Chapter 10
--Madame, vous avez la parole.
Alors Mme Bernard commença:
--D'abord, monsieur, il y a autant de mensonges que de mots dans ce que vous a débité ce bossu.
Elle montrait du doigt Néanmoins, qui prit l'attitude d'un homme au-dessus de l'injure; du moins c'est ce qu'il voulait figurer, je crois, en fourrant ses pouces dans les entournures de son gilet et renversant la tête en arrière comme s'il avait regardé quelque mouche au plafond ou quelque étoile au zénith.
Elle continua:
--Quant à Trapoiseau, à voir la mollesse avec laquelle il défend mes intérêts, je m'explique bien le soupçon qui m'est venu qu'on l'a payé pour...
Au fond de mon âme, je l'appelai pécore. J'essayai de l'interrompre et de réclamer; mais le juge de paix me fit signe de la main:
--Trapoiseau, dit-il, vous n'avez pas besoin de réclamer. Nous vous connaissons tous. Vous savez bien d'ailleurs qu'il faut pardonner quelque chose à la colère des dames.
Puis, se tournant vers elle et d'une voix caressante:
--Voyons, ma chère enfant, vous étiez un peu émue l'autre jour, cela se comprend, et vous êtes fâchée, n'est-ce pas? d'avoir lâché un mot trop vif que rien ne pouvait justifier.
Mme Bernard l'interrompit en riant comme les cavales furieuses hennissent:
--Ah! ah! Fâchée, moi, d'avoir traité la Forestier comme elle le mérite! Fâchée d'avoir appelé son mari...
Le vieux juge de paix était un excellent homme, je l'ai déjà dit, doux, poli, instruit, lettré, et qui avait toujours vécu dans le respect des femmes, mais quand il vit que la dame allait prononcer le mot terrible et aggraver devant tous les bourgeois de Creux-de-Pile une injure déjà si cruelle pour le pauvre M. Forestier, il frappa sa table d'un coup de poing si terrible que le mot se perdit dans le bruit. Puis il dit d'un ton sévère:
--Madame, retirez-vous. La cause est entendue.
Elle voulut répliquer, mais il reprit:
--Trapoiseau, mon ami, emmenez-la ou je vais la faire enfermer comme folle.
A cette menace, qu'il n'avait ni le droit ni la volonté d'exécuter, la féroce dame fut si épouvantée, qu'elle me suivit sans rien dire, la tête basse. Je la conduisis jusqu'au bas de l'escalier de l'hôtel de ville, où sa fidèle Marion vint la rejoindre.
Toutes deux rentrèrent au logis en maudissant le juge de paix.
Quant à lui, dès que je fus rentré, il dicta un jugement tout pareil à ceux de Salomon, compensant les dépens, condamnant les deux parties chacune à une amende de cinquante francs, n'accordant de dommages-intérêts ni à l'une ni à l'autre; puis, s'essuyant le front, car il faisait chaud, il leva la séance, et crut sans doute la paix rétablie ou feignit de le croire; mais qu'il était loin de compte, et quelles scènes tragiques se préparaient pour la joie des habitants de Creux-de-Pile!
Cependant tout le monde se dispersa pour aller dîner, car, de quelque nom qu'on l'appelle, le principal repas de tous les bourgeois de Creux-de-Pile est entre midi et deux heures; dans l'après-midi les hommes vont au café et jouent aux cartes; les femmes s'habillent, font des visites, et disent du bien des absents.
Pour moi, comme je me retirais avec les autres, je vis que mademoiselle Angéline Bouchardy, qui était venue sous le bras de son père, me regardait si fixement que mon pauvre coeur trop tendre se mit à palpiter comme un petit oiseau dans la main d'un enfant.
Alors je m'approchai d'un air indifférent, me doutant bien qu'on avait quelque avis ou quelque ordre à me donner. Mais ce fut tout autre chose.
Angéline me dit:
--Monsieur Trapoiseau, vous avez admirablement plaidé.
Je n'avais pas prononcé trente paroles; mais, comme dit en grec saint Chrysostôme, _felices fortuna juvat_; aux gens heureux tout réussit. Et ce jour-là j'étais heureux.
Je répliquai:
--Mademoiselle, c'est votre présence qui m'a inspiré.
Ce qui fit rire toutes les dames et demoiselles et Angéline elle-même, qui rougit un peu par surcroît.
Du moins, je l'ai cru ce jour-là. Si c'était une illusion, grand Jupiter, donnez-m'en toujours de pareilles!
