vire-à-Temps et son fils vinrent les rejoindre. Aussitôt madame Forestier fit avec ses lèvres «petite pomme», et de sa voix «petite flûte», réservée aux gens de distinction, s'écria:

--Comment, c'est vous, monsieur le président?

--C'est vous, belle dame! répliqua le justiciard d'un air d'étonnement, de galanterie et d'admiration. On aurait cru qu'il venait d'apercevoir la Vénus de Milo avec deux bras.

--Comment allez-vous, monsieur Francis?

Le gros Francis, très poli mais peu éloquent, répondit qu'il «allait à merveille», et les compliments suivirent de part et d'autre. L'un se portait mieux que jamais. L'autre, la dame, était épanouie comme une rose; en effet, rose ou couperosée c'est tout comme pour le spectateur qui n'a pas mis ses lunettes.

Bref, le bruit flatteur des compliments réciproques s'étendit et finit par se perdre dans la vallée.

Un dernier mot pourtant arriva jusqu'à nous et perça le coeur de Michel, c'est celui-ci, dit par madame Forestier:

--Hyacinthe, prends le bras de M. Francis. M. le président et moi, nous avons à causer avec ton père.

--Oh! s'écria Michel en serrant les poings, quand je pense que ce sera la même chose tout le long de l'année, et que ce gros Francis va prendre ma place, j'ai une envie terrible de le massacrer.

Alors, moi qui suis ami de la paix et des convenances, je lui dis:

--Michel, je te le défends, ou je jure de ne plus me mêler de tes affaires.

Il se retourna brusquement.

--Tiens, Félix, tu es un bon enfant, un ami sincère, et tu sais, je crois, que je ferai tout ce qu'il faudra pour te servir, si l'occasion s'en présente, eh bien...

--Prends garde, Michel, tu vas me proposer quelque sottise!

--Non, non, rassure-toi... Écoute-moi bien. Si nous étions au désert dans le pays des gazelles, où l'on ne trouve pas de notaires, de maires et de belles-mères, mais où soufflent le sirocco, père du mistral, et le simoun, frère aîné du sirocco, où le papier timbré est inconnu, où le lion se cache à l'ombre des palmiers pour causer avec la lionne, si j'étais Kabyle enfin, Arabe ou Touareg, n'ayant d'autre fortune que mon cheval et ma lance et d'autre pensée que mes amours, si la fille d'un cheik m'avait dit: «Je t'aime!» si le vieux cheik, plus bête qu'une oie, m'avait d'abord accordé, puis refusé sa main, que faudrait-il faire, réponds?

Je répondis sans hésitation:

--L'enlever, parbleu!

--Eh bien, c'est ce que je vais faire pour Hyacinthe. Veux-tu m'aider?

--Moi! y penses-tu, Michel? Moi, Trapoiseau, futur huissier, futur avoué, futur notaire peut-être, j'irais me fourrer et te fourrer dans ce guêpier! Jamais de la vie, camarade! C'est bon dans le désert, ces procédés-là, et encore!

--Faux ami, va!

--Mais non! mais non! Clairvoyant ami, à la bonne heure!

Je m'en flatte. Un enlèvement! _Nombre de Dios!_ Pour qui me prends-tu? Je suis un serviteur de la loi, ami Michel. D'ailleurs, informe-toi d'abord si mademoiselle Hyacinthe y voudra consentir. Mais ne compte pas sur moi!

Comme nous en étions là et revenions lentement dans l'ombre du côté de Creux-de-Pile, la voix de la belle Angéline se fit entendre. Elle nous suivait de près avec son père.

Alors Michel me dit tout bas:

--Occupe un instant ton patron. Je voudrais causer une minute avec mademoiselle Bouchardy.

