Chapter 12
--Donc, on va d'abord, et pour premier gage d'alliance, étouffer le procès en police correctionnelle ou en cour d'assises que ma mère intente à Mme Forestier... On prendra pour cela mille prétextes. On dira d'abord, sur le rapport du docteur Vadlavan, que l'incapacité de travail doit durer plus de vingt jours, ce qui mène tout droit en cour d'assises, sur le même banc que Troppmann et Lacenaire... Ensuite, après un second examen, provoqué par M. Forestier et fait par deux savants médecins de Paris, on reconnaîtra l'erreur et l'on proclamera que le docteur est un ignorantus, ignoranta, ignorantum... Naturellement, il se rebiffera, soutiendra les conclusions de son rapport, retiendra l'instruction en suspens... Le juge chargé de ladite instruction qui, par envie d'avancer et pour plaire à son chef, opine toujours avec Vire-à-Temps, emploiera six semaines à rédiger son rapport. L'affaire, après deux mois, sera renvoyée devant le tribunal de première instance; mais au moment de plaider, l'avocat de Mme Forestier,--un célèbre avocat de Paris, fera défaut.
Par déférence pour le célèbre avocat, on renverra le procès à quinzaine; de délais en délais on atteindra les vacances, les élections seront faites, Hyacinthe sera mariée; M. Forestier, qui était absent lors du vote des 363 et n'avait pas pu voter, tournera à droite ou à gauche aussi bien que Vire-à-Temps, mais de façon à se trouver toujours avec le vainqueur, et se fera nommer sénateur aussitôt que le titulaire actuel sera mort,--ce qui ne peut pas tarder, il est sourd et aveugle depuis dix ans.
Alors Vire-à-Temps qui touche à l'âge de la retraite, se fera nommer député à son tour ou fera nommer son fils, l'ambitieux procureur, et la dynastie des Vire-à-Temps, appuyée sur le sénateur, le député, le président, le sous-préfet, le receveur particulier. Francis qu'on se propose de faire trésorier-payeur général, sera plus solidement établie à Creux-de-Pile que les ponts les plus fameux, bâtis par les Romains. Comprends-tu ça, Trapoiseau?
--Parfaitement. Mais le procès en police correctionnelle?
--Il tombera dans l'eau. Dans tous les cas, Mihiète, qui est aussi innocente du coup de bâton donné sur le bras de ma mère qu'un petit enfant qui vient de naître, paraîtra seule devant le tribunal, s'accusera, s'excusera sur ce qu'elle croyait frapper un pau de fagot et non le bras d'une dame distinguée... On la condamnera à l'amende, peut-être à deux jours de prison. Madame Forestier récompensera ce dévouement en donnant cinq ou six cents francs à sa servante et l'honneur sera sauf.
--Mais toi, Michel, que comptes-tu faire?
--Rien du tout. Je vais les laisser patauger et mentir tant qu'ils voudront. Au dernier moment, je les prendrai dans leur propre filet.
--En attendant tu vas te faire nommer député?
--Peut-être.
--Et la belle Hyacinthe est complice?
--Ça, mon ami, c'est un secret entre elle et moi.
--Et la piété filiale, qu'en faites-vous?
--Trapoiseau, mon ami, vous êtes un moraliste insupportable... On se défend comme on peut contre des parents barbares.
Là, nous nous mîmes à rire de bon coeur. Puis, nous pensâmes qu'il ne suffisait pas de poser sa candidature pour être nommé député, qu'il y fallait «un concours de circonstances» et qu'il fallait préparer ce concours.
C'est pourquoi, dès le lendemain soir, une dizaine de citoyens, choisis un à un parmi les plus chauds républicains, et surtout parmi les plus jeunes et les plus éloquents, se trouva réunie au fond d'un cabaret borgne; nous aurions préféré un temple majestueux avec des colonnes doriques ou la cathédrale de Reims, mais nous n'avions pas de choix.
Après tout, d'ailleurs, la plus illustre assemblée de l'univers--l'Assemblée constituante de 1789,--s'est réunie, faute de mieux, dans un jeu de paume, et Jésus-Christ, fils de Dieu, est né dans une étable entre le boeuf et l'âne, à plus forte raison pouvait-on désigner dans un cabaret le candidat de Creux-de-Pile.
