Chapter 4
--Monsieur, vous connaissez les instructions que m'a données madame Forestier. Je suis forcé de m'y tenir. Mille écus de pension à la future, voila tout; et elle ne s'engage à verser cette somme que dans les mains de sa fille, et encore à condition que la conduite de sa fille et de son gendre la satisfera pleinement; sans quoi elle supprimerait tout!... Du reste, si, comme elle a lieu de l'espérer, leur conduite est satisfaisante, madame Forestier ne s'interdit pas le droit de faire quelque chose de plus; mais elle est et veut demeurer toujours maîtresse de ses bienfaits...; c'est pour le bonheur, bien entendu, de sa fille qu'elle en agit ainsi.
Vous auriez ri si vous aviez vu la mine à la fois solennelle, ironique et pincée de maître Saumonet, pendant qu'il débitait ce petit discours.
M. Forestier était accablé.
M. Vire-à-Temps présidait.
Quant à M. Bouchardy, il se leva; me conduisit à dix pas de là et me dit:
--Trapoiseau, mon ami, voilà un fichu contrat et même un contrat fichu. Jamais Michel et sa mère n'accepteront...
Je répliquai:
--Patron, laissez-moi faire.
Et j'expliquai mon projet qu'il approuva en ces termes:
--Ça vaut mieux que le plan de Trochu.
VII
L'ORAGE
Alors j'allai présenter mes respects ou, ce qui est plus exact, livrer bataille à la mère de Michel, qui, sans s'attendre au coup que je m'étais chargé de lui porter, recevait d'un air assez contraint les compliments et les félicitations de tous les assistants.
Elle me vit venir de loin, et, malgré la modestie ordinaire de mon maintien, elle devina sans doute à la fixité de mon regard que j'étais chargé d'une importante mission. Un éclair brilla dans ses yeux, pareil à une baïonnette au soleil, et m'aurait fait trembler si j'avais dû lui parler de mes propres affaires et non de celles de son fils; mais on est toujours plus brave pour autrui que pour soi-même.
Les voisins et voisines, voyant à mon regard doux mais ferme et à l'éclair de la dame que nous avions à causer sérieusement ensemble, s'écartèrent par discrétion,--Hyacinthe et Mlle Angéline donnant l'exemple.
Celle-ci, passant près de moi, me dit tout bas:
--Du courage, monsieur Félix, notre bonheur à toutes dépend de vous!
Qu'est-ce que ça pouvait signifier «notre bonheur à toutes?» Qu'il leur tardait sans doute d'entrer en danse.
Au reste, je n'eus pas le temps d'y penser beaucoup, car j'étais en face de l'ennemi.
C'est Mme Bernard qui commença le feu.
--Vous avez quelque chose à me dire, Trapoiseau?
Je répliquai d'un air assez embarrassé, mais un peu négligent dans la forme:
--Mon Dieu! madame, c'est bien peu de chose; mais encore faut-il que vous en soyez avertie...
Je traînais lentement les mots pour retarder autant que possible l'explosion prévue.
--Avertie de quoi, Trapoiseau?
--Il s'agit, madame, d'une légère modification que madame Forestier propose d'introduire dans le contrat projeté. C'est peu de chose peut-être au fond; mais, dans la forme, je craindrais que cette modification ne pût susciter au dernier moment des difficultés inattendues, et j'ai cru de mon devoir...
J'allongeais ma phrase, qui me faisait l'effet d'un tube de macaroni de trente pieds de longueur.
Tout à coup je vis étinceler plus vivement les yeux de la dame. Elle m'interrompit en disant d'un ton amer;
--C'est Rosine qui propose ce changement!
Ah! ah! Je suis curieuse de voir ça.
Alors j'expliquai le plus clairement qu'il fut possible la suppression de toute dot; l'offre de mille écus de pension, payables à volonté, c'est-à-dire aussi longtemps qu'il plairait à Mme Forestier, etc., etc.
J'enveloppai de toutes les formes les plus moelleuses cette communication désagréable et j'attendis.
Par hasard, la dame m'avait écouté jusqu'au bout, sans m'interrompre. Il me parut même qu'un petit sourire de triomphe ironique relevait le coin de ses lèvres. La nouvelle, je crois, ne lui déplaisait pas; aussi, dès que j'eus fini:
--C'est tout? demanda-t-elle.
