Chapter 13
Les autres membres des deux familles et les amis suivaient dans quarante-cinq carrosses de différentes formes et grandeurs. Il y avait des pataches, des coupés, des landaus, des chars-à-bancs, des calèches et même des tape-_fonds_. Forestier et Vire-à-Temps, pour frapper d'une pierre deux coups, avaient invité tous les électeurs influents, et en particulier la plupart des maires de l'arrondissement, au dîner de noces qui devait avoir lieu dans le jardin. Après dîner, le sous-préfet, frère du gros Francis, s'était chargé, de concert avec le président, de leur enseigner leurs devoirs électoraux; madame Eva Vire-à-Temps, femme du sous-préfet, devait les charmer de ses regards; enfin, on comptait beaucoup sur l'effet de cette journée pour la réélection de M. Forestier.
C'est dans ce bel ordre de bataille et en voiture qu'on se rendit à la mairie, où je me précipitai à pied en jouant des poings, des coudes et des genoux pour me faire une place. Grâce à mon énergie, je me trouvai au premier rang, et je fus bien étonné de voir Michel à trois pas de là, tranquillement assis sur une chaise et accoudé sur la table.
Je lui demandai tout bas:
--Que fais-tu là? Ce n'est pas ta place. Veux-tu faire un scandale?
Il me répondit tranquillement:
--J'ai le droit, comme tout le monde, de regarder la cérémonie... et je regarde.
Cependant, malgré sa tranquillité apparente, j'étais frappé de sa pâleur et de la fixité de son regard. Évidemment il était très ému. Je me rapprochai de lui pour le soutenir ou le contenir au moment fatal.
Enfin toute la noce entra, le père Forestier et sa fille en tête, et les autres, chacun suivant son grade ou le degré de parenté.
Le maire, qui était en habit noir et en cravate blanche, ouvrit sa tabatière, se bourra le nez de façon à couvrir sa chemise de grains de tabac, se moucha fortement, posa son mouchoir à carreaux bleus sur la table comme en-cas, et commença à lire la formule de la loi.
Là, tous les coeurs battaient un peu. On regardait Michel avec étonnement et avec inquiétude. Lui-même ne regardait qu'Hyacinthe. Il pâlissait et rougissait de minute en minute.
Pour elle, sans le regarder, les yeux baissés, elle attendait modestement la question suprême:
Consentez-vous à prendre pour mari, etc.. etc.
Alors, d'une voix nette et claire, elle répondit:
--Non, monsieur le maire. Mon mari sera M. Michel Bernard ici présent. Je n'en aurai jamais d'autre.
A ces mots, Michel, transporté de joie, se leva et s'écria:
--Et moi, Hyacinthe, je jure de vous aimer éternellement.
Ce fut un coup de théâtre si imprévu que les parents d'Hyacinthe n'eurent pas le temps de s'y opposer.
Le gros Francis demeura consterné. Le vieux Vire-à-Temps parut très vexé. Le sous-préfet, frère aîné de Francis, leva les épaules comme pour dire: C'est une fantaisie de petite fille, cela passera. La femme du sous-préfet se mit à rire sans autre raison que de montrer ses dents blanches qui étaient fort bien rangées.
Quant aux amis et aux électeurs convoqués des quatre coins de l'arrondissement, leur stupéfaction était inexprimable, et je dois ajouter aussi leur tristesse.
Comment! on les avait fait venir de deux, trois, quatre, dix lieues pour assister à une noce, s'en fourrer jusque-là, voir leur député, leur sous-préfet, leur président, expliquer, recommander leurs affaires à ces gros bonnets, et tout d'un coup, patatras!... plus ce mariage!
Mais alors, plus de dîner, plus rien! Car enfin on ne peut pas décemment aller boire et manger chez des gens qui sont occupés à s'arracher les cheveux en famille. Non, en vérité, cela ne se fait pas! Que le diable emporte le caprice de cette petite Hyacinthe!... Voilà ce qui se lisait sur toutes les figures.
Franchement, ce n'était pas gai. Quant à la famille Vire-à-Temps, tous ses projets d'avenir étaient à vau-l'eau.
Mais que dire de la fureur de Mme Forestier? Rien ne pourrait en donner une idée.
--Maudite chipie!....
Et elle leva la main pour donner un soufflet à sa fille, mais le père Forestier, quoique fort désagréablement surpris, eut le bon sens et le temps de lui saisir le poignet, de manière à empêcher un plus grand malheur.