XX
ENTRE ÉLECTEURS
Le même jour, vers quatre heures de l'après-midi, pendant que je rédigeais le testament d'une vieille dame dont on avait beaucoup parlé à Paris trente ans auparavant, mais non dans le meilleur monde, et qui voulait, pour racheter les péchés de sa jeunesse, léguer toute sa fortune à un couvent, la porte de l'étude s'ouvrit sans bruit.
Pour rendre plus facile le travail de l'intelligence, je fredonnais doucement le refrain:
Sapristi! qu'est-ce qui paiera La goutte à la pa, à la pa pa, Sapristi! qu'est-ce qui paiera La goutte à la patrouille?
J'en étais à l'article 5 du testament. Il s'agissait d'un vieux monsieur qui devait être chargé d'un fidei-commis de cent mille francs, destiné, bien entendu, au couvent, lequel, en retour, ferait dire quelques centaines de messes pour retirer ma cliente du purgatoire. Il s'agissait de prévenir les procès en captation qu'un héritier naturel qui se croit frustré n'est que trop souvent disposé à intenter, et aussi de prendre quelques précautions contre l'infidélité possible du fidéi-commissaire. Il n'était pas aisé de trouver la formule; alors je continuai le couplet suivant:
La baronne avait du monde, Mais c'étaient ses quatre soeurs, Dont trois brunes et l'autre blonde, Avec huit-z-yeux ravisseurs.
A ce moment, je m'aperçus qu'une ombre venait de se planter entre la fenêtre et moi. Je levai les yeux.
C'était la belle Angéline.
Je me levai précipitamment et m'excusai de ne l'avoir pas vue plus tôt. Sans cela, elle pouvait croire que je ne me serais pas permis de chanter...
Elle sourit avec bonté et répliqua:
--Ne vous excusez pas, monsieur Félix...
(Félix! elle disait Félix!)
..... Ce n'est pas vous qui avez tort de chanter quand j'ouvre la porte; c'est moi qui n'aurais pas dû entrer de peur d'interrompre vos chansons...
--Oh! mademoiselle!...
--Vous chantez très bien d'ailleurs... Orateur le matin, ténor le soir...
Elle riait et peut-être se moquait un peu de mes talents variés, mais si doucement, si gaiement que j'éprouvais la sensation du chat à qui l'on passe lentement la main sur le dos et qui ronronne avec reconnaissance. Si je ne ronronnais pas, moi, c'était par respect pour le métier de notaire que j'étais exposé à exercer un jour et aussi parce je n'avais pas le gosier fait comme celui des chats.
Elle n'était pourtant pas venue, du moins je le suppose, pour m'entendre chanter ou pour me faire des compliments sur ma voix de ténor; elle me demanda donc un volume de l'_Histoire ancienne_, de Rollin.
--Lequel, mademoiselle?
Elle répondit:
--Celui que vous voudrez; ça m'est égal.
Puis, comme elle s'aperçut de son étourderie, elle se reprit;
--Celui de la prise de Carthage.
Je me hâtai de chercher et de lui donner le livre. Alors, comme se décidant tout à coup:
--A propos, dit-elle, je suis chargée d'une commission...
--Laquelle?
--Mon amie Hyacinthe, qui a su de moi les efforts que vous avez faits ce matin pour empêcher à l'audience un éclat qui la séparerait éternellement de Michel, m'a chargée de vous en remercier.
En même temps elle me regarda d'un air si particulier et si aimable, que je me sentis tout à coup transporté d'une hardiesse extraordinaire et que j'osai dire:
--Je n'ai fait que mon devoir... mais Mlle Hyacinthe n'a donc pas renoncé à Michel?
--Non.
--Comme Michel sera heureux de n'être pas oublié!
Angéline répliqua d'un air distrait:
--Oui, oui! très heureux!
--Et alors, il ne vous épouse donc pas?
--Monsieur Trapoiseau, que signifie cette question?
Je répondis tout troublé:
--Pardon, mademoiselle; on disait, on avait dit...
--... Qu'à défaut d'Hyacinthe, Michel viendrait à moi! Monsieur Trapoiseau, vous êtes un impertinent! Je ne chasse pas sur les terres de mes amies.
Le mot était dur, quoique la manière demi-sérieuse, demi-plaisante dont il était prononcé en diminuât beaucoup la force.
Je me hâtai de m'excuser. Cependant, trouvant l'occasion favorable et craignant qu'elle ne se présentât plus, j'osai dire encore:
--Je sais quelqu'un qui sera bien content de l'apprendre.