--Oui, madame.
--Eh bien, allez avertir Michel.., ou plutôt, j'y vais moi-même.
En effet, elle se leva d'un bond.
Je la retins:
--Madame, Michel sait tout... C'est lui qui m'a chargé de vous l'apprendre.
--Vraiment! Et qu'est-ce qu'il en dit?
--Il dit qu'il accepte.
Elle s'écria furieuse:
--Michel est un lâche!
Je reculai de deux pas, car on n'aime pas à se trouver trop près des panthères déchaînées, et, après tout, l'affaire m'intéressait, mais non assez pour m'obliger à risquer ma vie.
Je répliquai pourtant:
--Madame, il l'aime!
Alors elle se tourna contre moi, et me portant les mains au visage, mais si près que je me préparai à venir à la parade, et, si elle allait trop loin, à la riposte, elle ajouta d'une voix sifflante:
--Quant à vous, Trapoiseau, vous êtes un imbécile!
Ça, c'était pain bénit, en comparaison de ce que j'avais craint d'abord; aussi je ne m'amusai pas à réclamer. Au contraire, je pris un air souriant, comme si j'avais reçu un compliment inespéré.
Elle continua:
--C'est trop peu dire: un imbécile, Trapoiseau! Vous êtes un âne!
--Madame, vous me comblez!
--Et un âne bien digne de servir de compagnon à Michel... Mais c'est lui que je veux voir et non votre museau de singe!
Pour les injures, je prenais patience, étant de ceux qui ne s'arrêtent pas aux pierres du chemin et ne s'occupent que d'arriver au but. D'ailleurs, l'effroyable caractère de la dame était si connu par les récits de ses servantes, qu'elle souffletait une fois la semaine, que je m'étais cuirassé d'avance contre toutes les choses possibles.
Mais quand elle parla de voir Michel, je me mis hardiment en travers du chemin et je lui dis, en étendant les mains entre elle et moi, par prudence:
--Madame, vous ne pouvez pas voir Michel en ce moment!
--Je ne peux pas voir mon fils?
--Non, madame! Il a prévu que vous seriez saisie d'une émotion trop vive, que vous pourriez lui dire des choses véhémentes, qu'il regretterait de les entendre, qu'il serait exposé à répliquer, malgré tout le respect qu'il vous doit...
Ici elle m'interrompit:
--Oh! qu'il réplique tant qu'il voudra.
En effet, la bonne dame était en fonds pour lui rendre la monnaie de sa pièce, à lui et à vingt autres ensemble. Bataille! bataille! Elle ne demandait que cette joie au Seigneur Dieu des armées.
Je repris:
--Enfin, madame, sa résolution est inébranlable; il accepte toutes les conditions de madame Forestier et il m'a chargé de vous en informer.
--Oh! le misérable!
A ce cri qu'on dut entendre de plus de cent pas et qui fit retourner toutes les têtes dans le jardin, elle ajouta, mais d'une voix plus concentrée:
--Il n'aura pas mon consentement.
--C'est ce qu'il craignait, madame, parce que votre refus entraînerait certainement celui de madame Forestier, et qu'alors son mariage serait rompu pour toujours.... Aussi m'a-t-il chargé d'obtenir votre consentement à tout prix.
Ces derniers mots «à tout prix» lui firent dresser l'oreille, comme à un cheval de guerre le son de la trompette. Cependant elle feignit d'abord de n'y faire aucune attention.
--Je refuse! je refuse! je refuse! s'écria-t-elle.
Je répliquai tranquillement:
--Madame, la première partie de ma mission est remplie, avec peu de succès, je le vois, maintenant, j'arrive à la seconde... Mais d'abord, si j'osais vous prier de vous asseoir, car je prévois que mon discours sera long et que je ne vous convaincrai pas du premier coup.
Etonnée de mon sang-froid et curieuse surtout de savoir ce que j'avais à dire, elle s'assit en effet dans un fauteuil. Quant à moi, toujours modeste, je m'assis pareillement, mais sur une simple chaise, je regardai autour de moi pour savoir si nous n'étions écoutés de personne, et je commençai en ces termes:
--Madame, depuis douze ans, sous le titre de tutrice, d'abord, de votre fils et d'usufruitière par moitié de la fortune de votre mari, feu M. le docteur Bernard, en son temps médecin renommé, et de son chef maître d'une fortune considérable, vous avez reçu une somme totale de trois cent vingt mille francs, dont vous avez dépensé environ la moitié pour l'entretien du ménage et l'éducation de votre fils mineur.
