Hyacinthe

Chapter 6

Chapter 64,013 wordsPublic domain

Il ne s'en vantait pas. Beaucoup d'autres l'ont fait et même ont été tués en le faisant, qui n'ont reçu pour récompense ni gloire ni avancement. Il avait reçu, lui, deux balles à Patay, dont l'une, venue par ricochet, n'avait fait qu'effleurer le poignet. L'autre, tirée de trop loin, sans doute, s'était arrêtée dans le collet de sa tunique. Je le savais, moi, qui n'étais pas à plus de cent pas de distance.

--Mon Dieu! continuait Michel en riant, ce n'est pas un prodigieux exploit que de recevoir deux balles, dont l'une est amortie et l'autre s'arrête dans le collet de sa tunique; mais on en avait parlé, le bruit courait en ville que le fils de feu le docteur Bernard avait été tué raide d'abord, puis mortellement blessé, puis seulement percé de cinq balles et de trois coups de baïonnette, et enfin qu'il était guéri et qu'on allait le faire capitaine et le décorer pour tant d'exploits. Qu'est-ce que tu veux, mon pauvre ami, Hyacinthe ne put pas résister au désir de voir un héros si prodigieux.

Elle me connaissait pourtant, depuis sa naissance, car la maison de son père, comme tu vois, touche la nôtre, ou plutôt nous sommes séparés par un mur mitoyen qui appartient aux deux familles, et la principale fenêtre de la salle à manger de madame Forestier s'ouvre sur le jardin de ma mère. Quant au mur, comme il est de quatre pieds dix pouces tout juste, c'est-à-dire construit de façon que la crête peut servir d'appui à mon menton, ce n'est pas un obstacle pour causer, c'est un dossier de fauteuil.

Donc, quand je revins après la paix faite et les mobiles licenciés, un matin, comme je me promenais dans mon jardin, j'aperçus une jeune demoiselle de la plus rare beauté (tu la connais, il n'est pas nécessaire d'en faire l'éloge), qui se promenait de son côté, en regardant d'un air rêveur la montagne grise et le ciel bleu.

Là-dessus, je tombe en arrêt comme un braque. Je venais de faire un métier utile et glorieux, mais pénible et peu profitable, j'avais donné toutes mes pensées à la patrie depuis huit ou neuf mois; franchement, je crus avoir le droit de penser un peu à moi-même.

Hyacinthe allait et venait au travers du jardin et regardait obstinément le ciel bleu, la montagne grise, la rivière, ou la maison de sa mère qui est en face; mais, sans se tourner jamais de mon côté, et comme par un ordre secret de la Providence, à chaque tour d'allée, elle se rapprochait davantage de moi.

Enfin, et par un hasard que je bénis, elle arriva juste en face, leva les yeux quand elle se vit au pied du mur, et s'écria:

--Comment! c'est vous, Michel?

--C'est moi, Hyacinthe.

Familiarité que la liaison très ancienne des deux familles et surtout le voisinage autorisaient pleinement.

Naturellement, comme elle était blanche, rose, souriante, charmante, je le lui dis avec empressement et j'offris la plus belle rose de mon jardin. Le compliment fut reçu avec modestie; la fleur, avec empressement; elle m'obligea de raconter ma campagne et de dire combien j'avais tué de Prussiens; je racontai mes batailles: je fus écouté avec tant d'attention que des larmes d'admiration, de tristesse et de joie vinrent successivement mouiller les deux plus beaux yeux de France. Le soir, chez madame Forestier, on me fit répéter mon histoire; on compara ma conduite à celle du gros Francis, le fils du président Vire-à-Temps, qui pour ne pas aller à la guerre, quoiqu'il fût fort comme un Turc et haut de cinq pieds huit pouces, avait sollicité le poste d'ordonnance du capitaine de recrutement, et, six semaines après, pour avoir ciré assidûment, mais loin des batailles, les bottes de cet officier, avait obtenu, par intrigues de son père, le poste de receveur des finances.

«--Oh! disait Hyacinthe, n'est-ce pas honteux? Quand on pense qu'on pourrait tomber sur un mari comme celui-là!»

M. Forestier répondait:

«--Ma chère enfant, parmi les maris on prend ce qu'on trouve!»

Et madame Forestier qui est poétique et tendre, ajoutait:

«--M. Francis a eu raison. Il n'a pas voulu affliger sa mère qui serait morte de chagrin, si elle avait pu croire que son fils courrait le danger d'être tué dans la bataille... Hyacinthe, mon enfant, Dieu bénit les enfants qui obéissent à leur mère. Une mère, vois-tu, c'est tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre...

