Hyacinthe

Chapter 3

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C'est le petit gâte-sauce qui se montra le premier. Il courut m'annoncer au fond du jardin, et je vis arriver à pas précipités mon respectable patron, M. Bouchardy, suivi de son collègue, qui gardait dans sa démarche quelque chose de sec, de net et de tranchant comme une lame de rasoir. Derrière eux, mais à quelque distance, mon ami Michel nous observait à travers le feuillage, et mademoiselle Hyacinthe, appuyée sur son bras le regardait d'un air inquiet.

Visiblement il s'agissait de quelque chose de grave. Une des deux parties avait trop tendu le câble; il allait casser. Les deux vieilles dames (je les appelle ainsi, quoiqu'elles ne fussent quinquagénaires ni l'une ni l'autre) se regardaient de loin avec dignité. Mme Forestier, étant maîtresse de la maison feignait de s'occuper surtout de ses hôtes, et leur offrait à boire avec des grâces incomparables.

--Comment trouvez-vous ce café, chère belle?

--Excellent, chère madame, excellent, tout à fait excellent! répondait une dame au nez rouge. Où donc l'achetez-vous?

--Nous ne l'achetons pas, chère belle. Nous le recevons directement de Bourbon et de Moka, par la malle des Indes. C'est sir John Miller, gouverneur d'Aden, qui nous l'envoie mélangé tout exprès, dans des proportions dont vous n'avez pas d'idée.

Ces derniers mots «dont vous n'avez pas d'idée» avaient pour but d'humilier la dame au nez rouge; mais celle-ci s'écria:

--Mon cousin qui est à la Martinique m'en envoie souvent...

Par ce moyen, elle reprenait le terrain perdu, car il n'est pas donné à tout le monde d'avoir un cousin à la Martinique.

Alors madame Forestier lui coupa la parole et répliqua un peu sèchement:

--... Chère belle, s'il faut tout dire, ce mélange est préparé par sir John Miller lui-même; pour lui, cela va de soi; pour le grand shérif de la Mecque qui n'en veut plus prendre que de sa main (c'est un article secret du dernier traité qu'il a signé avec l'Angleterre) et pour la reine Victoria.

--Mais alors vous êtes donc très intimes avec sir John Miller?

--Intimes, chère belle, au point que sir John et lady John m'ont promis de venir me voir, l'hiver prochain, à Paris.

Elle s'interrompit pour offrir du café à une autre dame qu'elle appelait «ma chérie».

Pendant ce temps, «chère belle», la dame au nez rouge, disait à demi-voix à sa voisine:

--Fait-elle des embarras, cette pauvre Rosine; pour un Anglais qu'elle connaît et qui est sous-préfet chez les nègres!

De son côté, Rosine--je veux dire Mme Forestier,--faisait le tour du cercle en prodiguant les «chère belle», «ma chérie», «mon bel ange bleu», «mon petit chou», et tous les termes de protection bienveillante dont elle croyait caresser et accabler à la fois ses hôtes.

A la fin, elle arriva en face de Mme Bernard, la mère de Michel, qui, soit par hasard, soit de parti pris, l'attendait fermement assise sur sa chaise et regardait le groupe de Michel et d'Hyacinthe appuyés l'un sur l'autre et cachés à demi dans l'ombre.

Là, comme j'étais assez proche et comme la voix des deux dames était fort claire et par moments presque aiguë, j'entendis ce qui suit:

--Ah! Reine, dit Mme Forestier en s'asseyant et prenant les mains de son amie, c'est donc aujourd'hui que nous allons signer le bonheur de ces enfants!

Et d'un geste elle montra les jeunes gens.

--Oui, ma pauvre Rosine, répliqua l'autre, c'est le moment de dire adieu à la jeunesse. Nous vieillissons, ma chère!...

C'était vrai pour toutes les deux, mais Mme Forestier ne l'avouait pas. Aussi l'autre, plus âgée d'ailleurs de cinq ans, le lui rappelait avec plaisir. Se sentant noyer, elle s'attachait comme une lourde pierre au cou de sa bonne amie,--afin de la noyer aussi.