La seconde moitié, composée d'actions de chemins de fer et de titres de rentes 3%, qui valent ensemble (au cours de la Bourse d'aujourd'hui) cent quatre-vingt mille francs, appartient par moitié à vous, madame, et à Michel.
Elle me regarda d'un air inquiet, mais fier encore.
--Monsieur Trapoiseau, dit-elle avec hauteur, je n'ai de comptes à rendre à personne.
--Non, certes, madame, à moi; mais à votre fils. Michel n'a jamais reçu ses comptes de tutelle.
--Eh bien, qu'il me les demande, s'il veut. Ce n'est pas à un mercenaire, presque à un domestique, au fils de la Trapoiseau, enfin, que je vais...
A mon tour, je commençai à perdre mon sang-froid. Etre appelé, moi, «imbécile, âne, mercenaire, domestique, museau de singe,» j'en avais pris mon parti facilement, mais entendre dire de ma mère «la Trapoiseau» me fit bondir à mon tour. Je répliquai:
--Madame, sachez que le fils de «la Trapoiseau» est fier de sa mère et que Michel, lui, n'a pas lieu d'être fier de la sienne. La Trapoiseau a travaillé toute sa vie pour m'élever et pour faire de moi un honnête homme et un bourgeois...
--Elle a bien réussi, dit la dame, en souriant ironiquement: Il est joli, le bourgeois; il est bien élevé, le Trapoiseau!
Je continuai:
--Quant à vous, madame...
Puis, me souvenant que je n'étais pas là pour plaider ma propre cause ou pour humilier madame Bernard, mais pour accommoder, si c'était possible, les affaires de Michel, je conclus:
--... Je vous dirai vos vérités, une autre fois, si c'est nécessaire. Aujourd'hui, je suis chargé par monsieur Bouchardy, mon patron, de vous dire qu'il a tous les comptes de tutelle entre les mains, qu'il sait où vous avez mis l'argent, puisqu'il l'a placé lui-même et qu'il a gardé les numéros de tous les titres, qu'il peut prouver, quand on voudra, que vous devez à Michel, pour sa part et en dehors de tout usufruit, plus de quatre-vingt-dix mille francs.
Cela, c'est pour M. Bouchardy.
Quant à Michel, comme il a fait tous les sacrifices possibles à la paix, comme il consent à vous laisser l'usufruit que le testament de son père vous ôte, à dater du jour du mariage, comme il vous aime, comme il vous respecte, comme il ne demande qu'à vivre toujours avec vous dans l'intimité la plus tendre et la plus parfaite; mais, comme, en même temps, il est résolu à se tuer plutôt qu'à ne pas épouser mademoiselle Hyacinthe, il m'a chargé de vous dire qu'il se met à vos pieds; qu'il vous supplie de ne pas faire son malheur, qu'il sera toujours pour vous ce qu'il a été jusqu'aujourd'hui, le plus soumis, le plus respectueux des fils...
Ici, la bonne dame mit son mouchoir sur ses yeux.
--Oh! c'est infâme! s'écria-t-elle.
Et elle essaya de sangloter.
--Michel!... Michel que j'aimais tant, à qui j'ai sacrifié ma vie, pour qui je ne me suis pas remariée, et Dieu sait si les occasions m'ont manqué... Le capitaine Smintéry, M. Boulard, M. Cordapuy, inspecteur de l'enregistrement et des domaines, un homme d'élite, celui-là, et tant d'autres!...
A l'entendre, on aurait cru que Mme veuve Bernard avait été demandée en mariage par tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la noblesse française.
J'aurais écouté avec plaisir, mais le temps passait. Les invités s'étonnaient et s'impatientaient. Mlle Angéline, surtout, me faisait de loin signe d'en finir. Enfin, je crus le moment venu de frapper le coup décisif.
Je dis:
--Madame, votre fils est persuadé de votre tendresse comme vous devez être persuadée de la sienne; mais sa résolution est inébranlable. Vous allez, à l'instant même, signer le contrat tel qu'il est rédigé, ou je vais vous sommer devant tout le monde, moi,--c'est-à-dire mon patron, M. Bouchardy,--de rendre vos comptes de tutelle!