«--Et le père? demandait M. Forestier, en posant son journal sur la table, est-ce que ça compte pour rien?»

A quoi madame Forestier répliqua:

«--Mon ami, je ne te parle pas. Je parle à Hyacinthe.»

Et Michel en me racontant cette première soirée où il avait vu son idole, riait et se réjouissait.

Il me raconta encore beaucoup d'autres choses, plus intimes et plus amusantes qui peut-être trouveront place dans cette histoire, et je l'écoutai patiemment et même avec plaisir, en errant avec lui sur la grande route, car un homme passionné choque souvent, mais n'ennuie jamais.

Et certes, Michel ne me choquait ni ne m'ennuyait (au contraire!) en faisant le récit de ses amours.

Cependant le jour était levé depuis longtemps, et il fallait revenir à la maison, moi pour rassurer ma mère, qui ne m'ayant jamais vu découcher, aurait eu quelque inquiétude ou quelque soupçon fâcheux, et Michel parce que sa mère, après l'avoir attendu longtemps pour le chapitrer, avait dû perdre patience, se coucher et dormir, ce qui lui donnait à lui-même quelque repos.

Tout à coup, vers six heures du matin, comme nous descendions la grande rue bordée de maisons et de jardins qui traverse le faubourg Saint-Hilaire, nous vîmes deux portes s'ouvrir presque en même temps,--celles de Mme Forestier et de Mme Bernard.

Par ces deux portes sortirent avec une étonnante précision les deux servantes, Mihiète et Marion, chacune avec son balai, comme deux guerriers armés de leurs lances.

On connaît déjà la forte Mihiète, faite comme une barrique et montée sur deux courtes pattes. Marion toute différente, était longue et maigre, mais bilieuse et redoutable.

Elles se regardèrent d'un air de défi et de mépris réciproque.

Par malheur, la rue était en pente, et, comme les rues de Creux-de-Pile ne sont pas tout à fait aussi bien balayées que celles de Paris, chacun pousse tout ce qui le gêne dans sa maison sur son voisin, qui le pousse à son tour sur un autre, jusqu'à ce que le dernier héritier de cet amas d'os, de vieux papiers et de trognons de choux s'en débarrasse en le jetant dans la rivière.

C'est une règle immuable qui s'est établie dans Creux-de-Pile, dix-sept cents ans avant la fondation de Rome, et qui subsistera sans doute encore dix-sept mille ans après le jour du jugement dernier.

La forte Mihiète avait donc l'habitude de pousser sur le terrain de sa voisine tous les objets que les municipalités malhonnêtes appellent du nom d'«ordures».

Ce jour-là, comme tous les autres jours, elle balaya le trottoir, amassa lentement des multitudes d'os grands et petits, d'arêtes de poissons, de pelures de pommes, d'oranges et de citrons, et de détritus de toute espèce appartenant aux trois règnes de la nature. Après quoi d'un seul et immense effort, elle poussa le tout sur la voisine Marion qui la regardait faire en silence et n'attendait (comme je l'ai cru depuis) qu'une occasion de commencer le combat.

Au moins, si elle ne l'attendait pas, elle la saisit avec empressement.

--Dis donc, Mihiète, garde donc tes saletés pour toi! Est-ce que je suis faite pour balayer tes épluchures?

A quoi Mihiète, irritée, répliqua d'un air superbe:

--Garde-les ou ne les garde pas, je te les donne!

Et voyez comme les meilleures paroles de ce monde sont souvent mal interprétées! Ce don généreux qui aurait dû faire plaisir à Marion, la fit entrer dans une fureur bleue et fut le commencement d'une catastrophe. Hélas! hélas! qu'il est sage, mais qu'il est rare de mesurer ses paroles!

XII

UN DON GÉNÉREUX (Suite)

Marion, qui se crut bravée, répliqua:

--Toi, tes os et tes arêtes, voici le cas que j'en fais!

Et elle cracha avec mépris du côté de Mihiète.

Celle-ci, qui jusque-là gardait une contenance majestueuse, imitant de son mieux les nobles attitudes de sa maîtresse Mme Forestier, perdit tout à coup son sang-froid et s'écria d'une voix aiguë et vibrante:

--Salope!

A quoi l'autre répliqua:

--Rosse!