--Ah! ma chère, dit Mme Forestier, en évitant le combat (quoiqu'elle fût très vaillante, Dieu le sait?), quel chagrin quand on pense qu'on a élevé une fille pendant vingt ans, au milieu de toutes les tendresses, qu'on l'a entourée de tant de soins, qu'on l'a aimée avec tant de passion, qu'on lui a sacrifié tous ses goûts, toutes ses idées, tout son bonheur, car je peux bien l'avouer à présent; c'est malgré moi et dans l'intérêt de mon mari que je me suis laissé traîner dans le monde... Oui, quand je pense à tout cela et que je vois Hyacinthe toute prête à me quitter sans remords, presque sans regrets, je me dis: «Seigneur mon Dieu? qu'est-ce que c'est que la vie?»

Alors cette tendre mère posa sur ses yeux un mouchoir brodé de dentelle pour cacher ses larmes; mais l'autre dame--la mère de Michel,--non moins tendre, quoique moins poétique et plus philosophe, lui répliqua:

--Que veux-tu, ma pauvre Rosine? Il faut bien en passer par là! Tu as dansé. Ta fille veut danser à son tour. C'est la loi de ce monde. Tu as montré tes grâces pendant vingt ans. Elle aussi veut montrer les siennes.

A ce mot de «montrer ses grâces», Mme Forestier reprit assez aigrement:

--Qu'entends-tu par là, «montrer mes grâces?»

--J'entends, dit l'autre, ce que tu entends aussi bien que moi, si tu n'es pas sourde. Et si le capitaine Smintéry, aujourd'hui colonel à Batna, était ici...

--Ma chère, le capitaine Smintéry était un sot, et ceux qui répètent ces sottises...

J'aurais bien écouté cette conversation, pendant quelques minutes, sans trop d'ennui, mais comme le diapason des voix s'élevait de seconde en seconde, je craignis quelque malheur, je fis signe à Michel de s'approcher et je vins moi-même présenter mes plus profonds respects aux vieilles dames qui, du reste, me regardèrent toutes deux avec un parfait mépris.

--Ah! dit madame Forestier, en reprenant son grand air de femme distinguée, qu'elle avait un instant failli perdre, au souvenir, mal à propos rappelé, du capitaine Smintéry, voici le petit Trapoiseau, je crois...

Et me regardant de plus en plus par-dessus l'épaule, comme si j'eusse été un meuble du jardin:

--Eh bien, mon garçon, l'acte est-il prêt?

Elle dit cela lentement, négligemment, comme une personne du grand monde, qui a tellement d'affaires en tête qu'elle sait à peine qui lui parle et de quoi on lui parle.

Mme Bernard, au contraire, visant moins à la distinction et à la poésie, me regardait de ses yeux noirs et froids, mais non pas languissants, de vrais yeux de femme d'affaires, ou qui se croit habile en affaires, parce qu'elle demande beaucoup d'argent aux autres et qu'elle n'en veut donner à personne.

Je répondis donc, car les yeux de l'une m'interrogeaient aussi bien que la bouche de l'autre:

--Mesdames, quand il vous fera plaisir de signer.

Mais alors, Michel qui était en face de moi, debout derrière sa mère, me fit un signe, sans être vu d'elle. J'ajoutai donc par précaution:

--... Cependant, de peur d'avoir oublié quelque chose, je vais relire le contrat à M. Bouchardy et à M. Saumonet. Michel, veux-tu venir?

Il me suivit, en effet, avec empressement, et dit à demi voix à sa fiancée, toute pâle d'émotion et suppliante:

--Ne t'inquiète de rien, Hyacinthe. Je te jure de mettre le feu à nos deux maisons, plutôt que de ne pas forcer tous les obstacles.

Je crois bien avoir entendu qu'un souffle léger comme un baiser suivit cette promesse, moins digne d'un avocat que d'un homme de guerre, mais je ne voudrais pas l'affirmer par serment... Et, après tout, qu'importe? Suis-je de ceux que le bonheur d'autrui incommode?

Une seconde après, pourtant, je crus pouvoir me retourner sans indiscrétion. Je vis alors les beaux yeux de Mlle Hyacinthe me sourire; elle me salua d'un gracieux signe de tête et me dit en montrant son fiancé:

--Monsieur Trapoiseau, mon bon monsieur Trapoiseau, retenez-le; je vous en prie; il veut tout casser!

