Chapter 2
Les jeux d'eau dans le parc et la ribambelle Des fous, Le coeur troublé des belles Et le coeur ironique et tendre qui bat sous Le gilet de velours de Maurice Ravel, L'inquiète qui rougit sous l'ombrelle Et le gredin qui se met à genoux Devant elle, La guitare fausse que joue Un doigt rebelle, La vasque, le vieil arbre, la cascatelle Et l'arc fin de lune dans le soir d'août, Tout cela dans mon souvenir infidèle En accord très doux Se mêle ...
SUR L'AVENUE MONTSOURIS
Le petit jour est gris souris; La chiffonnière avec sa hotte Cherche un trésor dans l'avenue Montsouris; La bique maigre et biscornue Du maraîcher trotte Sur le pavé.
Ma jolie voisine déjà levée A sa croisée paraît Et le coeur tendre qu'en vain j'offre Bat plus fort sous l'étoffe Vraiment trop mince du gilet: Aimerai-je de la sorte et sans halte Jusqu'au dernier souffle? Le jour devient couleur de craie Et cette belle qui par-dessus tout me plaît De sa fenêtre peut voir sur l'asphalte Le poète Klingsor avec sa boîte au lait Et ses pantoufles.
FRANCIS JAMMES
Il a plu. Le matin sourit A travers ses pleurs; La grenouille saute dans l'étang Et sur un roseau droit du Christ, Le beau martin-pêcheur En habit bleu clair à la hussarde, Avec son plumet rouge éclatant, Monte la garde.
Francis Jammes, dormez-vous encor? Le joli lièvre roux Essuie la fine pluie De ses moustaches Et le vieil âne à l'oeil humide tâche D'attraper enfin la fleur d'or Du pissenlit: Francis Jammes, Francis Jammes, dormez-vous?
Il n'est plus un grelot de mule qui se taise Et ne fasse un concert féerique Sous l'accompagnement sourd des coups De trique; Il n'est plus un soulier du cordonnier d'Orthez Qui ne résonne sur le pavé; Ah! l'heure n'est plus de rêver Du cousin des Indes ou d'Amérique: Francis Jammes, Francis Jammes, dormez-vous?
DU BOUT DE LA RUE DU BAC
Du bout de la rue du Bac Je regarde le paysage printanier, Les bateaux bleus dans l'eau vert pomme, Les linges clairs des mariniers, Le Louvre rose du vieux Roi, Et sur Saint-Germain l'Auxerrois Un ciel aussi fin qu'un tamis d'azur; Du bout de la rue du Bac Tout paraît pur; Tout est paré de couleurs vives comme Une aquarelle de Signac.
Bateliers, bateliers, pourquoi donc partez-vous? Ce paysage ne peut-il suffire? Laissez le gouvernail et le souci Et vous, charmantes mains, laissez les clés; Le temps fera le ton de ces pierres plus doux, Mais je ne serai plus hélas! ici Pour regarder cette eau couler, Ni ma folle jeunesse s'enfuir.
RÊVERIE D'AUTOMNE
Monsieur le professeur Trippe A son gibus de poil de lièvre Et sa redingote noire qui se fripe Sur son maigre derrière.
Monsieur le professeur est assis Sur le banc vert du jardin anglais Et tourne ses pouces d'encre noircis Sur son gilet usé à ramages violets.
L'automne mélancolique ce soir Commence à rouiller les feuilles sans sève: Monsieur le professeur les regarde choir Une à une, et rêve ...
Monsieur le professeur a des lunettes d'or Sur son nez long d'une aune Et des fils d'argent dans ses cheveux jaunes Et multicolores.
Et pourtant monsieur le professeur fut jeune homme Probablement, rose au jabot, sourire aux lèvres; Mais maintenant, monsieur le professeur rêve Et contemple le soir d'automne.
Monsieur le professeur songe à madame Rose Sa ménagère au teint rosé de lilas; Monsieur le professeur rêve et pose Dans le creux de sa main son front las.
Un espiègle tire son mouchoir à fleurs; Un air suranné d'épinette s'achève; Au fond du vieux jardin anglais le jet d'eau pleure: Monsieur le professeur rêve ...