--Trapoiseau, dit le patron, nous avons eu beau mettre dans le contrat toutes les complaisances possibles et faire toutes les concessions, il n'y a pas en moyen de conclure. Ces haines de femmes, vois-tu, rien ne peut les apaiser, pas même l'intérêt le plus pressant... Michel n'y perd rien. Au contraire. Pour l'argent, il trouvera mille fois mieux; quant à la fiancée, Hyacinthe est aimable, c'est vrai, mais elle n'est pas seule de son sexe, même à Creux-de-Pile...

Il jeta du côté de sa fille un regard de complaisance qui me fit frémir.

--... Et enfin, Michel est jeune, plein de talent, ambitieux, déjà très considéré dans le pays, soit pour son père, soit pour lui-même; il sera député cette année s'il le veut bien... on peut l'y aider d'ailleurs...

Ces derniers mots furent dits avec une grande intention de finesse.

--... Après tout, vois-tu, Trapoiseau, chacun de nous est amoureux à son tour, comme chacun de nous a la rougeole, on n'en meurt pas, au contraire! Eh! mon Dieu! moi qui te parle, quand j'avais l'âge de Michel j'étais amoureux de toutes les filles...

Puis, se reprenant:

--... de toutes celles qui en valaient la peine...

--C'est-à-dire, monsieur Bouchardy, de toutes celles qui avaient une dot, je suppose?

Il répliqua avec un gros rire:

--Certainement. Me prends-tu pour un niais?

Au même instant, Angéline et Michel se rapprochèrent de nous.

--Eh bien, demanda gaiement le père, as-tu consolé ce pauvre amoureux?

--J'ai essayé, du moins, de panser son coeur blessé, répondit Angéline.

--Et elle a si bien réussi, ajouta Michel, qu'on voudrait être blessé tous les jours pour être pansé par la main d'un pareil chirurgien.

--Puisqu'il en est ainsi, bonsoir, Michel! dit le père.

Et nous nous séparâmes,--Michel heureux et souriant, et moi, dévoré de jalousie.

Qu'avait-elle pu dire à Michel pour le consoler si vite, cette perfide Angéline?

XV

LA MORT DE CÉSAR

Ce qui suivit le lendemain est si terrible que tout le peuple de Creux-de-Pile (à commencer par les plus hauts bourgeois) n'eut pas d'autre sujet de conversation pendant plusieurs semaines.

Cependant la matinée avait été paisible. Un soleil brûlant, tempéré par un vent frais et léger, éclairait la terre et rendait l'ombre plus douce et la verdure des prairies plus agréable aux yeux.

Les enfants criaient.

Les chiens aboyaient.

Les oiseaux piaulaient.

Les boeufs mugissaient.

Les femmes piaillaient.

Les hommes buvaient et se querellaient en parlant politique.

Enfin chacun faisait son métier en conscience. Pour moi, en l'absence de M. Bouchardy, mon patron, qui lisait son journal après déjeuner, au fond du jardin, je venais de distribuer le travail à mon lieutenant et à mon sous-lieutenant, je veux dire au second et au troisième clercs, et je réfléchissais lorsque midi sonna.

Je pris mon chapeau après l'avoir brossé avec soin de peur que mademoiselle Angéline fût debout à la fenêtre occupée à regarder la rue, le paysage et les passants, et je sortis en recommandant à mes deux subordonnés de travailler avec ardeur.

L'un d'eux, aussitôt que j'eus le dos tourné, répondit à cet exhortation:

--Qu'est-ce qu'il nous veut, ce Trapoiseau? Qu'on lui fasse sa besogne?...

Et il ajouta d'un air indigné:

--Ah bien oui! il peut se fouiller?

Et l'autre, ne trouvant pas cette pensée assez énergique, ajouta d'une voix retentissante:

--Malheur! Oùs qu'est mon fusil?

Mais, comme vous pensez bien, je ne fis pas semblant d'entendre. Ce n'est pas pour rien qu'on a le plaisir de commander. Ceux qui obéissent vous font payer cher leur obéissance. Je le sais, depuis longtemps et pour cette raison je commande le moins possible.

