Hyacinthe

Chapter 2

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--J'allais commencer.

--Alors, je me sauve.

En effet, elle ouvrit la porte et me dit à demi-voix:

--N'oubliez pas de venir en habit, avec des gants... Hyacinthe compte sur vous..., toutes ces dames aussi.

Elle fit une pause et ajouta:

--Moi surtout... A ce soir, monsieur Félix!

--A ce soir, mademoiselle!

La porte se referma, et je restai seul avec mon contrat à rédiger.

Eh bien, me croira qui voudra, cet «à ce soir, monsieur Félix?» m'avait rendu le plus heureux des hommes. C'est la première fois qu'elle m'appelait de mon nom de baptême. Jusque-là j'avais été Trapoiseau, premier clerc de maître Bouchardy. Du coup je venais de passer «Félix». Sentez-vous la différence?

III

MA MÈRE

Je perdis bien encore quelques minutes à bercer dans mes rêveries cette douce pensée que deux jeunes demoiselles,--les plus belles à mon avis, et les plus riches de la puissante cité de Creux-de-Pile,--m'avaient mis souvent en tiers dans leurs conversations, et que l'une d'elles parlait dans l'intimité de «Félix», tandis que l'autre répondait en parlant de «Michel».

Hé! hé! n'a pas ce bonheur-là qui veut!

Enfin, il fallut prendre la plume et commencer gravement:

«Par devant maître Bouchardy et son collègue...»

Après quoi j'allai tout d'un trait et sans débrider jusqu'à la fin, tant j'étais rempli, pénétré, saturé des clauses du contrat.

Quand tout fut prêt, je rentrai chez moi pour souper et prendre un habit noir et une cravate blanche.

Chez moi, je veux dire chez ma mère, et quoiqu'on se doute bien que la veuve de l'huissier Trapoiseau n'était pas une grande dame et n'habitait pas un palais, on imaginera difficilement la vérité.

Ma mère occupait au second étage et de plain-pied avec la rue, la maison étant adossée au rocher (notez cette coïncidence), une grande chambre et un petit cabinet qui dominaient tous les deux la rivière de plus de cent pieds de haut. Le pavé de la chambre était fait de terre battue, comme celui des granges. Le cabinet, plus heureux, avait un plancher de bois. Mais la chambre servait à tout.

D'abord, ma mère y couchait. Ensuite elle y faisait sa cuisine (maigre, très maigre cuisine!) composée le matin d'une soupe à l'oignon, à midi d'un ragoût de mouton et de pommes de terre qui durait trois jours. Le quatrième jour, on le remplaçait par une omelette mêlée de pommes de terre. A dire vrai, les pommes de terre étaient le légume favori de ma mère et sa nourriture principale; aussi les fourrait-elle au hasard dans toutes les sauces, et telle est la douce influence d'un bon appétit que j'avalais avec plus de plaisir une omelette aux pommes de terre qu'un banquier n'avale une dinde aux truffes.

Le souper, régulièrement servi à sept heures du soir, se composait, en hiver: le lundi, d'une soupe aux choux; le mardi d'une soupe aux raves; le mercredi, d'une soupe aux choux; le jeudi, d'une soupe aux raves; le vendredi d'une soupe aux choux; le samedi d'une soupe aux raves; et le dimanche,--jour de fête, de luxe, de magnificence et de prodigalité, d'une soupe aux choux mêlés de raves et de pommes de terre.

Pour faire couler le tout, une eau délicieuse puisée à la fontaine voisine, au pied du rocher sur lequel la maison était bâtie. Quant au vin, il était né dans le pays, c'est-à-dire plus âpre et plus difficile à digérer qu'une condamnation à trois mois de prison et 6.000 francs d'amende. Au reste, ma mère n'en a jamais goûté; pour moi, j'en buvais avec une extrême modération. Un litre tous les dix jours que ma mère allait chercher dans la boutique du cabaretier d'en face. Cinq sous en gros et six sous au détail.

Vous me croirez si vous voulez, ce régime, aidé du grand air et de beaucoup d'exercice, vaut mieux que celui des Parisiens. Mon grand-père Trapoiseau qui n'a jamais goûté ni vin ni viande a vécu quatre-vingt-quinze ans.

Vous voyez maintenant le logis de ma mère et le mien. Quant à ma mère elle-même, figurez-vous une coiffe de paysanne, une figure taillée à coups de serpe dans un chêne, des bras solides, des poignets noueux et un air dur et gai tout ensemble,--dur pour elle-même et quelquefois pour le prochain, mais toujours gai pour moi,--c'est elle.