--Voyons, ma chère amie, dit-il, tu n'y penses pas! Hyacinthe elle-même est prise ce matin d'un caprice inexplicable, car enfin elle consentait hier et tous les jours précédents à ce mariage qui comblait tous vos voeux, qui resserrait notre intimité avec un vieil ami (il se tourna vers le président et lui serra la main avec effusion); qu'est-ce qui est donc arrivé qui a pu changer ainsi ses résolutions?
--Elle est folle, cria la mère.
Hyacinthe répliqua:
--Non, maman, je ne suis pas folle. Mais je ne veux pas qu'on dispose de moi sans mon consentement. Quand vous m'avez présenté Michel, je l'ai accepté de suite, parce qu'il m'aime, et que je l'aime. Vous n'en avez plus voulu... C'est bien; mais moi je n'ai pas changé comme vous, comme toi surtout, maman, et je ne changerai jamais.
--Et moi, s'écria la vieille Rosine, je jure que...
Mais le vieux Vire-à-Temps se leva et dit avec assez de grâce à Hyacinthe:
--Ma chère enfant, mon bonheur et celui de Francis auraient été de vous garder avec nous; mais vous comprenez bien que nous vous aimons trop l'un et l'autre pour avoir jamais eu la pensée de vous contraindre. Croyez que je ferai toujours pour vous, et Francis comme moi, les voeux les plus sincères.
Le pauvre gros Francis, n'étant pas éloquent, serra silencieusement la main d'Hyacinthe, et tous les deux se retirèrent, promptement suivis de leurs amis particuliers qui ne savaient quelle contenance garder, et qui, d'ailleurs, étaient pressés de dîner à l'auberge,--car c'était l'heure de la plupart des tables d'hôte.
Michel, voyant la salle se vider, voulut s'approcher d'Hyacinthe et la remercier de son courage, mais la vieille Rosine se campa au-devant de sa fille dans une attitude si belliqueuse que mon ami craignit d'être cause d'un nouveau scandale et sortit avec moi.
Quand nous fûmes dehors, Michel me dit:
--Eh bien, qu'en penses-tu, Trapoiseau? Le coup était-il bien combiné? A-t-il assez réussi?
--Comment, c'est toi qui...
--Parfaitement vrai.
--Je ne m'étonne plus de la tranquillité où tu vivais ces derniers jours.
--Voici. Grâce au mur du jardin et à la fenêtre grillée de sa chambre, je peux, sinon voir et toucher Hyacinthe, du moins lui parler toutes les nuits... C'est moi qui l'ai décidée à accepter la main du pauvre Francis, qu'elle avait d'abord nettement refusée. Je lui ai prouvé que nous ne pouvions obtenir le consentement de son père que par un coup d'éclat qui forcerait ce pauvre homme à prendre une résolution virile. Hyacinthe a combattu longtemps, mais enfin elle a fini par donner son consentement. De là, l'événement que tu viens de voir. Ce qui l'a décidée surtout, c'est le cartel que j'ai adressé à Francis; elle a eu peur d'un duel où je pouvais être tué. Pour prévenir ce danger, elle a fait elle-même l'acte de courage dont tu as été témoin tout à l'heure.
Et maintenant, cher ami, vive la joie!
Michel sautait et dansait de bonheur. Je lui demandai:
--Mais ton élection, qu'en fais-tu?
--Je me fais élire plus que jamais.
--Mais si tu es élu, papa Forestier te refusera la main d'Hyacinthe.
--Mais, Trapoiseau que tu es, si je ne me présente pas contre lui, comme il ne me craindra pas, il me la refusera bien mieux encore...
Il tira de sa poche une petite affiche-manifeste et me la mit sous les yeux.
--Tiens, lis ça et tu m'en diras des nouvelles.
SAMEDI PROCHAIN
4 juillet
M. MICHEL BERNARD FERA UNE CONFÉRENCE DANS LA GRANDE SALLE DU CAFÉ DE LA PERLE
sur ce sujet:
_LES PROCHAINES ÉLECTIONS_
«Notre éminent concitoyen, qui s'est déjà fait connaître dans plusieurs de nos plus grandes villes, et dont les conférences sur les _Populations de la France de l'Ouest_ ont obtenu un prodigieux succès au boulevard des Capucines, à Paris, se propose d'aborder samedi et de traiter avec la merveilleuse autorité qui lui est propre les questions si complexes que présente la crise actuelle où se débat la République.»
--Alors, tu vas faire un discours?
--Un, deux, trois, quatre discours.
--Et que diras-tu au public?
--Cela dépendra de la réponse que papa Forestier va faire demain.
--A quelle question?