Elle s'écria:
--Michel oserait!
--Michel n'osera pas, madame, car il va partir pour Paris, sans vous voir; mais j'oserai, moi, le fils de «la Trapoiseau» comme vous dites; j'ai ses pleins pouvoirs et pas la moindre raison de vous ménager.
Elle éclata:
--Trapoiseau, vous êtes une canaille!
--Possible!
--Un gueux! un filou, un escroc, un faussaire, un scélérat, le dernier des misérables! Vous excitez un fils contre sa mère!
Je tirai ma montre:
--Madame, il est temps de vous décider.
Elle attendit cinq minutes pendant lesquelles toutes les passions passèrent successivement sur son visage, comme les nuages sur la face du ciel. Enfin, elle poussa un profond soupir, me dit d'appeler Michel et Hyacinthe, et quand ils furent près d'elle, les serrant tous deux sur son coeur, elle dit d'une voix que remplissait la plus douce émotion:
--Mes enfants, je vous bénis! Aimez-moi toujours comme je vous aime!
VIII
DOUX PROPOS
Tel fut le dénoûment heureux, mais imprévu, de la négociation dont on m'avait chargé.
Aussitôt, comme si Mme Bernard en avait donné le signal, tout le monde s'attendrit à la fois. Les deux mères tombèrent dans les bras l'une de l'autre, comme les deux branches légèrement écartées d'une paire de ciseaux. M. Forestier, qui se tenait à l'écart et qui avait gardé jusque-là une contenance fort timide et assortie au rôle qu'il devait jouer dans le contrat, reprit un peu d'assurance et de gaieté, et parla même d'inviter Mme Bernard à la valse. Le président Vire-à-Temps la félicita de se dévouer ainsi comme toujours à son fils, ajoutant avec perfidie qu'on ne pouvait pas dire de Michel qu'il épousait Mlle Hyacinthe pour sa dot. Les autres aussi félicitèrent à leur tour, suivant leur âge, leur sexe, leur profession et l'éloquence dont la nature les avait doués.
La fiancée me remercia en me regardant avec des yeux humides de joie. Elle avait appris de Michel ce qu'ils me devaient tous les deux. Quant à lui, il me dit, devant elle:
--Trapoiseau, mon ami, toi seul pouvais faire ce miracle. Ma chère Hyacinthe, souvenez-vous toujours que c'est à lui que nous devons notre bonheur.
Elle jura de s'en souvenir, et dit en riant à Mlle Bouchardy qui s'approchait de nous:
--Angéline, ma chère Angéline, au nom de notre amitié, je te commande de répéter à M. Félix Trapoiseau, ici présent, l'éloge que tu m'as fait de ses vertus et qualités diverses...
A quoi Mlle Angéline, souriante et rougissante, répliqua, en riant aussi:
--Quoi? Moi! Jamais! Nous n'avons jamais parlé de M. Trapoiseau!
--O menteuse! s'écria Hyacinthe. Pourquoi veux-tu lui cacher ce que tu m'as dit, qu'il était le plus savant des hommes, qu'il connaissait la place de tous les livres de la bibliothèque de ton père, qu'il était au courant de toutes les histoires, de toutes les poésies, de toutes les philosophies de l'univers... Enfin, si ce n'est à cause de sa science, fais-lui bon accueil, à cause de moi.
--Très volontiers, dit l'autre demoiselle.
Et comme tout le monde avait signé, les jeunes, les vieux, les gros, les gras, les maigres et jusqu'aux petits enfants de cinq ans dont l'un, arrière-cousin d'Hyacinthe, voulut mettre sa griffe et ne fit qu'un énorme pâté d'encre en place de signature, Angéline, à qui il tardait de danser, se mit au piano et commença un vieux quadrille, car, en pareil cas, il faut que quelqu'un se sacrifie au bien public.
Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas:
--Mais, mademoiselle, je croyais que vous m'aviez promis la première danse...
Elle m'interrompit:
--Eh bien, je vous l'ai promise et je vous la garde, vous le voyez bien, puisque je ne la donne à personne... Ne faites pas la grimace, s'il vous plaît; vous êtes très laid, dans ces occasions. Ne voyez-vous pas là-bas une bonne mère de famille qui commence à se déganter et qui va prendre ma place dans un instant? Prenez donc patience, s'il vous plaît, ou plutôt, non... allez inviter ma cousine Benoît, qui vous en saura gré, car personne ne la regarde.