La maison que nous habitions était à nous; mais par quart seulement. Ma mère avait acheté le second étage et le grenier. Le propriétaire du premier,--un aristocrate celui-là, était un tisserand. Celui du rez-de-chaussée était un maréchal-ferrant. Les chevaux descendaient chez lui par un sentier étroit garni d'un parapet ou garde-fou de deux pieds de haut qui les avertissait de ne pas caracoler au hasard, de peur de tomber dans la rivière...

Le grenier avait été cédé de bonne grâce à un propriétaire qui serrait là son foin et son avoine. Je veux dire qu'on les serrait pour lui; car ce pauvre Aristide était si bête, au dire de ma mère, qu'il n'avait jamais su rien faire de ses dix doigts.

En deux mots, c'était un âne, un âne à quatre pattes, l'âne de ma mère et après moi ce qu'elle avait de plus précieux au monde. Aristide était son gagne-pain, son compagnon de voyage; il aurait été le confident de ses peines si elle avait eu des peines: mais elle avait trop de courage et de bon sens pour s'inquiéter ou s'affliger de rien.

C'est Aristide qui traînait la voiture; car ma mère avait une voiture, comme une duchesse, et la conduisait elle-même à la foire. Ce n'était pas un carrosse, oh! non; ni une calèche découverte, ni un four-in-hand, ni un huit ressorts; c'était une bonne carriole bien solide où ma mère qui faisait tous les commerces honnêtes, depuis le bonnet de coton jusqu'aux clous et aux fers à cheval, avait l'habitude d'entasser sa marchandise.

La carriole n'avait que deux roues, ma mère marchait à côté d'Aristide dans la montée et tricotait en disant de bonnes paroles pour l'encourager. Vers le haut de la côte, elle tirait de sa poche un morceau de sucre et le lui montrait. Aristide qui ne manquait pas d'esprit pour son âge, car il avait quatorze ans déjà, faisait un dernier effort, surmontait le dernier obstacle et tirait voluptueusement la langue où ma mère déposait le sucre. Il fermait les yeux pendant une minute pour mieux savourer son bonheur.......

Après quoi, l'on se remettait en marche, dans les descentes, ma mère s'asseyait sur le derrière de la carriole pour faire contre-poids.

Oh! comme ils s'entendaient bien, elle et lui! Et que le philosophe avait raison, qui dit que l'âne est un «frère inférieur» de l'homme! Si j'osais, je dirais «un frère supérieur» car il est meilleur, plus honnête, plus sobre, plus patient, plus robuste, plus doux et souvent plus courageux. Que lui manque-t-il donc?... L'intelligence?... Qui sait? Il n'entend pas le latin, c'est vrai, et même, à cause de cela on décore du nom d'ânes, dans les collèges, ceux qui ne peuvent pas lire Sénèque à livre ouvert... Eh bien! après?... En sont-ils plus malheureux?...

Aristide savait tout ce qu'il faut savoir: qu'on doit aimer ses amis, cogner ses ennemis (comme il fit le jour où le petit Carbeyrou, ayant attaché un fagot d'épines sous sa queue, il lui cassa trois dents d'une ruade), respecter le bien d'autrui, honorer les puissants, c'est-à-dire se ranger sur le passage de la diligence, de peur d'être accroché; braire galamment à la vue des bourriques, ce qui est un hommage à leur beauté; traîner une carriole pesamment chargée; faire enfin tout ce qui concernait son état, et par ce moyen avoir du foin, de l'avoine et des chardons en abondance.

En savez-vous tous autant, chrétiens qui m'écoutez?

Mais je reviens à mon histoire. J'arrivai donc à sept heures chez ma mère qui m'attendait, exacte et ponctuelle comme toujours, la soupe sur la table, la cuiller en arrêt.

Je l'embrassai, suivant mon habitude, et je lui dis précipitamment:

--Mère, cherche-moi mon pantalon noir, mon habit noir, mon gilet noir, ma cravate blanche et mes gants gris-perle,--tu sais bien, ceux que j'ai achetés, il y a six mois.

Elle me regarda, très étonnée:

--Seigneur Dieu! est-ce que tu vas à la noce?

--Précisément.

Et, tout en parlant, j'avalais ma soupe par cuillerées énormes.