Parmi tous les hommes éloquents qui venaient nous prêter leur concours, un seul manquait à l'appel, c'était le plus précieux de tous, mon rival et ami Néanmoins.
Vainement je l'avais prié de venir. Il m'avait répondu avec un regret bien sincère:
--Pas possible, cher ami, je suis _reteint_ (retenu).
Si tu m'avais parlé de ça dix jours auparavant, à la bonne heure, on aurait pu voir; mais, tu comprends, je n'ai qu'une salive à vendre. Elle est au service de M. Saumonet, mon patron, et par conséquent de M. Forestier, son client. Il ne ferait pas bon pour moi de changer de parti. Saumonet, pour ne pas perdre la clientèle des gros bourgeois et des riches propriétaires qui suivent tous la bannière de Forestier et surtout de Vire-à-Temps, m'enverrait voir dans la rue si j'y suis.
Et en s'arrachant par ci par là quelques cheveux, il répétait d'un air dépité:
--Quel malheur de ne pouvoir être avec Michel et toi! Ça m'allait comme un gant. Nous aurions ri, nous aurions crié, nous aurions braillé, disputé... Enfin ce qui me fait plaisir, c'est que je t'aurai en face de moi puisque je ne peux pas être à côté de toi dans le rang; allons-nous en donner de ces bons coups de langue! Allons-nous donner la fessée à nos bourgeois respectifs et mutuels!
Tels étaient les projets de Néanmoins.
Mais, faute d'un moine, l'abbaye ne chôme pas, dit un vieux proverbe. Faute de celui-là, nous avions encore assez d'orateurs parmi nous pour, de notre surplus, fournir deux Chambres des députés.
Comme j'avais convoqué à moi seul tous les assistants, je leur devais et ils attendaient de moi un discours d'ouverture.
Je commençai donc en ces termes:
«Messieurs et chers concitoyens...»
Un de mes amis, trop pressé d'applaudir, cria: Bravo! bravo!
Son voisin, jaloux de mon succès, lui donna un grand coup de coude en criant:--Vas-tu pas taire ton bec, Antonin?
Je repris:
«Messieurs et chers concitoyens,
»N'êtes-vous pas ennuyés...»
--Pas encore! interrompit celui qui avait coupé la parole à Antonin, mais si tu es trop long, ça ne tardera pas!
--Silence! dit un autre, laissez parler l'orateur.
Je continuai:
«... Ennuyés de n'être rien dans la ville, rien dans la commune, rien dans l'arrondissement, rien dans le département, rien dans la France, rien dans l'État...?
--Et par conséquent rien en Europe! ajouta Antonin.
--Rien! rien! rien! cria un autre. Rien que de malheureux contribuables à qui, tous les mois, le porteur de contraintes apporte un papier rouge ou vert avec ces mots: «Frère, il faut payer!»
--C'est vrai, ça! dit un troisième. Trapoiseau a raison. Nous ne sommes rien du tout.
Je continuai en m'inspirant du fameux abbé Sieyès:
«Messieurs, vous n'êtes rien, et vous devriez être tout!...»
--Bravo! bravo!
--«... Je dirai plus! vous pouvez être tout!»
--Comment? comment? crièrent à la fois plusieurs voix.
Je répondis avec une gravité croissante:
«C'est ce que j'allais vous expliquer... Qui êtes-vous, ô mes amis? Toi, tu es épicier; toi, ferblantier; toi, cafetier; toi, boucher; toi, clerc d'avoué; toi, horloger; toi, jardinier; toi, professeur de belles-lettres; toi, marchand de calicot; toi, marchand de chevaux; toi enfin, tu es propriétaire et rentier et tu fumes ta pipe tout le long du jour au bord de la rivière, ce qui fait prospérer le commerce du tabac et engraisser la régie... Tous enfin, vous êtes utiles à l'État, quoique de différentes manières...»
Je m'arrêtai un instant pour reprendre haleine, car la période était longue, puis je continuai:
«... Oui, c'est vous qui faites la richesse, la force, la puissance, l'éclat, la gloire et la prospérité de la nation française. Est-il quelqu'un qui oserait le contester?...»
De toutes parts on cria:
--Personne!
«... Eh bien! mes chers concitoyens et mes amis, vous à qui la France doit tout, qu'êtes-vous en France?... Rien. On verse votre sang dans les batailles et votre or dans les coffres de l'État, mais quant à vous consulter dans vos propres affaires, l'a-t-on jamais fait?...»