--Qui donc, s'il vous plaît, monsieur?
Et elle me regarda d'un air assez hautain.
--M. Francis Vire-à-Temps, le fils de M. le président, le receveur de Creux-de-Pile, par exemple. On dit que M. Bouchardy ne le déteste pas...
Cette fois, la belle Angéline me regarda entre les deux yeux, mais sans colère, et me dit:
--Monsieur Trapoiseau, vous ne pensez qu'à faire des contrats, c'est votre état, et alors, dès que vous voyez un receveur sans femme, vous voulez me l'offrir. Eh bien, sachez, cher monsieur, que je ne suis pas pressée, moi, de me marier, que je suis libre et maîtresse chez moi,--libre et maîtresse, vous m'entendez bien?--que tous les receveurs du monde ne me tentent pas, que je suis trop bonne de répondre à vos questions, et enfin... bonsoir. Tenez, reprenez votre livre. Je sais en gros que Carthage a été détruite par les Romains, ça me suffit pour aujourd'hui.
Tout cela fut débité d'une haleine et presque avec indignation.
Elle ouvrit la porte, me regarda une seconde, me vit presque consterné, et d'une voix légère ajouta:
--Au revoir, monsieur Trapoiseau.
Alors la porte se referma, et la vieille étude sombre qui avait été éclairée d'un rayon de soleil rentra dans les ténèbres.
Pour moi, tout en enrageant de mon mauvais succès et en rédigeant avec application le fameux paragraphe 5 du testament de la vieille, je sentais je ne sais quel soulagement, et je chantonnais doucement, car c'est ma manie de chanter quand je suis seul:
Ohé! les petits agneaux, Qu'est-ce qui casse les verres?...
Au fond, quoiqu'elle m'eût trouvé trop hardi peut-être pour l'avoir questionnée, Angéline m'avait répondu, et même fort nettement au sujet de Michel et du gros Francis. Elle ne voulait ni de l'un ni de l'autre... Elle n'était pas pressée... Elle attendait donc quelqu'un ou quelque chose; mais quoi?... Hé! hé! si c'était le fils unique de maman Trapoiseau?...
Ici mon âme se plongea dans un abîme de rêveries et de félicités...
Le même soir, vers neuf heures, comme je me promenais dans les rues, je rencontrais un groupe nombreux de mes concitoyens qui paraissaient fort agités et qui parlaient politique à l'entrée du café de la _Perle_ où se réunissent tous les hommes d'État de Creux-de-Pile.
L'un d'eux, me reconnaissant, malgré l'heure avancée, m'appela de loin:
--Hé! Trapoiseau!
--Qu'y a-t-il?
--Grande nouvelle. La Chambre des députés va être dissoute.
--Je sais.
--On fera des élections.
--Je sais.
--Le père Forestier va revenir.
--Je sais.
--Il est des 363.
--Peut-être!
--Le préfet n'en veut pas.
--Je sais.
--L'évêque est indécis.
--Je sais.
Alors, celui qui m'avait appelé, s'écria en répétant une plaisanterie fort connue de ce temps-là:
--Il sait tout, ce Trapoiseau.
Ce qui faisait illusion à une parole qu'on disait échappée à un fameux homme de guerre en montrant son secrétaire particulier.
Tous les autres se mirent à rire et m'obligèrent à m'asseoir avec eux dans le café, où naturellement on se remit à parler politique.
--Toi qui sais tout, dit mon ami Néanmoins, tu ne sais peut-être pas que Michel est candidat?
En effet, je ne savais pas, et je l'avouai franchement.
--Apprends donc, reprit Néanmoins, que Michel va revenir; qu'il renonce à la belle Hyacinthe de son plein gré ou parce qu'il ne peut pas faire autrement; que pour se venger il va se présenter aux élections prochaines, qu'il sera soutenu par les républicains à qui le père Forestier, ancien bonapartiste mal blanchi, n'a jamais rien dit de bon; qu'on va courir les champs et la ville à la poursuite des électeurs; qu'il y aura des comités, des assemblées, des réunions populaires, tout le diable et son train; que les hommes éloquents comme toi et moi vont se faire connaître et poser leur candidature pour un prochain avenir...
On l'interrompit, on discuta les chances des candidats.
--Le père Forestier est une oie, dit un des assistants.
--Eh bien, tant mieux pour lui, répliqua l'autre. Il ne fera ombrage à personne. As-tu jamais vu que les électeurs aient rejeté un député parce qu'il était trop bête?