FRÉJOL
Que Fréjol chante ou que Frégoli Change de veste, Qu'importe si le pli De ton ventre reste.
Charmant bourgeois Qui décampas du logis L'oeil tout en joie, Ton nez comme aubergine rougeoie Aux bougies.
Le poétique clair de lune sur l'osier Peut luire et le rossignol gris s'égosiller, Tu t'en fiches: Fréjol et Frégoli sont sur l'affiche.
Et cependant qu'un vieil alcool descend la pente De ton gosier à col crasseux, Madame au coeur tendre se penche Et sournoisement se grise de ce Que Fréjol chante.
MADEMOISELLE DE MONTPENSIER
Dans ce vieux Luxembourg cher au coeur d'Antonio De la Gandara, Dans ce vieux Luxembourg, La flûte, le trombone et le tambour Qu'un beau militaire bat à tour de bras, La flûte, le trombone et le tambour Esquissent un trio.
Hé! hé! la fine jambe que voici! Le bourgeois assis Vers elle glisse Une oeillade d'amour farcie; Ce hautboïste emplit les coeurs de poésie: Qu'en dites-vous, nourrice?
Chut! le capitaine de musique s'assied Et la petite flûte s'est tue; Charmante épouse courroucée, Ne crains plus rien pour ma vertu: Je ne regarde que la statue De Mademoiselle de Montpensier.
LE DÉFILÉ
Au bruit du trombone et des fifres de buis Le régiment bleu passe dans la rue; Margot t'a plumé comme une recrue, Marquis.
La femme de l'adjoint se penche à la fenêtre Et son pauvre coeur bat comme un tambour; La femme de l'adjoint regarde tour à tour Les jeunes officiers paraître et disparaître.
Soeur Anne, soeur Anne, ne vois-tu rien venir? La Margot t'a plumé comme un dindon charmant; Mais quoi, voici passé le régiment Et Madame est prête à s'évanouir: Où donc es-tu, lieutenant?
MONSIEUR ANGOT
La lune est tout en haut du peuplier Et tu attends en vain ta belle, nigaud; La lune est tout en haut du peuplier Et Monsieur Angot monte à sa tour Pour la mieux regarder: Est-il pointu, rond ou carré, Est-il de soie ou de velours Ou de papier, Le bonnet de Monsieur Angot?
Avez-vous bien dormi, chère jolie? L'aubergiste déjà réclame notre écot; La lune est loin, le rossignol d'amour s'est tu Et Monsieur Angot ronfle dans son lit: Avez-vous bien dormi, chère jolie? Assurément il est pointu Le bonnet de coton de monsieur Angot.
Votre coeur ce matin est-il triste ou léger? Faut-il que nous allions songer sous la charmille Où le corbeau Déchire son gosier de parchemin, Faut-il encore aller songer? Mais quoi? pleuvra-t-il aujourd'hui, fera-t-il beau, Ma mie? Monsieur Angot nous le dira demain.
LE POULET AU BOUT DE LA FICELLE
Le poulet tourne au bout de la ficelle, Le poulet qui pend Sur le bois qui fume; Le poulet tourne au bout de la ficelle Et la plume Tourne au vent.
Le bruit de la fusillade se fait si faible Qu'on ne l'entend plus qu'à peine; Brigadier Fricard et toi Bridaine, Toastons; Nul poème Ne vaut cette volaille entre ces trois bâtons.
Et des buveurs de bière, foin! Le fin canon de France leur répond; Fricard, est-ce que la vie t'importune? Encore un peu de ce vieux vin De Moselle exquis,
Encore un peu de ce chapon, Puis nous dormirons sous la lune, Vous deux rêvant de blonde ou brune, Mais moi, de qui?...
GOOSSENS
Déjà la nuit ... Dans l'albâtre luit Le filament d'or cramoisi; Où sommes-nous? Tout s'assoupit: La pelote De fil tombe sur vos genoux Et le pois sans cosse Roule sur le tapis D'Asie; Déjà la nuit ... Sur le clavier jauni Une musique délicieusement fausse De Goossens s'éveille note à note; Où sommes-nous? A Londres, Chandernagor Ou Singapour? La main délicate et chérie Continue Et les doigts fous courent plus vite; Mais soudain trouant le décor
Et faisant tressaillir la trop sonore vitre, Avec un lointain roulement sourd, Le dernier autobus traverse l'avenue Montsouris.
SUR LE QUAI
La bise qui nous soufflait au nez Depuis le Pont-Neuf jusqu'à Notre-Dame, Ce soir d'hiver, chère, vous suffoquait; Était-ce endroit choisi pour une promenade D'amoureux étonnés, Ce quai?
Surtout quand le poumon est en capilotade Comme le vôtre hélas! comme le mien aussi; Mais n'est-ce le moindre souci Auquel on s'attarde, Lorsqu'Amour, ce traître, bat le briquet?
Paysage fin et mélancolique, Certes je t'ai toujours aimé, Avec tes chalands se berçant sur l'eau, Tes feuilles qui s'en vont au vent tourbillonnant, Tes vieilles maisons aux toits inégaux, Tes boîtes de bouquinistes fermées Et la boutique de musique De Monsieur Pugno,-- Mais maintenant?...
MONSIEUR DE LA GANDARA
La lune se lève sur le marronnier, Monsieur de La Gandara rêve au Luxembourg; La lune se lève sur le marronnier Et monsieur de La Gandara la regarde; On entend au loin battre le tambour De garde.
Dans la douceur de ce soir printanier Le vent léger transporte une odeur de lilas; Le sergent de ronde fait sonner ses clefs; Les couples s'isolent dans les allées Et monsieur de La Gandara qui s'attarde A contempler la couleur rose-thé Des balustrades, A son tour s'en va.
De sorte qu'au fond du vieux parc déserté Où le fantassin de la République Veille et s'engourdit, Les belles reines de marbre, Droites et mélancoliques, Restent seules à rêver du temps jadis, Au clair de lune sous les arbres.
L'OISEAU DE BOIS
Dans la nuit sans lune un lumignon file Comme une étoile, Et pendu sous l'oiseau mobile De bois mince et de toile, Un homme veille sur la ville.
La rose jaune de Fontenay Dans le verre agonise; Le bon bourgeois est en chemise Bougeoir en main et blanc bonnet De coton sur la tempe grise.
Et tandis que l'oiseau lourd et merveilleux plane, Dans mon lit une fois encore je me tourne, Et comme au temps du vieil Haroun Je rêve d'une fine princesse persane Aux yeux obliques de velours.
ENVOI
Prince, la rose d'avril peut Refleurir au bord de la route Et le ciel être gris ou bleu: Il ne passe qu'ânes qui broutent.
Le rossignol peut sangloter d'amour Et quelqu'un peut chanter tour à tour Sa peine, sa joie ou son doute: Personne n'écoute.
Chacun me déboute: Qui donc aurait cure D'une bourse mince Et d'un coeur obscur, Hormis vous sans doute, Prince?
CHANSONS DE BONNE HUMEUR
BONJOUR MONSIEUR
Bonjour Monsieur, comment va votre femme? Fort bien? Tant mieux. Savez-vous que les roses se fanent Autour du rameau trop vieux? Bonjour Monsieur.
Savez-vous que la robe bleue Est froissée et le ruban blanc fripé? Courez vite chez le drapier, Même s'il vente, même s'il pleut: Courez donc, Monsieur.
Mais du reste, de la dragée, du mimosa, Un autre se chargera mieux; Mais du reste, du baiser et cætera, Un autre se chargera: Bonjour Monsieur.
LE TENDRE RAILLEUR
Qu'un étudiant brandebourgeois Donne une sérénade de basson Ou de hautbois A la femme d'un vieux barbon, En quoi cela vous touche-t-il, en quoi?
Que j'ai une larme au bout de mes cils Ou le coeur en joie, Que je me moque ou bien que j'aime, Que je me taise ou que j'écrive un poème, En quoi cela vous touche-t-il, En quoi?
CHANSON DE MONSIEUR BENOIST
Fera-t-il beau temps, pleuvra-t-il? Prends ta canne, Monsieur Benoist; Fera-t-il beau temps, pleuvra-t-il? Qui le sait? ni pape, ni roi; Prends ta canne de bois Des îles.
Qui peut savoir où le vent file? Bon courage, monsieur Benoist; Qui peut savoir où le vent file? Rêve de femme est plus subtil; Prends ta canne de bois Des îles.
Que femme au retour crie ou danse, Bon courage, Monsieur Benoist; Que femme au retour crie ou danse, Prends ta pipe, Monsieur Benoist. Prends ta pipe de bois De France.
CHANSON DE LA MERLUCHE
Quand je n'ai pas de sole Point ne suis-je assez fol Pour faire bouche fine: Quand je n'ai pas de sole Je mange une merluche.
Certes l'eau de la cruche Ne vaut point chopine De vin du Rhin; Mais un liard vaut mieux que rien Et Margot dans un lit Vaut bien la plus jolie Dauphine.
OÙ LE COQ A-T-IL LA PLUME?
Où le coq a-t-il la plume? Pas au bout du bec; Le bois n'est pas sec, La cheminée fume; Où le coq a-t-il la plume?
Dans les doigts de la servante Qui l'arrachent au croupion bleu; Où le coq a-t-il la plume? L'eau dans la marmite chante Sur le feu.
Où le coq a-t-il la plume? Sur le vieux volant de bois Qu'on jette jusqu'en haut Du toit; La cheminée fume Et la soupe bout sans bruit dans le pot: Où le coq a-t-il la plume?
LE BOURGEOIS DE DREUX
Pinte de bon sang Vaut pinte de vin bleu; Laquelle veux-tu, paysan? Les deux.
Dinde en un plat creux Vaut dinde à travers champs; Que choisis-tu marchand? Les deux.
Servante au joli cou Vaut bourse d'homme heureux; Que gardes-tu, grigou? Les deux.
Et c'est ainsi que devant l'oignon cru Riaient la fille et le bourgeois de Dreux, A l'auberge des deux Écus.
CHANSON DU ROI DE PRUSSE
Si le roi de Prusse l'avait voulu, Vieux merle en habit noir de veuf Posé sur une branche de bouleau tremblant, Tu serais blanc Comme un écu D'argent tout neuf, Si le roi de Prusse l'avait voulu.
Si le roi de Prusse l'avait voulu, Vieux baudet d'Espagne perclus, O chère vieille bourrique D'Andalousie, Tu serais aussi droit qu'un i Sous les coups de trique, Si le roi de Prusse l'avait voulu.
Si le roi de Prusse l'avait voulu Lanturlu, Cher escargot gris Tu n'aurais plus de cornes, Ni toi non plus Pauvre vieux mari Qui ris jaune, Si le roi de Prusse l'avait voulu.
AU JOLI JEU DES FOURBERIES
Amour donne une joie Pour cent chagrins, Mais le redire mille fois Ne sert de rien.
Amour fait voir le noir blanc Comme liseron; Toujours les filles se prendront Aux becs des galants.
Toujours les garçons seront pris Aux sourires des filles; Au joli jeu des fourberies, Tous les coeurs servent de quilles.
Et moi tout grison que je sois, Je ne suis point guéri de la vieille folie Et je voudrais aimer une dernière fois: Toute douleur s'oublie Pour cette joie.
BONJOUR OLIVIER
Bonjour Olivier. Avez-vous bien dormi? Le chat s'étire dans le grenier, Le brouillard se lève sur la Loire, Le pêcheur jette l'épervier, Et tout le monde ouvre les yeux, hormis Les loirs.
Bonjour Olivier: Le matin frais argente la colline Et l'herbe au soleil verdoie; L'écureuil sur le hêtre essuie Sa moustache fine Et le coq de bruyère a traversé le bois; Mais où est donc votre fusil? Chasseriez-vous autre gibier?
La tendre femme du meunier En sa maison de farine Attend-elle votre arrivée? Courez vite: le mari S'en va sur son âne gris Le nez au vent et l'heureuse mine; Bonjour Olivier.
QU'AS-TU DE JAUNE A TON CHAPEAU?
Le geai s'envole dans le bois; Qu'a-t-il de jaune dans son bec? Un simple brin de bâton sec, Ou quoi?
Et toi, mari, et toi, Qu'as-tu de jaune à ton chapeau? La plume claire d'un loriot, Ou quoi?
A STRASBOURG EN FRANCE
A Strasbourg en France, Damoiselle Lise danse Quand vient la cigogne avec l'hiver Et maître Ulric emplit sa panse De bière, A Strasbourg en France.
Dans l'air assoupi Le clairon résonne: Qu'en dis-tu, Guillaume? Je ne donnerais pas une pomme D'api De ton royaume.
Sur le clocher fin Le coq s'égosille: Qu'en dis-tu, Guillaume? Je ne donnerais pas une aiguille De pin De ton royaume.
Le parler d'oïl Partout se chuchote: Qu'en dis-tu, Guillaume? Je ne donnerais pas ma pelote De fil Pour ton royaume.
A Strasbourg en France Damoiselle Lise danse Quand vient la cigogne avec l'hiver, Et maître Ulric emplit sa panse De bière, A Strasbourg en France.
QUI EST GRIS?
Qui est gris? Le chaton qui joue avec la ficelle Ou le chat qui joue avec la souris? Qui est gris? Le vieux chat voleur de la mère Michel? Non: son mari.
Chère, ce soir sans lune, Entre chien et loup Est d'une poésie Assez bien choisie Pour ceux qu'importune Un jaloux: Chère, qu'en pensez-vous?
A quoi bon ouvrir la lucarne? Qui met ainsi cornes au vent S'enrhume, crois-m'en, Le plus souvent; Amour ne chauffe sur son gril Que les amants; Rentre ton crâne Grigou charmant; A quoi bon ouvrir la lucarne: Tout est gris.
LE COQUEBIN
Je tourne autour de ta maison Et fais trois fois le tour du pré; je tourne autour de ta maison, Belle Suzon, Mais n'ose entrer.
Je tourne autour de votre coeur, Belle, mais je ne sais tourner la clé, Et le vieux mot fou sur ma lèvre meurt; Je tourne autour de votre coeur, Mais je n'ose parler.
Je tourne autour de ton jupon Belle, belle, et je froisse le lacet brisé; Je tourne autour de ton jupon, Lison, Et n'ose oser.
CHANSON DE LA TULIPE
As-tu vu l'éclipse La Tulipe? Je t'invite A lever le nez plus vite.
As-tu vu la queue du diable La Ramée? Non? Alors à quoi bon Vous mettre toute une armée Pour la tirer comme un câble?
Mais qui donc, pauvre homme Ou savant astronome, Mais qui donc en somme A lui-même vu ses cornes? Personne.
RONDE DES RADIS GRIS
Des oignons, des radis, du céleri, Bonjour Madame; Des oignons, des radis, du céleri, Des radis roses, des radis gris Et des chardons pour votre âne; Bonjour Madame: où est votre mari?
Et le merle que dit-il Dans sa cage de vieux fil De fer, Et la tourterelle blanche Dans le bois de la pervenche, Et le loriot jaune en l'air, Et le moineau sur la branche? Bonjour Madame, nous reviendrons dimanche.
Bonjour Madame, où est votre mari? Il est dans son jardin qui cueille des radis, L'oseille verdoyante, aussi la chicorée,
Et les oignons qui font pleurer Et puis les courges dont on rit; Mais le merle, qu'a-t-il dit? Bonjour Madame, nous reviendrons jeudi.
LA STRASBOURGEOISE
Cher bourgeois Strasbourgeois Où allez-vous donc ainsi? Boire un peu De vin bleu, D'usquebac ou de cassis?
Chère épouse Trop jalouse Où allez-vous donc ainsi? La servante Rit d'avance: Votre mari n'est pas ici.
Et vous rose écolier Tout de noir habillé Où allez-vous donc ainsi? Madame hélas! vient de sortir: Amour ne conduit guère qu'à soupirs Et souci.
LA POULE JAUNE
Brûle feu, cuis fricot: La poule jaune est dans le pot D'émail bleu; Brûle feu, Mon amoureux viendra bientôt.
Peigne, brosse, houppe, Dépêchez-vous de me parer: Ma mère coupe Un peu de bois mort dans la haie du pré; Mon amoureux doit se presser sur la route.
L'horloge a sonné, mon coeur bat plus vite ... Feu, ne brûle pas si fort Et vous ma mère n'apportez plus de bois mort: La poule est trop cuite Et mon amoureux ne vient pas encore.
LES NIAIS
Que le vent dans le bois s'amuse A souffler comme un joueur de cornemuse, Ou qu'il siffle Comme un sylphe, Le merle s'en fiche.
Qu'un nigaud à la lune confie Son frais amour d'une voix rauque, Ou qu'il s'enrhume dans la rue A faire le pied de grue, La fille s'en moque.
Que le mari berné à la fin crie Contre la faible épouse tout à son aise, Qu'il appelle aux gendarmes à grand bruit, Ou qu'il se taise, Tout le monde en rit.
CHANSON DU BOUT DE L'AN
Quand reviendra le bout de l'an, Combien comptera-t-on de poils gris, Combien comptera-t-on de fils blancs De plus, triste mari?
Combien y aura-t-il de rides Creusées l'une après l'une, De cornes nouvelles, de bouteilles vides Et de rêves enfuis avec les vieilles lunes?
Ah! rions-en: chanson vaut mieux que patenôtre; Un galant remplacera bien un galant Et toujours une folie chassera l'autre, D'un bout à l'autre bout de l'an.
QUAND IL PLEUT A BLOIS
La terre tourne comme elle peut; Du soir tout gris au matin bleu Plus d'une fille oublie Son propre aveu; Qu'en dites-vous, Monsieur de la Mélancolie?
Quant il pleut à Blois Il fait sec à Dreux; La femme mûre embrasse un jeune gueux, Et le mari boit Sa coupe jusqu'à la lie; Qu'en dites-vous, Monsieur de la Mélancolie?
En ce monde, mon Dieu, Rit-on trop ou trop peu? La cuisse la plus jolie Un jour est sèche comme pieu; La terre tourne comme elle peut; Qu'en dites-vous, Monsieur de la Mélancolie?
CHRONIQUES DU CHAPERON ET DE LA BRAGUETTE
LES BELLES DAMES DE PARIS
Les belles dames de Paris Ont de belles robes Avec de grands cols à broderies Sous les manteaux fourrés de haut prix.
Les belles dames de Paris Du Pont-Neuf à la Concorde Ont de beaux visages poudrés de riz Et de mignonnes mains gantées de gris.
Mais elles ont mieux Pour les galants audacieux, Elles ont mieux encore Que beaux habits et beaux yeux;
Elles ont mieux que fraîches mines Malicieuses de souris: Elles ont de gracieux corps Sous les chemises fines;
Elles ont cuisses et jambes jolies Et veloutées comme fleur ou fruit Dans leur lit, Les belles dames de Paris.
LE CHAPERON
Chaperon est petit chapeau rond Fleuri de roses, Avec une plume d'oiselle, Et qu'une main délicate pose Au haut d'un front De très mignonne damoiselle.
Chaperon est encor maigre sorcière A nez crochu, doigts effilés Et manteau fourré de renard, Qui tient les pucelages sous clé Et garde la vertu dans une souricière A l'abri des chats blancs ou noirs.
Chaperon est petit chapeau rose ou bleu De satin ou de fin velours ouvré; Est aussi vieille gardeuse de pucelles: Entendez-le, Mes beaux messieurs et vous mes belles jouvencelles, Entendez-le comme vous voudrez.
FRÈRE JACQUES
Frère Jacques, dormez-vous Avec votre bonnet de coton sur l'oreille? N'entendez-vous pas le carillon sans pareil De toutes les cloches dans les tourelles? Etes-vous devenu sourd ou fou?
Et la Marion que fait-elle Pour que sa fenêtre soit encor fermée? Monsieur le vicaire est à l'autel: N'a-t-elle pas mis son fichu de dentelle Et pris son rameau de mai?
Ah! Ah! voulez-vous qu'on dise: Frère Jacques couche avec la Marion Qui a la cuisse ronde et le pied mignon Plutôt que d'aller à l'église Faire tinter le carillon?
Au revoir, au revoir, frère Jacques: Dormez ou faites le sourd, Tout le monde connaît les tours Que la Marion a dans son sac Pour retenir au lit les vieux braguards d'amour.
L'OREILLER
Cuisse de femme est douce chose Plus douce au toucher que velours soyeux Et plus rose aux yeux Que pétales de roses: Cuisse de femme est douce chose.
Ni oreiller de duvet d'oie Ni lit de laine molle garni, Ni vieux fauteuil couvert de soie, Ni chaise à porteurs d'autrefois, Ni coussins de satin mauve, Ni le trône du prince de Bohême, Ni même, Je crois, Le carrosse de Louis Quatorze, Ne valent si précieux nid: Cuisse de femme est douce chose Et tour à tour délice de pauvre Ou joie de roi.
LE SEIGNEUR DE HOCHEQUEUE
Parce que la besogne d'amour qui grise De si douce sorte les jouvenceaux Effrontés ou sots, Devient dure aux sires à barbe grise,
Et que sa bonne dame s'amuse à la besogne Autant que nonnain rusée De France ou de Gascogne Pour plaire au diable peut s'amuser,
Entre son feu, des huîtres, une géline, Deux fioles et un pâté de Tours, Le vieux seigneur de Hochequeue dodeline Sa tête blanche sous son bonnet de velours.
Et pendant que sa dame confesse ses péchés Au petit chapelain mignon dans l'oratoire, Et que l'échanson et la servante vont chercher Quelque fine bouteille à boire,
Il appelle son lévrier par la porte ouverte Et cueille d'un geste négligent La dernière huître verte Qui baille à mourir dans un plat d'argent.
LE LIT CHAUFFÉ
Commère il faut chauffer le lit, Minuit sonne, Minuit sonne au carillon; Il ne reste plus personne, Ni laideron, ni jolie, Pour danser aux violons.
Au dehors le froid gèle le nez Des amoureux qu'on oublie Et qui font le pied de grue, Tandis que les cocus mal encapuchonnés Veillent dans la rue; Commère, il faut chauffer le lit.
Ote ton corset que tes tétons brisent Et tes jarretières agrafées Qui laissent sur tes cuisses leur marque rougie Et moi je viendrai haut trousser ta chemise, Quand tu auras soufflé la bougie Et quand le lit sera chauffé.
LES MUSICIENS GALANTS
Accorde ta fausse mandoline Joli clerc en herbe: ré, sol, mi, la: La mignonne en rira sous sa capeline, La mignonne qui passera par là.
Les barbons moroses s'encapuchonnent En leurs manteaux fourrés d'hermine Et les amoureux transis de Bourgogne Sous la bise font triste mine.
Le froid pince aux cordes des guitares Les doigts des musiciens sous le balcon, Des musiciens venus trop tard, Et cramoisit leurs nez rubiconds.
Remportez vos bouquets, messeigneurs; Colombine a ce soir soufflé sa chandelle: Peut-être aurez-vous demain sort meilleur Si son jaloux d'Arlequin n'est pas près d'elle.
Et pendant que ce vieux fou de duc traîne Encor sa rapière d'un air méprisant, En son lit la vive et friande châtelaine Dépucèle son petit page de quinze ans.
LE POSTILLON DE LONGJUMEAU
Bon postillon de Longjumeau En habit rouge, en gilet bleu, En culotte blanche de peau, Bon postillon de Longjumeau Arrête un peu.
Bon postillon de Longjumeau Avec ce tronc de cône que tu inclines Sur ton oreille en guise de chapeau, Bon postillon de Longjumeau Arrête ta berline.
Je veux monter dans ta guimbarde Et tu pourras fouetter ta haridelle, Car il me tarde D'être auprès de la belle Dont je suis l'amant fidèle.