Sur ce mot, elle alla rejoindre son amie, Mlle Angéline me regardait à son tour d'un air fort amical et qui ajouta:

--Monsieur Trapoiseau, dépêchez-vous! Les danseuses s'impatientent.

Enfin nous arrivâmes, Michel et moi, dans une allée sombre qui descendait vers la rivière, profonde en cet endroit de dix pieds et large de trente pas environ.

Alors il s'arrêta devant moi et me dit:

--Mon cher ami, je vais être demain le plus heureux ou le plus malheureux des hommes. Je ne sais pas encore lequel des deux; car tout dépend de deux femmes; or, l'une est horriblement méchante et tout à fait folle, c'est ma future belle-mère. L'autre, c'est... ma mère. Tu connais comme moi ses dispositions d'esprit. Quant au père Forestier, c'est un zéro que sa femme mène par le bout du nez, ou plutôt qu'elle pousse et retient à coups de cravache. Or, de ces deux femmes, qui par des moyens divers, se sont rendues maîtresses de la fortune des deux familles, si l'une refuse son consentement au mariage, tout est perdu; l'autre se piquera d'honneur, et alors Hyacinthe, mon mariage et moi, nous serons tous flambés.

--Qu'est-ce qui est donc arrivé, depuis le dîner?

--Une catastrophe, cher ami, une vraie catastrophe; heureusement elle n'a pas encore éclaté. Ma mère ignore tout; mais quand elle saura!... je la vois, je l'entends d'ici. Tu sais combien elle est vive...

--Tu veux dire violente.

--... Et qu'elle ménage peu ses expressions...

--C'est-à-dire qu'au premier mot de travers elle va vider sur ses amis toute une hottée d'injures. Enfin qu'est-il arrivé?

--Voici, dit Michel. Pendant le dîner j'étais placé, naturellement, à côté d'Hyacinthe et comme tu peux croire, je n'écoutais guère la conversation des voisins; mais Hyacinthe, elle, me paraissait préoccupée, agitée, presque triste; enfin l'on eût dit qu'elle avait quelque grief contre moi. Plus le dîner avançait, plus sa tristesse devenait visible et commençait à m'inquiéter. A la fin, comme je la pressais toujours de parler, elle m'a dit tout bas: «En effet, j'ai quelque chose; mais ce n'est pas ce que vous croyez, Michel. Je vous aime et je sais que vous m'aimez. Ce que je crains ne vient ni de vous ni de moi. Je vous le dirai tout à l'heure, au jardin.» Et alors, avant la fin du dessert, elle est sortie, sous prétexte d'aller recevoir Mlle Bouchardy qui arrivait; je l'ai rejointe une minute après.

Elle m'a dit: «Michel, mon père m'a chargée avant dîner de la plus désagréable commission du monde... On vous a promis que j'aurais une dot; on vous a trompé. Je n'en ai pas...»

Là-dessus, comme tu peux croire, je me suis jeté à genoux devant elle, je lui ai baisé mille fois les mains, je l'ai priée de ne pas penser à cela. J'ai protesté que j'aurais assez d'argent de mon propre patrimoine et que j'en gagnais assez déjà dans mon métier d'avocat pour que nous n'eussions besoin de personne; je l'ai rassurée enfin, de toutes les manières; mais elle m'a répliqué: «Oh! Michel, ce n'est pas de vous que je doute; c'est de votre mère qui déteste la mienne, qui ne m'aime guère et qui peut-être sera heureuse de saisir cette occasion de rompre. Or, si elle refuse son consentement, tout est perdu, de son côté, ma mère va prendre les armes et nous voilà séparés pour la vie.»

Alors Hyacinthe m'a répété les explications que le père Forestier n'ose pas me donner en face. Il avait en propre, le jour de son mariage, cent mille écus de terres ou d'argent. Au bout de vingt ans, sur le conseil ou l'ordre de sa femme, il a tout dépensé dans l'entretien et l'amélioration d'une très grande propriété qui appartient à celle-ci et sur laquelle il a fait construire, à ses frais, lui, Forestier, une magnifique usine; mais l'immeuble est dotal, la femme se dit maîtresse de tout, ne veut pas donner un centime, garde le revenu aussi bien que le capital, proteste que son mari a dissipé sa propre fortune en dépenses insensées, ce qui est un affreux mensonge, et menace de mettre celui-ci à la porte, s'il fait acte de rébellion... Séparation de corps et de biens! Juge un peu du scandale pour un député à l'approche des élections qu'on prévoit.