--Non, répliqua un troisième, car dans ce cas, ils n'en étaient que mieux représentés. Lui et eux se ressemblent. Est-ce qu'un troupeau d'oies va prendre pour chef un aigle? Jamais de la vie! L'aigle voudrait les enlever dans les airs à sa suite et peut-être leur ferait casser le cou. Les oies aiment bien mieux prendre un bon gros, gras, lourd oison, qui ne s'élève jamais,--aussi bien qu'elles,--à plus de deux pieds de terre. Un oison, vois-tu, en toutes choses, c'est plus sûr et moins trompeur.
--C'est donc pour cela, reprit Néanmoins, qu'il y en a tant dans nos grandes Assemblées.
Je lui coupai la parole.
--Néanmoins, mon ami, tu vas blasphémer contre les dieux!
Alors on revint à Michel, et les opinions se croisèrent pour et contre.
--Il a du talent, ce garçon!
--Heu! heu!
--Si! si! Il parle bien et longtemps. Je l'ai vu tenir le crachoir pendant deux heures et l'on ne s'ennuyait pas!
--Parbleu! Qui est-ce qui ne parle pas bien en France?
--Ceux qui réfléchissent!
Ce mot profond et vrai fit rire tout le monde.
--Michel a-t-il des chances?
--Pourquoi non?... Son père en avait.
--Il n'est pas des 363, lui, et le père Forestier en est peut-être...
--Oui, mais si peu!
--On dit que le président Vire-à-Temps le soutient.
--Oui, comme la corde soutient le pendu, en attendant qu'elle l'étrangle.
--Il a du génie, ce Vire-à-temps... Jamais on ne l'a vu que du côté du plus fort.
--Très malin, ce Vire-à-temps... Tous ceux qui veulent être avec le gouvernement vont suivre le président.
--Oui, mais qui sera gouvernement dans six mois?
--Ah! c'est l'imprévu. Mais Vire-à-temps ne se trompe jamais. On ne risque rien à le suivre.
--Vous savez le prix du marché? Son fils, le gros Francis épousera la belle Hyacinthe et Rosine donnera une dot.
--Ah bah!
--Parole d'honneur! Ça lui arrachera l'âme d'abouler ses écus; mais qu'est-ce qu'elle ne ferait pas pour ce gros président?
--Mauvaise langue!
--Pauvre Michel! dit quelqu'un.
--Ah! il était trop heureux, celui-là. Joli garçon. De l'argent. Du talent. Le nom respecté de son père. Un caractère heureux. Il aurait eu par-dessus le marché la plus jolie fille du pays. En vérité, c'était trop pour un seul homme!
Sur cette réflexion philosophique, on se sépara.
XXI
LES BANS
Quelques jours plus tard, en passant le long de l'Hôtel-de-Ville, je lus avec étonnement l'annonce du prochain mariage de M. Francis Vire-à-Temps (ou Portefoin, mais je lui laisse le nom sous lequel on avait l'habitude de désigner le père et les enfants) avec Mlle Hyacinthe Forestier, fille mineur et légitime, etc.
Ma surprise fut si forte que rien ne pouvait la surpasser, excepté celle des habitants de Creux-de-Pile qui tous connaissaient l'histoire de Michel et d'Hyacinthe.
La femme du coutelier d'en face en était si indignée qu'elle sortit de sa boutique tout exprès pour me dire:
--Eh bien! monsieur Trapoiseau, fiez-vous donc à présent aux belles demoiselles, aux filles de députés! A-t-elle assez fait de manières, celle-là, pour attraper le pauvre Michel!... Tournait-elle assez les yeux pour le regarder en dessous quand elle allait à la messe ou à la promenade?... Et à présent voilà!... La maman ne veut plus... Eh bien, tant pis pour Michel. On prendra le gros receveur, un mari ou un autre, qu'est-ce que ça fait? La nuit tous les chats sont gris. Au fond, ce n'est pas le mari qu'elle aimait, c'était le mariage.
Franchement, je le croyais un peu.
J'avais bien entendu dire (car tout se sait à Creux-de-Pile), que la belle Hyacinthe avait fait une vigoureuse résistance aux volontés de sa mère, qu'elle avait prié, supplié, pleuré; mais enfin tout s'était apaisé. M. Forestier était revenu. Il avait, sur l'ordre de sa femme, comme c'était son devoir, déclaré fermement à sa fille qu'elle devait renoncer à Michel et prendre sans retard le fils du président.