--Vieille peau!

--Chameau!

Mais Mihiète reprit:

--Enfant de trente-six pères!

--Toi, dit Marion, tu n'en as pas trente-six... tu n'en as pas du tout; c'est bien pire.

Il y eut une pause et comme une trêve entre les deux combattantes. Je riais franchement de ce duel imprévu; mais Michel ne riait pas, lui.

Il me dit tout à coup:

--Ces deux femmes vont faire un malheur. Il faut les séparer.

--Oui; mais comment? Veux-tu te jeter au milieu de la mêlée et recevoir les éclaboussures?

--Non, non. Faisons un détour. J'ai la clef du jardin et je vais rentrer chez moi par derrière. Quand nous serons dans la maison, j'appellerai Marion. La querelle sera terminée par là. Viens avec moi.

Nous entrâmes, en effet, par la porte du jardin, et nous courûmes dans la chambre de Michel dont la fenêtre était ouverte.

Malheureusement, dans ce court intervalle, la querelle s'était animée ou plutôt Mihiète et Marion avaient choisi un autre champ de bataille, et commençaient comme les cochers en fureur à frapper sur leurs bourgeoises respectives.

--Fait-elle de l'embarras, disait Marion, parce qu'elle a mangé du saumon, hier soir!

--Ça, répliqua Mihiète avec orgueil, c'est une preuve que nous pouvons le payer... Et un saumon de vingt livres encore! On n'en fait plus comme ça que pour nous!

Ici Marion s'indigna:

--Nous mangerions du saumon, nous aussi, dit-elle avec dignité,--oui, du saumon, soir et matin, et des truffes avec,--si nous étions comme ces dames de rien du tout qui lèvent le nez en l'air et qui n'ont pas trois sous à donner en dot à leurs filles!

--Qu'est-ce que tu dis? demanda Mihiète? Que nous ne donnons pas de dot à notre Hyacinthe!... Eh bien, si ça nous plaît de garder notre argent pour nous!

Et elle s'appuya sur son balai, comme un roi sur son sceptre d'or.

Mais Marion n'avait pas sa langue dans sa poche.

--Ça vous plaît, dit-elle, ça vous plaît, parce que vous n'avez pas le sou..., parce que vous passez le temps à faire des frimes..., parce que vous avez joué un tour de coquin à notre pauvre Michel qui ne vous en veut pas lui, et qui est bon comme le bon pain,--tout ça pour faire de lui ce que vous avez fait de son beau-père...

Ici Mihiète éleva si fortement la voix que tout le quartier l'entendit et commença à s'assembler:

--Qu'est-ce que nous en avons fait, de son beau-père? demanda-t-elle.

--Vous en avez fait...

Marion chercha. L'autre vint en aide et dit:

--Un député.

--Oui, ça d'abord, répliqua Marion. Mais ça lui coûte assez cher, à ce pauvre homme!... Après ça, il est si bête! Il ne s'en aperçoit peut-être pas!

--De quoi!... de quoi!... Voulais-tu pas qu'on en fît un empereur?

--Ah! dit Marion avec bonté, vous pouviez bien en faire un député, ça, c'était honnête et permis, mais vous n'auriez pas dû le faire...

Je n'entendis pas le mot ou je ne me soucie pas de le répéter, mais celle qui le dit éclata de rire, celle à qui il était dit éclata pareillement, et tous ceux qui l'avaient entendu de près ou de loin entrèrent dans une joie profonde, inextinguible, pareille à celle que les dieux ressentirent quand Vulcain, d'un coup de filet, pêcha Vénus et le dieu Mars.

Je ne sais pas ce que Mihiète aurait pu répondre, car, au même instant, une des jalousies du premier étage de la maison Forestier s'ouvrit, et la belle Rosine (je dis la belle, comme on dit à un vieux soldat en retraite: «Mon colonel») se montra en camisole à la fenêtre, et cria d'un air hautain:

--Mihiète!

L'autre d'abord ne fit pas semblant d'entendre. Alors, madame Forestier éleva la voix d'une octave plus haut:

--Mihiète!

--Madame!

--Vous ne m'entendez-donc pas?

--Ah! madame, on fait tant de bruit dans la rue!...

--Mihiète! Qu'est-ce qu'elle vous dit cette souillon?

Là-dessus Mihiète se mit à rire en regardant Marion.

--Madame, répondit-elle, c'est Marion qui dit que vous faites votre mari...

Au même instant, et avant qu'elle eût pu prévoir ou parer le coup, la pauvre Mihiète reçut du premier étage tout le contenu d'un pot à eau.

C'est M. Forestier, le député de Creux-de-Pile, qui prenait lui-même la peine d'arroser sa servante.

Elle leva les yeux, le reconnut, et s'écria en levant les mains au ciel:

--Ah! seigneur Dieu! prenez donc, à présent, les intérêts de vos maîtres!... Mais ça m'apprendra! Si jamais je dis quelque chose en votre faveur, monsieur Forestier, je veux bien que le cric me croque.

Puis, se retournant vers son ennemie Marion et montrant de la main M. et Mme Forestier:

--Tiens, Marion, tu peux dire d'eux tout ce que tu voudras. Je m'en _moque_. Eux, ta maîtresse et toi, c'est canaille et compagnie.

En même temps elle secoua son balai sur Marion et rentra précipitamment dans la maison Forestier, car l'autre la poursuivait l'épée (je veux dire le balai) dans les reins.

Je croyais le combat fini, l'un des combattants ayant pris la fuite, et j'allais rentrer chez moi, lorsque je m'aperçus que Michel m'avait laissé seul dans sa chambre.

Où était-il! Je ne m'en inquiétai pas d'abord, et je continuai de regarder par la fenêtre ce qui se passait.

Au moment où je m'y attendais le moins, une fenêtre s'ouvrit à côté de celle de Michel et dans la même maison. C'était celle de sa mère.

Mme Reine Bernard parut en camisole et en cornette comme Mme Forestier. Elle demanda d'une voix aigre et vibrante:

--Marion!

--Madame!

--Que faites vous-là?

--Madame vous le voyez bien, je balaie.

La dame regarda et dit:

--Qu'est-ce que c'est que ce tas d'ordures?

Ici Marion s'aperçut que sa maîtresse lui saurait gré de ne pas épargner ses voisins. Elle répondit:

--Ça, madame, je ne sais pas..., ça vient de chez madame Forestier.

--Qu'est-ce que tu disais tout à l'heure à Mihiète?

Alors Marion feignit l'embarras et répondit en regardant de côté la jalousie derrière laquelle Mme Forestier observait toute la scène:

--Oh! mon Dieu, madame, ce n'est rien...

--Si! si! J'ai entendu quelque chose! Je veux que tu me répondes!... Je le veux.

Ces trois derniers mots furent dits avec une vigueur incomparable.

Alors Marion, qui ne demandait que d'être pressée, répondit modestement.

--Madame, ce n'est pas ma faute...

Et elle feignit d'hésiter.

--Voyons, demanda Mme Bernard, qu'est-il arrivé? Je veux le savoir!...

Puis, se reprenant avec une attitude provocatrice:

--J'ai droit de savoir ce qui se passe chez moi, je suppose?

Marion parut prendre une résolution brusque et répliqua:

--Eh bien! puisque madame veut savoir, madame saura... Après tout, ça la regarde autant que moi...

Mihiète a poussé ses balayures chez moi, comme si j'étais faite pour balayer les ordures des Forestier... Vous comprenez, madame, on a sa dignité à garder... Alors, je l'ai appelée «rosse!» Elle m'a appelée «chameau!» Elle m'a dit qu'on mangeait chez elle des saumons de vingt livres. Comme si madame ne pouvait pas manger des saumons, des brochets et tout ce qu'il lui plaît... Alors, j'ai dit, que quand on mange des saumons de vingt livres, il faut donner une dot à sa fille, et qu'il ne faut pas faire son mari ce qu'il n'aurait pas envie d'être, le pauvre homme, si madame Forestier lui demandait son consentement... Et voilà!

Mme Reine Bernard se mit à rire:

--Marion, tu n'as pas parlé d'autre chose!

--Oh! non, madame, je vous jure.

--Eh bien, il n'y a pas de mal à ça, ma fille: il faut toujours dire la vérité.

--N'est-ce pas que c'est la vérité? madame, reprit Marion toute joyeuse, et que M. Forestier doit se cogner le front, quand il passe sous les portes?

--Ah! oui, c'est vrai! répliqua la dame, et si le capitaine Smintéry était là, c'est lui qui pourrait en rendre témoignage.

Car Mme Bernard ne parlait jamais de sa voisine et de son amie sans amener de quelque façon dans le discours le nom de ce capitaine fameux. A coup sûr, il tenait plus de place dans son esprit que César, Alexandre et Napoléon, ou plutôt l'armée française tout entière était représentée à ses yeux par le capitaine Smintéry.

Pour dire en quelques mots d'où venait la grande réputation de cet officier, il faut savoir que, quinze ans auparavant, il était venu, par hasard, en congé à Creux-de-Pile, chez un ami, attendre qu'une blessure assez grave reçue au Mexique fût tout à fait cicatrisée, et qu'il avait été très bien accueilli par toute la «société» de Creux-de-Pile et en particulier par Mme Forestier, qu'on en avait causé, que l'intimité avait redoublé, après le départ de M. Forestier, alors député au corps législatif et zélé bonapartiste; que Mme Forestier qui se vantait auparavant de ne pouvoir supporter que Paris et les Parisiens et de ne vivre à Creux-de-Pile qu'avec dégoût, tant elle était Parisienne de vocation, naturellement élégante et poétique, déclara, cette année-là, qu'elle avait des nerfs, des vapeurs, qu'elle n'aimait plus que les frais ombrages, les ruisseaux limpides, les montagnes verdoyantes, les parties de campagnes et tout ce qui s'en suit...

Par un heureux hasard, Smintéry aimait aussi toutes ces choses, de sorte qu'on voyait presque continuellement ensemble ces deux âmes qui, sans doute, en s'épanchant dans le sein l'une de l'autre, avaient rencontré leur commun idéal.

Vous devinez les commentaires venimeux de Mme Bernard et de plusieurs autres dames qui peut-être avaient jeté les yeux sur le capitaine...

Tout cela était bien ancien, car il était parti depuis longtemps et personne ne l'avait revu, mais les histoires scandaleuses ne vieillissent jamais en province. On les voit reparaître après deux ou trois générations, et celle-ci n'étant âgée que de quinze ans à peine, paraissait aussi fraîche qu'au premier jour.

Aussi l'effet des dernières paroles de Mme Bernard ne fut pas moins prompt que foudroyant.

Les jalousies de Mme Rosine Forestier, entr'ouvertes jusque-là, s'ouvrirent tout-à-coup et frappèrent la muraille d'un coup si terrible que tous les assistants tressaillirent et que Marion, jusque-là si brave, rentra dans sa maison avec son balai.

--Qui est-ce qui a parlé du capitaine Smintéry?... demanda la belle Rosine, d'une voix éclatante comme celle de la trompette.

(Et comme personne ne répondait, elle continua:)

--... Serait-ce cette vieille gaupe?

De la main elle indiquait Mme Bernard qui jouissait tranquillement de sa fureur.

Celle-ci répliqua:

--Vieille gaupe! moi! moi!! moi!!! Ah! tiens, je t'épargnais, à cause de ta fille, qui n'est pas coupable, la pauvre enfant! Ce n'est pas sa faute si le bon Dieu lui a donné une mère pareille. Mais toi, tu es une vieille...

J'ai bien entendu le mot, mais je ne le répéterai pas, n'étant pas naturaliste de profession. Au reste, vous devinez bien ce qu'une dame très féroce peut dire à une autre qui a eu des amants.

--Si c'est vrai, cria Rosine qui, dans sa fureur, ne songea même pas à nier, pourquoi es-tu venue me demander Hyacinthe en mariage pour ton fils?

--Ce n'est pas moi qui en ai voulu, c'est Michel qui l'a voulu, mais il n'en veut plus à présent, et si elle entrait jamais chez moi je la mettrais à la porte, comme sa voleuse de mère.

--Voleuse! moi! répliqua Rosine. C'est toi qui es voleuse! C'est toi qui as volé la succession de ton mari! C'est toi qui...

L'autre allait répliquer, mais Michel qui venait d'entrer dans la chambre de sa mère, l'obligea de se retirer, ferma la fenêtre avec autorité et lui dit:

--Ma mère, au nom du ciel, pas un mot de plus! Je ne veux pas qu'Hyacinthe en entende davantage!

XIII

SOUS LES FAYANTS

Ce jour-là, jusqu'à huit heures du soir, je ne vis et n'entendis rien de plus, car on se doute bien que je ne m'amusai pas à écouter la conversation de Michel et de sa mère. Il n'y aurait eu, à prêter l'oreille, ni prudence ni discrétion.

Je m'enfuis, en faisant le moins de bruit qu'il me fut possible, de cette maison dangereuse et je ne fus en effet remarqué de personne, ayant fait de longs détours à travers les prés et les bosquets qui bordent ce côté de la ville.

Deux heures plus tard, ayant raconté à ma mère comment la nuit s'était passée à danser et à se promener, ce qui lui fit secouer la tête d'un air bien singulier, j'allai dans l'étude de maître Bouchardy, reprendre mes fonctions de premier clerc.

Mais le patron ne parut pas. D'abord il dormit, je crois, la grasse matinée. Ensuite il déjeuna confortablement, comme c'était son habitude. Après avoir rempli ces deux devoirs envers lui-même, il pensa au troisième, qui était de digérer, et descendit le long de la rivière en suivant des yeux les truites qui sautaient brusquement pour attraper les mouches à la surface de l'eau. M. Bouchardy m'a dit souvent, et j'ai vérifié par ma propre expérience, qu'il n'y a pas d'exercice plus hygiénique et plus favorable aux opérations de l'intelligence.

Enfin, vers six heures du soir, il rentra pour dîner, traversa l'étude et ne me dit qu'un mot:

--Trapoiseau, mon ami, nous avons fait hier de la bouillie pour les chats.

Et comme je l'interrogeais du regard, il ajouta;

--Le contrat de Michel est déchiré. Pour ma part, je n'en suis pas fâché. Il allait se mettre la corde au cou.

Ayant dit ces choses, M. Bouchardy entra dans la salle à manger et ferma la porte.

A sept heures moins cinq, suivant mon habitude, j'allai souper à mon tour, et, à huit heures, je me trouvai sur la route des _Fayants_, ainsi nommée de ce qu'on s'arrête ordinairement sur le haut de la colline où sont plantés des hêtres magnifiques (_fagus_, _fayant_).

C'est là que le plus grand monde de Creux-de-Pile vient se promener dans la belle saison. C'est là que les dames viennent essayer l'effet de leurs robes et lire dans les yeux du public l'admiration qu'elles inspirent. C'est de là aussi qu'on aperçoit à l'horizon la cime blanche des monts Dore.

Moi, pour parler franchement, je ne m'occupais beaucoup de la robe de ces dames et je ne les admirais guère, n'ayant rien à gagner dans cet exercice; mais je voulais voir Angéline.

Nous nous étions quittés en mauvais termes la veille. Je sais bien qu'elle avait eu tort de danser d'abord avec le gros Francis, fils du puissant Vire-à-Temps, et ensuite avec un petit jeune homme blond que je ne connaissais pas. Elle avait eu tort, oui, c'est vrai, et de plus elle m'avait dit bonsoir trop légèrement et comme si elle avait été choquée elle-même de ma conduite, ce qui était injuste; mais enfin elle s'était trompée peut-être, elle avait cru des choses qui n'étaient pas... Quelles choses? Pour le savoir il fallait le lui demander... Or, elle n'avait point paru dans l'étude pendant toute la journée, elle n'avait demandé aucun livre, elle m'avait complètement oublié... Oh! l'ingrate!

Voilà pourquoi je remontais la route des Fayants, espérant qu'un heureux hasard me permettrait de la rencontrer, de lui parler, de lui faire sentir sa cruelle injustice, et, si c'était nécessaire, de m'humilier et d'implorer mon pardon.

Car j'avais bien vu qu'elle était fâchée.

Mais au lieu de la belle Angéline, c'est mon pauvre ami Michel que je rencontrai.

Il était encore plus malheureux que moi, quoique d'une autre manière, et dès qu'il m'aperçut il courut à moi, et me saisit par le bras:

--Sais-tu ce qui m'arrive? demanda-t-il.

--Je m'en doute à peu près.

--Trapoiseau, mon ami Trapoiseau, tout est fini!

Je pensais comme lui que tout était fini, mais pour lui donner du courage, je répondis d'un air gai:

--Eh bien, si tout est fini, tout est à recommencer! Voyons, qu'est-il arrivé?

--Il est arrivé, répondit Michel, qu'après la scène de ce matin à laquelle j'ai mis fin malgré ma mère, en fermant la fenêtre, pendant que le père Forestier, je ne sais par quel moyen, calmait l'ardeur de sa femme, celle-ci a pris la plume et de sa blanche main a écrit à ma mère la petite lettre que voici:

«Madame,

»C'est à regret, vous pouvez m'en croire, que j'avais accordé à votre fils la main de ma chère Hyacinthe.