--A celle que je lui poserai moi-même.
--Où?
--Chez M. Bouchardy, ton patron, qui le fera venir sous un prétexte... Toi, cher ami, va faire imprimer et coller mon affiche sur tous les murs.
XXVII
CONCLUSION
Le lendemain; dans l'après-midi, papa Forestier, la tête basse, l'air inquiet et préoccupé, se parlant à lui-même et faisant des gestes, parut au bout du jardin de M. Bouchardy.
Mais, dans l'intervalle, le plan de bataille de Michel avait été changé. C'était à moi de soutenir le premier et principal choc, à lui d'emporter la victoire et d'en recueillir le fruit.
Mon patron, qui était dans la confidence de Michel, était sorti tout exprès pour me laisser seul avec le député.
Je fis ses excuses en son nom, cela va sans dire, alléguant une affaire pressée et qu'il n'aurait pu remettre, sans grave préjudice pour ses clients. J'eus soin pourtant d'ajouter qu'il allait rentrer «_d'un instant à l'autre_», afin de retenir le poisson accroché à la ligne.
Au reste, M. Forestier lui-même n'était pas fâché de trouver ce prétexte pour causer avec moi, qu'il savait l'intime ami de Michel et le dépositaire de ses secrets. Il s'y prit donc finement et, tout en feignant de bâiller pendant que je faisais de mon côté semblant d'écrire, il me dit d'un air goguenard:
--Vous vous mêlez donc aussi de politique, Trapoiseau?
--Peut-être, monsieur le député. Mais comment le savez-vous?
--On me l'a dit... Il paraît que vous êtes républicain?
--Tout-à-fait.
--Oh! mais un chaud, chaud républicain, de ceux qui disent: «Sois mon frère, ou je te tue!»
--Hé! hé! monsieur, il en est quelque chose...
Je riais, il riait aussi, car Dieu sait si je suis farouche et si j'en ai la mine.
Il continua:
--On m'a dit que vous seriez candidat aux prochaines élections...
Je répondis simplement:
--Cela pourra venir, mais il faut que Michel passe avant moi.
Il parut très étonné:
--Comment Michel se présente?... Pas possible!
--Lisez sur les murs l'annonce de sa conférence.
M. Forestier leva les épaules.
--Michel n'a pas de chances, dit-il. Michel est trop jeune. Michel n'a pas fait ses preuves. Michel n'a pas une nombreuse clientèle et l'appui du gouvernement, de la magistrature et du clergé que j'ai, moi. Michel n'a pas la possession d'état. Il n'est pas député de Creux-de-Pile depuis vingt ans. Enfin Michel est trop exalté. Il aura contre lui tout ce qui pense bien, tout ce qui est riche, tout ce qui veut vivre paisible et honoré... Allons donc, Michel n'aura pas cinq cents voix!
Cette fois le bonhomme parlait avec chaleur et ne cachait plus sa pensée ou plutôt son âpre désir de rester député à tout prix.
Voyant cela, je répliquai négligemment que le suffrage universel était chose journalière comme le vent et la pluie; qu'on avait été très mécontent à Creux-de-Pile que le député n'eût pas voté dans la séance fameuse où 363 héros avaient affirmé la République...
M. Forestier parut troublé.
--Eh! dit-il en m'interrompant, est-ce que je savais tout ça, moi? Est-ce que je pouvais deviner la pensée de mes électeurs? Si j'avais su à quel parti ils voulaient me voir passer, est-ce que je n'aurais pas tout fait pour les contenter? Qu'est-ce que ça me fait à moi, au fond,--entre quat'z-yeux, je peux bien vous le dire, Trapoiseau,--qu'est-ce que ça me fait de voter à droite ou à gauche?.. Encore à présent ils n'ont qu'à parler, mes électeurs! je dirai, je ferai tout ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils me réélisent!...
Le pauvre homme perdait la tête et me parlait comme à sa conscience.
Je répondis gravement:
--Il est trop tard, monsieur Forestier, oui, trop tard. Nous avons choisi Michel, qui est jeune, qui nous plaît, qui parle bien, qui ne nous abandonnera pas, qui votera toujours pour la République, et--ici je parlai plus lentement pour avertir mon interlocuteur de faire attention,--à moins que Michel lui-même ne renonce à sa candidature...
Les yeux du bonhomme brillèrent d'une idée soudaine. On eût dit un bec de gaz allumé tout à coup dans un cabinet obscur. Il s'écria tout ému:
--Mais s'il y renonçait?