--Jamais! jamais!
«... Est-il un seul de vous qui soit président de la République?».
--Non! cria l'Assemblée.
«Ou ministre du président?»
--Non!
«Ou sénateur?»
--Non! non!
«Ou député?»
--Non, non, non!
«Ou maire, adjoint, conseiller municipal, sous-préfet? Pas un!...
Je m'arrêtai quelques secondes pour appuyer davantage sur cette triste vérité et je repris:
«N'est-ce pas une honte que parmi tant de jeunes gens d'une capacité éprouvée dans vingt professions diverses, pas un seul n'ait encore été choisi soit par le gouvernement, soit par ses concitoyens?»
C'est vrai, c'est une honte. Je le vis bien dans le regard de mes auditeurs.
«... Voulez-vous en savoir la raison? vous êtes trop jeunes, à ce que disent les gens qui sont en possession de tout. Il faut attendre que vous ayez fait vos preuves... Ils ont fait leurs preuves, eux, ces Gérontes, mais leurs preuves d'incapacité...»
--Bravo! Bravo!
«... De lâcheté...»
--Bravo! Bravo!
«... De stupidité, d'hypocrisie, de cynisme...»
L'enthousiasme allait toujours croissant.
«... Ce n'est pas tout, disent-ils encore, il faut respecter les droits acquis... Les droits acquis, messieurs! Où les ont-ils acquis, sinon en remplissant les antichambres des ministres, des préfets et des députés!...»
A ces mots, les applaudissements éclatèrent. On se jeta sur moi pour m'embrasser. Quelques-uns voulaient me porter en triomphe. Je refusai modestement.
La séance, suspendue de fait pendant un quart d'heure, fut enfin reprise et l'on me demanda quel remède je voyais à tant d'abus et à des injustices si horribles.
Alors, j'élevai la voix:
--Un seul, messieurs!... Il nous faut chercher un député, jeune comme nous, ardent comme nous, intelligent comme nous...
--Éloquent comme toi! interrompit Antonin.
--Eh bien, dit un autre, rien n'est plus simple. Prenons Trapoiseau.
Et dans le premier transport d'enthousiasme on aurait peut-être adopté la proposition sauf à s'en repentir et à me laisser seul dès le lendemain si je n'avais décliné cette offre trop flatteuse pour ma modestie.
--Non, mes chers amis, ce n'est pas moi qu'il faut nommer, c'est un homme qui... un homme que...
J'énumérai toutes les vertus qu'on devait demander à ce candidat idéal, je promis d'avance qu'il donnerait satisfaction à tous les intérêts, et enfin je nommai Michel Bernard dont le nom fut reçu avec acclamation.
Juste au même instant Michel entrait.
XXV
AU CAFÉ DE LA PERLE
Cette entrée, demi préparée, demi fortuite, fit le plus grand effet.
Tous se précipitèrent au-devant de Michel et lui serrèrent la main comme de vieux amis. A peine au courant de ce qui s'était passé, il me remercia de la marque d'amitié que je venais de lui donner, remercia aussi très gracieusement les autres électeurs, et, sans se prononcer lui-même, déclara qu'il respectait trop la volonté du peuple pour vouloir s'imposer à lui, mais que si les assistants, élite du corps électoral de Creux-de-Pile, voulaient se constituer en corps électoral et provoquer dans les autres cantons ou communes de l'arrondissement la formation de comités semblables qui s'entendraient tous ensemble et avec le comité central, lui alors, Michel, se tiendrait prêt à obéir à la volonté du peuple, quelle qu'elle pût être.
Ayant fait ce petit discours qui fut trouvé admirable par plusieurs et très convenable par tous les autres, il ajouta négligemment que les frais des comités seraient à sa charge.
Et pour preuve il paya la présente _consommation_, ce qui redoubla l'enthousiasme, ou, pour mieux dire, l'assit sur une base solide; car, il faut l'avouer, si l'argent est le nerf de la guerre, il est encore plus le nerf des élections dans tous les pays du monde.
Après plusieurs autres discours, félicitations et congratulations réciproques, on se sépara, et je demeurai seul avec Michel.
Alors il quitta son masque électoral et me dit d'un air sombre:
--Mon cher ami, nous marchons à une catastrophe!