J'écoutais ce récit en riant. J'en avais vu bien d'autres depuis que je rédigeais des contrats.

--Alors, demandai-je à Michel, elle refuse absolument tout?

--Oui, tout! Cependant elle laisse entrevoir qu'en se saignant aux quatre veines,--elle qui jouait de soixante-dix mille livres de rentes dont la moitié, en bonne justice, est due au travail et au patrimoine de son mari, elle pourra donner mille écus par an au lieu de dot, mais elle ne s'y engage pas formellement... Du reste, si Hyacinthe une fois mariée venait à se quereller avec moi, alors, oh! alors elle lui ouvrirait ses bras de mère et la protégerait vigoureusement contre quiconque. Jolie perspective pour Hyacinthe et pour moi!

--Oui, je connais ces belles mères plus redoutables pour leurs gendres que quatre vipères en fureur... Alors, ta mère va refuser son consentement?

--A coup sûr!

--Et tu seras désespéré?

--A en mourir.

Je repris:

--Attends-moi là, Michel!... La bataille est en danger, comme à Marengo, mais une charge de cavalerie faite à propos peut tout sauver.

--Ah! mon ami Trapoiseau, dit-il, si tu peux me rendre ce service, compte que ma vie est à toi, quand tu voudras la prendre, comme dans _Hernani_,--au premier son du cor!

Sur cette promesse, j'allai trouver la mère.

VI

LE PRÉSIDENT DE CREUX-DE-PILE

Mais d'abord il fallait prendre conseil de mon patron; agir sans son consentement eût été grave,--plus que grave,--dangereux!

Justement, M. Bouchardy venait de se retirer avec son collègue, M. Saumonet, M. Forestier et le président du tribunal au fond du cabinet du jardin; et tous les quatre délibéraient sur le cas de Michel et d'Hyacinthe; car le président du tribunal qui, pour des raisons particulières, était au courant de tout et prenait un intérêt très grand à l'affaire, venait de mettre la question sur le tapis, devant les deux notaires et s'appliquait majestueusement à l'embrouiller, à la compliquer, à l'envenimer.

C'est, je crois, le moment de parler de ce brave homme qui n'est pas un des moindres personnages de cette histoire.

Pour la hauteur (de la taille), pour la grosseur et la pesanteur du corps, il ne le cédait qu'aux éléphants. Mais pour l'art de se tourner toujours du côté du plus fort et d'y gagner quelque chose, soit pour lui, soit pour les siens, il était sans égal dans le département. Aussi quoique son nom de famille fût Portefoin, on l'avait surnommé Vire-à-Temps, et il virait en effet la barque avec tant de bonheur et d'adresse qu'il avait toujours le vent en poupe.

Il était fort respecté, car, comme dit un philosophe, rien ne réussit autant que le succès. Bon président du reste, toutes les fois qu'il n'avait pas intérêt à juger d'un côté ou de l'autre, voici par quels degrés il était entré dans la magistrature.

Son argent l'avait fait notaire, la dot de sa femme l'avait fait riche. Louis-Philippe, avant le 24 février, l'avait fait juge; la République le fit sous-préfet; Napoléon III le fit président du tribunal de Creux-de-Pile, qui est la principale ville du département, et le décora deux fois. Puis, comme il avait des cousins et des amis dans le conseil général, il fit tracer, aux frais du public, cinq ou six routes au travers de ses terres et se fit payer l'expropriation d'un terrain de bruyères quatre fois aussi cher que si la route avait passé dans les terrains maraîchers des environs de Paris.

Cependant, il eut la sagesse, car c'était vraiment un sage qui ne donnait rien à la vaine gloire, de refuser pour lui-même tout avancement. Mais c'est qu'il gardait son crédit pour ses trois fils.

L'aîné, qui n'était bon à rien, fut nommé sous-préfet et marié sur-le-champ à une riche héritière, avant qu'on pût apercevoir sa nullité.