Alors, en cherchant et brossant mes vêtements, elle demanda:

--Quelle noce?

--Le contrat de mon ami Michel avec mademoiselle Hyacinthe.

Et je lui expliquai le contrat, et l'invitation toute personnelle et très imprévue que j'avais reçue d'Angéline.

Aux détails du contrat ma mère ne fit aucune réflexion, si ce n'est:

--Deux mères comme ça, c'est fait pour empoisonner deux familles... Et ça ne manquera pas, crois-moi!

Quant à l'invitation, elle s'en fit expliquer mot par mot tous les détails, parut en tirer une conclusion mentale qu'elle garda pour elle-même et finit par demander assez négligemment pendant qu'elle rangeait mon gilet, ma cravate et mon habit sur le lit:

--Comment la trouves-tu?

--Qui? maman.

--Mademoiselle Angéline.

Je répondis en riant:

--Je la trouve très bien... D'abord, c'est la fille du patron; et si je la trouvais laide, je ne le dirais pas... Ça, c'est élémentaire.

Ma mère reprit:

--Elémentaire, qu'est-ce que c'est que ça? Est-ce une bête nouvelle de la nature? Je te demande si elle te plaît ou si elle ne te plaît pas. Réponds-moi entre quatre-z-yeux?

Et elle me regardait fixement. Puis, comme je ne me pressais pas de répondre, car il y a des choses qu'on n'aime pas à dire, même à sa mère, elle ajouta:

--L'aimes-tu, enfin?

Alors, vaincu par cette question trop nette, je répondis:

--A quoi me servirait de l'aimer, puisque je ne serai jamais son mari?

--Qu'en sais-tu?

Ce mot me troubla délicieusement. Comment donc! Je pouvais..., j'avais l'espoir de... Mais non, ma mère se trompait... L'amour maternel lui donnait une illusion que je ne pouvais pas partager.

Comme j'allais lui demander des explications, un petit gâte-sauce entra chez nous précipitamment et me dit:

--Monsieur Trapoiseau, venez vite. C'est pressé, pressé, pressé!... On a besoin de vous.

--Chez qui?

--Chez M. Forestier.

--Qui t'envoie?

--M. Bouchardy, le notaire.

--Mais je ne suis pas habillé.

--Il a dit de venir en chemise... Il paraît qu'il est arrivé un grand malheur... M. Saumonet, l'autre notaire, lève les bras en l'air et crie comme un sourd... On les entend tous les deux de la cuisine.

--Le dîner est fini?

--Ah! oui, répliqua le petit gâte-sauce, et ce n'est pas malheureux, seigneur Jésus! Ils sont à prendre le café dans le jardin. Croiriez-vous qu'ils n'ont laissé que des pilons, des ailerons, des carcasses et des os de gigot. Encore Forestier est venue à la cuisine et voulait me donner les morceaux de pain à demi mangés,--on y voyait encore la marque des dents,--mais Mihiète a bien su dire: «Madame, si ces rogatons sont bons, gardez-les pour vous, et s'ils ne le sont pas, donnez-les aux chiens?» Alors madame a voulu se fâcher et jeter par-dessus l'épaule qu'une «dame» comme elle ne se commettait pas avec des «torchons»; mais nous avons tellement ri et nous avons tellement fait tous: «Hou! hou! hou!» qu'elle s'est sauvée en criant qu'elle n'avait jamais souffert, qu'elle ne souffrirait jamais qu'on lui manquât de respect.

Pendant que le petit garçon parlait, je m'habillai à la hâte. Dès qu'il fut parti, je me regardai dans la glace de trente centimètres de haut et quinze centimètres de large qui était le seul meuble de luxe de la maison. Il s'agissait de résoudre un problème ardu, et de faire le noeud de ma cravate.

Là, tout le bon sens de ma mère et toute sa tendresse ne pouvaient me servir de rien. Elle vit mon embarras et me dit:

--Tu ne sais pas t'en tirer?

--Non, maman.

--Eh bien, laisse-moi faire.

Elle me fit un noeud à la Colin, et comme je regardais avec inquiétude ce noeud dans la glace, elle ajouta:

--Si ce n'est pas assez beau pour mademoiselle Angéline, c'est qu'elle ne s'y connaît pas. C'est avec un noeud fait comme ça que ton père m'a persuadée de devenir madame Trapoiseau... Est-ce que ta mère ne vaut pas mademoiselle Bouchardy?