Je sortis donc et j'allai retrouver l'éternelle ratatouille de mouton aux pommes de terre qui faisait, comme je l'ai dit déjà, le fond de la cuisine de ma mère.

Il est vrai pourtant que la ratatouille était bonne. De plus, ma mère me témoignait de tant de façons la joie qu'elle avait de me voir et me réservait avec tant de soin les meilleurs morceaux, que je préférais vraiment son dîner à celui de tous les archevêques. Ne croyez pas, du reste, que notre salle à manger fût moins belle que celle de la terrasse de Saint-Germain, qui a tant de réputation!

En été ou au printemps, il suffisait d'ouvrir la fenêtre pour voir la verte vallée de Creux-de-Pile, la rivière limpide, les montagnes grises et bleues, la vieille église romane sur la colline en face et tout ce qui fait de cette ville prodigieuse l'éternel objet de l'admiration des hommes.

Ce jour-là donc, je dînai et je regardai, suivant mon habitude, répondant avec un peu de distraction à toutes les questions de ma mère.

Après que j'eus donné quelques détails sur la rupture du mariage de Michel et d'Hyacinthe, ma mère devint peu à peu rêveuse, ce qui ne lui arrivait guère, et me demanda tout à coup:

--Comment trouves-tu mademoiselle Patural?

Cette question m'étonna beaucoup, car nous n'avions jamais parlé de la pauvre fille, et, pour moi, je n'y avais jamais pensé.

Cependant, par respect pour ma mère, je répondis qu'elle avait un bien vilain nez, un crâne aussi plat que le fond d'une assiette, des oreilles trop écartées et des pieds, oh! des pieds si grands que si leurs pantoufles eussent été de bois, elles auraient pu servir à l'embarquement d'une armée comme les fameux bateaux du camp de Boulogne.

--Tant pis! dit ma mère.

--Pourquoi tant pis, maman? Est-ce que ça peut t'intéresser?

Alors ma mère qui était un Machiavel à sa manière, ajouta:

--Oui, tant pis, Félix, et tu vas voir pourquoi... Ton ami Michel a été mis à la porte de M. Forestier... ne te fâche pas. Ce sont les deux mères qui l'ont voulu. Tant qu'elles vivront, les enfants ne se marieront pas. Elles se sont querellées hier, elles se sont dit toutes les horreurs de la nature. Michel est flambé; Hyacinthe aussi.

Puis, comme elle voyait que j'allais l'interrompre:

--Attends, c'est le commencement, ça. Tu vas voir le reste. Le président Vire-à-Temps qui les guette va demander Hyacinthe pour son fils. Le père Forestier qui n'a pas de dot à donner ne refusera pas. La mère qui tient toutes les clefs, donnera une dot, elle, parce que c'est le président, parce qu'elle est flattée de voir un si bel homme qui a déjà soixante ans passés lui dire «belle dame», parce que...

--Mais alors, maman, qu'est-ce que tout ça peut faire à mademoiselle Patural?

--Aveugle! s'écria ma mère, tu ne vois donc pas que le fils du président qui allait épouser mademoiselle Bouchardy, épousera Hyacinthe, fille du député, que Michel pour se venger et aussi parce que mademoiselle Angéline a une belle dot, l'épousera et sera le gendre de M. Bouchardy, et que mademoiselle Berthe Patural qui est laide, mais qui a de ça, et qui visait ton ami Michel ou le fils du président, les voyant placés tous deux, sera furieuse et si quelqu'un la demande en mariage,--mais quelqu'un de bien, tu m'entends! quelqu'un comme il faut, quelqu'un qui peut acheter une étude de notaire ou une étude d'avoué;--alors, eh bien! Berthe, aux grands pieds, comme tu dis, pourra s'en accommoder. Une marmite n'a pas toujours le couvercle qu'elle voulait; mais elle a toujours besoin d'un couvercle. Quand on ne trouve pas un joli avocat ou un gros receveur, on prend un avoué!... Entends-tu, mon garçon?