Le cadet fut fait receveur des finances, sans apprentissage. Le troisième fut procureur de l'empire d'abord, puis de la République. Il avait promesse des plus hauts personnages (c'est-à-dire de trois ou quatre chefs de division au ministère de la justice) de remplacer son père à la présidence quand la limite d'âge serait arrivée.

Celui-là était l'ambitieux de la famille. C'est lui que le père, confiant dans son jeune mérite et dans sa souplesse, destinait à être président d'abord du tribunal de première instance, puis conseiller à la cour d'appel, puis président encore, mais assis à cette hauteur où les humains ne semblent plus que des insectes qu'on met à l'amende, en prison, qu'on déshonore ou qu'on ruine à volonté en appliquant et combinant les articles 2634, 4533, 9312 et 5839 de n'importe quel code. Un peu plus tard, à cinquante ans peut-être, le président de la cour d'appel deviendrait conseiller à la cour de cassation; puis président encore, et alors aurait la tête dans les nues, comme notre saint père le pape, car ses jugements seraient infaillibles.

Le vieux Portefoin (dit Vire-à-Temps) s'en réjouissait d'avance, et voyait, comme un autre Abraham, sa race s'étendre et dominer au loin, par tout l'univers.

Malheureusement, pour monter si haut, il fallait un point d'appui. En temps de république il y en a deux, la Chambre des députés et le Sénat (sans compter les antichambres). C'est par ces deux grandes portes qu'on entre la tête haute dans les ambassades, les présidences, les recettes générales et les ministères.

Or, ces deux portes étaient bouchées pour le moment, l'une, celle de la députation, par M. Forestier, l'autre, celle du Sénat, par un cousin germain du président, homme aimable, homme d'esprit, tout dévoué au vieux Vire-à-Temps, mais qui avait lui-même un gendre parfaitement sot et nul, et qui voulait (ne sachant à quoi l'employer), lui réserver au moins son poste de sénateur.

De là vient que le président tournait autour de son ami Forestier et de la belle Hyacinthe, qu'il aurait bien voulu faire épouser à son fils le receveur (car malheureusement le procureur était marié); oui, mais plus malheureusement encore, le receveur était tellement mou de corps et d'esprit, quoique pareil à son père pour la forme et la complexion, qu'aucune fille bien rentée n'en aurait voulu pour mari. De plus, il avait pour les vieilles servantes une passion déplorable et presque scandaleuse.

Et cependant, quel avenir, si l'on avait pu vaincre la répugnance d'Hyacinthe et s'allier étroitement par elle à M. Forestier! Le président, le député, le receveur, le procureur, le sous-préfet,--tous les pouvoirs réunis dans la même famille et presque dans la même main, celle du président. Le vieux Vire-à-Temps aurait gouverné avec un pouvoir absolu et pourtant légal plus de cent mille hommes. Une seule chose lui aurait manqué: c'est la faculté de les envoyer en enfer, soit en leur faisant couper le cou, soit, après leur mort, en les faisant piquer avec des fourches rougies au feu par les diables.

Mais ce dernier pouvoir, le plus terrible de tous, n'appartenait qu'au curé, mon oncle, et par bonheur, le curé qui se défiait un peu du président (il y a toujours eu concurrence entre les deux métiers) ne se livrait pas aisément. On pouvait avoir son appui, mais en le payant de mille concessions, car l'homme de soutane ne le cédait pas en orgueil au président, au contraire. Il ne craignait rien ou n'attendait rien de personne, car il n'avait pas, lui, d'enfants à pourvoir, et quant à moi, son neveu, sans me négliger tout à fait (il avait même autrefois dépensé quelque argent pour mon éducation), il ne s'occupait pas beaucoup de mon avancement dans le monde; je n'étais qu'un Trapoiseau, fils de l'huissier Trapoiseau, destiné, suivant toute apparence, à crier, comme feu mon pauvre père: «Silence, messieurs!» et à recevoir, la tête basse, des ordres de M. le procureur de la République ainsi rédigés:

«Trapoiseau, vous assignerez demain les nommés Dubois, Chauvin et Cambalu; allez porter ma robe à la femme du concierge et dites-lui qu'elle raccommode ce trou... A propos, vous emmènerez mon chien ce soir à la promenade, et vous direz à ma femme de ménage de faire mon dîner pour cinq heures, etc., etc.»