La question était sans réplique; aussi je brossai mon chapeau avec soin et je partis.

IV

A LA CUISINE

Il n'y avait pas loin du faubourg Saint-Hilaire où je demeure à la maison de M. Forestier, honorable député de Creux-de-Pile. Cent pas, tout au plus. Tous les «_principaux de la ville_,» comme dit le secrétaire de la sous-préfecture, habitaient cet heureux quartier, le seul où chaque maison eût son jardin et, au bas du jardin, la rivière.

Je ne tardai donc pas à toucher le but de la course, c'est-à-dire le marteau en forme de poignée qui avertissait l'honorable député de l'approche d'un de ses électeurs. Mais avant d'agiter ce marteau, je prêtai l'oreille. Un grand bruit d'assiettes, de chaudrons, de casseroles, de verres choqués les uns contre les autres, d'éclats de rire et de cris de joie sortait de la cuisine et annonçait à tout le pays le présent contrat et la noce future.

Le chef de cuisine, renommé à plus de dix lieues à la ronde, et emprunté pour ce jour-là au fameux hôtel du _Dauphin_, où descendent tous les conseillers généraux et où dînent tous les notaires du département, présidait naturellement le festin. Je reconnus sa forte voix bien timbrée qui proposait un toast; et en regardant à travers la fenêtre ouverte, j'aperçus sa haute et magnifique encolure. En face de lui était la grosse Mihiète, faite au tour, je veux dire comme une barrique montée sur deux courtes pattes, et majestueuse aussi, mais à sa manière, c'est-à-dire en largeur et en profondeur plutôt qu'en hauteur. Son teint était rouge de brique, ses joues s'élevaient comme deux poires énormes ou plutôt comme deux collines arrondies au fond desquelles on apercevait un vallon étroit et court. C'était son nez. Son menton supérieur, le vrai, reposait mollement sur deux autres qu'on aurait pu prendre pour des coussins. Sa voix en revanche, était grêle, mais perçante, et, sans retentir, se faisait entendre au loin, comme le son de la plus haute note du violon.

Autour de ces deux personnages considérables étaient assis et groupés, chacun suivant son importance, sept ou huit autres personnes, servantes ou domestiques mâles appelés à prendre leur part de la fête, à condition de servir à table les invités de M. Forestier, ou de faire dans la cuisine de Mihiète, pour ce jour-là et sous ses ordres, les travaux d'ordre inférieur.

Le chef de cuisine, le grand chef se leva, remplit son verre et celui de tous les assistants d'un vin que je reconnus à la forme des bouteilles n'être pas «vin du pays», mais bien «bordeaux» le plus pur, mit une main dans son gilet, comme il avait entendu dire que faisait le grand Napoléon, et dit:

--Mesdames et messieurs, je bois à la santé des dames ici présentes...

--Bravo! crièrent tous les convives qui avaient de la barbe au menton ou qui nourrissaient l'espérance d'en avoir un jour.

(Parmi ceux-ci je remarquai la voix glapissante du petit gâte-sauce qui était venu me relancer chez moi.)

Toutes les dames se levèrent et tendirent leurs verres du côté de l'orateur.

Il reprit:

--Je bois à la santé des dames ici présentes...

Le gâte-sauce interrompit:

--Et des demoiselles.

L'orateur irrité s'écria:

--Et des demoiselles aussi. C'est ce que j'allais dire...

--Oui, mais il ne l'avait pas dit! répliqua le gâte-sauce, fier de son succès, car toutes les «dames» lui avaient souri. Elles étaient toutes «demoiselles», hélas! ou du moins elles n'avaient jamais comparu devant M. le maire, ce qui est l'essentiel.

Le chef de cuisine continua:

--Je bois encore et en premier lieu à la santé de mademoiselle Mihiète, ici présente, et qui nous fait l'honneur de nous recevoir dans sa maison...

Mihiète s'inclina d'un air de protection bienveillante.

--... Dans sa maison..., reprit le chef, et de nous offrir quelques bouteilles de ses meilleurs crus, parmi lesquels je remarque avec plaisir du Château-Margaux, messieurs, du Château-Yquem, mesdames...

--Et, dit Mihiète en montrant quelques bouteilles cachées derrière sa robe, nous avons aussi du Chambertin et du Corton, sans compter les vins de dessert et quelques liqueurs que j'ai eu soin de prendre pendant que madame Forestier faisait des grâces avec les dames et les messieurs de là-bas... Sans ça, je la connais, elle aurait tout mis sous clef, ou, si elle avait oublié, les messieurs auraient tout sifflé.