Alors voyant que le goujon mordait, pour le ferrer plus fortement je dis:
--Je le connais! Michel n'y renoncera pas. Il est ambitieux, il est orateur, il a devant lui un long avenir; ma foi, il serait bien sot d'y renoncer, ayant d'ailleurs toutes les chances possibles, car les comités secrets s'organisent de toutes parts et ont reçu des instructions de Paris...
M. Forestier pâlit à cette nouvelle. Cependant il essaya de faire bonne contenance.
--J'ai pour moi, dit-il, tout ce qu'il y a de mieux, de plus riche et de plus influent dans le pays... M. le président Vire-à-Temps d'abord, qui dispose à lui seul de trois mille voix...
A ces mots j'éclatai de rire.
--Vous ne savez donc pas la nouvelle?
--Quoi encore?
--M. Vire-à-Temps est, depuis hier soir, candidat pour son propre compte.
--Ah! mon Dieu! Est-ce possible?
--Hier, aussitôt en revenant de la mairie, lui et son fils le sous-préfet ont réuni les maires qui étaient venus pour assister au mariage de mademoiselle Hyacinthe...
--Maudite enfant! s'écria le père. C'est elle qui est cause de tout.. Enfin qu'ont-ils décidé?
--... Que M. le président se présenterait aux élections contre vous et contre Michel, que les maires et les curés le soutiendraient chaudement, etc., etc. Le sous-préfet a même dit en riant quelque chose que je ne voudrais pas répéter...
--Quoi donc, voyons?
--Que les conservateurs votant pour son père et les républicains pour Michel, vous resteriez entre deux chaises... _Assis_ par terre.
--Il a dit ça cet imbécile! s'écria Forestier indigné; eh bien, nous verrons!... Et pour commencer...
Au même instant, Michel parut dans le jardin. Il s'avançait lentement et saluait Angéline à sa fenêtre sans faire semblant d'apercevoir le père Forestier.
Mais celui-ci, tout chaud des révélations que je venais de faire, me quitta en disant:
--Je vais vous laisser à votre travail, Trapoiseau, et faire un tour de promenade.
Je ne cherchai pas à le retenir, et voici, d'après le récit de Michel, ce qui se passa entre eux.
Chacun des deux fit comme au théâtre et s'arrangea pour heurter l'autre par hasard, se récrier d'étonnement et s'excuser.
--Ah! ah! dit le député, je ne m'attendais guère à vous rencontrer ici, monsieur Michel Bernard! Mais puisque vous voilà, nous allons nous expliquer, s'il vous plaît.
Cela fut dit d'un ton demi-fâché, demi-affectueux, qui fit voir à Michel que j'avais très bien rempli mes instructions. Il répondit donc avec respect qu'il était trop heureux de cette rencontre, qu'il l'aurait sollicitée s'il avait osé ou si mademoiselle Hyacinthe l'avait permis...
--Enfin, dit Forestier, qui depuis quelques minutes paraissait avoir pris son parti de beaucoup de choses, vous l'aimez?
--Passionnément.
--Elle vous aime?
--Vous l'avez entendue hier.
--Eh bien, prenez-la, je vous la donne...
Michel se jeta dans ses bras en s'écriant:
--Ah! vous serez vraiment mon père!
M. Forestier ajouta:
--Ah! mais, minute!... D'abord les conditions du contrat seront les mêmes qu'autrefois, excepté pour votre belle-mère qui, je vous en réponds, ne donnera pas un centime, même de revenu...
--Qu'importe? répliqua fièrement Michel.
--Il importe beaucoup, mon jeune ami; vous vous en apercevrez plus tard quand vous aurez des enfants... De plus, écoutez-moi bien!... Au lieu d'être mon adversaire aux élections, vous serez mon principal avocat et soutien.
--Ah! dit Michel, mes amis veulent avoir un député républicain.
--Eh bien, et moi? Me prenez-vous pour un mollusque ou pour un crustacé? Je suis républicain, mon cher ami, et de la plus pure farine... Vous allez me dire--je le lis dans vos yeux,--que j'étais bonapartiste au Corps législatif de l'empire... eh bien, qu'est-ce que cela prouve?... Mes électeurs voulaient Bonaparte, alors je faisais comme eux... Maintenant ils veulent la République, c'est donc mon devoir de voter pour elle... Enfin je m'y engage, et dès demain je vais écrire à tous les journaux mes regrets de n'avoir pas été à Versailles le jour du vote des 363. J'aurais été le trois cent soixante-quatrième. Êtes-vous content?
--Oui, dit Michel.
En effet, dès le soir même tout fut arrangé. Il rentra dans la maison Forestier.