Elle obéissait. Qu'y a-t-il d'étonnant? N'est-ce pas dans toutes les familles bien réglées, le devoir de la fille d'obéir au père qui lui-même obéit à la mère, laquelle obéit tantôt au bon sens, tantôt à sa fantaisie? C'est égal, Hyacinthe aurait pu attendre davantage avant de céder.
Le même jour, comme je réfléchissais à ce changement subit et me chantais à moi-même (je vous l'ai dit, c'est mon habitude):
La donna è mobile,
je vis entrer dans ma chambre à dix heures du soir mon ami Michel en habit de voyage.
Après avoir salué ma mère, il me prit par le bras:
--Écoute, ami, puisque tu n'es pas couché, nous allons nous promener un peu. J'ai beaucoup à te dire et à entendre de toi.
Je le suivis et lui racontai ce qui s'était passé en son absence, sans oublier, bien entendu, la publication des bans.
Je croyais qu'il en serait ému; mais non...
--Déjà! dit-il simplement.
Puis il prit la parole à son tour.
--Mon cher ami, je suis venu par le dernier train, afin de n'être vu ou remarqué de personne, car, grâce à Dieu, les bonnes gens de ce pays se couchent plus tôt que les poules. D'où crois-tu que je viens?
--De Paris.
--En effet, c'est là que je faisais adresser mes lettres. C'est de là que partaient mes réponses et j'y étais hier au soir. Mais, en réalité, depuis un mois je n'ai pas quitté ce bienheureux pays où respire Hyacinthe...
Et comme je le regardais étonné:
--Je suis allé tout bonnement chercher un gîte à deux lieues d'ici dans la montagne, chez un brave homme, mon client, pour qui j'ai plaidé trois ou quatre fois sans lui demander un centime, qui habite seul au coin d'un bois, qui ne parle à personne (il est allé un peu aux galères dans sa jeunesse) et qui, pour quelques maravédis par jour m'entretient de pain bis, de lait, de fromage, de petit salé et de vin très âpre, mais qui réchauffe le coeur.
Tous les soirs, mon pauvre galérien, qui est le plus honnête homme du monde, au fond, et qui rendrait des points, pour la générosité, à Jean Valjean, prend son épervier et part pour la pêche sans s'occuper de moi, car il a contracté au bagne l'habitude de n'être pas curieux... De mon côté, je prends mon bâton de voyage, une blouse de charbonnier, un chapeau large et mou, j'arrive vers onze heures du soir à Creux-de-Pile, je fais le tour des remparts, j'évite les chemins tracés, je m'enfonce dans les prés, j'en sors pour entrer dans les terres, je vais détacher une petite barque qui appartient au meunier de Reberry, je passe la rivière et j'entre dans le jardin de M. Forestier, député...
Qu'est-ce que tu dis de ça, Félix Trapoiseau?
Je répondis gravement:
--Monsieur Michel Bernard, mon ami, vous êtes fou. Qu'allez-vous voir à cette heure indue?
--Hyacinthe, parbleu!
--Elle est exacte au rendez-vous?
--Elle est et elle n'est pas... Il y a bien des jours où je reviens bredouille. Mais, en temps ordinaire, je lui parle assez facilement quoique d'un peu loin, car elle demeure au rez-de-chaussée, à côté de la chambre de sa mère; mais nous sommes séparés par une fenêtre grillée... Malheureusement, il y a des jours où madame Forestier reçoit des visites et retient ses visiteurs jusqu'à deux heures du matin. Alors je m'en vais... Mais tout ça va finir.
--En effet, puisqu'elle va se marier avec le gros Francis. Que dis-tu de ça, Michel?
Il répliqua froidement:
--C'est sur mon conseil qu'Hyacinthe a donné son consentement.
Ici, je pensai que mon ami n'avait pas la cervelle bien saine.
--Mais que penses-tu faire? L'enlever?
--C'est mon secret, dit Michel... Un mot pourtant, Félix. Il est possible qu'il y ait du sang versé.
--Ah! grand Dieu! Vas-tu donner des coups de couteau à la famille Vire-à-Temps?
--Des coups de couteau, non; mais peut-être un bon coup d'épée...
--A Francis?
--A lui-même.
--Oh! le pauvre gros garçon, tu aurais le coeur de lui percer le flanc?
--Je l'aurai.
--Tu perceras?
--Je percerai.
--Le vieux Vire-à-Temps te fera empoigner par les gendarmes.