--Ah! dit le cocher de M. Forestier, c'est vrai qu'ils sifflent dur, quand ils s'y mettent. L'autre jour, à Saint-Perry, après la foire, le patron, le président et le procureur de la République,--deux autres de son espèce,--ont fait apporter dix bouteilles,--dix, vous m'entendez bien,--et n'ont pas laissé au fond de quoi donner à boire à un merle.

Il y eut un cri d'indignation autour de la table.

--Ils ne t'ont rien donné? demanda Mihiète.

--Rien du tout. Ah! si! le patron m'a donné l'ordre que voici:

«--Pierre, tu donneras l'avoine au cheval et tu boiras un verre de vin gris à ma santé.»

--Oh! dit Mihiète, je le reconnais bien là. Tout pour lui. Rien pour les autres.

--Aussi, ajouta Pierre, je les ai joliment menés dans la calèche, tout le long de la route. Je suis parti au galop, j'ai passé dans toutes les ornières, j'ai traversé tous les tas de pierres, je les faisais rouler l'un sur l'autre et je les secouais comme la salade dans le panier. M. Forestier a voulu descendre un instant; j'ai fait semblant d'arrêter; il a mis un pied par terre, j'ai lancé mon cheval, sans en avoir l'air, il est tombé les quatre fers en l'air. Ça lui apprendra à m'offrir un verre de vin gris quand il se remplit, lui, comme une tonne.

--Mais, demanda le chef de cuisine, qu'est-ce qu'il a dit en se relevant?

--Il a dit comme vous auriez dit, à sa place:

«--Sacré nom de Dieu!»

A cette réponse, tous les convives se mirent à rire, et surtout les «demoiselles».

Pierre continua:

--Il aurait bien voulu se fâcher, mais j'ai crié plus fort que lui. J'ai dit aussi: «Sacré nom de Dieu!» mais en parlant à mon cheval. J'ai juré contre le bourrelier, contre le carrossier, contre la calèche, contre les saints, contre tous les diables d'enfer, contre l'agent-voyer qui a fait la route, contre les ouvriers qui l'ont cailloutée, contre la pluie, contre le vent, et, tout en jurant, je relevais le patron, je l'essuyais, je le brossais, car il était tout couvert de boue, je le plaignais, je lui disais tout bas que c'était bien malheureux pour lui, qu'on croirait qu'il s'était grisé à la foire et qu'il n'avait pas pu se tenir debout sur ses pattes; que madame Forestier lui ferait une scène au retour, mais que je serais témoin, moi, qu'il n'avait pas bu plus que les autres...

Enfin j'en ai tant dit qu'au lieu de m'appeler «fichu animal» et «sacrée rosse», comme au commencement, il a fini par me remercier comme si je lui avais rendu service... Et voilà!... Oh? les maîtres, voyez-vous, c'est tous de la canaille. Si on ne les tenait pas bride en main, on n'en ferait rien de bon.

--Et les maîtresses donc? dit Mihiète. En voilà qui sont bassinantes! Il faut se lever à cinq heures du matin, se coucher à minuit, leur porter le chocolat au lit avec du pain grillé et beurré, revenir à dix heures, au coup de sonnette de madame, recevoir les ordres pour le déjeuner, pour le dîner, pour le lunch (une invention de ces chiens d'Anglais qui ne savent quoi faire pour tourmenter le pauvre monde!), balayer par-ci, balayer par-là, faire les lits, lacer madame qui est faite comme une tour et qui veut paraître mince comme une guêpe (l'autre jour j'ai cassé deux lacets, à force de tirer; elle criait comme une brûlée, et moi je serrais toujours plus fort, ça m'amuse, quand elle crie); ensuite il faut faire la cuisine, et quand on l'a faite, entendre dire à madame qui ne saurait pas seulement mettre un rognon de veau à la broche: «Mihiète, vous ne comprenez donc rien? Vous jetez le sel à poignées; vous poivrez tout que c'est une bénédiction; vous mettez trois livres de beurre dans le macaroni, comme si le beurre ne coûtait rien, ou comme si on le ramassait sur les grands chemins; il faut faire attention, ma fille, ou je vous mettrai à la porte!...»