Il fit, le samedi suivant, en faveur de son futur beau-père, le discours qu'il s'était engagé à faire contre lui au café de la Perle, et cela fut trouvé «très fort,» au dire de mon ami Néanmoins.
Un hasard heureux empêcha la vieille Rosine d'y mettre obstacle. La nuit précédente, cette femme poétique, rêvant à sa fenêtre pendant qu'il pleuvait, avait attrapé une pleurésie, et mourut quelques jours après, laissant peu de regrets.
On lui fit cependant des funérailles très convenables, et la belle Hyacinthe, que tout le monde croyait sans dot, se trouva la plus riche héritière de tout le pays. Il est vrai que Michel se hâta de restituer au pauvre M. Forestier toute sa fortune personnelle, ce qui le rendit plus joyeux qu'un poisson dans l'eau.
Madame Reine Bernard avait voulu susciter quelques difficultés, mais mon oncle, le curé Torlaiguille, homme de bon sens et de bon conseil, lui fit sentir qu'elle ne ferait qu'éloigner de sa maison Michel et ses futurs petits-enfants. D'ailleurs elle était contente, ayant vu mourir son ennemie. Elle rechigna donc, garda la plus grande partie de l'héritage de son mari et accusa son fils d'ingratitude, mais donna son consentement, c'était l'essentiel.
Le gros Francis Vire-à-Temps, un peu démonté par l'affront qu'il avait reçu de la belle Hyacinthe, épousa Berthe aux grands pieds, la fille de M. Patural, «jurisconsulte éminent»; il n'était pas homme, le bon gros receveur, à se chagriner longtemps ni à préférer fortement une femme à une autre. Pourvu que son dîner fût bon et servi tous les jours à la même heure, il était heureux.
Il l'est encore.
Quant à moi,--les siècles futurs voudront-ils croire à mon bonheur?--j'ai épousé ma chère Angéline, voici comment:
Une après-midi, M. Bouchardy, mon patron, homme robuste et bien portant mais un peu gros, eut un soupçon d'apoplexie. Comme il était prudent et sage, il se tint pour averti, voulut régler ses affaires et m'en fit confidence. Il songeait à vendre son étude et voulait la faire afficher dans les journaux de Paris.
Le soir je racontai l'histoire à ma mère, qui du premier mot me dit:
--Achète-la.
--Avec quoi, maman?
--Avec ce que tu vas voir, Félix!
Et alors elle tira du fond de son armoire, où je n'avais jamais cherché, des titres de rentes et des actions de chemins de fer pour plus de deux cent mille francs.
Comme je la regardais avec étonnement, elle me dit:
--Félix, voilà trente ans que je travaille à te faire riche; si je te l'avais dit quand tu étais petit, tu te serais mis à flâner, comme tant de fils de bourgeois qui ne savent rien faire de leurs dix doigts. Tu t'es cru pauvre, tu as travaillé, tu es un homme maintenant. Voilà. Tout est à toi! Achète l'étude de ton patron. Mon mari était huissier, mais mon fils sera notaire, et qui sait? Peut-être un jour président de la République!
Alors je l'embrassai tendrement, j'achetai l'étude, j'étonnai maître Bouchardy, qui ne me croyait pas si riche, je demandai Angéline en mariage et je l'obtins; Michel et la belle Hyacinthe vinrent à la noce avec le papa Forestier, que nous avions fait réélire et que nous fîmes ensuite nommer sénateur, après la mort de son cousin. Michel a remplacé son beau-père à la Chambre des députés. Quant à moi, je suis conseiller municipal depuis deux ans, père depuis dix-huit mois et maire de Creux-de-Pile depuis six mois.
Que Dieu vous garde, mes frères!
FIN
TABLE
I. Entre Notaires II. Angéline III. Ma Mère IV. A la Cuisine V. Un article du Contrat VI. Le Président de Creux-de-Pile VII. L'Orage VIII. Doux Propos IX. M. le Receveur des Finances X. Fin d'un Thé XI. Un Don généreux XII. Un Don généreux (suite) XIII. Sous les Fayants XIV. Lâche! Lâche!! Lâche!!! XV. La Mort de César XVI. Deux Citations XVII. La Salle d'Audience XVIII. Le Juge de Paix XIX. Le Jugement XX. Entre Électeurs XXI. Les Bans XXII. Un Assassinat XXIII. Chambre de malade XXIV. Un Comité électoral XXV. Au Café de la Perle XXVI. A la Mairie XXVII. Conclusion
FIN DE LA TABLE