Je répliquai, pensant aux affaires publiques qui paraissaient fort embrouillées par la dissolution de la Chambre:
--Mais non! mais non! Tu t'abuses! Tout finira mieux que tu ne penses!
--Trapoiseau, mon cher ami, la résistance est presque impossible.
--Rien de plus facile, au contraire! La force d'inertie suffirait seule, au besoin. L'armée d'ailleurs ne le suivra pas...
--L'armée! Qu'est-ce que tu me chantes là? Je te parle d'Hyacinthe.
--Ah! Et moi, je te parle de Mac-Mahon.
Nous éclatâmes de rire tous les deux.
--Écoute, me dit Michel, je vais risquer un coup désespéré.
--Tu vas tuer quelqu'un?
--Justement.
--Ton rival?
--Lui-même.
--Hélas! Le pauvre gros Francis est bien innocent de tout crime. Mais tu ne veux pas l'assassiner, je pense?
--Non, non. Ça se passera dans les règles, en public, devant quatre témoins. Un bon duel à mort.
--Mais ça ne s'est jamais fait à Creux-de-Pile.
--Ça se fera, Trapoiseau!
--Mais c'est sauvage! Tu ne trouveras pas un second témoin, car pour moi je vois bien que tu comptes sur mon amitié.
--Certes, et tu m'iras chercher un second témoin. Je ne suis pas inquiet. C'est un rôle glorieux et sans péril. Il y a toujours de braves gens pour se dévouer en pareil cas.
--Allons, tu veux exterminer Francis Vire-à-Temps?
--Je le veux, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen d'empêcher son mariage avec Hyacinthe.
--Mais comment feras-tu pour lui chercher querelle? Il est si doux, si poli, si bien élevé quoiqu'un peu entêté dans les discours politiques!...
Michel m'interrompit en riant:
--Entêté dans la discussion! c'est tout ce qu'il me faut. Qu'est-ce qu'il est?... Bonapartiste, je crois? Je vais dire du mal des Bonaparte. Doucement d'abord, pour ne pas le mettre sur ses gardes, puis crûment, puis je le pousserai à fond. Viens avec moi.
Nous allâmes ensemble chercher le gros Francis, au café de la _Perle_, où il passait une heure tous les soirs, sans rien _consommer_, comme disait amèrement le cafetier, et pour lire les journaux sans payer l'abonnement. C'est l'usage économique des plus gros bourgeois de Creux-de-Pile.
Comme nous l'avions prévu, il était là, regardant jouer au billard, jugeant des coups et ne prévoyant pas la machination qu'avait préparée le perfide Michel.
Celui-ci entra d'un air aisé et bon enfant comme à l'ordinaire et donna des poignées de main à tout le monde et à Francis lui-même, quoique leur rivalité auprès d'Hyacinthe eût mis entre eux un certain froid. Cependant, comme ils étaient bien élevés tous les deux, les formes de la politesse subsistaient toujours.
Michel s'assit sans affectation à une table voisine et je lui fis face. Nous causâmes d'abord de choses indifférentes et en particulier d'un procès qui se préparait. Nous discutâmes pendant cinq minutes la question de droit en feignant de boire des bocks.
Tout à coup Michel me dit:
--A propos, sais-tu la grande nouvelle que donne un journal anglais, le _English Duck_?
--A ces mots «grande nouvelle» _English_ et «_Duck_», les oreilles du bon Francis Vire-à-Temps s'ouvrirent toutes grandes pour recueillir le discours de Michel.
Celui-ci poursuivit:
--Il paraît que le prince impérial va faire une descente à Cherbourg. L'armée de mer va se soulever en sa faveur et lui livrer les forts. On compte sur trois régiments de ligne et sur un régiment d'artillerie. Plusieurs chefs de gare et chefs de trains sont gagnés.
Je m'écriai:
--Pas possible!
--Si possible et même si certain, continua Michel, que le gouvernement français a pris toutes ses précautions. Sa police en Angleterre a tout découvert.
--Mais alors, dit Francis qui brûlait de prendre part à la conversation, puisque tout est découvert, l'échec n'est pas douteux.
--Qui sait? répondit Michel. On parle aussi d'une conspiration de Paris qui se relierait à celle de Cherbourg. M. Paul de Cassagnac en serait et prendrait le commandement des insurgés de Belleville où il a de nombreuses intelligences...