--Je l'en empêcherai bien. Le gros Francis sera mis à mort ayant que son père sache qu'il est en danger.
Et c'est toi, Félix Trapoiseau, mon ami, qui porteras le cartel et qui seras mon témoin.
--Hum! cela demande réflexion, Michel.
Alors il s'écria indigné:
--Par saint Cuthbert et saint Patard, qui sont les deux plus grands saints du calendrier, si tu ne promets pas d'être mon témoin, je jure, moi, de renoncer dès ce soir à ton amitié.
Puis, s'adoucissant peu à peu:
--Si tu savais, Félix, comme elle est belle, ma Hyacinthe!
Je répondis assez froidement:
--Oui, oui, je la connais!
--Tu crois la connaître, reprit-il, parce que tu as vu son enveloppe mortelle qui est d'une beauté idéale, avoue-le... Avoue que tu n'as rien vu d'aussi beau qu'elle!
--Peut-être...
Je pensais à Angéline; mais lui, sans m'écouter:
--Son âme immortelle est plus belle encore. Quand elle parle, vois-tu, sa voix est une musique; les paroles qui lui échappent, c'est de la fleur de poésie; ce qu'elle pense...
Alors, impatienté de tout cet enthousiasme, je lui dis:
--J'en connais une qui est dix fois plus belle...
Il recula étonné.
--Oh! oh!...
--Oui, Michel Bernard, mon ami, dix fois plus belle, et pour qui je donnerais, moi, mon âme, ma vie, mon salut éternel, ma part de paradis et même les douze cents francs par an que je reçois de maître Bouchardy, son père...
--Comment! c'est de mademoiselle Bouchardy que tu parles?...
--D'elle-même.
--O pauvre ami, s'écria Michel, pauvre ami, pauvre ami!
Je cherchais avec inquiétude comment j'avais pu exciter à ce degré sa compassion, à la fin il reprit:
--Il faut que tu saches, Félix, que je t'aime plus que tout, excepté...
--Oui, excepté Hyacinthe, ça va sans dire... après?
--Après?... voici. Si j'épouse Hyacinthe, le gros Francis va se rejeter sur mademoiselle Bouchardy, avec qui son mariage était à peu près arrangé il y a six semaines. Le vieux Vire-à-Temps l'a rompu dès qu'il a vu la querelle de ma mère et de madame Forestier, parce qu'il préférait Hyacinthe; mais il renouera si j'épouse Hyacinthe...
--Et alors moi, je serai victime de ce retour! N'y compte pas, Michel! J'aime Angéline...
--Le lui as-tu dit!
--Non.
--L'as-tu dit à son père?
--Non.
--Si tu le lui disais, te la donnerait-il en mariage?
--Non.
A cette réponse, Michel éclata de rire.
--Alors, dit-il, que risques-tu de perdre, puisque tu ne possèdes rien?
--Et l'espérance, Michel? N'est-ce pas le plus grand bien des malheureux? Qui sait? Je serai peut-être riche un jour.
--Pourquoi non?
Il essayait de me consoler et de m'encourager.
Enfin, comme minuit sonnait.
A l'horloge de bronze:
--Il faut rentrer et dormir, me dit Michel; maintenant que les bans d'Hyacinthe sont publiés, je n'ai plus besoin de me cacher; au contraire! A propos, garde-moi le secret, et tiens-toi prêt à me voir égorger le gros Francis!
Je promis, et l'accompagnai jusqu'à la porte de sa maison. Comme il allait entrer, une lumière parut dans la maison Forestier et descendit l'escalier. Nous entendîmes un bruit de voix. La grande porte s'ouvrit et nous n'eûmes que le temps, Michel et moi, de nous cacher dans une encoignure pour n'être pas vus.
Le président et ses deux fils, le receveur et le sous-préfet, descendaient tous trois ensemble. Le sous-préfet donnait le bras à sa femme, Francis et son père échangeaient les dernières politesses avec la famille Forestier.
--Au revoir, mon cher ami, disait le président.
--A demain, répondait le député.
Francis saluait sa future belle-mère avec déférence, et sa fiancée avec toute la grâce dont il pouvait disposer. Au fond, il la trouvait jolie, on lui promettait une belle dot; peut-être, par le crédit de son futur beau-père, deviendrait-il trésorier payeur général du département; c'étaient bien des raisons de la trouver admirable.
Quand à madame Forestier, elle recevait ses compliments avec une condescendance affectueuse.