En parlant, Mihiète imitait de son mieux le ton et la colère de sa maîtresse, et les autres domestiques riaient aux éclats.

A la fin, le chef de cuisine lui dit:

--Est-ce que vous ne lui répondez rien?

Mihiète se redressa fièrement:

--Moi! Je lui dis d'aller dans son salon pour faire la gracieuse et de me laisser dans ma cuisine, où je veux être maîtresse de mes fourneaux. Je ne veux pas que personne vienne goûter mes sauces avant qu'elles soient sur la table. Alors elle m'appelle de tous les noms et crie qu'une «dame de député comme elle» ne peut pas se disputer avec un «torchon» comme moi. Mais moi je lui réplique qu'il y a des torchons qui valent mieux que des dames de députés, que les torchons savent faire le dîner et que les dames de députés ne savent que le manger; que si j'avais de quoi, je saurais bien me coucher à moitié sur mon canapé pour recevoir les messieurs et lever les yeux en l'air pour en montrer le blanc, comme font les tanches dans la poêle à frire. L'autre jour, elle s'est avancée vers moi, la main levée pour me donner un soufflet, en m'appelant «carogne»...

--Qu'as-tu fait? demanda Pierre.

--Rien que de bon. C'était un quart d'heure avant dîner. J'ai plongé ma grande cuiller dans le pot-au-feu; je l'ai retirée pleine de bouillon et j'ai dit «Madame, les «carognes» sont faites comme vous, et si vous me touchez, mon bouillon est brûlant, je vous en marquerai pour la vie.» Et voilà!

Elle était en toilette; elle allait faire des grimaces devant ses invités; elle a eu peur et s'est sauvée.

Le chef de cuisine demanda:

--Elle ne vous a pas renvoyée?

Mihiète répliqua d'un air profond:

--Renvoyée! Elle s'en garderait bien. J'en sais bien trop long sur son compte!

Les assistants essayèrent vainement de la faire parler.

--Non, non, répondit Mihiète; voilà vingt ans que je suis dans la maison. J'y suis entrée huit jours après la naissance d'Hyacinthe. Ce n'est pas à moi de dire des choses qui ne sont pas à dire et qui feraient du tort.

--A qui? demanda une curieuse.

--A ton bonnet, bavarde! Elle le sait bien, et ce n'est pas elle qui me renverra jamais! Ah! quand elle était jeune! Ce pauvre M. Forestier n'était pas toujours content...

Puis elle se mordit la langue, heureuse d'avoir excité la curiosité publique, heureuse aussi de ne pas la satisfaire, ce qui lui donnait une réputation de discrétion et faisait soupçonner bien des mystères.

--Mais vous, demanda le chef de cuisine, si elle ne vous renvoie pas, est-ce que vous ne la quitterez jamais?

--Moi! répliqua Mihiète d'un air capable, ça dépend... Quand nous aurons marié notre Hyacinthe, on verra.

--Elle est jolie, votre Hyacinthe! Ah! ma foi, c'est tout ce qu'il y a de plus joli à Creux-de-Pile et aux environs.

--Et dans tout le département! s'écria Mihiète avec transport. C'est moi qui l'ai élevée, cette enfant, et je m'en vante! Ce n'est pas elle qui m'appellerait «carogne», comme sa mère a fait l'autre jour, ni qui me menacerait d'un soufflet! Ah! la pauvre chérie! Elle est bonne comme le bon pain. Elle ne ferait pas de mal à une mouche, et elle est gaie comme un petit chat gris. Tenez, savez-vous ce qu'elle me disait hier:--«Écoute, ma bonne Mihiète, tu ne peux pas t'accorder avec maman, veux-tu venir avec moi? Je vais me marier, tu sais, avec Michel...--Ah! oui, un joli garçon, ai-je répondu.--N'est-ce pas, Mihiète? Et que j'aime comme il m'aime... Eh bien, tu feras notre ménage. Veux-tu?»

J'ai dit:

«--Mais ton père va se fâcher, lui qui ne trouve de bon que mes sauces...

«--Eh bien! papa viendra dîner souvent chez nous. Ça le changera!»

Et alors ma foi, j'ai dit: oui, et dans trois jours je vais quitter la cambuse. Je rendrai mon tablier à madame et je dirai:

«--Madame Forestier, au plaisir de ne jamais vous revoir!»

Le discours de Mihiète étant fini, je frappai à la porte et l'on ouvrit.

V

UN ARTICLE DU CONTRAT