Puis, baissant la voix:
--Bismarck est dans l'affaire... C'est lui qui fournit l'argent.
Ici Francis n'eut plus aucun doute.
--Eh bien, tant mieux! dit-il. Ça fera sauter cette sale République...
Mais alors Michel l'interrompit:
--Qu'est-ce que vous dites, Francis? Cette sale République! C'est vous qui l'appelez de ce nom, vous qu'elle loge, qu'elle nourrit, qu'elle héberge, qu'elle paie grassement, vous dont elle nourrit, héberge, loge et paie grassement le père et les frères!
Le bon gros receveur recula comme s'il avait marché sur un serpent, et vraiment la voix de Michel avait quelque chose de mordant et d'irritant qui ne rassurait pas.
--Voyons, dit-il, mon cher ami, ne nous fâchons pas pour si peu de chose. J'oubliai que vous étiez républicain. Je dirai, si vous voulez, que votre République est propre et brillante comme un sou neuf.
--Ça ne suffit pas, répliqua Michel.
--Soit! je le penserai.. Tenez, je le pense déjà! dit le gros Francis, qui croyait à une plaisanterie assez désagréable, mais qui voulait avant tout éviter une querelle.
Michel, voyant que cette inaltérable bonhomie ne lui laissait aucune prise, continua, mais en s'adressant à moi:
--N'est-ce pas honteux que tous ces gens-là,--le père et les trois fils,--vivent du budget de la République et osent encore l'appeler sale?... Mais c'est eux qui la salissent! c'est eux qu'il faudrait balayer!
Cette fois, le doute n'était plus possible. Le gros Francis vit bien que son adversaire cherchait une querelle sérieuse. Il regarda autour de lui comme pour chercher un appui; les joueurs de billard se rapprochèrent tenant leur queue à la main pour mieux entendre; deux ou trois habitués se levèrent, mais tout le monde paraissait indifférent ou plutôt favorable à Michel qui s'écria les yeux étincelants:
--A-t-on jamais vu chose pareille?
Puis, désignant de la main le pauvre Francis.
--Ça ose dire du mal de la République!
--Oh! s'écria le choeur avec indignation.
--Ça reçoit les écus de la République, et ça ose l'appeler sale!...
--Oh! oh! oh! continuèrent les assistants qui parurent prêts à faire un mauvais parti au receveur.
Alors le gros Francis poussé à bout répliqua:
--C'est donc une querelle que vous me cherchez, Michel?
L'autre se leva:
--Et si c'en était une, monsieur le receveur, qu'avez-vous à dire?
Francis réfléchit pendant quelques secondes; sans doute il eut envie de sauter sur son adversaire et de l'étrangler. Mais le sentiment de la conservation personnelle l'emporta. Il répondit avec une prudence qui ne saurait être trop admirée:
--Eh bien, Michel, vous êtes fou, mais je serai plus sage que vous, je vous cède la place!
Après quoi, il sortit, au milieu des éclats de rire des assistants.
Quelques minutes plus tard, le cafetier ferma sa boutique, et je me retrouvai seul avec Michel dans la rue.
--Décidément, dit-il, je ne parviendrai jamais à tuer ce garçon-là en duel. Il prend trop de soin du fils de sa mère. Rentrons chez moi; je veux faire un dernier effort.
Et il écrivit un billet que j'étais chargé de remettre en grande cérémonie, assisté d'un autre ami de Michel qui nous parut très propre à remplir cet office, car il était riche propriétaire, vivait à la campagne, braconnait presque toute l'année, n'aimait pas le vieux Vire-à-Temps qui l'avait condamné plusieurs fois à l'amende et connaissait à merveille le maniement des armes à feu.
Voici le billet:
«Monsieur,
»Hier, vous avez insulté la République en l'appelant _sale_, et vous réjouissant de ce qu'on la ferait sauter... c'est vous qui sauterez, je vous le prédis, sans être grand prophète.
»Ce n'est pas tout. En sortant du café de la _Perle_, vous avez dit que j'étais fou...
»La promptitude avec laquelle vous êtes rentré chez vous et l'obscurité de la nuit m'ont empêché de vous poursuivre et de vous donner sur-le-champ dans le dos des marques de ma satisfaction... Mais, vous entendez bien que cette injure ne peut pas rester impunie. Je vous prie de désigner deux de vos amis qui s'entendront avec les miens, MM. Trapoiseau et Crancy, pour régler les conditions d'une rencontre ou les excuses publiques que j'ai droit d'attendre de vous.
»MICHEL BERNARD.»
»_P.S._ Mes amis ont ordre de vous laisser le choix des armes.»
Le braconnier et moi nous portâmes ce billet doux le lendemain, vers une heure de l'après-midi, pendant que le gros Francis et le vieux Vire-à-Temps, son père, dînaient tranquillement en tête-à-tête.
Je ne sais quelles furent leurs réflexions, mais au bout de cinq minutes, M. le président parut, la serviette accrochée à la boutonnière de son paletot, les yeux allumés par la colère et peut-être par la bonne chère; il s'avança vers nous et dit:
--C'est vous, Trapoiseau, qui venez m'apporter ça dans ma propre maison?
Je répliquai sèchement:
--Monsieur, c'est à votre fils et non à vous...
Il prit un air de majesté foudroyante:
--Mon fils et moi, c'est tout un. Entendez cela, Trapoiseau, et ne vous avisez pas de recommencer!
Je commençais à me fâcher sérieusement. Je lui dis:
--Monsieur le président, au tribunal, je vous respecte comme je dois; mais ici, ce n'est pas à vous que je m'adresse... Je suis chargé avec mon honorable ami M. Crancy, d'attendre et de rapporter la réponse à une lettre que je vous ai remise... Et j'attends!
Ces derniers mots furent prononcés d'une voix très ferme, qui redoubla la colère du vieux Vire-à-Temps. Se voir ainsi bravé par un clerc de notaire, lui le souverain magistrat de l'arrondissement!
Il écumait. Il tira de sa poche la lettre de Michel, la déchira en vingt morceaux et dit:
--Voilà ma réponse.
Et comme j'allais insister:
--Coralie! cria-t-il à sa cuisinière, allez chercher les gendarmes!
J'aurais bien répliqué; mais au mot de «gendarmes» Crancy fut saisi d'une telle frayeur qu'il s'enfuit et que je fus obligé de le suivre. Au moins pour couvrir notre retraite, je dis au président:
--Monsieur, avertissez Francis de ne pas sortir s'il veut éviter quelque scène désagréable.
Mais le soir même, le procureur de la République fit appeler Michel et lui fit prêter serment, sous peine d'être coffré sur-le-champ, qu'il ne donnerait pas suite à sa menace.
--Au reste, dit Michel en prêtant le serment demandé, il suffit qu'on connaisse partout la poltronnerie du pauvre Francis!
Mais la catastrophe approchait.
XXVI
A LA MAIRIE
C'était le 1er juillet. Jamais les habitants de Creux-de-Pile n'avaient vu de cérémonie aussi somptueuse que celle qui se préparait pour le mariage de mademoiselle Hyacinthe Forestier avec M. le receveur Francis Vire-à-Temps, plus communément appelé «le gros Francis».
On devait aller en voiture de la maison de la mariée jusqu'à l'église de la paroisse; mais grâce à l'heureuse combinaison des rues, des ponts, des montées et des descentes qui font de cette admirable ville quelque chose d'assez semblable à un bossu orné de plusieurs bosses, il ne fallait pas moins de trois quarts d'heure pour faire le trajet à découvert sous les yeux des passants.
Au reste, cet apparat ne déplaisait pas au père Forestier qui jouissait de sa puissance et qui se rengorgeait avec un très légitime orgueil en regardant sa fille.
Il avait l'air de dire à tous: «Voilà mon oeuvre»; et en effet le capitaine Smintéry n'y était pour rien, n'ayant paru à Creux-de-Pile que trois ou quatre ans après la naissance d'Hyacinthe.
Pour elle, je m'aperçus avec étonnement qu'elle paraissait très gaie, d'une beauté charmante (cela va sans dire), et qu'elle ne regrettait pas du tout le pauvre Michel.
Plusieurs des spectateurs en firent tout haut la remarque, et, s'il faut tout dire, les spectatrices--celles du peuple surtout--ne furent pas indulgentes.
Dans la seconde voiture s'étalait le vieux Vire-à-Temps, à côté de Mme Rosine Forestier, qu'il couvrait de compliments et qui lui répondait par des sourires dont le capitaine Smintéry avait connu la puissance quinze ans plus tôt... Mais depuis ce temps-là, hélas! quel changement!