En effet, la pauvre cousine Benoît étant boiteuse et bossue, ne rencontrait pas beaucoup d'amateurs. J'y courus, par obéissance, je fus reçu comme la manne dans le désert, par le peuple d'Israël, je dansai de mon mieux et j'eus le plaisir de voir qu'Angéline me regardait de temps en temps et m'encourageait d'un sourire demi-malin, demi-amical.
Quand le quadrille fut terminé, une bonne dame se chargea, comme Mlle Bouchardy l'avait prévu, de la remplacer au piano et, alors, je reçus le prix de mon dévouement, ainsi qu'on va le voir.
A ne rien cacher, je n'étais pas sans émotion...
Tous les hommes sont égaux entre eux et en particulier tous les Français. Par Français, vous entendez sans doute aussi les Françaises, car s'il y avait supériorité de l'un des deux sexes sur l'autre, elle appartiendrait certainement au sexe masculin, qui est plus grand, plus gros, plus fort, qui mange et boit davantage, qui est barbu, qui fait les lois et qui fournit les gendarmes.
Tout cela est incontestable. D'où vient pourtant que je tremblais presque, en face de Mlle Bouchardy, et qu'elle ne tremblait pas du tout en face de moi? Loin de là, elle s'était emparée de moi et me faisait manoeuvrer comme un pompier à l'exercice. Est-ce parce qu'elle était la fille du patron et que je subissais même dans un salon l'influence despotique du père?
Non. Oh! non. C'est plutôt, je crois, parce que le sort de tous les honnêtes gens (et même des malhonnêtes) est de s'attacher à un cotillon et de le suivre, et parce que, sans le savoir, sans le vouloir, et même ne le voulant pas, je m'étais attaché à celui d'Angéline.
Au reste, je n'eus pas à m'en repentir. Elle me regarda d'un air assez doux, et tout en s'occupant de boutonner ses gants, elle me dit:
--N'est-ce pas que ma cousine Benoît a beaucoup d'esprit!
Je répondis par politesse:
--Oui, mademoiselle.
En effet, la cousine Benoît n'était pas plus bête qu'une autre. Et comme, étant presque sans dot, boiteuse et bossue, mais d'un caractère assez doux, elle avait de bonne heure senti son infériorité et voulait la racheter, elle faisait de grands efforts pour plaire et réussissait assez bien.
--Qu'est-ce qu'elle vous a dit?
--Des choses très intéressantes, mademoiselle, mais je ne sais pas si je dois vous les répéter.
--Oh! oh! c'est donc bien grave?
--Non. Pas très grave si vous le prenez par un bout; mais bien grave si vous le prenez par l'autre.
Angéline se mit à rire, ce qui était d'ailleurs, comme je l'ai dit, sa manière ordinaire de montrer ses dents.
--Vous allez me raconter ça, j'espère.
--Bien volontiers, mademoiselle, quand on aura fini la _chaîne anglaise_.
Aussitôt que nous fûmes revenus à nos places:
--D'abord, reprit-elle, de qui parliez-vous ou de quoi?
--Je ne sais s'il est permis...
Et je feignis d'être embarrassé.
--Allez donc! allez donc! dit-elle. J'ai bien le droit d'entendre, je suppose, ce que ma cousine Benoît peut vous dire.
--Eh bien! voici ce qui est arrivé. Elle m'a parlé de la plus belle et de la plus aimable personne de tout le pays.
--La plus belle personne... Connais pas. A moins que ce ne soit mon amie Hyacinthe.
--Non, ce n'est pas mademoiselle Hyacinthe.
Angéline reprit:
--Si ce n'est pas elle, je ne devine pas.
Elle devinait très bien, au contraire, mais comme toutes les filles d'Ève, et peut-être comme tous les fils d'Adam, elle était friande de compliments.
Elle parut réfléchir pendant quelques secondes et demanda d'un air naïf:
--Ce ne serait pas mademoiselle Patural, par hasard!... Elle est très distinguée, elle a de très bonnes manières, elle revient du Sacré-Coeur, et son père est un fameux avoué, comme dit M. le président, un jurisconsulte éminent...