Peut-être si j'avais porté le nom du curé, mon oncle qui s'appelait Torlaiguille, aurait-il pris soin de ma fortune, mais si j'étais Torlaiguille par ma mère, j'étais encore plus Trapoiseau par mon père.

De là, un avenir de Trapoiseau, c'est-à-dire d'huissier maigre, râpé, destiné, pendant la vie entière, à ne parler aux gens que pour les prendre au collet, leur demander de l'argent, saisir et faire vendre leurs meubles et recevoir en échange sur la tête un tas de malédictions mêlées quelquefois (hélas)! de vieux trognons de chou, de balayures, de pots cassés et de choses encore moins respectables.

Mais je m'égare. Revenons à mon président.

Il était donc assis et à demi-couche comme un homme d'importance, homme d'érudition, homme de capacité et savant jurisconsulte, dans un fauteuil en bois de chêne assez artistement tordu par le plus habile de tous les menuisiers de Creux-de-Pile.

Il était assis, cet homme noble et puissant, et le fauteuil craquait sous lui, comme un cheval prêt à s'affaisser sous un cavalier trop pesant. En face, dans des attitudes diverses, mais plus modestes, étaient assis pareillement M. Forestier, le député, et les deux notaires.

Il parlait. Les autres écoutaient.

Je suivis leur exemple et j'écoutai aussi.

Le président tira lentement de son cigare (car M. Forestier avait pris, à Versailles, l'habitude du cigare et en offrait volontiers à l'élite de ses hôtes), il tira, dis-je, une grosse bouffée, regarda la lune qui commençait à se lever à l'horizon, sur la montagne en face, et dit avec une majesté incomparable:

--C'est grave!

Les autres demeurèrent consternés de cet arrêt, et gardèrent le silence. Il reprit après deux autres bouffées:

--C'est très grave! C'est plus que grave!

Je m'approchai pour tâcher d'apprendre ce qui était grave, car il ne fallait pas songer à le lui demander moi-même... Un simple premier clerc sans fortune et sans nom, à un président! Il ne m'aurait même pas regardé,--bien loin de me répondre!

M. Bouchardy me fit signe de la main de m'appuyer contre la balustrade et d'écouter.

--Au fond, dit le président, d'une voix onctueuse et solennelle, je comprends très bien, mon cher ami, les craintes maternelles de madame Forestier. Sa tendresse, toujours en éveil pour le bonheur de sa fille, prévoit beaucoup de choses...

--Elle en prévoit trop, interrompit le député, car enfin elle traite d'avance Michel comme un misérable qui pourrait manger la dot de sa femme, la laisser sans asile et sans pain, et la tuer à coups de bâton... Après tout, Michel n'est pas encore un scélérat. C'est même un joli garçon; un avocat de grand mérite, qui a plaidé l'autre jour, à Poitiers, d'une façon très remarquable,--je le sais, j'y étais!--qui est fort estimé ici, qui a dès aujourd'hui une assez belle fortune, qui l'augmentera certainement, outre que sa mère est riche et lui laissera un bon patrimoine, car elle est avare, comme un vieux juif; enfin, nous n'avons pas le droit, après tout, d'être bien difficiles pour Hyacinthe, car ma femme ne lui donne pas un radis...

(Il fit claquer son ongle sous sa dent, pour exprimer plus fortement cette belle pensée).

Quant à moi, je donnerais si j'avais, mais je n'ai rien, absolument rien, rien de rien, ce qui s'appelle rien, au dire de Rosine, qui prend pour elle tout l'argent et ne me laisse que les traites à payer... C'est pour empêcher mes dissipations, dit-elle. Ah! Seigneur Dieu du ciel et de la terre! excepté mon traitement de député que je ne veux lâcher à aucun prix et qu'elle ne peut pas recevoir en mon absence, qu'est-ce que je reçois, excepté les notes des fournisseurs? Vous le savez, Saumonet?

Le notaire fit signe qu'il le savait.

--Eh bien! voyons, reprit le député d'un ton suppliant, ne pourrai-je pas, puisque ma femme est maîtresse de tout, lui arracher quelque chose pour ma fille, pour ma chère petite Hyacinthe!

Le ton suppliant de ce pauvre homme aurait attendri un tigre; maître Saumonet répondit: