Hyacinthe

Chapter 5

Chapter 53,895 wordsPublic domain

C'était un grand et gros garçon, sans esprit, sans intelligence, sans bonté, sans méchanceté, incapable de faire du mal à une mouche, incapable aussi de la retirer d'un verre d'eau, avant qu'elle fût noyée; bel homme, mais de ceux qu'apprécient surtout les grosses servantes et les vieilles femmes trop expérimentées. Très poli, du reste, très bien élevé, ayant les meilleures manières de la haute société de Creux-de-Pile; mangeant comme un loup, buvant comme un trou; suivant avec une docilité parfaite les instructions de son père, dont il avait reconnu dès l'enfance la supériorité intellectuelle; n'ayant au monde qu'une seule passion vraie: celle de vivre dans l'abondance et sans rien faire, il était le point de mire de presque toutes les filles à marier, et, pour cette raison, la terreur de tous les jeunes gens.

Partout où M. le receveur des finances se montrait, les vieilles dames et les jeunes demoiselles n'avaient de regards que pour lui. Il avait une si belle voiture, un si beau cheval et si bien harnaché, un si gros traitement (dix-huit mille francs au moins, car Creux-de-Pile n'est pas un petit morceau)! il était ganté si soigneusement, dès le matin; il était si régulier dans ses moeurs et ses habitudes (dont la principale était de rendre visite, tous les soirs, dix heures sonnant, à une grosse marchande de tabac bourgeonnée qui avait été belle vingt ans auparavant), il était si occupé de son bien-être et si peu de déchirer son voisin, ce qui est la plus grande joie des habitants de Creux-de-Pile!

Une autre chose inspirait la plus grande confiance aux pères et aux mères de famille. Il ne lisait jamais et n'avait jamais rien lu, excepté des recueils de calembours. Il avait fait ses classes comme tout le monde, et entendu expliquer Quinte-Curce, Tite-Live et Virgile, même il en avait copié (mais bien à contre coeur!) des milliers de lignes ou de vers; quant à les entendre, il y avait renoncé. Après tout, quand on donne de temps en temps sa signature et qu'on reçoit pour soulagement de cette fatigue quinze cents francs par mois, a-t-on besoin de lire Homère ou Horace dans le texte?

Tel était l'homme le plus heureux de tout l'arrondissement et peut-être de tout le département. Il se nourrissait bien; il ne se fatiguait pas; il ne faisait jamais plus de trois cents pas, excepté à cheval ou en voiture, et jouissait par ce moyen de la plus belle santé du monde.

Cependant cette santé si chère lui inspirait continuellement les plus vives inquiétudes, et faisait le sujet de ses conversations. Il avait mal au pied, à la main, au genou, à l'estomac principalement! Le récit de ses indigestions faisait la joie de ses amis.

Malgré ces petits ridicules et beaucoup d'autres qui l'avaient rendu célèbre dans la ville, M. François Portefoin, fils de M. le président Vire-à-Temps et receveur des finances, était regardé par tout le monde comme le futur mari de Mlle Angéline Bouchardy, fille unique de mon patron:

De là ma frayeur quand je le vis s'approcher d'elle.

Pour apaiser un peu ma colère en disant du mal de mon ennemi (car c'était vraiment un ennemi) j'allai de nouveau tenir compagnie à Mlle Benoît qui parut surprise de mes assiduités et les attribua sans doute, comme il est naturel, à son propre mérite. Elle me sourit très gracieusement, et me dit:

--Vous ne dansez plus, monsieur Trapoiseau?

--Non, mademoiselle.

--Comme Hyacinthe est gaie ce soir! c'est bien vraiment pour elle le plus beau jour de la vie!

Ici la pauvre bossue poussa un soupir involontaire.

Je répliquai:

--Le plus heureux des deux, c'est Michel... Savez-vous qu'il s'en est fallu de peu que le mariage ne fût rompu?

Je racontai alors tous les détails du contrat et ma querelle avec Mme Bernard, la mère de Michel que je drapai, cela va sans dire, comme elle le méritait.

La petite bossue, mise en verve par ce récit, me répliqua:

--Vous ne savez pas tout, monsieur Trapoiseau! Il y a bien d'autres anguilles sous roche. Regardez là-bas, s'il vous plaît, Monsieur le président Vire-à-Temps et madame Forestier... Il est bien âgé, M. le président; elle est bien couperosée et cramoisie, madame Forestier; ne trouvez-vous pas cependant que ce serait un beau couple?

Et elle se mit à rire.

Je dis avec une gravité affectée qui n'avait d'ailleurs pour but que de faire parler la petite bossue:

--En vérité, mademoiselle, vous m'étonnez! Verriez-vous, soupçonneriez-vous quelque mal à cette intime amitié qui joint deux personnes de sexes différents, mais toutes deux éminentes par...

Mlle Benoît m'interrompit au milieu de ma phrase:

--Sachez donc la vérité, monsieur Trapoiseau! M. Forestier, le père d'Hyacinthe, est un pauvre homme.

--Ça, c'est vrai!

--S'il venait, continua la bossue, à mourir d'apoplexie ce soir (vous voyez qu'il a le cou très court et très large), il ne serait regretté de personne, excepté de la petite Hyacinthe; M. le président est veuf, il épouserait madame Forestier, qui serait veuve alors et pour qui il a fait des vers très poétiques, en 1857; il hériterait de la fortune et de la députation du défunt, donnerait sa démission de président, ferait mettre son plus jeune fils à sa place et déploierait ses talents politiques à Versailles. Qu'en dites-vous, monsieur Trapoiseau? Voyez-vous comme le président parle de près à la dame, pendant que le pauvre gros M. Forestier joue au billard, sans s'inquiéter de rien?

En effet, je le voyais. Le vieux président faisait l'amoureux, le pressant, roulait les yeux, attendrissait sa voix; la dame couperosée aux cheveux gris répondait à ces galanteries par des mines toutes pareilles, je veux dire assorties à son sexe, quoiqu'un peu trop jeunes pour son âge.

Mais, en même temps, je voyais autre chose qui m'intéressait, ou plutôt qui me déplaisait bien davantage. C'était M. le receveur des finances qui saisissait par la taille la belle Angéline et qui mazurkait avec elle d'un air conquérant.

Hélas! hélas!

Pour elle, mollement penchée sur le bras de M. le receveur, elle fermait à demi les yeux, heureuse, sans doute, la perfide, de montrer ses grâces à tous les assistants!

La bossue s'aperçut de ce manège et me dit:

--Voyez-vous ma chère Angéline avec le gros Francis? Quel beau couple cela fera!...

Je m'écriai brusquement, car le mot m'avait blessé au coeur:

--Cela fera!... cela fera!... Comment le savez-vous, mademoiselle? Êtes-vous la confidente de mademoiselle Angéline?

Elle me regarda malicieusement.

--Est-ce que j'ai besoin de confidence? Est-ce que je vous le répéterais si quelqu'un me l'avait confié? c'est parce qu'on ne m'a rien raconté que je sais tout.

--Tout! Quoi?...

Au fond, j'étais rempli d'une colère furieuse; mais que je n'osais montrer.

--Monsieur Trapoiseau, reprit la bossue, c'est une affaire arrangée depuis longtemps. M. le président Vire-à-Temps avait rêvé un autre mariage pour son fils. C'est Hyacinthe qu'il voulait afin, comme je vous l'ai dit, d'assurer la députation dans sa famille, soit en la prenant pour lui-même, après la mort prévue et désirée de M. Forestier, son plus intime ami, soit en la faisant passer sur la tête de son troisième fils le procureur. Vous concevez bien ça, n'est-ce pas?

--Ah! certes!

--Oui; mais M. Forestier est revenu de Versailles très inquiet. Il voit qu'on va faire des élections nouvelles et que le vent est à la République. Il a peur de n'être pas réélu.

--Et qui donc lui ferait concurrence?

--Michel! monsieur Trapoiseau. Oui, Michel qui héritera, comme on sait, d'une belle fortune; qui, dès aujourd'hui, a de l'argent à dépenser; qui parle comme M. Thiers, pendant trois jours de suite, sans respirer; qui est fils de feu M. Bernard que tout le monde aimait et respectait dans le pays: qui est républicain de la veille, lui, car il n'a que vingt-sept ans et n'a jamais servi l'Empire; tandis que M. Forestier n'est qu'un bonapartiste converti ou mal blanchi, comme disent les républicains... Alors, comme par bonheur, Michel adorait Hyacinthe qui n'est, elle, ni bonapartiste, ni peut-être républicaine, mais jolie comme un amour et plus douce qu'un petit agneau blanc, le père Forestier, moins bête qu'on ne croit, lui a promis la main de sa fille; mais à condition, vous m'entendez bien, que l'autre ne sera jamais candidat du vivant de son beau-père, excepté si M. Forestier est fait sénateur... Et voilà!

J'écoutais, le coeur serré, cette explication. Enfin, je demandai:

--Alors, à défaut de mademoiselle Hyacinthe, le vieux Vire-à-Temps se rabat?...

--Sur Angéline. Oui, monsieur Trapoiseau.

--M. Bouchardy consent?

--A peu près. Il aura sa fille près de lui, et plus tard ses petits-enfants, s'il en vient; ses habitudes ne seront pas changées; le gros Francis n'est pas méchant, il a un très beau revenu, il ne joue pas, il dîne chez son père, par économie, et aussi parce qu'on y dîne très bien (car le vieux Vire-à-Temps n'entend pas raillerie sur l'article de la cuisine), il dînera donc très volontiers chez son beau-père, ce qui fera la bonheur d'Angéline...

--Mais elle?

--Angéline? Je suppose qu'elle n'en sera pas fâchée non plus. Ça ne changera rien à sa vie ordinaire. Ce ne sera qu'un mari de plus dans la maison et une occasion de montrer les belles robes qu'on lui donnera pour son trousseau... Qu'avez-vous donc à me regarder de travers, monsieur Trapoiseau, comme si je vous avais marché sur le pied?...

En effet, je devais avoir l'air sombre du noir Othello.

Je me levai précipitamment en disant:

--Mademoiselle, je vous prie de m'excuser. Je suis préoccupé. Je crains d'avoir négligé, dans la rédaction du contrat, quelque formalité. Si ce malheur m'arrivait, je ne m'en consolerais pas, car cela pourrait faire plus tard un cas de nullité, et Dieu sait quels procès les avocats et les avoués pourraient en retirer!

--Allez, allez, dit-elle en riant, avec un peu d'ironie, car elle sentait bien où le bât me blessait; allez à vos affaires.

J'y courus en effet, avec l'espérance de me venger de la belle Angéline, qui venait de s'asseoir après la danse, et dont le regard aimable et joyeux semblait m'appeler.

Mais le diable qui poursuit les jaloux de sa fourche, ne me permit pas de m'arrêter. J'allai me planter tout droit en face de Mlle Patural, qui était à la droite d'Angéline, et je lui demandai de mon plus grand air de gentilhomme, «si elle voulait me faire l'honneur de m'accorder la prochaine contredanse.»

Ah! la belle Angéline allait épouser le gros Francis! Eh bien! elle verrait de quoi «Félix» Trapoiseau était capable!

X

FIN D'UN THÉ

Mais, d'abord, il faut que je dise quelques mots de ma danseuse:

La famille Patural se perd dans la nuit des temps. Certainement, un Patural fut tué au siège de Saint-Jean-d'Acre, et sous les yeux de Philippe-Auguste. Un autre dut enlever le drapeau des Suisses à Marignan et un troisième, celui des Espagnols à Rocroy.

Pourtant, il faut l'avouer, la gloire de la famille avait fortement décru vers le milieu du siècle dernier; car le premier Patural dont on ait des nouvelles incontestables ne sortit de l'obscurité que pour devenir geôlier, en 1817, et pour épouser, vers 1825, la fille d'un huissier dont l'étude par la mort du père était vacante.

Ce jour-là, l'étoile des Patural commença lentement à reprendre son éclat et sa splendeur. Elle s'éleva comme Vénus à l'horizon. A force de saisir, d'assigner et, comme le Grand Condé dans la bataille, de porter partout la terreur, Patural l'huissier, amassa de quoi payer l'étude de son fils unique Patural, l'avoué; celui-là même que le président Vire-à-Temps appelait «un éminent jurisconsulte».

C'est ainsi que se fondent et s'élèvent les grandes familles, et qu'elles marchent d'un pas ferme vers la gloire et les honneurs.

Naturellement, l'avoué Patural fit de bonnes affaires et gagna beaucoup d'argent, ce qui lui permit d'épouser la fille très distinguée d'un brave homme qui de son côté en avait beaucoup gagné, lui aussi, à pratiquer l'usure.

De cette union, qui fut heureuse, d'ailleurs, naquit Mlle Berthe Patural,--Berthe aux grands pieds,--comme disait un jeune homme de beaucoup d'esprit et très érudit, qui passait son temps à donner des sobriquets à ses concitoyens des deux sexes.

C'est cette jeune demoiselle--qu'on regardait comme la plus riche héritière de Creux-de-Pile, plus riche même qu'Hyacinthe et Angéline,--que je venais d'inviter à danser.

La pauvre fille était laide à faire compassion à ses amis (mais elle n'en avait pas) et plaisir à ses ennemies.

Malheureusement, elle en avait. Orgueilleuse de plus «comme un pou», suivant la belle expression de ses voisins qu'elle ne saluait guère.

Une tête aplatie au sommet, comme celle de certaines tribus indiennes, des oreilles écartées, des pommettes saillantes, un nez court, plat et large, une physionomie parfaitement satisfaite de son mérite et malveillante pour le prochain; voilà Mlle Berthe Patural,--très recherchée néanmoins, en tous lieux, car «ma fille aura de ça», comme disait le père, en se promenant sur le grand pont de Creux-de-Pile et frappant avec force sur son gousset.

J'aurais dû, moi, Félix Trapoiseau n'en approcher qu'avec crainte et timidité; par malheur, l'envie que j'avais de me venger de l'injure que je croyais avoir reçue d'Angéline me donna toute l'assurance qu'il fallait pour faire une sottise.

J'invitai donc; je fus accepté, et Berthe «aux grands pieds» me suivit, sans daigner me regarder, jusque dans le cercle des danseurs.

J'essayai de lier conversation.

--Mademoiselle, il fait bien chaud ce soir.

Elle ne répondit pas.

Je répétai cette pensée neuve et originale.

Alors, avec beaucoup de grâce, elle se tourna vers moi et fit:

--Hein?

Ou quelque chose d'approchant. On aurait cru qu'elle venait d'entendre grogner un petit chien.

J'allais la donner au diable et garder le silence pendant tout le reste de la contredanse, lorsque j'aperçus la belle Angéline qui me regardait, en riant malicieusement, et qui dansait en même temps, la perfide, avec un petit jeune homme blond, cousin de Mlle Hyacinthe. Cette vue me rendit mon ardeur de vengeance, et je criai d'une voix qui dut être entendue au fond du jardin:

--Mademoiselle, il fait bien chaud?

Cette fois Berthe «aux grands pieds» ne pouvant plus faire semblant de ne pas m'apercevoir, répliqua d'une voix languissante et dédaigneuse:

--Ah! vous croyez?...

Je sais bien que le dédain des grues, des oies et des bécasses n'est pas mortel, qu'il tombe au hasard comme la pluie sur la tête des hommes et que les plus grands et les plus illustres peuvent en être arrosés comme les plus humbles et les plus petits... C'est égal! Être dédaigné sous les yeux d'Angéline qui riait de plus en plus en nous regardant, et par une fille plus laide qu'un péché mortel, me mit dans une telle colère que je brouillai toutes les figures de la contredanse, que je poussai ma danseuse au hasard dans toutes les directions, que je me fis maudire de mon vis-à-vis, et qu'enfin, lorsque je ramenai Berthe Patural à sa place, au lieu de me saluer comme c'est l'usage, elle dit tout haut à sa mère;

--Il est insupportable, ce Trapoiseau!

Et je crois qu'elle ajouta, mais un peu plus bas:

--Est-ce qu'on devrait recevoir des gens comme ça dans la bonne société?

Heureusement, Mme Forestier qui s'approchait pour inviter les personnes de distinction à passer dans la salle à manger et à prendre le thé, n'entendit pas cette parole; sans quoi mon compte eût été réglé sur-le-champ, car Mme Forestier, étant une femme poétique et naturellement sublime, avait pour prétention principale de ne recevoir dans son salon que des gens de la plus haute volée et méprisait profondément son mari que le métier de député obligeait à mille politesses envers ses électeurs.

Quoi qu'il en soit, on alla boire du thé, manger des sandwichs, et le père Forestier, qui savait gré à Michel et à moi de n'avoir pas suscité de difficultés pour le contrat, nous prit mystérieusement par le bras, en même temps que les deux notaires, et nous conduisit dans son cabinet «de travail», comme il l'appelait.

Là, grâce à la protection de la forte Mihiète, qui n'avait pas pour «monsieur» la même antipathie que pour «madame», nous trouvâmes du pain frais, du pâté froid, du jambon et huit ou dix bouteilles d'un vin délicieux qui aurait ramené la gaieté dans les âmes les plus tristes.

M. Bouchardy chantait à pleine voix:

Y avait une fois quatre hommes Conduits par un caporal Présentant tous les symptômes D'un embêtement général...

A quoi Saumonet mêlait l'histoire du fameux _Sire de Framboisy_:

La prit trop jeune, Bientôt s'en repentit...

Corbleu, madame, Que faites-vous ici?

Je commençais moi-même la sombre mélopée:

Orléans, Beaugency, Notre-Dame-de-Cléry, Vendôme, Vendôme...

lorsque M. Forestier, plus gai que nous tous, entonna:

Gai! gai! _De profundis!_ Ma femme a rendu l'âme. Gai! gai! _De profundis!_ Qu'elle aille en paradis! A cette âme si chère Le paradis convient, Car, suivant ma grand'mère, De l'enfer on revient.

Et, ma foi, nous allions reprendre le refrain en choeur, excepté Michel, qui s'était échappé sans rien dire, pour aller rejoindre sa fiancée, lorsque je fus saisi tout à coup d'une horrible frayeur.

M. Forestier, que je regardais en ce moment-là même et qui faisait face à la fenêtre du jardin (nous, étions au rez-de-chaussée), demeura tout à coup immobile, la bouche ouverte, sans oser pousser un son.

On eût dit qu'il était frappé d'apoplexie. Je m'élançai pour le soutenir et lui porter secours; en même temps et presque machinalement, je regardai du côté de la fenêtre et je vis alors la figure sombre et indignée de Mme Forestier qui donnait le bras à M. le président Vire-à-Temps et qui avait entendu le refrain sacrilège de son mari.

Ce fut pour moi comme un choc en retour, de ceux que produit, dit-on, la foudre. J'aurais voulu entrer à dix pieds sous terre. Les yeux de la dame étincelaient de fureur contenue:

--Messieurs, nous dit-elle d'une voix sifflante, je vois que vous êtes tous bien gais, mon mari surtout. Dans l'intérêt de sa santé (elle lui lança un regard impérieux et terrible) je crois qu'il ferait mieux d'aller se coucher.

Sur ma parole, si avec les yeux une bonne femme peut donner la fessée à son mari, je crois que le pauvre M. Forestier fut fessé ce jour-là et pendant cette terrible minute.

Il chercha un appui dans les deux notaires; mais ceux-ci déjà inquiets pour eux-mêmes prirent leurs chapeaux et s'avancèrent du côté de la porte. Quant à moi, trop petit personnage pour essayer d'une lutte inutile, «j'enfilais déjà la venelle,» comme dit le poète, c'est-à-dire que je cherchais un asile dans le salon.

J'entendis cependant, en suivant le corridor, que M. Forestier disait d'un ton suppliant:

--Voyons, ma chère Rosine, est-ce qu'on ne peut pas rire un jour de contrat?

A quoi elle répliqua:

--Voilà l'exemple que vous donnez à votre fille et à votre futur gendre; un bel exemple, en vérité! Au reste, vous n'en faites jamais d'autres. Pierre, mardi dernier, vous a ramené de la foire tout couvert de vin et de boue. Vous faites pitié même à vos domestiques.

Qu'est-ce qui suivit? Je n'en sais rien, mais cinq minutes après, Mme Rosine reparut au milieu du salon où j'étais déjà rentré, et d'un air faussement inquiet appela dans un coin le plus célèbre médecin de Creux-de-Pile, le fameux docteur Vadlavan, homoeopathe de premier ordre.

--Docteur, je crains pour mon mari. Il me paraît bien excité.

--Comment! papa est malade! s'écria Hyacinthe inquiète.

Et elle courut au-devant de son père qui l'embrassa tendrement et lui dit:

--Rassure-toi, ma chère enfant. C'est une plaisanterie de ta mère. C'est elle qui est excitée...

Ici les deux époux échangèrent deux regards de telle nature que tous les assistants allèrent chercher leurs châles, leurs chapeaux, leurs cannes, et prirent congé, ne se souciant pas d'être témoins du duel.

Naturellement, je fus des premiers à sortir, et comme je prenais congé de Mlle Angéline, elle me dit, voyant que son père avait le dos tourné:

--Monsieur Trapoiseau, vous avez été bien aimable, ce soir!

Ce qui avait, peut-être, le même sens que le mot de Giboyer à sa pipe qu'il a laissé tomber dans un salon:

--Toi! Si jamais je te ramène dans le monde!...

Cependant tout paraissait finir gaiement, excepté pour M. et Mme Forestier, mais quelle terrible journée que celle du lendemain! Je tremble encore en la racontant.

XI

UN DON GÉNÉREUX

Je reprenais tranquillement le chemin de mon palais, c'est-à-dire du second étage qu'habitait Mme Trapoiseau, ma mère et, je repassais dans mon esprit tous les incidents de la soirée, lorsqu'une voix m'appela de loin. C'était celle de Michel.

Je l'attendis.

Il me rejoignit en courant et dit:

--La lune est belle ce soir. L'air est frais et doux. Les poules sont couchées. Veux-tu venir faire un tour de promenade?

J'acceptai volontiers. Michel et moi nous étions amis d'enfance; nous avions passé par les mêmes chemins, fait les mêmes études, suivi les mêmes cours aux écoles de Paris; enfin, et c'est peut-être ce qui nous avait le plus étroitement liés, nous avions été tous les deux côte à côte, six mois en campagne, sur les bords de la Loire, pendant l'année 1870. Nous étions l'un et l'autre sergents de mobiles, et nous avions fait honneur au bataillon de Creux-de-Pile, j'ose le dire.

Quand on a vu le feu ensemble et qu'on n'a pas bronché sous les balles,--c'est un souvenir agréable et qu'on aime à se rappeler. Du reste, mon ami Michel n'avait rien de cette morgue ou de cette familiarité insolente que beaucoup de gens riches en province prennent pour de la dignité. Il était simple, gai, bon enfant, presque artiste par ses goûts et se faisait aimer de tout le monde. Assez grand, bien taillé, bien proportionné, avec de beaux yeux noirs, doux et vifs et des cheveux crépus; annoncé depuis longtemps par la voix populaire comme un jeune homme de grand avenir, qui pouvait devenir à son tour président de la République, il était admiré ou envié de tous les jeunes gens, et peut-être convoité par toutes les filles à marier.

Il me prit doucement par le bras et me conduisit sur la route qui est bordée à droite d'un talus de trois cents pieds de haut. De l'autre côté la montagne boisée s'élève à pic, et presque à pareille hauteur.

La lune éclairait la route qui était déserte, de sorte que nous pouvions causer librement, sans craindre d'être entendus.

Michel me demanda:

--Qu'as-tu dit à ma mère pour la persuader? car elle n'a pas dû se rendre du premier coup, et tout à l'heure, comme je mettais la clef dans la serrure pour la faire rentrer à la maison, elle m'a dit bonsoir ou plutôt a reçu le mien d'un air de rancune qui ne promet rien de bon pour Hyacinthe et pour moi.

Je racontai franchement ce qui s'était passé.

Michel poussa un profond soupir.

--Alors, pour obtenir son consentement, tu l'as menacée d'une demande de comptes de tutelle?

--Ne m'avais-tu pas donné pleins pouvoirs?

Second soupir, suivi de profondes réflexions. Enfin, il conclut:

--Il fallait réussir, et tu as réussi. Je te remercie, Félix, mais je crains les représailles... Si tu savais comme elle déteste Mme Forestier et comme elle en est détestée! C'est terrible!

--Heureusement, dans trois jours ce sera fini, et alors, M. le maire ayant enregistré le consentement, tu n'auras plus rien à craindre.

--Ah! répliqua Michel, ce n'est pas trois jours que je vais attendre, c'est soixante-douze heures!

Et alors, car la lune, toujours propice aux amoureux, commençait à le plonger dans de douces rêveries, il me raconta ses amours avec Hyacinthe et comment tout avait commencé.

Il avait dix-neuf ans. Elle en avait quatorze. C'était en 1871. Il revenait de la guerre, de la triste guerre où il avait fait son devoir, et tâché de tuer beaucoup de Prussiens et de sauver la patrie...