Je répliquai vivement:
--Non, mademoiselle, la fille de M. Patural est tout ce que vous dites,--distinguée, du Sacré-Coeur, et née d'un jurisconsulte éminent;--mais c'est d'une autre que nous avons parlé. Celle-là, je ne vous la nommerai pas, ce n'est pas nécessaire, mais je vous ferai son portrait si ressemblant que personne ne pourra s'y tromper... Cheveux blond-cendré, teint délicieux, front...
Ici je fus interrompu dans ma description.
--Monsieur Trapoiseau, en avant le cavalier seul! Vous continuerez tout à l'heure.
J'obéis, non sans inquiétude, car c'est au «cavalier seul» qu'un homme doit déployer toutes ses grâces et montrer qu'il n'est embarrassé ni de ses bras, ni de ses jambes, ni de sa tête, ni de sa physionomie. Il s'agit de ne pas avoir l'air niais, de ne pas grimacer, de ne pas se troubler, de ne pas être consterné comme un condamné qu'on mène à l'échafaud, ni consternant comme un magistrat qui prononce une sentence de mort. Il faut avoir de la gaieté, car on est là pour s'amuser; il faut sourire, pour plaire aux dames; il faut garder une certaine dignité, pour prouver que rentré dans la vie civile on est un homme sérieux; il faut danser avec grâce, mais sans excès, de peur de passer pour un maître de danse; il faut écouter soigneusement la musique, afin de ne pas manquer la mesure, ce qui fait enrager les dames; il faut avoir l'air profondément préoccupé de leurs charmes, ce qui fait excuser toutes vos distractions; il faut..., que sais-je encore?
J'essayai d'éviter tous ces écueils et de doubler tous les caps. Si j'y réussis, Dieu seul le sait! Cependant mademoiselle Angéline eut la bonté de croire que je m'en étais très bien tiré.
Pour récompense, elle me permit de la ramener à sa place et de reprendre ma description de la plus belle personne de Creux-de-Pile au point où je l'avais laissée.
--Vous disiez donc, monsieur Félix?
--Je disais, mademoiselle, que le front de cette demoiselle est d'une rare beauté, que le nez est d'une forme incomparable...
Angéline se mit à rire:
--Incomparable, oui, dit-elle, mais un peu trop arrondi par le bout.
Je voulus protester.
--Non, non, je sais à quoi m'en tenir là-dessus. J'ai regardé quelquefois ce nez-là dans la glace, et vous pouvez croire que j'en connais les contours... Je sais maintenant qui vous voulez dire... Eh bien, qu'est-ce que ma cousine Benoît vous a dit de l'heureuse propriétaire de ce nez rond et de ces cheveux blond-cendré?
--Oh! rien que du bien, mademoiselle. Que vous étiez bonne, que vous étiez belle, que vous étiez pleine d'esprit, que...
Angéline m'interrompit sévèrement:
--Monsieur Trapoiseau, si j'avais pu prévoir que je m'attirerais tous ces compliments, croyez que je n'aurais pas fait tant de questions...
(Si elle avait pu prévoir! ô menteuse! ô traîtresse!)
Et comme elle me voyait fort troublé de ses paroles, elle ajouta:
--Au reste, en faveur de l'intention, je vous pardonne... Ce n'est pas à moi qu'il faut dire tout le bien que vous pensez de moi.
Je demandai assez naïvement:
--A qui donc, mademoiselle?
--A tout le monde, monsieur... Je suis contente qu'on le répète partout; mais je ne veux pas qu'on me le dise à moi.
Puis, tout en riant ou feignant de rire aux éclats, pour couper court à cette conversation, elle me montra un grand, gros et fort garçon de trente ans à peu près qui s'avançait assez gauchement vers nous et me dit:
--Voici M. le receveur des finances qui vient m'inviter pour une mazurka. Faites-lui place, s'il vous plaît.
Je fis place en enrageant, car c'était le plus dangereux rival que je pusse craindre auprès d'Angéline.
Un rival! un rival! En étais-je donc là déjà? Étais-je amoureux? Étais-je encouragé?
Peu importe, rival ou non, M. le receveur des finances me fut bien désagréable ce jour-là!
IX
M. LE RECEVEUR DES FINANCES
Ce qui me consola un peu de cette contrariété, c'est que le receveur ne s'en aperçut pas, et qu'il était incapable d'en deviner la cause, s'il avait pu apercevoir l'effet.